PREMIÈRE PARTIE
C'est surtout de la nature des choses qu'on demande à Dieu , que dépend l'essence de la prière , et par conséquent son mérite , son efficace, sa vertu. C'est donc aussi par là, dit saint Chrysostôme , que nous devons commencer à nous faire justice sur le peu de valeur et le peu d'effet qu'ont presque toutes nos prières devant Dieu ; et c'est l'admirable instruction que nous fournit d'abord l'Evangile de la femme chananéenne. Car prenez garde , s'il vous plaît , et qu'il me soit permis de m'expliquer de la sorte , au lieu que cette femme , prosternée aux pieds de Jésus-Christ , lui demande que sa fille soit délivrée d'un démon qui la possède ; nous , par un esprit tout opposé , nous demandons tous les jours à Dieu ce qui entretient dans nos âmes le règne du démon 5 et même de plusieurs démons dont nous voulons être possédés. En faut-il davantage pour vous taire comprendre pourquoi le Sauveur du monde écoute cette étrangère et lui accorde un miracle de sa toute -puissance; et pourquoi Dieu , au contraire , se rend sourd à nos vœux , et rejeté communément nos prières ? Appliquezvous 5 chrétiens , aux grandes vérités que ce sujet renferme , et que je vais développer , comme les secrets les plus importans de votre prédestination*
Je dis que nous demandons tous les jours à
BouRo. Corc'.vc l. 2*7
3l4 JEUDI DE LA r*' SEMAINE.
Dieu ce qui entrelient dans nos aines le règne du démon, comment cela? c'est que dans nos prières nous demandons, ou des choses préjudiciables au salut; ou des biens purement temporels et inutiles au salut ; ou même des grâces surnaturelles , mais qui, de la manière que nous les concevons et que nous les voulons , bien loin de nous sanctilier , servent plutôt à nous séduire , et à nous retirer de la voie du salut. Donnons à ceci tout réclaircissement nécessaire.
Nous demandons des choses préjudiciables au salut : premier obstacle que nous opposons aux miséricordes divines , et qui en aiTete le cours. Car ne pensons pas , mes chers auditeurs , que pour être chrétiens de profession , nous en soyons moins sujets dans la pratique aux désordres du paganisme. Or , un des désordres des païens , si nous en croyons les païens mêmes , c'étoit de recourir à leurs dieux et de leur demander , quoi ? ce qu'ils n'auroient pas eu le front de demander à un homme de bien , ce qu'ils n'auroient pu demander ouvertement dans les temples et au pied des autels , sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendoient la dépouille , la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérite leur faisoit ombrage , le patrimoine d'un pupille qu'ils cherrhoient à enlever, et sur lequel ils jetoient des regards de concupiscence. Tel étoit le sujet de leurs prières; et pour leur donner plus de poids, ils les accompagnoient de toutes les cérémonies d'un culte superstitieux ; ils y joignoient les
PRIÈRE. 3l5
ofTniiides et les sacrifices , ils se piirifioient. Cela nous semble énorme et insensé ; mais , chrétiens , en les condamnant , n'est-ce pas nons-mémes que nous condamnons ? A comparer leurs prières et les nôtres , sommes-nous moins coupables ? que dis-je ? ne sommes-nous pas encore plus coupables qu'ils ne Tétoient ?
Car enfin c'étoient des païens , et ces païens n'adoroient pas seulement de vaincs et de fausses divinités , mais , selon leur créance même , des divinités vicieuses et dissolues. Or , à de telles divinités que pouvôient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisoit leurs vices et la corruption de leurs mœurs ? n étoit-ce pas une suite presque nécessaire de leur infidélité ? Mais nous 5 mes frères , nous servons un Dieu non moins pur ni moins saint que puissant et grand ; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et de tout péché , qu'il est essentiellement Dieu ; et toutefois ce Dieu si pur , ce Dieu si saint , ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons-nous ? l'accomplissement de nos désirs les plus sensuels et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement un désordre ; c'est , jose le dire , une impiété y c'est un sacrilège.
Il est vrai , et j'en conviens , que dans le christianisme nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux ; car on a trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nous - mêmes ^ nous ne trompons pas
3lG JEUDI i)E LA V^ SEMAINE.
Dieu qui nous entend , et qui sait bien discerner la nialij^nilc de nos intentions de la simplicité de nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande-t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition et de quoi maintenir son état; comme son état 5 ou plutôt , comme l'idée qu'il se forme de son état ne roule que sur les principes , ou d'une ambition démesurée , ou d'une avarice insatiable, Dieu 5 dont la pénétration est iiifiuie , connoît ses desseins et prend plaisir à les faire échouer. En vain un père demande-t-il à Dieu rétablissement de ses enfans ; comme il n'a sur ses enfans que des vues toutes profanes . que des vues mondaines 5 et qui ne sont ni réglées selon la conscience 5 ni soumises à la vocation divine , Dieu , sans s'arrêter aux apparences d'une huuible prière , en découvre la fin , et par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille , la ruine de fond en comble , et la laisse malheureusement tomber. En vain une femme demande-t-elle à Dieu la santé du corps ; comme sa santé , dans l'usage qu'elle en veut faire , ne doit servir qu'à son oisiveté , à sa mollesse , et peut-être à son libertinage et à son dérèglement , Dieu , qui le voit , au lieu de retirer son bras , lui porte encore de plus rudes coups 9 et lui fait perdre dans une langueur habituelle tout ce qui peut entretenir ses complaisances et flatter sa vanité. En vain un plaideur de mauvaise foi demande-t-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée ; comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte ,
mats soutenue par la chicane , Dieu , qui ne peut l'iynorer , prend contre lui la cause de la veuve et de l'orphelin , et le fait honteusement déchoir de toutes ses prétentions. Cependant on n'oublie rien pour intéresser le Ciel et pour le toucher ; on y emploie jusqu'au sacrifice et aux prières de l'Église : mais parce que cette affaire qu'on poursuit avec tant de chaleur , n'est qu'une cabale , qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du prochain , Dieu , tuteur de l'innocent et du pauvre , rejeté alors jusqucs au plus adorable sacrifice , jusques aux plus saintes prières de son Église. Ce détail me conduiroit trop loin , si j'entreprenois de lui donner toute son étendue ; mais si vous voulez , mes chers auditeurs , aller plus avant , et vous l'appHquer à vous-mêmes ^ vous aurez bientôt reconnu que cent fois votre cœur vous a séduits de la sorte , et fait abuser de la prière pour porter devant Dieu même les intérêts de vos passions.
Revenons , et pour donner à ce point important toute la force qu'il doit avoir ^ souffrez que je me prévale encore de la morale des païens. J'ai dit qu'elle suffisoit pour nous convaincre ; mais l'en ai dit trop peu , et j'ajoute qu'elle est même ici , dans un sens , pUis propre à nous confondre que la morale des Pères. Qu'il me soit donc permis de faire parler dans cette chaire un auteur profane , et de vous adresser , ou pour votre instruction 5 ou pour votre confusion , les mêmes reproches qu'il faisoit à son siècle eu des termes
3i8 JKIJDI DE LA I'^ SEMAINE,
si cneryiqdos et si forts. Car répondez moi , disoit-il en dcploraiil les abus de ranciennc Rome, et s'élevant contre les faux dévots du paganisme qui fatij^Mioient les dieux de leurs injustes prières ; dites-moi ce que vous pensez de Jupiter , et quelle estime vous en faites ? si vous avez pour le plus grand des dieux le même respect que pour le plus sage de vos magistrats? Cette question vous surprend 5 poursuivoit-il ; mais ce n^'est pas sans raison que je la fais : car Tiriez-vous trouver, ce magistrat dont vous respectez la vertu , pour lui faire dans son palais Tinfâme prière que vous venez faire à Jupiter dans le plus auguste de ses temples ? Yous supposez donc Jupiter moins intègre et plus aisé à corrompre , quand vous le croyez disposé à vous écouter , et prêt à vous exaucer? Ainsi s'expliquoit un païen , ainsi , par de sanglantes ironies , reprochoit-il à des païens les scandales de leur religion , et peut-être les corrigeoit-il. Or, c'est bien ici , chrétiens , que l'infidélité nous fait des leçons et qu'elle nous condamnq. Appliquons ceci à nos mœurs.
En effet , comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu de sainteté ? est-il donc le fauteur de nos vices ? est-il le complice de nos crimes ? et le veut-il, le peut-il être ? Toutefois c'est sur ce principe que nous agissons et que nous traitons avec lui. Car quand je prie , ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostôme ; quand je prie , mon intention est que Dieu , par un effet de sa miséricorde et par une condescendance toute
PRIÈRE. 3iy
patern lie ^ se conforme à moi ; que sa volonté , qaî est efficace et toute-puissante , se joij^aie à la mienne , qui n'est que foiblcsse , et qu'il accomplisse enfin ce que je veux , mais ce que sans lui je veux inutilement. Si donc , aveugle par l'esprit du monde , bien loin de prier en chrétien ^ je prie dans la vue de satisfaire mon ambition , mon orgueil ^ mon ressentiment , ma vengeance, que fais-je ? je demande à Dieu qu'il s'accorde là -dessus avec moi; c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi , passionné comme moi , violent comme moi , et que pour moi , qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte , est-ce le prier en Dieu , et n'est-ce pas plutôt le déshonorer? n'est-ce pas, autant qu il dépend de moi, le faire servir à mes iniquités , comme il s'en plaint lui-même par son prophète : Ferumtamen servir e me fecisti peccatis tuis , et laborem mihi prœbuisti in iniqiiitatlbus tuis (i) ? Observez cette expression , Et laborem mihi prœbuisti ; comme s'il disoit au pécheur , votre prière m'a été un sujet de peine ; car j'aurois voulu , d'une part , me rendre propice à vos vœux , et de l'autre , j.e n y pouvois répondre favorablement : mon cœur étoit donc dans une espèce de violence , et comme partagé entre ma sainteté et ma bonté ; ma bonté , qui s'intéressoit pour vous , et ma sainteté , qui s'opposoit à vous ; ma bonté , qui me portoit à vous écouter , et ma sainteté 5 qui m'obligeoit à vous
rejeter : Et laborein milii prœbuisti in inhjuUa" iibusiuis. Et certes , chrétiens, si Dieu , oubliant ce qu'il est * avuit alors éi^ard à nos prières , ne seroit-cc pas un scatjdale pour nous, et ne commcncerions-uous pas nous-mêmes à douter de sa providence ?
Je sais , et saint Jean nous Tapprend , que nous avons un puissant avocat auprès du Père , qui est le Fils 5 et que c'est par les mérites de ce Fils adorable que nous prions. Mais ce que d'abord et en général j'ai dit de Dieu , pour l'appliquer en par- .ticulier à riTomrae-Dieu , voulons-nous en faire le patron de cette aveugle concupiscence qui nous domine ? et si ce n'est pas là le sentiment que nous en avons , pourquoi comptons-nous sur ses mérites , dans des prières que la seule concupiscence nous a inspirées ?
Non 5 mes frères , non ; ce n'est point pour un tel usage que Dieu , dans la personne de Jésus- Christ , nous a donné un médiateur. Il est l'avocat des pécheurs; mais il ne le fut jamais et il ne le peut être des péchés ; et vouloir me servir ainsi de soii crédit , ce n'est rien moins , dans la doctrine de saint Augustin , que de vouloir l'anéantir lui-même. Comment cela ? parce qu'au lieu que la foi nous le représente comme Fauteur des grâces et des vertus , c'est en faire malgré lui le médiateur de notre vanité , le médiateur de notre avarice, le médiateur de notre concupiscence et de notre sensualité. Car si vous en jugiez autrement 5 reprend saint Augustin , auriez - vous
PRiÉxliS. 32 1
l'assurance d'interposer le nom du rédempteur , pour demander ce qui détruit Touvrage de la rédemption ; et, rempli de vos projets ambitieux , oseriez-vous prendre pour intercesseur auprès de Dieu 5 celui même qui se réduit dans la plus pro« fonde humiliation pour vous enseigner riuimilité ? Heureux encore que Dieu , pour votre salut , devienne inflexible à votre prière. C'est dans cette rigueur apparente que vous devez reconnoître sa miséricorde ; et où en seriez-vous si c'étoit un Dieu plus indulgent et selon votre gré? Ce qui a perdu les Pompées et les Césars , ajoutoit ce fameux satirique dont je n'ai pas fait difficulté d'emprunter ici les pensées , et qui semble n'avoir parlé que pour nous-mêmes; ce qui a renversé et ce qui renverse fous les jours des familles entières , ne sontce pas des souhaits trop vastes et sans bornes y. des souhaits criminels, accomplis par des divinités d'autant plus mortellement et plus malignement ennemies 5 qu'elles étoient plus condescendantes et plus faciles : Magna numinibus vota exaiidita rnalignis. Et moi je dis , pour consacrer ces paroles : Quelle a été la source de la réprobation de tant de chrétiens ? n'est-ce pas d'avoir obtenu du Ciel ce que le Ciel ne leur accordoit, et ce qu'il ne pouvoit leur accorder que dans Texcès de sa colère ? Et d où vient encore la perte de tant de mondains qui se damnent au milieu de l'opulence et dans la mollesse, si ce n'est pas de ces prétendues faveurs de Dieu , qui les exauce selon les désirs insensés de leurs cœurs , plutôt
que selon les desseins de son aimable providence? Vous demandez à Dieu ce qui flatte votre passion; et si Dieu vous le donne , lui qui prévoit ce qui vous pervertira , ce qui vous corrompra , ce qui vous entraînera dans Tabîme ^ peut-il exercer sur vous un jugement plus rij;oureux et une venj^eance plus terrible ? N'en demeurons pas la.
Si Ton n^ demande pas toujours à Dieu des choses préjudiciables et dans des vues directement contraires au salut 5 au moins lui demande-t-on des biens purement temporels et inutiles au salut. Je ne veux pas dire que les biens temporels ne soient pas des dons de Dieu , ni qu'ils soient absolument contraires au salut : mais quand le sont -ils, et pourquoi Dieu les refuse -t- il alors? quand nous ne les demandons , ni selon Pordre qu il a établi , ni par rapport à la fin qu'il a marquée.
Car 5 premièrement, on ne lui demande que ^es grâces temporelles , qui toutes se terminent aux besoins de cette vie ; et à peine pense -t -on aux spirituelles, à quoi le salut est attaché : les avantages de la fortune , la prospérité , le repos ; voilà ce que nous désirons et ce que nous recherchons, et ce que désirent , ce que recherchent aus-. si-bien que nous les infidèles : Hœc enim omnia génies inquirunt (i). Ce sont des biens , je l'avoue ; mais ce sont des biens périssables, des. biens d'un ordre inférieur à Thomme , et surtout à^ liiomme chrétien, des biens dangereux et sujets.
à se convertir en de vrais maux. Pour les biens solides et incorruptibles , c'est-à-dire , la puretc des m^urs , la bonne conscience , Thumilité , la foi, Tamour du prochain, tout ce qui sert à sanctifier Famé et qui en fait la perfection , disons-le , et confondons - nous en le disant , c'est à quoi nous sommes peu sensibles , et ce qui rarement nous attire aux pieds des autels. Qui de vous a jamais eu recours à Dieu pour devenir plus modéré dans ses passions et plus réglé dans sa conduite ? On visite les tombeaux des martyrs ; mais pourquoi ? pour être guéri d'une maladie , et non point pour être délivré d'une tentation. On invoque les saints; mais pourquoi ? pour être plus heureux et plus opulent 5 et non point pour être plus humble et ennemi des plaisirs. Ah ! mes frères , s'écrioit Salvien, si nous sommes affligés de calamités publibliques , si nous sommes menacés d'une famine ou d'une contagion , s'il règne une mortalité parmi nous , nous courons en foule au temple du Dieu vivant; tout retentit de nos gémissemenset de nos prières : mais s'agit-il d'un libertinage qui déshonore le christianisme et qui désole l'Eglise ? on nous voit tranquilles et sans inquiétude ; et au lieu d'engager le Ciel à faire cesser de scandcV leuses impiétés . nous vivons en paix et dans la plus affreuse indolence. Ainsi nous prions comme ce malheureux Anliochus , dont la prière intéressée ne put trouver grâce devant Dieu (i) : Orabat scelestus Dominiim à qito non erat mise-»
(0 2 Mach. 9.
•52{ JKUDI DE LA I^e SEMAINE.
ricordiam conseculurus. II prioit , Orabat ; et I on ne pn,t dculor qu'il „e priât avec toute l'ardenr possible : ,uais il prioit en mondain , Orahat sceledus: car ,1 ne deniandoit à Dieu ni l'esnrit <jo pénitence, ni le don de piété, ni le respect des choses saintes qu'il avoit profanées, mais une s nte q„,l ppeforoit à tout le reste , et dont il etoi KioIAtre : Grabat scelestus Dominum '; et c es pour cela que le sein de la miséricorde lui ctoit ferme : A quo non erat mhericordiam conseadurus. Voilà comment nous prions; mais on vam puisque le Fils de Dieu n'a jamais prétendu se faire garant de telles prières. Pourquoi ^ consultons l'Evanoile , il va nous l'apprend^re. ' Le Fils de Dieu dit à ses disciples : Si vous demandez quelque chose à mon Père , et que ce soit en mon nom que vous le demandiez , il vous l'accordera : Si quid petierltis patrem in nomine meo.daod vobts {.). Mais remarquez, c'est la réflexion de samt Augustin , remarquez bien cette parole, Si quid , par où Jésus-Christ nous fait entendre que ce que nous demandons en son nom floi être quelque chose , et quelque chose digne de 11", parce qu'autrement il ne lui conviendnut pas de s employer pour nous. Or , tous les biens de la terre , séparés du salut éternel , ne sont rien devant Dieu. Les demander donc précisément à Uieu, c est ne rien demander; et quoique la promesse du Sauveur du monde soit générale ou semble l'être , ils ny sont point par eux-mêmes
(0 Joan. i6.
PRIKRE. a'^5
compris. Pour voti5 en convaincre, écoutez ce qu'il ajoute à ses apôtres : Usque modo non petisiis quidqiiam in nomine nieo (i) : Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom. Mais comment est-ce 5 reprend saint Augustin . que le Fils de Dieu leur pouvoit tenir ce langage, puisqu'il est évident que les apôtres lui avoient déjà demandé plusieurs grâces? saint Pierre , de demeurer sur le Thabor ; les enfans de Zébédée, d'élre élevés au deux premières places de son royaume. Ah ! répond ce saint docteur , il est vrai qu'ils lui avoient demandé ces sortes de grâces ; mais parce que ces grâces n'étoient que des avantageshumains, et que dans l'esprit du Sauveur tous les avantages humains ne méritoient nulle estime, il croyoit avoir droit de compter pour rien tout ce qu'ils lui avoient demandé : Usque modo non petistis qiddquam. En effet , demeurer avec lui sur le Thabor , ce n'étoit qu'une douceur sensible , que saint Pierre eût voulu goûter : occuper les premières places de son royaume , ce n'étoit , dans l'intention des deux disciples , qu'un vain honneur dont se repaissoit leur ambition , parce qu'ils ne le concevoient pas tel qu'il est : mais le zèle des âmes , mais la constance dans les persécutions , mais le renoncement à eux-mêmes , c'étoient les grâces essentielles dont ils avoient besoin , et qui dévoient les soutenir, les animer, les perfectionner dans leur ministère apostolique ; et c'est ce qu'ils n'avoient jamais demandé à leur maître : Usque
(i) Joan. i6.
32(i JEUDI DK LA \^^ SEMAINE.
modo non peiislis qiiidqucwK Or, à combien de clirctiens ne poiirrois-je p.'is faire aujourd'hui la même plainte ; et à combien même de ceux qui m'écoutcnt, n'aurois-je pas lieu de dire par la même raison : Mondain , vous n'avez rien demandé jusqu'à présent à votre Dieu , parce que vous ne lui avez encore jamais demandé le détachement et le mépris du monde : pécheur , vous ne lui avez rien demandé , parce que , dans Tétat de votre péché < vous ne lui avez encore jamais demandé votre conversion, jamais un cœur contrit et humilié , jamais la grâce de vous surmonter vous-même et de renoncer à vos habitudes ; c'étoient là néanmoins les grâces , mais les grâces par excellence que vous deviez désirer et rechercher !
De plus 5 quand le Sauveur du monde nous assure dans TEvangile , que tout ce que nous demanderons en son nom nous sera donné , il entend que nous demanderons selon !a règle qu'il nous a lui-même prescrite. Car, comme remarque Tertullien, c'est lui-même qui, réglant la prière et l'animant de son esprit , lui a communiqué le pouvoir spécial et le privilège qu'elle à de monter au plus haut des Cieux , et de toucher le cœur de Dieu , en lui exposant les misères des hommes : Ab ipso enim ordiuata , et de ipsius spiritu animata jam tiinc oratio , suo quasi privilegio ascendit in caium , commendans Patri quœ Filius docuit. Or quelle est cette règle divine selon laquelle le Fils de Dieu nous a ordonné de
prier ? La voici : Cherchez , nous dit- il , avant toutes choses le royaume de Dieu et sa justice ^ et rien ne vous manquera. Demandez au Père céleste la sanctification de son nom, Tavénemenldc son rèyne , Taccomplissement de sa volonté , sans lui demander d'abord ce pain matériel qui vous doit servir d'aliment, et alors je vous seconderai. Mais si vous renversez cet ordre ; si , par uil attachement au monde, indigne de votre profession , vous demandez le pain matériel avant le royaume de Dieu , ne vous appuyez plus sur mes mérites, tout infinis qu'ils sont, puisque votre prière , toute fervente qu'elle peut être n'est plus selon le plan que j'ai tracé. Qucerite primùia regnurn Dei et jiistitiam ejus (i).
Ce n'est donc pas, chrétiens, qu'on ne puisse absolument demander à Dieu les biens temporels ; l'Eglise les demande elle-même pour nous : mais demandons-les comme l'Eglise ; demandons - les après avoir demande d'abord et sur toute chose les biens spirituels ; demandons la bénédiction de Jacob et non point celle d'Èsaû. Belle figure, que l'exemple de ces deux frères ! Ecoutez l'application que j'en fais à moi; sujet, et prenez garde : ils eurent tous deux dans leur partage la rosée du ciel , et tous deux ils eurent pareillement la graisse de la terre. En quoi furent-ils difFérens, et quelle marque rEcriture donne-t-elle de l'élection de Jacob et de la réprobation d'Esaù ? Ah ! chrétiens , c'est que dans
(i)MaUh. 6.
3^8 JEUDI DE LA r^ SEMAINE.
la bcncdictioii de Jacob , la roscc dfi ciel fut exprimée avant la graisse de la terre : De rare ca li et de 'pinguedine terrœ sit benedictio tua (i); au lieu que dans la bénédiction d'Esau , il est parlé de la graisse de la terre avant la rosée dn ciel : Det tibi de pingiiediiie tej^rœ et de 7'orc cœli. Voilà ce qui se passe encore parmi nous, et ce qui discerne les prières chrétiennes de celles qiii ne le sont pas. Un juste , un homme du monde prient dans le même temple et au même autel ; mais Tun prie en juste, et l'autre en mondain. Comment cela ? Est-ce que l'un ne demande à Dieu que les biens de la grâce , et l'autre que les biens de la terre ? Non ; car il se peut faire que le juste, avec les biens de la grâce, demande encore quelquefois les biens de la fortune , comme le mondain ; et que le mondain , avec les biens de la fortune , demande aussi les biens de la grâce , comme le juste. Mais le mondain , conduit par l'esprit du iponde , place les biens de la fortune devant les biens de la grâce , De pinguedine terrœ et de rore cœli; et le juste, conduit par l'esprit de Dieu , donne la préférence aux biens de la grâce sur les biens de la fortune, De rore cœli et de pinguedine terrœ. Il dit à Dieu : Seigneur , sanctifiez - moi ; rendez - moi chaste , charitable , miséricordieux , patient , De rore cœli ; et puis , donnez-moi des biens de la terre , ce qui peut m^'être utile pour mon salut , Et de pinguedine terrœ. Mais Fhomme du monde
(i) Gen. 27.
flit : Scigaeur , faîtes-moi riche , grand , puissant. De pinguedine terrœ ; et ne me refusez pas aussi les grâces nécessaires pour bien vivre dans le monde , et de rore cœli. Prière de réprouvé. Quand nous prions de la sorte 5 faut-il s'étonner si Dieu ne nous écoute pas?
Allons à la source , et pour connoître plus à fond sur quoi Tiraportante vérité que je vous prêche est établie , comprenez ce principe de saint Cyprien, que nos prières n'ont de vertu qu'autant qu'elles sont unies aux prières de Jésus-Christ. Car il n'y a que Jésus -Christ de qui l'on puisse dire avec saint Paul , qu'il a été exaucé pour le respect dû à sa personne : Exauditus estpro sua reverentid{i). Quand Dieu nous exauce , ce n'est point en vue , ni de ce que nous sommes , ni de ce que nous méritons 5 puisque par nous-mêmes nous ne sommes rien , et que par nous-mêmes nous ne méritons rien ; mais il nous exauce en vue de son Fils 5 et parce que son Fils a prié pour nous avant que nous fussions en état de prier nousmêmes. Gela supposé , comment Dieu pourroit^ il agréer des prières où , par préférence au salut, nous lui demandons des biens temporels , puisqu'elles n'ont alors nulle conformité , mille liaison avec les prières de cet Homme-Dieu qui s'est fait notre médiateur ? Qu'a -t- il demandé pour nous ? vous le savez : que nous soyons unis par le Uen de la charité, Rogo^ Pater ^ ut stntimum (2); que sans ostentation , sans déguisement , nous
(i) Hebr. 5. — (î) Joan. 17.
33o JEUDI DE LA 1^^ SEMAINE.
soyons saints en esprit et eu vérité , Pater , sanctiftca eos in vcrilalc (i); que vivant au milieu (lu inonde selon notre vocation et notre état , nous soyons assez atlenlifs sur nous-mêmes, et assez henreux pour nous préserver de son ini- (juité 5 Non rocjo ut iollas eos de mundo , sed lit serves eos à uuilo (2). Mais que faisons-nous? nous demandons a Dieu des richesses , des- honneurs , une vaine réputation , une vie commode ; et sans les demander après le salut et par rapport au salut , nous ne les demandons , ces richesses , que pour être dans Tabondance ; ces honneurs , que pour être dans l'éclat ; cette réputation 5 que pour êtr-e connus et distingués : cette vie commode , que pour en jouir : c'est-àdire que nous demandons ce que Jésus - Christ n'a jamais demandé pour nous. Et pourquoi ne l'a-t-il jamais demandé ? appHquez-vous à ceci : parce qu'il n'a pu prier, ajoute saint Cyprien , que conformément à la fin pour laquelle il étoit envoyé. Or il étoit envoyé en qualité de Sauveur , et la mission qu'il avoit reçue ne regardoit que le salut de l'homme. C'est donc uniquement pour le salut de l'homme qu'il a dû travailler, qu'il a dû souffrir, qu'il a dû mériter; et par une conséquence nécessaire, c'est uniquement pour le salut de l'homme et pour tout ce qui se rapporte au salut de l'homme , qu'il a dû prier.
De là , chrétiens , vous demandez , mais vous
(i) Joan. 17. — (2) Ihid.
n'obtenez rien , parce que vous ne demandez pas avec Jésus - Christ : et que vous pourriez dire , si vos prières , indépendamment de cette union , étoient efficaces , que vous avez reçu des biens sans en être redevables à ce Dieu sauveur : ce qui dans les maximes de la religion que nous professons , est un blasphème. Et voilà sur quoi s'appuie saint Augustin , quand il prouve si solidement, que l'espérance chrétienne n'a point pour objet ks biens de cette vie. Non, disoit ce saint docteur 5 ne vous y trompez pas , et que personne de vous ne se promette une félicité temporelle , parce qu'il a Thonneur d'appartenir à Jésus-Christ : Nemo sîbi promiitat felicitatem hujus miincli^ quia christianus est. Ce n'est point pour cela que Jésus-Christ nous a choisis , ni à cette condition qu'il nous a appelés. Il peut , sans manquer à sa parole , nous laisser dans la pauvreté, dans l'abaissement, dans la souffrance. Il s'est engagé à présenter lui-même vos prières devant le trône de Dieu ; mais il a supposé que vous prieriez en chrétiens, et pour le Ciel , où il a placé votre héritage. Excellente raison dont se servoit encore le même Père contre les railleries des païens. Vous nous reprochez , leur répondit-il, que malgré nos prières nous vivons dans la disette et dans l'abandon de toutes choses. Mais pour nous justifier pleinement de ce reproche aussi-bien que notre Dieu , il suffit de vous dire que quand nous le prions , ce n'est point 3)récisément pour les biens de la terre , mais pour
S32 Ji:UDl DE I.^ T" SEMAINE.
esDions de réLcrnitc. Si donc nous sommes pau- Arcs en ce monde , non-seulement cet état pauvre où nous vivons n'est point une preuve de 1 l'inutilité de nos prières, mais c'est une assurance que le fruit nous en est réservé ailleurs et dans . iu)e vie immortelle.
Telle étoit la réponse de saint Augustin , qu'il concluoit par la pensée la plus touchante. Car c'est en cela , poursuivoit-il , que nous devons admirer la libéralité de notre Dieu. Il ne borne pas ses faveurs à des biens temporels , parce que ce sont des biens au-dessous de nous , parce que ce sont des biens incapables de nous satisfaire , parce que ce sont des biens trop peu proportionnés 5 et à la noblesse de notre être , et à la valeur de nos prières. Il ne veut pas nous traiter comme des enfanSj que Ion amuse par des bagatelles. Il ne veut pas nous traiter comme les idolâtres, dont il récompense dans cette vie les vertus morales par un bonheur apparent. Mais il veut être luimême tout notre bonheur , lui-même toute notre récompense. Ah ! mes frères , ne prenons donc pas le change dans le choix des biens que nous demandons. Tenons-nous-en à la parole de notre Dieu 5 qui nous a promis de se donner à nous ; et pour l'engager à s'y tenir lui-même , ne lui demandons que lui-même. Il y en a plusieurs qui espèrent en Dieu , mais qui , sans nul égard à Dieu , espèrent tout autre chose que Dieu : Mutti de Deo sperant , sed non Deum. Gardons-nous de faire une séparation si désavantageuse pour
nous ; et comme nous n'espérons rien que de Dieu, n'espérons rien aussi que Dieu, ou que par rapport à Dieu : A Deo alla petunt prœter Deum ^ tu ipsum Deum pete.
Mais ce ne sont point en effet des grâces temporelles que je demande à Dieu. Ce sont des grâces surnaturelles , des grâces de salut ; et cependant je ne les ai pas. Non, mon cher auditeur, vous ne les avez pas , parce que sur cela même vous faites un troisième abus de la prière , dont vous ne vous apercevez pas peut-être , et que je vais vous découvrir.
C'est qu'au lieu d'envisager la prière comme rinstrument que Dieu nous a mis en main pour faire descendre sur nous les véritables grâces du salut , c'est-à-dire les grâces réelles et possibles , les grâces solides et nécessaires, les grâces réglées et mesurées selon Tordre des décrets divins ; nous, nous en servons pour demander des grâces chiméri ques, des grâces superflues, des grâces selon notre goût et selon nos fausses idées. Je m'explique. Nous prions , et nous prions , à ce qu'il nous semble , dans un vrai désir de parvenir au salut : mais par une confiance aveugle , nous faisons fond sur la prière , comme si la prière suffisoit sans les œuvres ; comme si tout le salut rouloit sur la prière ; comme si Jésus-Christ en nous disant , priez , ne nous avoit pas dit au même temps , veillez et agissez ; comme s'il y avoit des grâces qui pussent et qui dussent nous sauver sans nous. Nous prions et nous demandons la
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j^rftce d'une bonne mort , persuadés que c'est assez de la demander sans se mettre en peine de la mériter , et sans s'y préparer par une bonne vie. Nous prions et nous demandons des grâces de pénitence , des i^'râces de sanctification : mais des grâces pour Tavenir, et non pour le présent; mais des grâces qui lèvent toutes les difficultés, ( t non qui nous laissent des efforts à faire et des obstacles à vaincre ; mais des grâces miraculeuses qui nous entraînent comme saint Paul , et non des grâces qui nous disposent peu à peu et avec lesquelles nous soyons obligés de marcber; mais des grâces qui nous suivent partout , qui nous soient assurées partout, qui nous permettent de nous exposer partout , et non des grâces que nous ayons soin de ménager : c'est-à-dire que nous demandons des grâces qui cbangent tout Tordre de la Providence , et qui renversent toute Téconouiie de notre salut.
Concluons , chrétiens , cette première partie , par la prière du Prophète : Unam petii à Domino (i): je ne demande plus proprement au Seigneur qu'une seule chose ; Hanc requiram ; c'est ce que je dois uniquement rechercher. Et quoi? Ut inkabitern in domo Domini (2) ; de demeurer dans sa sainte maison , et de le posséder éternellement dans sa gloire. Car je le reconnois, 6 mon Dieu , ajoute saint Augustin, et je vois bien maintenant pourquoi vous avez si souvent rejeté les prières de votre serviteur. C'est que
(1) Ps. a6. — (2) Ihid,
pour répondre aux desseins de votre miséricorde, je de vois vous demander des choses qui ne me fussent pas communes avec les païens et les impies : Ea quifpe à te desiderare debui^ cjiiœ mihi cum inipiis non essent communia. Vous vouliez que mes prières me distinguassent des ennemis de votre nom ; cependant je trouve qu'entre leurs prières et les miennes il n'y a presque point eu jusqu'à présent de différence . sinon qii'aj^ant demandé comme eux des faveurs temporelles , ils les ont communément obtenues , et que vous me les avez ordinairement refusées, ou parce qu'elles étoient par elles-mêmes contraires h mon salut, ou parce que je ne les demandois pas pour mon salut. Mais en cela , Seigneur , je confesse encore que vous m^avez fait grâce , parce que ces faveurs temporelles que je vous demandois, auroient achevé de me pervertir , au lieu que les fléaux de votre justice ont servi à me corriger. En devenant heureux dans le monde , je vous auroisplus aisément oublié. J'aurois imité l'exem-pie des autres, si mes vœux eussent été suivis de la même prospérité. Ainsi , mon Dieu , bien loin de me plaindre de vos refus , je vous en bénis , et je compte ponr un bienfait de ne m avoir pas exaucé selon mes désirs , mais selon l'ordre de votre sagesse et pour mon salut : Et gaudeo quod non exaudieris ad voluntatem iit exaudircs ad salutem. Mais maintenant , mon Dieu . VOUS écouterez mes demandes, parce que je ne veux plus VOUS demander que les biens éternels;
parce que si je vous en demande d'autres, je ne veux plus vous les demander que par subordination et par rapport aux biens éternels ; parce qu'entre les j^rûces du salut que je vous demanderai 5 je ne veux plus vous demander que celles qui me doivent être utiles , que celles qui peuvent plus sûrement, plus directement me conduire aux biens éternels. Ainsi , cbrétiens , la parole de Jésus-Christ s'accomplira-t-elle à notre éj;ard : nous demanderons , et nous recevrons. Au lieu que nous ne recevons pas , ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut , c'a été la première partie ; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut , c'est la seconde.