DEUXIÈME PARTIE
Etre iafidèle ^ sans avoir jamais eu nulle con- Hoi^sance de la foi , c'est un état qui , tout funeste et tant déplorable qu'il est , n'a rien , à le bien prendre , de surprenant ni de prodigieux. Ainsi 5 dit saint Cbrysostôme ^ l'infidélité dans un païen peut être un aveuglement, et un aveuglement criminel ; mais on ne peut pas toujours dire que cet aveuglement 5 même criminel, soit lui prodige. Il faut donc pour bien concevoir le prodige de Tinfidélité , se le représenter dans un chrétien qui , selon les divers désordres auxquels ils se laisse malheureusement entraîner , ou renonce à sa foi 5 ou corrompt sa foi , ou dément et contredit sa foi : renonce à sa foi , par un libertinage de créance , qui lui en fait secouer le joug 5 et qui se forme peu à peu dans son esprit ; corrompt sa foi ^ par un attachement secret ou déclaré aux erreurs qui la combattent , mais particulièrement à rhérésie et au schisme , qui en détruisent Punité , et par conséquent la pureté et l'intégrité ; dément 'et contredit sa foi , par un dérèglement de mœurs qui la déshonore ^ et par une vie licencieuse qui en est l'opprobre et le scandale. Trois désordres qui , dans un chrétien perverti 5 ont je ne sais quoi de monstrueux , et que j'appelle pour cela non plus simples désordres , mais prodiges de désordres. Trois états où même, k. ue considérer que ce qui peut et ce qui doit
29G MKIU.RKUI DE LA 1^^ SEMAINE.
passer pour prodij^e évident , l'homme t'ourait à Dieu des titres invincibles pour le condamner. Appliquez-vous h ces trois pensées.
Car , pour commencer parce qu'il y a de plus scandalcu.'^ , je veux dire par ce libertinaj^^c de créance dont on se fait une habitude , et qui consiste à renoncer la foi , n'est-il pas étonnant , mes chers auditeurs ^ de voir des hommes nés chrétiens, et se piquant partout ailleurs d'habileté et de prudence , devenir impies sans savoir pourquoi y et secouer intérieurement le joug de la foi 5 sans en pouvoir apporter une raison ^ je ne dis pas absolument solide et convaincante , mais capable de les satisfaire eux-mêmes ? Cette foi dont par le baptême ils ont reçu le caractère, et en vertu de laquelle ils portent le nom de chrétiens ; cette foi si nécessaire , suppasé qu'elle soit vraie , et à quoi ils conviennent eux-mêmes que le salut est attaché; cette foi par qui seule , comme ils ne l'ignorent pas , ils peuvent espérer de trouver grâce devant Dieu 5 s'il y a grâce à espérer pour eux ; cette foi sur laquelle ils avouent qu'ils seront jugés 5 si jamais ils le doivent êlre : n'est-il pas , dis-je , inconcevable qu'ils l'abandonnent ? comment ? en aveugles et en insensés , sans examen , sans connoissance de cause , par emportement , par passion , par légèreté , par caprice , par une vaine ostentation , par un attachement honteux à de sales et d'infâmes plaisirs; se conduisant avec moins de sagessse que des enfans , dans une affaire où néanmoins il s'agit du
plus grand intérêt, puisqu'il y va de leur sort éfernel. Gela se peut-il comprendre ? Telle est rependant la triste disposition où sont aujourd'hui presque tous les libertins du siècle. Observez-les ,. et dans ce portrait vous les reconnoîtrez.
Car enfin , qu'un d'eux 5 après une mûre délibération , après une longue étude , toutes choses^ considérées et pesées dans une juste balance autant qu'il lui est possible , se déterminât à quitter le parti de la foi , je déplorerois son malheur , et je l'envisagerois comme la plus terrible vengeance que Dieu pût exercer sur lui , puisque ^. selon l'Ecriture, Dieu ne punit jamais avec plus de sévérité que lorsqu'il permet que le cœur de l'homme tombe dans l'aveuglement : Excœca cor populi hujiis (i). Mais, après tout , il n'y auroif riea en cela de prodigieux. Et en effet , jusque dans son aveuglement il y auroit quelque reste de bonne foi qui le rendroit , sinon pardonnable , au moins digne de compassi<)n. Mais ceux à qui je parle , et dans ce nombre je comprends la plupart des impies du siècle , au milieu de qui et avec qui nous vivons , savent assez que ce n'est point par là qu'ils sont parvenus au comble du libertinage , et que le parti qu'ils ont pris de renoncer à la foi , n'a point été de leur part une résolution concertée de la manière que je l'entends. En quoi d'ailleurs , souffrez que je fasse ici cette remarque , tout criminels et tout inexcusables qu'ils sont devant Dieu , je ne laisse pas aussi de
(x) Isa. 6.
trouver pour eux une ressource et comme une espèce de consohilioii ^ puisqu'au moins est-il certain qu'on revient plus aisément d'un liberlina^^^e sans principes , que d'un autre dont on s'est lait , par de faux raisonncmcns , une opinion parliculière et une irrélij^âon positive et consommée. Quoi qu'il en soit , rinddélilé que j'attaque , et qui me semble la plus commune , ne peut disconvenir qu'elle n'ait ce foible , d'être évidemment téméraire et sans preuves. Car demandez à un libertin pourquoi il a cessé de croire ce qu'il croyolt autrefois; et vous verrez si dans tout ce qu'.il allègue pour sa défense , il y a seulement quelque apparence de solidité. Demandez-lui si c'est à force de raisonner qu'il a découvert une démonstration nouvelle contre cette infaillible révélation de Dieu, à laquelle il étoit soumis. Obligez-le à répondre sincèrement , et à vous dire s'il a examiné les choses ; si , cherchant avec une intention droite et pure la vérité, il s'est mis en état de la connoitre ; s'il a eu soin de consulter ceux qui pouvoient le détromper et résoudre ses doutes ; s'il a lu ce qu'ont écrit les Pères sur ces matières de religion, qu'il ne goûte pas, parce qu'il ne les entend pas et qu'il ne veut pas s'appliquer à les entendre ; s'il est jamais entré sérieusement dans le fond des difficultés ; en un mot, s'il n'a rien omis de ce que tout homme judicieux et bien sensé doit faire dans une pareille conjoncture , pour s'instruire et pour s'éelaircir. Interrogez - le sur tous ces points , et
quil VOUS parle sans déyuisemciit. Il conviendra qu'il n'a point tant pris de mesures, ni tant fait de perquisitions. Il falloit au moins tout cela , avant que de franchir un pas aussi hardi qu'il Test de se soustraire à Tobéissance de la foi ; mais il s'en est soustrait, chrétiens, et il s'en est soustrait à bien moins de frais. Il s'est déterminé à ne plus croire , et il s'y est déterminé sans conviction , sans réflexion même , au hasard de tout ce qui pourroit en arriver , et n'ayant rien qui l'assurât ni qui le fixât dans 1 abîme affreux où il se précipitoit. Voilà ce que j'appelle prodige. Or en combien de mondains ce prodige , tout prodige qu'il est , ne s'accomplit-il pas tous les jours !
Mais encore , me dites-vous , puisque ce n'est pas par raison que ce libertinage se forme , par quelle autre voie l'homme chrétien peut-il donc se pervertir jusqu'à devenir infidèle ? Ah ! mes chers auditeurs, je le répète, il se pervertit en mille manières , toutes opposées aux règles d'une sage conduite , mais que je regarde d'autant plus comme des prodiges, qu'elles choquent plus la droite raison. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi , comment ? apprenez-le , et point d'autre preuve ici que votre expérience et l'usage que vous avez du monde : il renonce à sa foi par un esprit de singularité , pour avoir le ridicule avantage de ne pas penser comme pensent les autres, de dire ce que personne n'a dit , et de contredire ce que tout le monde dit ; pour se figurer
3oO MKaCKEDI DE LA I'^ SEMAINE.
*iiiie religion à sa mode , une diviuitc selon son sens, une providence arbitraire et telle qu'il la veut concevoir : se faisant des systèmes chimériques qu'il établit ou cju'il renverse selon Thumeur présente qui le domine ; suivant aveuglément toutes ses idées , et à force de les suivre, ne sachant bien ni ce qu'il croit ni ce qu'il ne croit pas; rejetant aujourd'hui ce qu'il soutenoit hier , et pour vouloir contrôler Dieu , ne se trouvant plus d'accord avec hii-même. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par un sentiment d'orgueil , mais d'un orgueil bizarre , ne voulant pas assujettir sa raison à la parole d'un Dieu , quoiqu'il se fasse une vertu et même une nécessité de l'assujettir tous les jours à la parole des hommes; confessant en mille affaires temporelles qu'il a besoin d'être conduit et gouverné par autrui, mais prétendant qu'il est assez éclairé pour se conduire lui-même dans la recherche des vérités éternelles; et, pour me servir des termes de saint Hilaire , avouant humblement son insuffisance sur ce qui regarde les plus petits secrets de la nature , et décidant avec hardiesse quand il est question des mystères de Dieu les plus sublimes : yEquaniiniter in terrejiis imperitus ^ et in Del rébus impudenter ignarus^ Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par intérêt , et tout ensemble par désespoir ; parce que sa foi lui est importune , parce qu'elle le trauble dans ses plaisirs , parce qu'elle s'oppose à ses desseins , parce qu'elle lui reproche ses injustices , parce qu'il ne
RELIGION CHRÉTIENNE. dot
peut plus aulrement étouffer les remords dont il est déchiré : aimant mieux n'avoir point de foi y qno d'en avoir une qui le censure et qui le condamne sans cesse ; et par un déréj^lement de raison qui ne manque guère à suivre le péché j ero3^ant les choses non plus telles qu'elles sont^ mais telles qu'il souhaiteroit et qu'il seroit de son intérêt qu'elles fussent : comme s'il dépendoit de lui qu'elles fussent ou qu elles ne fussent pas : et que Tintérét qu'il y prend , en dût déterminer le vrai au le faux. Prodige d'infidélité : il renonce à sa foi par prévention , se piquant en toute autre chose de n'être préoccupé sur rien , et en matière de religion l'étant sur tout ; ne se choquant point des opinions ks plus paradoxes d'une nouvelle philosophie, et s'il s'agit d'une décision de l'Eglise 5 naturellement disposé à la critiquer ; craignant toujours d'avoir trop de facilité à croire , et ne craignant jamais de n'en avoir pas assez ; se défendant sur ce point y de la simplicité , comme d'un foible , et ne pensant pas à se défendre d'un autre foible encore plus grand, qui est l'opiniâtreté; en un mot ^ évitant comme une petitesse de génie ce qui seroit équité à 1 égard de la foi , et prenant pour force d'esprit ce que j'appelle entêtement contre la foi. Car sans m'étendre davantage sur d'autres espèces de libertinage qui se rapportent à cellesci , voilà comment se forme tous les jours Tinfidélité 5 voilà comment la foi se perd.
Il y a plus : non-seulement ce libertin abaa-
3o!2 MERCREDI DE LA T^ SEMAINE.
donne sa foi sans raison , mais ce qui doit vous paroître plus ctranj^e , it rabandomie conire la raison, et mali^Tc la raison ; et au lieu que le mérite d'Abraham fut^ selon rEcrilure , de croire contre la foi même , et d'espérer conire Pespérance même , Contra spem in spern (i), le désordre de l'impie est d'être infidèle contre la raison même , et déserteur de sa foi contre la prudence même. Car cette foi que nous professons, est appuyée sur des motifs qui , pris séparément , pourroient bien chacun nous tenir lieu d'une raison souveraine ; mais qui tous réunis et pris ensemble 5 ont visiblement quelque chose de divin. Et en effet, ils ont paru si forts , que les premiers hommes du monde en ont été touchés et persuadés. Que fait le libertin ? il s'endurcit et il se révolte conire tous ces motifs. Ne prenons que celui des miracles , puisqu'il a servi de fond à ce discours. On lui dit que Dieu a confirmé notre foi par des miracles éclatans : il s'inscrit en faux contre ces miracles , et contre tous les témoins qui les rapportent et qui assurent les avoir vus. Et parce qu'entre ces miracles il y en a eu d'incontestables y qui sont les seuls dont je parle , et auxquels un prédicateur de l'Evangile doit s'attacher; miracles du premier ordre , sur quoi le christianisme est essentiellement fondé ; miracles reconnus par les ennemis mêmes de la foi , vérifiés par toutes les preuves qui rendent des faits authentiques , et qu'on ne peut contredire sans
Çi) Rom. 4-
RELIGION CHRÉTIENNE. 3o3
recourir à des suppositions insoulenables : par exemple , que les évangélistes ont été des imposteurs et des insensés ; des imposteurs qui se sont accordés pour nous tromper, et des insensés qui , pour soutenir leur imposture , se sont fait condamner aux plus cruels tourmens : que saint Paul s'est imaginé faussement avoir été frappé du Ciel et renversé parterre sur le chemin de Damas; et qu'il imposoit à ceux de Corinthe , ou plutôt qu'il se jouoit d'eux , quand il leur rappeloit le souvenir des miracles qu'il avoit faits en leur présence : que saint Augustin étoit un esprit foible ,. qui donnoit comme les autres dans les illusions populaires, quand il se figuroit et qu'il protestoit avoir vu lui-même à Carthage ce qu'en effet il n'avoit pas vu : parce qu'il y a, dis-je , des miracles de cette nature , et que le libertin n'en peut e'Iuder la force que par de si extravagantes idées ; tout extravagantes qu'elles sont , il les reçoit , il les prend , et ce qu'il auroit honte de dire , il n'a pas honte de le penser, et de donner le démenti à tout ce qu'il y a eu dans Tantiquité de plus vénérable et de plus saint. Or FÎen mérita-t-il jamais mieux le nom de prodige ? « O mon Dieu ! est-il donc vrai que l'impiété puisse pervertir jusqu'à ce point l'esprit de l'homme y^ efc qu'au même temps , Seigneur , qu'elle l'éloigné de vous, elle le plonge dans de si affreuses ténèbres ?
Je serois infini , si je vouloîs poursuivre et traiter ce sujet dans toute son étendue. Ainsi je
3o4 MERCREDI DE LA V^ SEMAOE.
ne dis qu'un mot du second prodij^e : cVst la corruption de la foi , par un attachement secret ou même public aux erreurs qui lui sont oppo- [ sées , et en particulier à l'hércsie. Abîme où Ter- ; tullien confesse qu'il se perdoit , toutes les fois 1 qu'il vouloil l'approfondir , et sonder les jugemens de Dieu. Abîme où j'ose néanmoins dire que de son temps il n'apercevoit pas encore certains désordres que nous avons vus dans la suite. Car sans considérer l'hérésie en elle-même , que les j Pères ont regardée comme im monstre composé de tout ce que le dérèglement de l'esprit est capable de produire ; il me suffiroit maintenant de faire avec vous la réflexion que faisoit un grand cardinal de notre siècle , savoir, que de tant de fidèles qui 5 dans les derniers temps , ont corrompu la pureté de la religion , en se laissant infecter du venin de Thérésie , à peine s'en est-il trouvé quelques-uns que leur bonne foi ait pu jusiifier , je ne dis pas devant Dieu , mais même devant les hommes , et dont par conséquent l'apostasie n'ait pas été une espèce de prodige. Je n'aurois même qu'à m'en tenir à l'hérésie du siècle passé 5 et à ce que l'histoire nous en apprend. Je n'aurois , si le temps me le permettoit , qu'à vous montrer des catholique sans nombre , qui , suivant la multitude et emportés par le torrent ^ se déclaroient pour la secte de Calvin , les uns sans la connoître ni se donner la peine d'en démêler les questions et les controverses , les autres peut - être positivement convaincus de sa
fausseté. Car combien en vit-on à qui la doctrine de cet hérésiarque touchant la réprobation des hommes , faisoit horreur , et qui toutefois ne laissoient pas d'être ses partisans les plus zélés ? Que si vous me demandiez pourquoi donc ils s'attachoient à lui ; pourquoi ? autre prodige , chrétiens 5 qui n'est pas moins surprenant. Car je vous répondrois , et toute l'histoire m'en serviroit de témoin , qu'ils ne se conduisoient en cela que par les motifs les plus indignes et les plus injustes : les uns par un fonds de chagrin contre l'Eglise 5 et par une opposition générale à ses sentimens ; gens qui , dans le siècle d'Arius, auroient été infailliblement ariens , et qui du temps de Pelage 5 seroient immanquablement devenus pélagiens : les autres par des antipathies particulières, ne combattant la vérité que parce qu^elle étoit soutenue par leurs ennemis , et déterminés à la soutenir, si leurs prétendus ennemis avoient entrepris de la combattre : quelques - uns par de lâches intérêts , plusieurs par un esprit de cabale : ceux-ci par une maligne curiosité , et pour être de l'infrigue ; ceux-là par une malheureuse ambition, et pour être chefs de parti : les grands par politique , et parce qu'ils en faisoient une raison d'état ; les petits par nécessité , et parce qu'ils dépendoient des grands : les femmes par une vaine affectation de passer pour savantes et pour spirituelles ; les hommes par une complaisance pour elles encore plus vaine , et jusqu'à régler par elles leur religion : les génies raédio;-.
!^oG MERCREDI DE LA 1^^ SEMAINE.
cres , pour s'aLlircr la réputation cl rcstime altachoe à la nouveauté; les génies plus élevés ^ par crainte de s'attirer la haine des novateurs et d'être en butte a leurs trails : les amis entraînes par leurs amis ^ les proches gagnés par leurs proches ; le peuple sans autre raison que la mode , et parce que tout le monde alloit la ; chacun pour satisfaire sa passion : ne sont-ce pas là des prodidiges 5 mais des prodiges dont notre foi même seroit troublée y si la prédiction de l'Apotre ne wous rassuroit^ et si , dans la vue d'nne tentation si dangereuse 5 il ne nous avoit avertis , non-seulement que toutes ces choses arrivcroient , mais qu'elles étoient nécessaires pour le discernement des élus : Oportet hœreses esse , ut qui probati simt manifesti fiant in vobis (i).
Mais n'insistons pas là-dessus davantage , et finissons , mes chers auditeurs , par le dernier prodige qui nous regarde , et qui n'est plus ni le renoncement à la foi , ni la corruption de la foi , mais une affreuse contradiction qui se rencontre entre notre vLe et notre foi. Je m'explique. Nous sommes chrétiens , et nous vivons en païens ; nous avons une foi de spéculation , et dans la pratique toute notre conduite n'est qu'infidélité ;, nous croyons d*une façon , et nous agissons de l'autre. Dans tout le reste ^ nos actions et nos affections s'accordent avec nos persuasions et nos ronnoissances : car nous aimons , nous haïssons , nous fuyons ^ nous cherchons , nous souffrons ,
(i) 1 Cor. II.
nous entreprenons selon que nous sommes éclairés. Il n'y a que le salut et tout ce qui le concerne 5 où 5 par le plus déplorable renversement 5 nous fuyons ce que nous jugeons être notre souverain bien , et nous recherchons ce que nous jugeons être notre souverain mal ; nous profanons ce que nous reconnoissons adorable , et nous idolâtrons ce que nous méprisons dans le cœur ; nous abhorrons ce qui nous sauve , et nous adorons ce qui nous perd. Si , chrétiens en effet , comme nous le sommes de nom^ nous vivions conformément à la foi que nous professons 5 notre vie 5 il est vrai , dit saint Jérôme , seroit uur continuel miracle ^ mais elle n'auroit rien de prodigieux. Si , païens de profession et n'aj^ant pas la foi , nous vivions selon la chair et selon les sens, quelque désespérés que nous fussions^ il n'y auroit rien dans nos désordres que de naturel» Mais avoir la foi , et vivre en infidèles , voilà ce qui faitle prodige. Prodige dont les impies ne veulent point convenir, prétendant que la vie et la créance se suivent toujours, c'est-à-dire quePon vit toujours comme Ton croit , et que Ton croit comme Ton vit, pour avoir droit par là de rojeler tous. leurs désordres sur le défaut de persuasion , sans les imputer jamais à leur malice ; mais erreur dont il est bien aisé de les détromper , puisqu'il n'est pas plus difficile d'avoir la foi et d'agir contre la foi , que d'avoir la raison et d'agir contre la raison. Or n'est-ce pas de leur propre aveu ce qu'ils font eux-mêmçs tous les jours? Ah ! chrétiens ,.
3()8 MEllCREDI DE LA I'^^ SEMAINE.
laisoiis cesser ce prodige. Accordons - nous avec nous-mêmes. Accordons nos mœurs avec notre foi ; autrement que n'avons-nous point à craindre de cette foi profanée , de cette foi scandalisée , de cette foi deshonorée ? Faisons - la servir à notre pénitence , si nous sommes retirés de ses voies. Faisons - la servir à notre persévérance , si nous y sommes déjà rentrés , ou que nous y soyons toujours demeurés. Marchons à la faveur de ses divines lumières , et ne les éteignons pas en nous livrant à nos passions et aux aveugles appétits de la chair : car rien ne nous expose plus à perdre la foi , qu'une vie sensuelle et voluptueuse. C'est par là que tant d'impies Tout perdue ; et c'est encore ce qui les attache à leur libertinage, et ce qui les empêche d'en sortir. Ah ! Seigneur , vous avez dans les trésors de votre justice bien des châtimens dont vous pouvez punir nos désordres. Frappez , mon Dieu ; et fallût-il nous affliger de toutes les calamités temporelles 5 ne nous épargnez pas ; mais conserveznous la foi. Ce n'est pas assez : ranimez-la , réveillez-la 5 ressuscitez-la , cette foi languissante , cette foi mourante , et même cette foi morte sans les œuvres. Autant et selon qu'elle vivra en nous, nous vivrons avec elle et par elle ; et le terme où elle nous conduira , c'est l'éternité bieuheuï-ense que je vous souhaite ^ etc.
W%\%%%\ % VV%%V%%'VW'V'V'V%% ^'Vi'X'V'VW %V%'V'VX'V-%\VV'V'VX\V %X'V-\W%\\'V%-VXX%'
SERMON
POtIR
su H LA PRIERE.
Ecce mulier chananoea , à finibus illis egressa , claniavit diceiis ei : Miserere meî , Domine , fili David ; filia mea maie à daemonio vexatur.
Alors une, femme chananéenne , venue de ces quartiers-ià , s'écria en iui disant : Seigneur , fils de David , ayez pitié de moi ; ma fiUe est cruellement tourmentée par ie démon. S. Mattli. , chap. i5.
Oi jamais la force de la prière parut sensiblement et d'une manière éclatante , n'est-ce pas , chrétiens , dans l'exemple que nous propose l'évangile de ce jour , où nous vojons , pour parler avec saint Ambroise , un Dieu même surpris et dans l'admiration ; un Dieu qui confond les puissances de l'enfer , qui fait des miracles , et qui déploie toute sa vertu en faveur d'une étrangère, laquelle a recours à lui , et qui , tout idolâtre qu'elle est 3 nous sert de modèle et nous apprend
?)lO JEUDI DE LA V^ SEMAINE.
a prier? Je dis iiii Dieu surpris et dans l'admiralioii : O midier , macjria est fuies tua (i) / O femme , voire foi est jurande ! c\»st ainsi que Jésus-Christ lui-même s'en explique; et ne semb!e-t-il pas que la foi de cette Clianancenne , et que la ferveur de sa prière ait quelque chose pour lui de surprenant et de nouveau? Je dis un Dieu qui confond les puissances de renier, et qui fait des miracles : que lui demande cetle femme ? qu'il guérisse sa fille cruellement tourmentée du démon; et le Fils de Dieu , d'une même parole , non-seulement délivre la fille , mais sanctifie encore la mère : Fiat tibi sicut vis (2) ; qu'il vous soit fait comme vous le souhaitez.
Il n'est donc rien de plus efîîcace auprès de Dieu que la prière : et d'où vient toutefois , mes cliers auditeurs , que Dieu tous les jours se montre si peu favorable à nos vœux ; que nous prions, et qu'il ne nous écoute pas; que nous demandons 5 et que nous n'obtenons pas? C'est ce que je veux examiner aujourd'hui , et ce qui va faire le fond de ce discours. Sujet d'une extrême conséquence , et qui mérite une réflexion toute particuUère. Car il s'agit , chrétiens , de vous enseigner la plus excellente de toutes les sciences; il s'agit de vous apprendre à bien user du moyeu de salut le plus puissant ; il s'agit de vous faire connoître le secret inestimable et l'art tout divin de toucher le cœur de Dieu , et de faire descendre sur nous les plus précieux trésors de sa
(i) MaUh. i5. — (a) Ibid
PRIÈRE. 3ll
grâce. Pour recevoir ce don de la prière , employons la prière elle-même, et implorons le secours du Ciel par Tintercession de Marie. Ave , Maria*
Rien rfest plus solidement établi dans la religion et la théologie chrétienne , que l'infaillibilité de la prière. Elle a une telle force , dit saint Jean Chrysostôme , qu'elle rend, à ce qu'il semble , la parole de Phomme aussi puissante el même plus puissante que la parole de Dieu. Aussi puissante : car comme Dieu d'une parole a fait toutes choses , Dixit et facta sunl ( i ) ; rhomme n'a qu'à parler et à demander , tout lui est accordé : Quodcumque volneritispetetisj etjiet vobis (2). Plus puissante même en quelque sorte , puisque si Dieu se fait obéir , ce n'est que des êtres créés ; au lieu que par la vertu de la prière , tout Dieu qu'il est , il obéit , selon l'expression de l'Écriture , à la voix de l'homme : Obediente Domino voci hominis (3). Nous entendons tous les jours des chrétiens qui se plaignent de rinutilité de leurs prières et du peu de fruit qu'ils en retirent : je ne m'en étonne pas. Car en quel sens disons-nous que la prière est infaillible ? nous supposons pour cela une prière sainte , une prière faite avec toutes les conditions qui la doivent accompagner , et que Dieu attend de nous , lorsque de sa part il s'engage à nous accorder tout ce que nous demanderons.
(1) Pi. 148. — (a) Joan. i5. — (3) Josue , lo.
3l2 JEUDI DE LA l^^ SEMAINE.
Or voilà souvent ce qui manque h nos prières. Ce sont des prières défectueuses , et quant au sujet, et quant à la forme : quant au sujet , qui en fait la matière ; et quant à la forme , qui en fait la qualité. L'apôtre saint Jacques le disoit aux fidèles de son temps , et je vous le dis à vous - mômes : vous demandez, mes frères , et vous ne recevez pas , parce que vous ne demandez pas bien : Petiiis et non accipitis , eh qubd mate petatis (i). En effet , nous ne demandons pas à Dieu ce que Dieu veut que nous lui demandions ; défaut par rapport au sujet de la prière. Nous ne lui demandons pas de la manière qu'il veut que nous lui demandions ; défaut par rapport à la forme ou à la qualité de la prière. Mais prions comme la Chananéenne. Rien de plus juste que la prière qu'elle fait à Jésus-Christ : elle lui demande qu'il délivre sa fille du démon dont elle est possédée. Rien de plus engageant : elle pratique dans sa prière toutes les vertus qui peuvent gagner et intéresser le Sauveur du monde. Prions, dis-je , comme cette femme : sans cela, prières infructueuses ; pourquoi ? ou parce que nous ne demandons pas ce qu'il faut , ce sera la première partie ; ou parce que nous ne demandons pas comme il faut , ce sera la seconde. Deux leçons que j'ai à mettre dans tout le jour. Rendez-vousy attentifs , chrétiens , et tâchez à en profiter.
(i) Jacob. 4.
PREMIltaE
PRIÈRE. 3x3