DEUXIÈME PARTIE
C'est une maxime fondée sur toutes les règles de la prudence , qu'en matière de délibération, il faut toujours commencer par ce qu'il y a de sûr et d'évident , pour se déterminer ensuite sur les points douteux et obscurs ; et un des égaremens de l'homme dans la recherche de la vérité ^ est de s'attacher , comme il arrive quelquefois 5 à ce qu'il y a d'obscur et de douteux , pour s'en faire un sujet de peine , sur les points même les plus sensibles et les plus certains. Or,. cet égarement dont les conséquences d'ailleurs sont si pernicieuses , est celui même où nous tombons sur le sujet de la prédestination. Je m'explique : dans le mj^stère de la prédestination considéré par rapport à nous 5 il y a quelque chose dlncertain et quelque chose d'assuré , quelque chose d'évident et quelque chose de caché : ce qu'il y a d'évident et d'assuré , c'est que Dieu de quelque manière quil prédestine les hommes , est xm Dieu de miséricorde et de bonté ; et que si jamais il nous réprouve , ce ne sera que parce que nous n'aurons pas voulu coopérer à notre salut 5 et que nous aurons abusé des moyens et des secours qu'il nous avoit fournis. Princip
?)(So YE^'DREDr DE LA I^^^' SEMAINE.
iiidubilable dans la religion , et que nous comprenons sans peine : mais ce qu'il y a d'incertain et de carlié , c'est la manière dont Dieu a prédestiné les hommes, pourquoi il traite les uns plus favorablement que les autres , pourquoi il choisit ceux-ci prélérablcment à ceux-là , pourquoi il ne donne pas toujours tous les secours quil pourroit absolument donner : car ce sont là ces questions profondes dont parloiLle pape Célestin premier , sur lesquelles l'Ecriture ne s'est point expliquée suffisamment a nous , et que Dieu veut que nous rej^ardions comme des secrets qui lui sont réservés. De là vient que l'Eglise elle-même n'a point porté jusque là ses décisions, et qu'elle a mieux aimé nous laisser dans l'obscurité , et dans le doute , que de pénétrer dans les conseils de Dieu ; et voilà encore une fois ce que nous ne comprenons pas. Or , prenez garde , chrétiens , ce qui nous trouble dans ce mystère de la prédestination , c'est ce que nous n'y comprenons pas et dont nous doutons : mais au contraire 5 ce que nous y comprenons , et de quoi nous ne' doutons pas , aune vertu admirable pour nous consoler, pour nous fortifier, pour dissiper tous les nuages qui s'élèvent dans nos esprits, et pour nous rassurer.
Si donc on agissoit conformément aux desseins de Dieu , on corrigeroit l'un par l'autre ; et des vérités consolantes que Dieu nous a expressément révélées pour animer notre espérance et pour la soutenir , on se feroit des armes pour
combattre ces pensées et ces défiances qui ne sont tout au plus fondées que sur des incertitudes. Mais que faisons-nous ? tout le contraire : de ces incertitudes mal conçues , nous nous faîsons des sujets de tentation au préjudice des assurances que Dieu nous a positivement données ; je ne sais si vous m'entendez bien : et parce qu'il y a dans le mystère de la prédestination certains points qui sont au-dessus de nos connoissances , qui nous étonnent et qui nous effraient , nous nous en préoccupons jusqu'à douter si Dieu en effet nous a sincèrement aimés , jusqu'à croire qu'il n'a pas eu la volonté de nous sauver , jusqu'à nous abandonner à un désespoir qui presque toujours est suivi des derniers désordres : Desperantes semetipsos tradiderunt impudicitiœ , in operationem immunditiœ omnis (i). Y a-t-il un égarement plus dangereux et plus funeste ? Revenons-en, chrétiens, aux deux grands principes que l'Evangile nous met aujourd'hui devant les yeux pour nous préserver d'un tel malheur , la bonté de Dieu d'une part et notre liberté de l'autre : la bonté de Dieu , dans l'offre que le Sauveur du monde fait au paralytique de le guérir ; notre liberté, dans la condition qu'il y ajoute , en lui demandant s'il le veut : Fis saniisfien? la bonté de Dieu , qui nous répond de Dieu ; et notre liberté , qui nous fait imputer à nous-mêmes notre perte : toutes deux , qui doivent nous relever de ce découragement où notre lâcheté
(i) Ephes. 4.
SS'i ve:sdredi de la v^ semaine.
nous plonge 5 pour nous entretenir dans Timpénilonce.
Car voici conmiciit je raisonne, et comment il me semble que tout liomme chrétien doit raisonner. Je ne connois pas les voies secrètes que Dieu a tenues ni les mesures qu'il a prises dans la disposition de mou salut, et il ne m'appartient pas de les examiner : mais je sais par- dessus toutes choses que Dieu est bon , et que ce mystère de prédestination qui me paroît d'abord si terrible , est souverainement le mystère de sa miséricorde. Je sais , et c'est ce qui doit faire ma plus solide consolation , qu'en conséquence de ce mystère , mon salut est entre les mains de Dieu : voilà ce que je sais, et dont je ne me départirai jamais. C'étoit le sentiment de TApotre : Scio cul credidi (i) : Je sais, disoit-il , quel est celui à qui j^ai confié mon dépôt , et cette connoissance sur laquelle je me fonde , me rend inébranlable dans ma confiance. Que Dieu soit bon , en puisje douter, à moins que je ne doute de son être même , et comme parle saint Augustin , que je ne lui dispute jusqu'à son essence ? Si donc en me parlant de Dieu , on m'en fait une image qui me le représente comme un Dieu cruel , comme un Dieu qui ne m'a créé que pour me perdre , comme un Dieu qui attache mon salut à des choses que je ne puis faire , et qu'il ne veut pas me donner le pouvoir de faire, déterminé toutefois à me punir si je ne les fais pas : en un mot,
(i) 1 Tim. I.
I^RÉDESTINATION. 383
comme un Dieu qui dispose tellement de ses créatures , qu'il n'y a point de père , pour peu équitable et pour peu sensible qu'il soit , qui n'eût honte d'en user de même à l'éi^^ard de ses enfans (car c'est l'idée qu'en donnoit Calvin , et la prédestination dans les maximes de sa secte renfermoit tout cela ) ; si , dis-je , on me figure un Dieu de la sorte , je ne dois point m'alarmer , beaucoup moins désespérer. Car j'ai de quoi m'inscrire en faux contre cette idée chimérique et injurieuse a Dieu: j'ai de quoi la détruire , en disant : non , ce n'est point là le Dieu qui m'a fait ce que je suis. S'il étoit tel, je ne pourrois plus l'aimer; et si je ne pouvois plus l'aimer, il ne seroit plus mon Dieu , ni je ne serois plus sa créature. Ce n'est point là le Dieu que l'Ecriture m'apprend à réclamer comme le Dieu de mou salut, Deiis salutis meœ. Etant de ce caractère , il seroit plutôt le Dieu de ma damnation. Il est vrai que c'est un Dieu terrible dans ses conseils ; mais il n'est pas moins vrai que ses conseils sont les conseils d'un Dieu souverainement aimable , et que sa miséricorde au moins dans cette vie l'emporte toujours sur sa justice. Or, dans cette idée, non-seulement sa justice surpasseroit sa miséricorde, mais elle l'anéantiroit ; et Dieu , si j'ose parler ainsi , dépouillé du plus divin de ses attributs , ne seroit plus à mon égard qu'une partie de lui-même. Je le craindrois, mais de la crainte des démons. Je croirois en lui , mais d'une espèce de foi , qui ne produiroit que
lavcrsion et la haine. Or, en quelque sens que je prenne les choses, la première reqle que me donne le Sainl-Esprit, c'est d'avoir loujours des senlimens avanlai^eux de la honlé de mon Dieu , Sentile de Domino in boiiHaie (i); et si Tidce que je me forme de la predestinalion ne s'accorde pas avec ces sentimens, je dois conclure que c'est une idée fausse et qu'il ne m'est plus permis de m'y arrêter.
Je dis plus , et je prétends que ce mystère de la prédestination de Dieu , bien loin d'avoir de quoi nous troubler , doit positivement nous consoler; et pour en être persuadé, il me suffit de me souvenir que c'est le mystère de cette charité éternelle dont Dieu nous a aimés : In cfiaritate pe?^pehia dilexi te (2). Je puis donc bien l'admirer, cet incompréhensible mystère : je puis m'écrier avec l'Apôtre : O altitudo (3)/ 6 profondeur! ô abîme ! mais le terme qui suit , me fait bien connoître que cette profondeur et cet abîme n'a rien qui doive me décourager , puisque l'Apotre me dit que c'est un abîme de trésors et de richesses : O' altitudo divitiarum ! Or, un abîme de richesses peut me causer de la surprise , mais non pas me jeter dans l'abattement et dans la défiance.
Cétoit aussi sur ce fondement que saint Pierre apprenoit aux fidèles à établir la paix de leurs âmes : Omnem sollicitudineni vestram projicientes in eum^ quoniam ipsi est cura de vobis (4,\
(i) Sap. f. — (9) Jcrcm. 3r. — (3) Rom. 11. — (4) i VeXr. 5.
Décharf2;ez-
PRÉ DE STIN ATION . 3 8 FJ
Déchargez -VOUS , leur disoit-il , mes frères , do toutes ces inquiétudes et de ces anxiétés qui pourroîent vous accabler ; et sur qui vous en déchargerez-vous ? sur votre Dieu qui vous aime en père 5 et qui veut toujours prendre soin de vous. J'avoue que notre sahit est entre ses mains, et qu'il dépend même bien plus de lui que de nous. Mais n'est-ce pas ce qui doit faire le comble de notre joie , de pouvoir dire à Dieu comme David : In manitnis tuis sortes meœ (i) : C'est entre vos mains. Seigneur, qu'est ma destinée; je ne dis pas seulement ma fortune temporelle , mais mou éternité ? Quand il seroit en mon pouvoir de mettre mon sort ailleurs , où pourrois-je le placer phis sûrement , qu'entre les mains de ce Dieu également puissant, bon et fidèle? S'il étoit entre les miennes, où en serois-je ; et aussi léger, aussi fragile que je le suis , sur quoi compterois-je, et où seroit ma confiance et mon appui? Quelle pensée plus douce pour un chrétien , que de considérer Dieu comme le gardien et le dépositaire de son salut ? et pour le pécheur le plus invétéré dans ses désordres , quel fonds d'espérance que celte réflexion qu'il peut faire, mon salut est encore dans les mains de Dieu ! Dieu pourroit-il le punir plus sévèrement , que de lui abandonner la conduite de cette grande affaire , en Tabandonnant à lui -même? et quand Dieu veut en effet exercer toute la rigueur de sa justice sur une ame libertine , n'est-ce pas ainsi q;u il en use ? N'éprou-
(0 Ps. 3o.
BouRD. Caverne. I. « *>
vons-nous pas , quand nous sortons de Tctat du péché, que le premier mouvement de notre conversion est d'aller trouver en Dieu ce salut , que nous avions perdu dans le commerce du monde ? Et si les impies veulent nous rendre lémoigna^çe de ce qui se passe dans eux , ne seront-ils pas obligés de reconnoître et de confesser que le dernier l^as qui les conduit à Pendurcisscment , est celte damnable conclusion qu'ils tirent . que désormais il n'y a plus pour eux en Dieu de salut , et qu'il leur seroit inutile de l'y vouloir chercher? Il est don<: de notre intérêt que le salut dépende de Dieu 5 et que ce soit lui qui en dispose le premier par cette préparation de grâces que saint Augustin appelle prédestination.
Mais enfin , dites-vous • les saints ont tremblé en considérant ce mystère ; et si ce mystère a fait trembler les saints , pourquoi ne pourra-t-il pas désespérer les pécheurs? Encore un mot pour votre édification : j'achève par la plus invincible de toutes les preuves. J'en conviens; les saints ont tremblé dans la vue de ce mystère : mais bien loin que ce qui leur a causé tant de frayeur puisse autoriser notre désespoir ^ je soutiens que c'est ce qui le condamne ; et la raison en est sensible. Car ils n'ont tremblé , que parce qu'ils savoient que ce mystère , outre la dépendance infinie qu'il a de Dieu , avoit encore un enchaînement nécessaire avec leur liberté ; et qu'ils ont envisagé leur liberté comme la source de tous les déréglemens. Or 5 cela même , c'est ce 4 û rend notre désespoir
PREDESTINATION. 887
inexcusable par rapport à notre salut : pourquoi? Parce que du moment que notre liberté y entre , il s'ensuit toujours, que si nous nous perdons , ce n'est que parce que nous le voulons. Notre libertinage voudroit n'en pas convenir : et un de ses artifices est de nous faire croire , par exemple, qu'il est impossible de se sauver dans le monde 5 au moins dans certaines conditions du monde , pour avoir droit de se porter à tout , et pour se maintenir dans la possession de tout entreprendre et de tout faire. Mais Dieu , chrétiens , renverse bien ce prétexte par la menace foudroyante qu'il fait aux impies dans TEcriture : Focavi , et renuistis : ego quoque in interitu vestro ridebo (i). Car il ne dit pas , je vous ai' appelé et vous n'avez pu me suivre : paroles qui , tout Dieu qu'il est , le rendroient responsable de notre perte 5 et nous donneroient en quelque sorte gain de cause contre lui. Mais je vous ai appelé , et vous n'avez pas voulu venir à moi : c'est-à- dire , vous ne l'avez pas voulu efficacement, vous ne l'avez pas voulu absolument , vous ne l'avez pas voulu constamment; vous ne l'avez pas voulu de la manière dont vous aviez coutume de vouloir les choses quand vous les vouliez de bonne foi. Or , supposé qu'il ait tenu à nous de le vouloir , quel sujet avions -nous donc ou avons -nous encore de désespérer? Si pour devenir grands et riches nous n'avions qu'à le vouloir , qui désespéreroit de l'être ? Voyez , mon frère , dit saint Augustin , si
{%) i Peov. I.
VOUS pouvez VOUS plaindre dans un point où Ton ircxige rien de vous, sinon que vous le vouliez? J^^ide si labo?' est , ubi vellc satis est? Le désespoir des damnés est de penser : je le pouvois , et je ne l'ai pas voulu. Que dis-je ? leur désespoir ne vient pas seulement de la ; il vient de penser : je le pouvois alors, mais je ne Pai pas voulu ; et maintenant que je le voudrois , je ne le puis plus. Or, notre condition dans cette vie n'est jamais telle. Car nous ne pouvons jamais dire : je le veux et je ne le puis pas; mais nous devons, toujours dire avec certitude : je le puis encore par la grâce de mon Dieu, et il ne s'agit pour moi que de le vouloir.
Voilà , mes cîiers auditeurs , par où Dieu confondra un jour nos désespoirs ; ou plutôt , ces honteux relâchemens dont le désespoir que je combats , est le principe. En vain nous retrancherons-nous sur les difficultés du salut : vous le pouviez , nous répondra Dieu , mais vous ne l'avez pas voulu. Et bien loin que ce prétexte d'une impossibilité prétendue de se sauver dans le monde, nous rende moins coupables devant lui, ce sera , dit saint Cbrjsostôme , le premier chef de notre condamnation. Car le premier de tous nos devoirs étoit de savoir , de croire , d'être bien persuadés que nous pouvions nous sauver dans le monde, et dans la condition du monde où Dieu nous avoit engagés. De nous être donc figuré , que nous ne le pouvions pas , et d'avoir par là ruiné toute Tespérance chrétienne, de nous être par là
réduits nous-mêmes à im abandon criminel , c'est par où Dieu co^mmenccra notre jugement.
Nous voulons le salut : car où fut jamais Pinsensé qui ne le voulut pas? mais nous le voulons d'une volonté générale et indéterminée : on s'en tient à des désirs vagues , sans descendre jamais aux moyens. Nous le voulons d'une volonté foible et lâche ; le moindre obstacle nous arrête , et les 2)lus légères difficultés nous rebutent. Nous le voulons d'une volonté inefficace et sans action ; dès qu'il faut mettre la main à l'œuvre et travailler, nous assujettir à certains devoirs indispensables 5 à certaines pratiques , h certaines règles 5 le courage nous manque et nous nous rendons. Nous le voulons d'une volonté étroite et bornée , nous sommes prêts à prendre telle et telle voie ^ à faire telle et telle chose , maïs rien au delà.
Est-ce ainsi , nous dira Dieu , que vous vouliez tout le reste ? Est-ce ainsi que vous vouliez la guérison d'une maladie mortelle ? Est-ce ainsi que vous vouliez le gain d'un procès ? Combien de ces volontés stériles et sans effi^t. Dieu ne réprouvera-t-il pas en les rejetant comme de fausses volontés ! Pilate vouloit sauver Jésus-Christ ; en sera-t-il cru pour dire : Je le voulois? Ilérode vouloit épargner Jean-Baptiste ; osera-t-il dire qu'il le voulut comme il falloit-le vouloir? Ce jeune homme de TEvangile vouloit être parfait ; mais le vouloit-il quand il s'en retourna triste et affligé après l'avis que lui donna le Sauveur du monde?
390 VENDREDI DE LA I'^ SKinAINE.
Non, non, cliréliens , ne nous tialtons pas, en disant que nous voulons nous sauver; c'est en imposer à Dieu et nous démentir nous-mêmes , puisqu'un même temps nous nous rendons mal^'ré nous mille tcmoiynaijes secrets , que le salut est de toutes les choses du monde celle que nous voulons moins et que nous nous efforçons moins de vouloir.
Et c'est ici qu'il faut encore vous découvrir une autre erreur , que vous n'avez peut-être jamais remarquée , mais dont vous conviendrez sans peine, pour peu que vous vous appliquiez à la comprendre. Car que faisons - nous ? Excellente réflexion de saint Chrysostôme , et qui vaut ime prédication tout entière ! que faisons - nous ? le voici. Dieu nous déclare en mille endroits de l'Ecriture , et dans les termes les plus exprès, qu'il nous veut sauver ; Qui vult omnes homines salvos fieri (i) .* et en mille endroits de l'Ecriture il nous reproche dans les mêmes termes que nous ne le voulons pas : Quoties voliii congregare filias tuos ^ et noluisti (2) ? Mais nous , par une obstination bizarre , nous tâchons à nous persuader que nous le voulons , et nous prétendons que c'est Dieu qui ne le veut pas. Au lieu de douter de nous-mêmes , et de nous tenir sûrs de lui , nous nous défions de lui , et nous nous répondons de nous. Nous cherchons des subtilités pour nous prouver qu'il ne le veut pas , lorsqu'il le veut ; et nous sommes ingénieux à nous faire accroire
(i) I Cor. 9. I Tim. 2. -- (2) Matih. 2*3.
que nous le voulons , lorsqu'il est constant que nous ne le voulons pas. Mais à quoi se termine Tun et l'autre ? à une négligence totale et absolue de tout ce qui regarde le salut. Cependant il sera toujours vrai , quoi que nous fassions , que notre perte vient de nous , de nous , dis-je , librement et volontairement ; que c'est nous qui avons péché 5 nous qui nous sommes égarés, nous qui nous sommes précipités dans l'abîme.
Ah ! mes chers auditeurs , n'entrons point tant dans ces questions impénétrables de la grâce et dans ce ténébreux mystère de la prédestination , mais tenons-nous-en à ce qu'il a plu à Dieu de nous révéler. C'est un mystère qui a servi de fonds aux hérésies , faisons-en pour nous un mystère de foi ; c'est un mystère où l'on a donné aisément dans l'erreur , attachons-nous aux décisions de l'Église ; c'est un mystère dont les libertins se sont prévalus pour demeurer dans leurs déréglemens , servons-nous-en pour nous exciter à la pratique des bonnes œuvres. Portons même encore , s'il le faut , la chose plus loin et à une extrémité tout opposée , et disons comme ce solitaire attaqué d'une violente tentation de désespoir : Eh bien , si je suis réprouvé , au moins je glorifierai Dieu dans cette vie. Mais pourquoi le penseroîs-je de la sorte , puisque Dieu me commande d'espérer en lui , puisqu'il m'a obligé de rinvoquer comme mon Sauveur , puisqu'il m'invite à la pénitence ^ puisqu'il me punit si je ne la fais pas ^ et que par là il m'apprend que je puis
i(^2 YENDRliDl DE LA 1'^ SEMAINE.
la faire si je le veux , et me sauver. Yoilà ce que je ne puis ij^^norer, ce que je rcconnois , et ce qu'il me suffit de conuoîtrc pour me soutenir, pour nVanimer , pour m'encouraj^er.
Il n'y a donc point d état dans la vie où Ton doive désespérer de son salut : car la vie présente est la voie du salut ; et tandis que je suis dans la voie , je puis toujours arriver au terme , parce que j'ai toujours tous les moyens nécessaires pour y parvenir, que je puis toujours les prendre, et que je n'ai qu'à le vouloir et à le bien vouloir. Autrement 5 pourquoi Dieu me demanderoit-il si je veux être guéri , F^is sanus fieri (i)? David de • vient tout à la fois coupable et d'un meurtre et d'un adultère ; cependant , tout coupable qu'il est 5 il ne perd pas pour cela toute espérance. Que dis-je ? au lieu qu'avant son péché il appeloit Dieu seulement son souverain et son roi , Rex meus 5 et Deiis meus (2) , après son péché , comme remarque saint Augustin , il lui parle d'une manière plus tendre : Mon Dieu et ma miséricorde 5 Deus meus , misericordia înea (3). Sur quoi ce Père s'écrie : O nom de consolation et de confiance ! ô nom qui ne me permet pas de me défier jamais de mon Dieu ! 0 nomen sub quo neminl fus est desperare !
Ce qui fit le malheur de Judas , et ce qui le damna ce ne fut pas précisément sa trahison y mais son désespoir. Il pouvoit être un apostat 5 un sacrilège , un traître ^ et devenir ensuite un pré- Ci) Juan, 5. — (2) Ps. 5. — (3; Ps. 58.
destiné ; comme saint Pierre , de déserteur et de blasphémateur , devint le prince des apôtres et le chef de lEi^Iise. Ce qui mit entre ces deux pécheurs une différence si essentielle , ce ne fut pas le péché , mais la vraie pénitence de l'un et la fausse pénitence de l'autre , mais la confiance de Pun et la défiance de l'autre. Si Judas eût espéré comme saint Pierre , ce seroit actuellement un saint comme lui ; et si saint Pierre eût désespéré comme Judas ^ ce seroit actuellement comme lui un réprouvé. L'un crut qu'il y a voit encore pour lui un fonds de miséricorde , et voilà le commencement de sa prédestination ; mais Tautre crut qu'il n'y avoit plus de pardon pour lui , et voilà sa condamnation. Grande leçon pour vous-mêmes 5 chrétiens ; écoutez-la. Bien loin qu'il vous soit permis de désespérer des bontés de Dieu , ce désespoir est un nouveau crime que vous ajoutez aux autres. Car , dans quelque abîme que vous vous soyez plongés , il y a toujours un précepte qui vous oblige à vous confier en Dieu* Plus même vous êtes pécheurs , plus devez-vous redoubler votre confiance , et dire avec David : Ah! Seigneur , usez envers moi de miséricorde et de votre grande miséricorde : Secundîtni Jiiagnain inisericordiam tuam (i). Ce qui a perdu Judas, c'est ce qui perd encore tous les jours certains pécheurs du siècle. Je dis certains pécheurs , et non pas tous les pécheurs : car les pécheurs ordinaires se perdent par un excès d'espérance ;
•,0 Ps. 5o.
Bgf VENDREDI DE LA I'^ SEMAINE.
mais les insignes pécheurs , les libertins et les impies se perdent par un défaut d'espérance. Et tel est rartilicedu démon : il ôle aux uns la vraie confiance , et aux autres la vraie crainte ; et à la place de cette vraie crainte , de cette vraie confiance , il donne à ceux-là une fausse confiance et à ceux-ci une fausse crainte.
Apprenez-moi donc , ô mon Dieu , à bien ménager ces deux sentimens , la confiance et la crainte : la confiance sans la crainte m'emportera au-dessus de moi , et me rendra présomptueux ; et la crainte sans la confiance m'éloignera de vous , et me rendra pusillanime. Apprenezmoi comment je dois craindre en espérant , et espérer en craignant : craindre votre justice , mais au même temps espérer en votre miséricorde ; espérer en votre miséricorde , mais au même temps craindre votre justice. Le Seigneur n'a parlé qu'une fois , disoit le Prophète royal , il n^a prononcé qu'une parole , et j'en ai entendu deux ; savoir 5 qu'il est tout-puissant et plein de miséricorde : Semel Lociitus est Deus y duo hœc audivi 5 quia potestas tibi est etmiserncordiaÇi). Que veut dire cela ? demande saint Augustin. Il est vrai , répond ce Père , que Dieu n'a jamais produit qu'une parole au dedans de lui-même , qui est son verbe ; mais ce verbe . cette parole sortie de Dieu nous a fait entendre deux voix , celle de la miséricorde et celle de la justice : Misericordiam ^ quâ plena est terra ; et justi-
ti) Ps. 61..
tiam 5 c]ud reddet unicuique secundùm opéra sua. La voix de la justice nous menace , et la voix de la miséricorde nous rassure. Kune et Pau- Ire 5 par cet admirable tempérament de confiance et de crainte , nous conduit dans le chemin de Téternité bienheureuse que je vous souhaite , etc.
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SERMON
POUR
SUR LA SAGESSE ET LA DOUCEUR DE LA LOI CHrxÉTIENNE.
Adhiic eo loquente ^ ccce nubes luclda obumbravît eos. Et ecce vox de nube , dicens : Hic est Filius meus dilectus , in qiio mihi bcne complacui. Ipsum audite.
Tandis quHi par toit encore^ une nuée lumineuse tes enveloppa^ et it sortit une voix de cette nuée , qui fit entendre ces paroles : C^est mon Fils bienaimé ^ en qui j'ai mis n%es complaisances* Ecoiitez-iCé Saint Matth.5 chap. 17.
Sire ,
Voici Taccomplissement de ce grand mystère qu'annonçoit TApôtre aux Hébreux , lorsqu'il leur disoit que Dieu ayant autrefois parlé à nos pères en plusieurs manières différentes par ses prophètes 5 il nous a enfin parlé dans ces derniers temps par son Fils même : Multifàriam 5 midtïsque
modis olim Deus loquens patî^ibus in prophctis ^ novissirnè locutus est nobis in Fiiio (i). C'est dans la transfiguration de Jésus-Christ , qui fait aujourd'hui le sujet de notre Évangile , que cette parole de saint Paul s'est pleinement et sensiblement vérifiée. Dieu avoit donné aux hommes , sur la montagne de Sinaï , xme loi dont Moïse étoit le ministre, l'interprète., et même , selon l'expression de TÉcriture , le législateur. Dans la suite des temps , il avoit suscité des prophètes pour expliquer aux hommes cette loi , pour leur en faire connoître les préceptes , pour leur en reprocher la transgression, pour les y soumettre et pour les engager , soit par des menaces , soit par des promesses , à Taccomplir. Mais du reste , ni Moïse ni les prophètes ne furent que les précurseurs de l'Homme - Dieu , et la loi qu'ils pubHoient ne fut qu'une disposition à la sainte et nouvelle loi que Jésus-Christ devoit apporter au monde. C'est pour cela qu'il paroît entre Moïse et Élie , l'un législateur , l'autre prophète , et qu'il y paroît tout éclatant de lumière ; c'est , dis-je, pour nous apprendre que toutes las ombres de l'ancienne loi étant dissipées , que toutes les prophéties ayant reçu* un parfait éclaircissement , il n'y a plus désormais que lui qui mérite d'être écouté , et qui nous doive servir de maître. Écoutons-le donc en effet, chrétiens, ce nouveau législateur , et obéissons à cette voix céleste qui nous dit : Ipsum aiidite. Pour vous inspirer ce
(i) Hebr. i.
39S DIMANCIIK DK LA Ire SEMAINE.
sciiliïueiit si juste et si nécessaire , je veux vous entretenir de la loi chrétienne ; et pour traiter dignement un si grand sujet , j'ai besoin des gTv^ccs du Saint-Esprit , et je les demande 5 etc. ^ve 5 Maria.
Quand saint Paul dit qu'il a plu à Dieu de sauver les hommes par la folie de l'Evangile , Placuit Deo per stultitiarn prœdicationis salvos facer^e a^edentes (i) , il ne faut pas se figurer que la loi chrétienne ait rien pour cela de contraire à la véritable sagesse et à la raison. Car, selon la remarque de saint Jérôme 5 le même apôtre , après avoir parlé de la sorte , déclare néanmoins que son ministère est de prêcher la sagesse aux spirituels et aux parfaits : Sapieiitiam loquimiir inter perfectos. Puisque je tiens aujourd'hui la même place que le docteur des nations , tout indigne que j'en puis être , et puisque je vous prêche la même loi qu'il prêchoit aux gentils , j'ai droit, chrétiens , de vous dire comme lui, et je vous le dis dès l'entrée de ce discours , que la loi évarigélique dont je viens vous parler , est de toutes les lois la plus raisonnable et la plus sage : c'est ma première proposition. Je ne m'en tiens pas là ; mais pour vous y attacher encore plus fortement, j'ajoute que cette loi si sage est au même temps de toutes les lois la plus aimable et la plus douce : c'est ma seconde proposition. Dçux rapports sous lesquels nous devons considérer la
(i) I Cor. I.
loi de Jésus -Christ : rapport à l'esprit, rapport au cœur. Par rapport à l'esprit , elle n'a rien qui ne soit digne de notre estime ; par rapport au cœur 5 elle n'a rien qui ne soit digne de notre amour. C'est ainsi que je prétends combattre deux faux principes dont les ennemis de la religion chrétienne se sont servis de tout temps pour nous la rendre également méprisable et odieuse : méprisable , en nous persuadant qu'elle choque le bon sens et les règles de la vraie prudence ; odieuse , en nous la représentant comme une loi trop dure et sans onction. Or, à ces deux erreurs 5 j'oppose deux caractères de la loi évangélique : caractère de raison , et caractère de douceur. Loi souverainement raisonnable ; vous le verrez dans le premier point : loi souverainement aimable ; je vous le montrerai dans le second point : deux vérités importantes , qui vont faire le sujet de votre attention.