‹ CaremeChapitre 12 sur 44 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'est une maxime communément reçue , que ce qui est bon en soi , ne l'est pas toujours par rapport au principe d'où il part ; et une des règles de la prudence humaine , est de tenir les choses même les plus salutaires pour suspectes , quand MOUS découvrons qu'elles viennent d'une source infectée et empoisonnée. Or , nous pouvons et nous devons même appliquer cette règle à ce qui concerne la religion et les pratiques de piété. Je ne sais , chrétiens , si vous avez jamais fait une réflexion qui m'a paru bien solide , et dont je suis sûr que vous comprendrez encore mieux que mm la vérité : savoir , que lorsqu'il s'est élevé dans le christianisme des contestations sur le relâche-

nient ou la scvcritc de la discipline , ccrlaiiis libertins du monde n'ont presque jamais manqué à se déclarer pour le parti sévère ; non pas afm de Pembrasser dans la pratique et de le suivre , dispositions dont ils étoient bien éloignés , mais, ou 5 par une conduite bizarre , pour avoir le plaisir d'en parler , ou, par un intérêt secret, pour s'en servir comme d'un voile propre à couvrir d'autres desseins. Ainsi, tant de fois a-t-on vu des hommes engagés d'ailleurs dans des désordres honteux , des hommes également corrompus et dans l'esprit et dans le cœur , vains ,. sensuels , amateurs d'eux-mêmes, être les premiers et les plus zélés en apparence à s'expliquer en faveur de la réforme et à la maintenir. Ainsi a-t-on vu des femmes trop connues pour ce qu'elles avoient été 5 et peut-être pour ce qu'elles étoient encore ; des femmes à qui le passé devoit au moins fermer la bouche , devenir les plus éloquentes sur la dépravation des mœurs , ne trouver rien d'assez exact ni d'assez rigide dans la police de l'Eglise, et en appeler sans cesse aux anciens canons , tels qu'ils s'observoient dans leur première institution. Mais ce zèle de la pureté des mœurs et de la perfection du christianisme , n'est -il pas louable dans un chrétien? Oui, répond saint Bernard : mais autant qu'il est louable dans un chrétien, autant, pour ne rien dire de plus , est-il équivoque et douteux dans un libertin ; et je dois , selon le précepte de Jésus-Christ, m'en défier comme de \^ plus dangereuse hypocrisie.

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Or , ce que remarquoit en général saint Bernard touchant la pureté et la régularité des mœurs, c'est encore plus particulièrement et plus sensiblement ce qui s'est vérifié et ce qui se vérifie tous les jours à l'égard de la communion. Car qu'est-il arrivé ? vous le savez : on a parlé , et avec raison, des abus qui se commettoient ou qui pouvoicnt se commettre dans la fréquentation du sacrement de nos autels , de l'extrême facilité avec laquelle il étoit à craindre qu'on n'y admît les pécheurs, de la nécessité d'en séparer pour un temps certaines âmes imparfaites qui n'en profitoient pas, de la discrétion et de la prudence que les pasteurs y dévoient apporter. Tout cela étoit bon , saint, édifiant : et je ne doute point , appliquez-vous , s'il vous plaît, à ce que je dis, je ne doute point que les vrais fidèles , touchés de l'intérêt de Dieu et de celui de son Eglise , n'aient eu des iutentions très-pures , en témoignant là-dessus leur zèle : mais ce qui m'étonne , c'est que des gens d'un caractère tout opposé , j'entends les libertins du siècle , aient prétendu être de la partie ; et que singèrent dans une cause où ils n'avoient rien de commun , ils se soient quelquefois montrés les plus vifs et les plus ardens à faire valoir le respect dû au sacrement de Jésus -Christ et à son corps adorable. Ce qui m'étonne , c'est que des hommes qui , parmi les intelligens , passoient pour avoir peu de religion , des hommes engagés dans les derniers déréglemens, aient affecté de parler avec plus de chaleur contre les communions fré-

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qiioiilcs 5 se soient plus lianlement scaridnlisés sur ce point des moindres rehVliemens , on réels ou iuKiginaires , et soient entrés dans celte question comme dans leur aflairc propre. Yoilà ce qui m'a toujours surpris.

Car enfin d'où leur peut venir ce zèle ? Impies comme je les suppose ^ils n'ont pour tous les autres devoirs du christianisme qu'un secret mépris , et ils tiennent sur celui-ci le langage des parfaits et des spirituels. II faut donc qu'ils y envisagent quelque intérêt, et vous êtes trop éclairés pour ne pas comprendre d'abord en quoi cet intérêt consiste , puisqu'il est facile à connoître et qu'au moins il est certain qu'en parlant de la sorte , ils se mettent en possession d être libertins , nonseulement avec sûreté ^ mais , si j'ose le dire , avec honneur; car encore une fois, ce sont de ces hommes que saint Paul dépeignoît à Timotliée 5 des hommes corrompus dans le principe , et dont la foi est comme éteinte ; des hommes à qui tout exercice de religion est onéreux , et qui veulent s'en décharger. Cependant , parce qu'ils n'ignorent pas que la communion a toujours été regardée comme une marque spéciale de christianisme et que d'y renoncer ouvertement, ce seroit une espèce d'apostasie qu'ils auroient peine à soutenir ; pour ne pas se commettre jusque là , et néanmoins pour secouer le joug qui les incommode , ils se font un voile de religion de leur propre irréligion (je ne sais si je m'explique bien), €t ils se portent pour approbateurs de cette maxi:

me qui va à nous éloigner de Jésus-Glirist par un sentiment de crainte et de respect^ afin qu'on ne puisse plus les distinguer d'avec les chrétiens même les plus exacts, puisqu'ils parlent comme eux , et qu'ils paroissent aussi zélés qu'eux.

Or , je prétends que ce langage dans la bouche du libertin 5 est un scandale pour les foibles. Pourquoi? Encore un moment d attention : parce qu'il aboutit à deux choses également pernicieuses , savoir, à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : c'est la première ; et à détourner les âmes , non-seulement de la communion 5 mais universellement de tout ce qu'il y a de saint dans la religion : c'est la seconde. Je dis à décrier indifféremment les bonnes et les mauvaises communions : car , comme raisonnoit fort bien saint Jean Ghrysoslôme , s'il est toujours dangereux, en blâmant la fausse piété, de décréditer la vraie, beaucoup plus Test-il, quand celui qui se mêle d'en juger est un esprit profane qui se soucie peu de confondre Tune avec l'autre , ou plutôt qui n'attaque l'une que parce qu'il est secrètement ennemi de l'autre , et qui bien loin d'user de la précaution nécessaire pour séparer le vrai d'avec le faux , semble n'avoir point d'autre but que de détruire le vrai par le faux. Or, ce que disoit ce père de la dévotion , j'ai droit de le dire, et la même expérience le confirme touchant la communion. S'il faut toujours craindre , en condamnant les mauvaises communions , de condamner les bonnes , beaucoup plus , quand

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celui qui s'en fait le censeur est un esprit pcr^ verti 5 qui n'a ni pour les bonnes ni pour les mauvaises nul égard véritable , et qui ne compte pour rien de préjudicier à celles-ci en déclamant contre celles-là.

Et en effet , à quoi se termine le zèle malin que je combats 5 que je combats , dis-je , dans les impies du siècle qui s^en prévalent ^ et qui par là troublent les âmes justes et innocentes : à quoi se réduit-il ? A faire dans TEglise de Dieu ce que faisoient dans le temple de Jérusalem les en fans du grand-prêtre Héli ^ qui détournoient les hommes du sacrifice : crime que détestoit le Seigneur , et pour lequel il les réprouva : Peccatum gi^ande nimis , quia retrafiebant homines à sacinficio Domini (i) •• ou bien , si vous voulez , à renouveler ce que firent dans la suite les pharisiens , à qui pour cela le Sauveur du monde disoit avec indignation : Malheur à vous qui fermez aux autres le royaume de Dieu : car vous n'y entrez pas vous-mêmes ^ et vous arrêtez encore ceux qui voudroient y entrer : Fos enim nonirdratis^ nec introeuntes sinitis intrare (2). Figure sensible de ce qui s'accomplit tous les jours dans la personne des ces mondains , qui par un endurcissement de cœur s'étant eux-mêmes séparés du divin mystère, où , selon la pensée de saint Cyrille , le roj^aume de Dieu nous est ouvert , voudroient , s'il leur étoit possible, en exclure tous les autres. Voilà à quoi ils travaillent , et même à quoi ils parvien-

(i) I Reg. 2. — (2) MaUb. 23.

lient 5 en contrôlant les gens de bien sur leurs communions, en censurant leur vie, en critiquant leur conduite, en relevant leurs moindres défauts, en ne leur pardonnant rien , et en leur faisant un crime de tout. Saint Augustin avec toutes ses lumières n'osoit pas désapprouver l'usage de communier tous les jours; un mondain téméraire et aveugle dans les choses de Dieu , le condamne hardiment et sans hésiter. Le dernier concile souhaitoit de voir la fréquente communion rétablie dans l'Eglise ; et le mondain voudroit au contraire l'exterminer et l'anéantir. Ne pensez pas , mes chers auditeurs , que par là je prétende justifier toutes les communions fréquentes ; il y en a de fréquentes que je déplore , mais dont je laisse à Dieu le jugement: c'est-à-dire, il y en a de fréquentes , mais inutiles ; de fréquentes , mais lâches ; de fréquentes , mais très-peu édifiantes , mais qui pourroient même plutôt scandaliser qu'édifier. Peut-être en parlerai-je dans un autre discours , et vous verrez bien que mon intention ne fut jamais de les autoriser. Du reste, j'ai dit que j'en laissois à Dieu le jugement , parce qu'autant que je craindrois de rien avancer qui favorisât de telles communions, autant me croîrois-je prévaricateur , de donner la moindre atteinte aux communions fréquentes , mais ferventes. Les autres déshonorent Jésus-Christ , mais celles-ci le glorifient ; et comme je dirois anathème à quiconque approuveroitles communions vaines et imparfaites , aussi le dirai-je toujours au libertinage,

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quand il s'élèvera contre relies qui sanctifient les âmes , et dont le Fils de Dieu tire sa gloire. Qui pourroit dire combien le démon par ce seul artifice a retiré de justes des autels? combien dopouses de Jésus-Glirist il a troublées dans leurs saintes communications avec TEpoux céleste ? combien de communions dont les anges se scroient réjouis dans le Ciel , il a comme interdites sur la terre?

Je dis plus : de Péloîgnement de la communion le scandale passe , si Ton n'a soin de s'en préserver, jusqu'à Tabandon et au retranchement de tout ce qui se pratique de plus saint dans le christianisme , et c'est la seconde remarque de saint Chrysostôme. Car supposé ce principe d'une humilité feinte et mal conçue , quelle conséquence n'en peut-on pas tirer , et à quel exercice de la religion une ame fidèle n'est^elle pas tentée de renoncer ? Vous n'êtes pas digne de vous présenter à la table de Jésus-Christ, ce sont les paroles de saint Chrysostôme ; et êtes-vous digne d'entrer dans le temple de Dieu ? et êtes-vous digne de prier et d'invoquer Dieu? et étes-vous digne d'entendre la parole de Dieu? et êtes-vous digne d'être admis à la pénitence , et au tribunal de la miséricorde de Dieu ? et êtes-vous digne de chanter avec l'Eglise les louanges de Dieu? et êtes-vons digne d'assister au sacrifice qui est offert à Dieu ? il faudra donc par la même raison abandonui r toul cela 5 et que la vue de votre indignité , si j'ose m'exprimer de la sorte , vous tienne dans une es-

COMMUNION. i 3 i

pècc d'excommunication , où vous n'ayez plus de part à tout ce qui s'appelle culte et devoir chrétien : Sam , inquis , indignus commiinione altaris ; ergo et illâ quoc/iie conivmnione quœ in precibiis est; ergo et illâ quœ i?i verbo Dei est. Ainsi concluoit ce saint docteur ; et sans parler des bonnes âmes , dont la simplicité peut élre séduite par cette illusion , voilà l'avantage que les llbcrlins en voudroieiit remporter. Ils se feroient un plaisir d'étendre à toutes les obligations chrétiennes ces paroles du centenier 5 expliquées etcorrompues selon leur sens : Domine , non snm dignus. Et comme ils s'en servent pour paroîlre , tout libertins qu'ils sont, humbles et religieux , en ne communiant pas ; aussi passant plus loin , se sauroient-ils bon gré d'avoir trouvé moyen de ne paroître jamais dans nos temples par respect, de ne plus prier par respect, de s'affranchir par respect de tous leurs devoirs. Or, c'est là, mes chers auditeurs , le scandale qu'il falloit combattre. Pardonnez-moi, si j'en parle avec quelque véhémence : c'est pour l'intérêt de Jésus-Christ et de sa religion. Que les prélats de l'Eglise fassent des lois et des ordonnances pour corriger les abus de la communion, c'est ce qui les regarde, et ce que je respecterai toujours. Qnt les prêtres et les pasteurs des âmes travaillent à y apporter remède , c'est leur ministère et c'est pour cela que Dieu les a établis. Que les particuliers mêmes y contribuent selon la mesure de la grâce que Dieu leur a donnée, en commençant par eux-mêmes,

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avant que d'ctcudrc ]cnv zclc sur les autres , c'est re qui urédidera. Mais que des mondains, que des profanes, aveugles dans les choses de Dieu, que des hommes peut-être sans foi , entreprennent de décider ce qu'il y a de plus important dans la religion , de le régler , d'y mêler leurs erreurs , leurs intérêts , leur impiété , c'est ce que je condamnerai toujours et sur quoi je m'élèverai hautement contr'eux. Appliquons- nous, mes frères; c'est à vous à qui je parle , prêtres du Dieu vivant et ministres de ses autels , séculiers ou réguliers : appliquons-nous à préparer au Seigneur im peuple parfait. Unis par le lien de la charité, travaillons à convertir les pécheurs, à perfectionner les justes , à purifier les âmes fidèles , pour les rendre dignes du sacrement de Jésus- Christ. Voilà à quoi nous devons nous employer ; voilà le but que nous devons nous proposer. Car je vous le dis , mes frères , jamais l'Eglise de Dieu ne sera sanctifiée, ni jamais le christianisme ne sera bien réformé , que par le bon usage de la communion. Raisonnons tant qu'il nous plaira; il en faudra toujours revenir à ces adorables paroles du Sauveur : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme , vous n'aurez point la vie en vous : Nisi manducaverltis carnem Fllli homû nis , non habebitis vitam in vobis. Au contraire, si quelqu'un mange de ce pain , il vivra éternellement : Qui manducat hune panent , vivct in œiernum; il vivra en ce monde par la grâce, dans l'autre par la gloire , où nous conduise , etc.

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