PREMIÈRE PARTIE
A PRENDRE les choses en elles-mêmes , et dans les termes de ce devoir légitime , qui assujettit la créature au Créateur , il ne nous appartient pas de contrôler , ni même d'examiner la loi que Jésus-Christ nous a apportée du Ciel , et qu'il est venu publier au monde. Car puisque les souverains de la terre ont le pouvoir de faire des lois , sans être obligés à dire pourquoi , puisque leur volonté et leur bon plaisir suffit pour autoriser
4oO DIMANCHE DE LA II« SEMAINE.
les ordres qu'ils portent , sans que leurs sujets en puissent demander d'autre raison , il est bien juste que nous accordions au moins le même privilège et que nous rendions le même hommage à celui qui non-seulement est notre législateur et notre maître , mais notre Sauveur et notre Dieu* Ce qui nous regarde donc , c'est de nous soumettre à sa loi y et non point de la soumettre à notre censure ; c'est d'observer sa loi avec une fidélité parfaite , et non point d'en faire la discussion par une curiosité présomptueuse.
Cependant, chrétiens , il se trouve que jamais loi dans le monde n'a été plus critiquée , et par une suite nécessaire , plus combattue , ni plus condamnée que la loi de Jésus - Christ ; et Ton peut dire d'elle ce que le Saint-Esprit dans TEcclésiaste a dit du monde en général, que Dieu par un dessein particulier a voulu , ce semble , l'abandonner aux disputes et aux contestations des hommes : Tradidit mundum disputationi eorum (i). Car cette loi, toute sainte et toute vénérable qu'elle est , a été , si j'ose m'exprimer de la sorte , depuis son institution , le problème de tous les siècles. Les païens et même dans le christianisme les libertins , suivant les lumières de la prudence charnelle , l'ont réprouvée comme trop sublime et trop au-dessus de l'humanité , c'est-àdire , comme affectant une perfection outrée et bien au delà des bornes que prescrit la droite raison. Et plusieurs au contraire parmi les héré-
(i) Ecclcs. 2.
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIEISNE . 4oi
tîqiies 5 préoccupés de leur sens , Pont attaquée comme trop naturelle et trop humaine , c'est-àdire 5 comme laissant encore à l'homme trop de liberté , et ne portant pas assez loin l'obligation étroite et rigoureuse des préceptes qu'elle établit. Les premiers l'ont accusé d'indiscrétion , et les seconds de relâchement. Les uns , au rapport de saint Augustin , se sont plaints qu'elle engageoit à un détachement des choses du monde chimérique et insensé ; Fisi sunt iis christiani res humanas stullè et suprà quàm oportet deserere : et les autres , téméraires et prétendus réformateurs , lui ont reproché que sur cela même elle usoit de trop d^indulgence , et qu'elle exîgeoît encore trop peu. Savez- vous , chrétiens , ce que je voudrois d'abord inférer de là ? Sans pénétrer plus avant , ma conclusion seroit , que la loi chrétienne est donc une loi juste , une loi raisonnable, une loi conforme à la règle universelle de l'Esprit de Dieu ; pourquoi ? parce qu'elle tient le milieu entre ces deux extrémités. Car comme le caractère de l'esprit de l'homme est de se laisser toujours emporter à l'une ou à l'autre , et que le caractère de l'Esprit de Dieu , selon la maxime de saint Grégoire pape , consiste dans une sage modération j il est d'une conséquence presque infaillible , qu'une loi que les hommes ont osé tout à la fois condamner et d'excès et de défaut , est justement celle où se trouve ce tempérament de sagesse et de raison , qui eu fait ^ selon la pen-
4o2 DIMANCnE DE LA 11^ SRMAmE.
sec (lu Prophète royal , une loi sans tache : Lex Bornini ivunaculata (i).
Et certes 5 ajoute saint Augustin (cette remarque est importante) , si la loi de Jésus-Christ avoit été parfaitement au gré des païens 5 dès là elle auroit cessé , pour ainsi dire , d'être raisonnable ; et si les libertins Tapprouvoient , dès la elle nous devroit être suspecte , puisqu'elle auroit plu , et qu'elle plairoit encore à des hommes vicieux et corrompus. Pour être ce qu'elle doit être , pour être une loi irréprochable , il faut nécessairement qu'elle ne soit pas de leur goût ; et l'excès même qu'ils lui ont imputé , est sa justification. Je dis à proportion le même des hérésiarques prévenus d'un faux zèle et enflés d'un vain orgueil : ils ont voulu la resserrer cette loi déjà si étroite ; ils ont entrepris de réformer , comme parle Vincent de Lérinsj ce qui devoit les réformer euxmêmes ; et il a fallu que la loi chrétienne , pour ne pas aller à une sévérité sans mesure , et pour demeurer dans les limites de ce culte raisonnable qui fait son essentielle différence et par où saint Paul la distingue , ne se rapportât pas à leurs idées , et qu'ils y trouvassent des défauts afin qu'il fût vrai qu'elle n'en a aucun.
S'il s'agissoit seulement ici de faire une simple apologie des devoirs du christianisme , je pourrois m'en tenir là ; et sans rien dire de plus , je croirois avoir suffisamment rempli mon dessein : mais je vais plus loin , et autant qu'il m'est pos-
(0 Ps. 18.
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIENNE. 4o3
sible , il faut , chrétiens ^ vous mettre en état de rendre désormais sans contradiction , sans résistance , une obéissance entière à ce divin maître , que Dieu nous ordonne d'écouter : Hic est Fiiius meus diledus , zpsum audite. II faut vous affectionner à sa loi 5 vous y attacher 5 et pour cela vous en donner toute laconnoissance nécessaire. Attention, s'il vous plaît. J'avoue donc que la loi de Jésus-Christ est une loi sainte et parfaite ; mais je soutiens au même temps que dans sa perfection elle n'a rien d'outré , comme l'esprit du monde se le persuade. J'avoue que c'est une loi modérée , et comme telle 5 proportionnée à la foiblesse des hommes ; mais je prétends que dans sa modération elle n'a rien de lâche , comme Tesprit de l'hérésie se l'est figuré. Or, ces deux vérités bien conçues 5 m'engagent efficacement à la pratiquer , cette loi ; détruisent tous ks préjugés que le libertinage ou l'amour-propre pourroient former dans mon esprit contre cette loi ; me déterminent à vivre en chrétien , parce que rien ne me paroît plus raisonnable , ni plus droit , que la conduite de cette loi. Quel avantage et pour vous et pour moi , si nous étions bien remphs de ces sentiraens !
Non 5 mes frères , dit saint Chrysostôme , traitant le même sujet , la loi de Jésus - Christ dans sa perfection ^ n'a rien qui doive blesser la prudence humaine la plus délicate ; et la rejeter comme une loi outrée , c'est lui faire injure et ne la pas connoître. Soit que nous ayons égard aux
4(>4 DIMANCIIE DK LA IL: SEMAINE,
oblii^alioiis j^chuTalcs qifclle impose à tous les étals ; soit que nous considérions les règles particulières qu'elle trace à chaque condition ^ partout elle porte avec soi , si je puis user de ce terme 5 le sceau d'une raison souveraine qui la dirige ; partout elle lait voir qu'elle est émanée du conseil de Dieu , comme de sa source. Car enfin 5 poursuit saint Ghrysostome , qu'y a-t-il de si singulier dans la loi chrétienne, que le bon sens le plus exquis ne doive approuver? Elle oblige l'homme à se renoncer soi-même , à mortifier son esprit 5 à crucifier sa chair : elle veut qu'il étouffe ses passions , qu'il abandonne ses intérêts ; qu'il supporte un outrage sans se venger , qu'il se laisse enlever ses biens sans les redemander : elle lui commande deux choses en apparence les plus contradictoires , du moins les plus paradoxes , l'une de haïr ses proches et ses amis , l'autre d'aimer ses persécuteurs et ses ennemis : elle lui fait un crime de rechercher les richesses et les grandeurs 5 une vertu d'être humble , une béatitude d'être pauvre , un sujet de joie d'être persécuté et affligé : elle règle jusques à ses désirs 5 jusques à ses pensées : elle lui ordonne , en telle occasion qui se présente , de s'arracher Pœilj de se couper le bras : enfin elle le réduit à la nécessité même de verser son sang , de donner sa vie , de souffrir la mort et la plus cruelle mort , dès que l'honneur de sa religion le demande et qu'il est question de prouver sa foi. Or tout cela, mes chers auditeurs , est raisonnable ; et tellement rai-
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIENNE. 4o5
soniiable , que si la loi évangélique ne l'exigeoit pas , tout intéressé que j'y puis être , et quelle que soit la corruption de mon cœur , j'aurois peine à ne la pas condamner. Venons au détail et reprenons.
Oui 5 il est raisonnable que je me renonce moimême : c^est de quoi je ne puis douter sans me méconnoître , et sans ignorer ce que je suis. Car puisque je ne suis de moi - même que vanité et que mensonge ; puisque tout ce qu'il y a de bien en moi , n'est pas de moi , et que je ne suis de mon fonds que misère , qu'aveuglement ^ qu'emportement, que dérèglement; n'est -il pas juste que me regardant moi-même et me voyant tel , je conçoive de l'horreur pour moi - même , je me haïsse moi-même , je me détache de moi-même? Et voilà le sens de ce grand précepte de Jésus- Christ 5 Ahneget semetipsum. Il ne veut pas que je renonce , ni à mes vrais intérêts, ni à la vraie charité que je me dois à moi-même , ni a la vraie justice que je puis me rendre ; mais parce qu'il y a une fausse justice 5 que je confonds avec la vraie; parce qu'il y a une fausse charité, qui me flatte et qui me séduit ; parce qu'il y a un faux intérêt , dont je me laisse éblouir et qui me perd , et que ce que j'appelle moi-même, n'est rien autre chose que tout cela , il veut que pour me défaire de tout cela , je me défasse d^ moi-même , en me renonçant moi-même.
Il est raisonnable que je mortifie ma chair , parce qu'autrement ma chair se révoltera contre
4vCy DIMANCHE DE LA IF SEMAINK,
ma raison et contre Dieu même ; que je captive mes sens , parce qu'autrement la liberté que je leur donnerois m'exposeroit à mille tentations ; que je traite rudement mon corps et que je le réduise en servitude , parce qu'autrement , affranchi du joug d'une sainte obscurité , je tombcrois dans une criminelle et une honteuse mollesse.
Il est raisonnable que la vengeance me soit défendue : car que seroit-ce si chacun ctoit en droit de satisfaire ses ressentimens , et k quels excès nous porteroit une aveugle passion ? Raisonnable 5 non-seulement que j'oublie les injures déjà reçues , mais que je sois prêt à en essuyer encore de nouvelles ; et qu'en mille conjonctures où ma foiblesse me feroit perdre la charité , si je m'opîniûtrois à faire valoir dans toute la rigueur mes prétentions, je me relâche de mes prétentions 5 et je me désiste de mes demandes : pourquoi? parce que la charité est un bien d'un ordre supérieur, et que je ne dois risquer pour nul autre; parce qu'il n'y a rien que je ne doive sacrifier pour conserver la grâce qui se trouve inséparablement liée à l'amour du prochain. Raisonnable, que cet amour du prochain s'étende jusqu'à mes ennemis même les plus mortels , puisque , sans parler de la grandeur d'ame , de cette grandeur héroïque et chrétienne qui paroît dans l'amour d'un ennemi et dans les services qu'on lui rend , la foi m'enseigne que cet homme , pour être mon ennemi , n'en est pas moins mon frère , et d'aijleurs que j'attendrois moi - même , si j'é-
tois ennemi de Dieu , que Dieu usât envers moi de miséricorde et qu'il me prévînt de sa j^râce. Car pourquoi serois-je plus délicat que lui dans mes sentiraens et dans mes affections ? Raisonnable 5 par un retour qui semble d'abord bien surprenant et bien étrange , que je haïsse mes amis, mes proche!» ^ ceux mêmes à qui je dois la vie, quand ceux à qui je dois la vie , quand ceux à qui je suis le plus étroitement uni par les liens du sang et de Pamitié , sont des obstacles à mon salut. Car alors la raison veut que je m'en éloigne , que je les fuie , que je les abhorre ; et c'est ainsi qu'il faut entendre cette parole de Jésus-Christ : Si quis venit ad me , et non odit patrem et matrem , non potest meus esse discipulus (i) ; si quelqu'un veut venir à moi , et ne hait pas son père et sa mère , il ne peut être mon disciple. Parole , dit saint Grégoire pape , qui n'abolit point le devoir des enfans envers les parens , mais qui condamne Fimpiété des parens prévaricateurs , lorsqu'ils abusent de leur pouvoir pour servir de démons à leurs enfans, et pour les engager dans la voie de perdition. Eh quoi ! reprend Tertullien, justifiant cette maxime évangélique , il falloit que les soldats romains , pour être incorporés dans la milice , fissent comme une espèce d'abjuration , et de pères et de mères, entre les mains de ceux qui les commandoient ; et Ton estimoit cette sévérité de discipline également juste et nécessaire; si donc Jésus-Christ nous impose cette même loi
(i) Luc, 14,
4oS DIMANCHE DE LA 11^ SEMAINE.
en certaines conjonctures, savoir, quand l'alfachcracnt d'un (ils à son pcrc , d'une femme à son lîiari, est incompatible avec les intérêts de Dieu et Tobéissance qui lui est due , pouvons-nous dire que c'est trop en demander?
Mais pourquoi s'arracher l'œil ? pourquoi se couper le bras? Répondez vous-même, divin Sauveur ; et sur la dureté de cette expression , satisfaites dans un mot la prudence humaine : c'est qu'il vaut mieux , dit-il, entrer dans la vie n'ayant qu'un œil ou qu^une main , que d'être pour jamais condamné au tourment du feu; c'est que tous les jours , à la honte des serviteurs de Dieu , un homme du siècle , par une sagesse mondaine , s'arrache l'œil , se coupe le bras , selon que Jésus-Christ Ta entendu ; c'est-à-dire , s'arrache lui-même à ce qu'il a de plus cher, et se sépare de ce qu'il aime plus tendrement , afin d'éviter un scandale dont il craint les suites fâcheuses pour sa fortune ; c'est qu'une femme du monde que la raison conduit encore , ne balance pas à rompre un engagement , quelque flatteur , quelque utile qu'il soit , dès qu'elle en prévoit quelque danger pour sa réputation : comme si Dieu avoit voulu que la conduite des enfans du siècle servît de modèle aux enfans de lumière ; ou plutôt , comme s'il avoit voulu que ce fût une apologie du précepte de l'Evangile , Si oculus tuus scandalisât te ^ erue eum (i).
Ce n'est pas assez : pourquoi faire à Thomme
(î) Mallli. i8.
un
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIEN?^E. ^ag
un crime de ses désirs , et traiter d'adultère un regard impur et lascif ? Apprenez-le de saint Jérôme ; c'est qu'il n'est point permis de désirer ce qu'il n'est pas permis de rechercher ; c'est que toute loi qui laisse les désirs dans l'impunité, est une loi imparfaite , propre à faire des hypocrites plutôt que des justes , puisqu'il est impossible de réformer l'homme si l'on ne commence par réformer son cœur. Pourquoi ériger en béatitude un état aussi vil et aussi abject que la pauvreté? Beati pauperes spiritu (i). Jugezen par vos propres sentimens : c'est qu'autant qu'on a de mépris pour la pauvreté forcée , autant convient-on que la pauvreté volontaire dont parle Jésus-Christ , est respectable ; et d'ailleurs l'expérience nous fait bien voir qu'il n'y a d'heureux sur la terre que les pauvres de cœur , puisque la source la plus ordinaire de nos chagrins est l'attachement aux Liens de la vie. Mais enfin , et voici le point capital , pourquoi réduire des hommes foibles à cette affreuse nécessité : ou d'être apostats et anathèmes , ou d'endurer à certains temps de persécution le plus rigoureux martyre ? Car c'est là-dessus que la loi de notre Dieu pourroit paroître aux sages du monde d'un caractère plus outré. Elle nous ordonne , et nous l'ordonne sous peine d'une éternelle damnation , d'être habituellement disposés à mourir, plutôtmêmc que de déguiser notre foi. Or cela , dites-vous , est-il raisonnable ? Et moi je réponds ; En pouvez-
(0 Matlh. 5.
Lourd. Carême I. g^
/fro DIMANCHE DE LA IF SEMAINE.
VOUS douter ; ctpours'cii convaincre , faut-il autre chose que les premiers principes de la raison ? En effet , on demande s'il est raisonnable de s^exposer à la mort plutôt que de trahir la foi qu'on doit à son Dieu : mais moi je demande , s'il n'est pas raisonnable qu'un sujet soit prêt à perdre la vie , plutôt que de trahir la foi qu'il doit à son prince ? Mais moi je demande , s'il n est pas raisonnable qu'un homme d'honneur soit en disposition de souffrir tout , plutôt que de commettre une lâcheté et une perfidie ? mais moi je demande s'il n'^est pas raisonnable qu'un homme de guerre se sacrifie en mille rencontres comme une victime toujours sur le point d'être immolée , et d^ recevoir le coup mortel , plutôt que de manquer à son devoir? Il ne le trouve pas seulement raisonnable 5 mais il s^en fait un point d'honneur et une gloire. Quoi donc, mes frères , reprend saint Augustin 5 le martyre pour Dieu sera-t-il censé une folie , et le martyre pour le monde une vertu ? La raison de l'homme aura-t-elle peine à reconnoître Tobligation de l'un , tandis qu'elle approuve et qu'elle autorise l'obligation de l'autre? Non 5 non , chrétiens , rien en cela , rien en tout le reste qui ne soit à l'épreuve de notre censure. Soyons raisonnables , et nous avouerons que la loi de Jésus -Christ l'est encore plus que nous. Soumettons -nous de bonne foi à tout ce que la raison ordonne , la loi évangélique n'aura plus rien qui nous choque. Car si elle nous choque, c'est parce qu'elle nous assujettit trop à la rat-
SAGESSE DE Lk LOI CHRÉTIENNE. 4ll
son , et qu'elle n'accorde rien à notre passion. Prenez garde , s'il vous plaît : je ne dis pas que la loi chrétienne n'ajoute rien à la raison ; c'est une erreur des pélagiens : mais je dis qu'elle n'ajoute rien à la raison qui ne la perfectionne , qui ne l'élève , qui ne la purifie , et que la raison ellemême n'eût établi , si par elle-même elle eût été assez éclairée pour en découvrir l'excellence et l'utilité.
Je sais , mes chers auditeurs , et c'est ainsi que je passe à la seconde vérité , qui , bien loin d'affoiblir la première , va plus solidement encore la confirmer : je sais , et j'en conviens ^ qu'il y a eu de tout temps dans le monde des esprits singuliers , qui , prévenus de leurs idées chimériques , ont porté cette perfection de la loi chrétienne bien au delà de ses bornes. Appliquezvous à ma pensée; ceci mérite votre réflexion. Je sais que saint Augustin a observé , que la perfection de l'Evangile , mal conçue et soutenue par un faux zèle , a fait naître dans la suite des siècles les hérésies les plus opiniâtres : et pour descendre aux espèces particulières , je sais que dès la naissance de l'Eglise , il s'éleva ^ comme dit PApôtre, des sectes de parfaits et d'ilhmiinés 5 qui condamnoient , ceux-là le mariage , ceuxci l'usage des viandes , les uns la pénitence réitérée 5 les autres la fuite dans les persécutions ; reprouvant de leur autorité propre tout ce qui ne leur sembloit pas assez saint, et s'érigeant pour cela non pas en simples réformateurs , mais en
4l2 DIMANCHE DE LA Ile SEMAINE.
souverains et en lcf;islatcurs. Je sais qu'une des illusions de Pelage fut de confondre les conseils avec les préceptes , et de prétendre , par exemple 5 que , sans le dépouillement réel et effectif des biens temporels , il n'y avoit point de salut ; ne voulant pas qu'un chrétien pût rien posséder , sans tomber dans une espèce d'apostasie , et sans démentir sa profession. Je sais que par ce principe , quelques-uns même en sont venus jusqu'à troubler la société civile , traitant de désordre l'usage établi de poursuivre ses droits en justice, prenant à la lettre ce qui est écrit, Ei autem et qui aufert quœ tua siint ^ ne répétas (i); et sans prévoir les funestes conséquences qui suivroient de là et les avantages qu'en lireroit une injuste cupidité, défendant à un serviteur de Jésus- Christ de redemander jamais son bien , lui fût-il même arraché par violence. Je sais , dis- je , tout cela ; et si vous voulez , je sais encore que ces fausses idées de perfection n^ont communément servi qu'à rendre la loi chrétienne méprisable aux païens , insupportable aux libertins , scandaleuse et sujet de chute aux âmes foibles et timorées ; autre remarque de saint Augustin : méprisable aux païens , qui , jugeant par là de notre reli gion , Font rejetée comme une religion extravagante , quoiqu'elle soit l'ouvrage et le chef-d œuvre de la sagesse d'im Dieu : insupportable aux libertins , qui sont bien aises , en matière d'obligations et de devoirs , qu'on leur exagère les cho-
(i) Luc. 6.
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIENNE. 4x3
ses, pour avoir droit de n'en rien croire et surtout de n'en rien faire , et qu'on leur en demande trop, pour avoir un prétexte de refuser tout: sujet de scandale et de chute pour les âmes foibles 5 qui de ces erreurs se sont souvent formé des consciences , et à qui ces fausses consciences ont fait commettre de véritables crimes. Car voilà les effets qu'a produits cette prétendue perfection , quand elle n'a pas été mesurée selon les règles de la vraie foi. Mais tout cela , mes chers auditeurs , n'est point la perfection de la loi chrétienne : pourquoi ? parce qu'il n'y a rien en tout cela que la loi chrétienne n'hait désavoué et qu'elle n'ait même censuré. Comme elle s'est déclarée contre tous les adoucissemens qui pouvoient altérer sa pureté , aussi n'a-t-elle pu souffrir qu'on portât trop loin la sévérité de ses préceptes , pour lui donner une fausse couleur de sainteté. Quelque apparence de réforme qu^elle ait aperçue dans l'hérésie , elle s'en est tenue inviolablement à cette grande parole , Rationahile obseqiiiiim (i); afin , dit saint Jérôme, que l'infidélité la plus critique n'eût rien à lui opposer , et que la raison la plus sensée n'y trouvât rien qui pilt justement la blesser.
Car encore une fois étudions bien cette loi , et plus nous l'approfondirons , plus elle nous paroîtra sage ; soit qu'elle contredise nos plaisirs , soit qu'elle nous accorde certains divertissemens honnêtes et modérés ; soit qu'elle condamne nos
(i) Rom. 12.
4li DIMANCHE DE LA 11^ SEMAINE.
eiilreprises , soit qu'elle nous permette certains soins convenables et souvent même nécessaires ; soit qu'elle réprime notre ambition, soit qu'elle nous laisse la liberté de penser à nos besoins , et de pourvoir par des voies légitimes à notre établissement ; soit qu'elle réprouve notre luxe , soit qu'elle approuve une bienséance modeste et chrétienne : partout nous découvrirons le même caractère de sagesse. Elle est donc parfaite; mais d'une perfection qui gagne le cœur en persuadant l'esprit : elle est parfaite , mais d'une perfection qui s'accommode à tous les états et à toutes les conditions des hommes : elle est parfaite, mais d'une perfection qui , bien loin de causer du trouble 5 règle tout, corrige tout , maintient tout dans l'ordre : elle est parfaite , mais de ce genre de perfection , dont parle saint Ambroise , qui inspire une humilité sans bassesse , une générosité sans orgueil, une modestie sans contrainte, une liberté sans épanchement; retenant comme dans un juste équilibre tous les mouvemens et toutes les affections de l'ame : enfin elle est parfaite , mais toujours dans l'étendue de ces deux termes, discrétion et vérité*
J'ajoute que par une disposition d'ailleurs toute divine, comme elle n'a rien d'outré dans saperfection, elle n'a rien aussi de lâche dans sa modération. Faudroit-il insister sur ce point, si nous ne vivions pas dans un siècle où la parole de Dieu doit servir de préservatif à tout et contre tout ? Non , la loi de Jésus-Christ dans sa modération,
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIENNE. 4l5
n^a rien de lâche : quelque effort qu'aient fait les hérésiarques , pour la décrier sur cela , elle s'en est hautement défendue , et en a même tiré sa gloire. En vain Tertullien lui a-t-il reproché son indulgence dans le pardon des péchés ; en vain a-t-il déclamé contre les catholiques ^ et les a-t-il appelés charnels ; en vain a-t-il représenté l'Eglise de son temps comme un champ ouvert à toute sorte de licence : De campo laxissimœ disciplinée ; ses invectives n'ont servi qu'à marquer Taîgreur et l'amertume de son zèle ^ et n'ont fait impression que sur quelques esprits foibles. Il est vrai que la loi chrétienne ne désespère pas les pécheurs ; mais sans les désespérer , elle leur inspire une crainte bien plus salutaire que le désespoir ; et sans leur ôter la confiance , elle sait bien rabattre leur présomption. Il est vrai qu'en toutes choses elle ne conclut pas à la damnation; mais sans y conclure absolument , elle ne manque pas sur mille sujets d'en proposer le danger, d'une manière à saisir de frayeur les saints mêmes. Il est vrai que dans l'ordre des péchés elle ne condamne pas tout comme mortel ; mais à quiconque connoît Dieu , à quiconque veut efficacement son salut , elle donne une grande horreur de tout péché , même du véniel. II est vrai qu'elle distingue les préceptes des con seils ; mais elle déclare au même temps que le mépris des conseils dispose à la transgression des préceptes , et que l'un est une suite presque infaillible de l'autre .^
4l6 DIMANCnE DE LA 11^ SEMAINE.
Or j'avoue , chrétiens , que parmi tous les motifs qui me persuadent la vérité de la sainte relij^ion que je professe , il n'y en a point de plus puissant que celui-là. Saint Augustin disoit que mille raisons Tattachoient à la foi , et il en faisoit un détail capable d'en convaincre les esprits les plus indociles : Multa me in Ecclesid justissimè retinent. Mais pour moi je sens que cette sagesse toute pure et toute divine de la loi de Jésus-Christ , a je ne sais quoi de particulier qui me touche et qui m'entraîne. Car je dis avec l'abbé Rupert : Puisqu'il y a un Dieu , et que les preuves les plus sensibles et les plus évidentes mêle démontrent; puisqu'il faut l'honorer ce Dieu par un culte propre et par l'exercice d'une religion , je ne puis manquer en embrassant celle-ci , où je découvre un fonds de sagesse et de sainteté qui ne peut venir que d'en haut , et qui est incontestablement au-dessus de l'homme. Si c'étoit une sagesse profane , elle pourroit d'abord m'éblouir ; mais pour peu que je voulusse m'appliquer à l'approfondir et à la bien connoître 5 j'y trouverois bientôt quelque foible pour m'en détromper. Il n'y a qu'une religion sage comme la nôtre , c'est-à-dire , d'une sagesse toute sainte 5 d'une sagesse établie sur le fondement de toutes les vertus, à quoi je ne puis refuser de me rendre , parce que c'est sans contredit l'ouvrage de Dieu, et que je n'ai rien à y opposer. Je m'écrie avec plus de sujet encore que saint Pierre : Domine , bonum est nos hic esse : Ah ! Seigneur ,
c'est un bien pour moi et un bien que je ne puis assez estimer , d'avoir connu votre loi et de l'avoir embrassée. C'est là que je dois m'en tenir; et pour m'y conserver , je dois être prêt, comme vos martyrs , à sacrifier ma fortune et à répandre mon sang : Domine^ bonum est nos hic esse. Saint Pierre dans le transport de sa joie demandoit à demeurer sur le Thabor ; mais parce qu'en le demandant , il ne pensoit qu'à une félicité temporelle , et non point à l'éternelle béatitude de Fautre vie , l'Evangéliste ajoute qu^il ne savoit ce qu'il disoit : Nesciens quid diceret (i). Pour moi , mon Dieu , je comprends parfaitement ce que je dis, et c'est avec une connoissance entière que je vous demande à demeurer toujours ferme et inébranlable dans l'obéissance et dans la pratique de votre loi : Domine , bonum est nos hic esse. Je ne crains point de m'égarer en la suivant, parce que c'est de toutes les lois la plus raisonnable dans ses maximes et la plus sage , comme elle est encore par son onction la plus aimable et la plus douce. Nous Talions voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PxiRTIE.
Il est de la grandeur de Dieu , d'avoir droit de commander aux hommes de grandes choses , et d'exiger d'eux de grands services ; mais il est aussi de la même grandeur de Dieu, que ces
(i) Luc. 9.
4l8 DIMANCHE DE LA 11° SEMAINE.
fjrands services qu'il exige des hommes , non-sonloment ne les accablent point par le poids de leurs difficultés, mais qu'ils leur deviennent agréables et qu'ils y trouvent de la douceur. Car comme dit le savant Cassiodore ^ la gloire d'un maître aussi grand que Dieu , est d'être tellement servi , qu'on se fasse de l'obligation même de le servir un bonheur et une félicité. Ceux qui de leur propre sens ont voulu expliquer la loi chrétienne , se sont encore ici égarés , en s'attachant trop à l'un de ces principes , et ne faisant pas assez de réflexion sur l'autre. Il est vrai que Jésus-Christ , notre souverain législateur , nous a proposé sa loi comme un joug et comme un fardeau; mais au même temps il nous a fait entendre que ce fardeau étoit léger, et que ce joug étoit doux : Jugum enim meum suave estj et onus meum levé (i). D'où vient que par une admirable conduite de sa sagesse , il n'a invité à le prendre , que ceux qui se trouvoient déjà chargés d'ailleurs et fatigués ; s'engageant à les soulager , et toutefois ne leur promettant point d'autre soulagement que de leur imposer son joug et de les obliger à le porter : Fenite ad me omnes qui laboratisj et ego reficiam vos (2). Mystère qui sembloit d'abord impossible et contradictoire , mais dont l'accomplissement a fait connoître l'infaillible v-érité. Mystère confirmé par l'expérience de tous les justes , et même de tous les pécheurs , puisqu'il est évident que rien n est plus capable de
(i) Matth. ri. — (2) Ihid,
soulager un pécheur chargé de la pesanteur de ses crimes, et fatigué de la servitude du monde , que de prendre le joug de Jésus-Christ et de s'y soumettre parfaitement.
Pour former donc une idée complète de la loi évangélique , il ne falloit jamais séparer ces deux choses 5 qu'elle a si saintement et si divinement unies , le joug et la douceur. Or c'est néanmoins ce qu'ont séparé les hommes , qui, par une préoccupation de leur amour-propre , ne sarrêtantqu'à ces termes de joug et de fardeau , et pour avoir dans leur lâcheté quelque prétexte , n'y joignant pas cette onction et cette douceur que Jésus- Christ y a ajoutée , se sont figuré la loi chrétienne 5 comme ime loi fâcheuse , pesante , insoutenable , faite seulement pour les mortifier , et par là s'en sont eux-mêmes rebutés , et en ont rebuté les autres. Semblables à ces Israélites , qui venoient de découvrir la terre de promission et qui n'en donnèrent au peuple que de l'horreur par la triste peinture qu'ils lui en firent, comme d'une terre affreuse , qui dévoroit même ses habitans , et où ils n'avoient vu que des monstres : Ilœc terra quant lustravimiis , dévorât habita" tores suos ; ibividimus nionstra (i). Artifice le plus dangereux et le plus subtil qu'ait toujours mis en œuvre l'ennemi de notre salut , pour perdre les âmes et pour y étouffer toutes les semences du christianisme. Mais en vain Teraploira-til jamais contre un chrétien solidement în«itrnit
(x)Num. i5.
de sa rclif^non, et sincèrement disposé à garder Ja loi qu'il professe : pourquoi ? parce qu'élarit tel , il s'en défendra aisément par cette pensée 'ilont sa foi le prémunit , qu'autant que la loi de i;on Dieu est parfaite , autant Ponction qui Taccompagne 5 la rend-t-elle aimable et facile à pratiquer : et quoi que la cliair et le monde puissent lui suggérer au contraire , il en reviendra toujours à ce sentiment de David : Quàm didcia faucibus meis eloquia tua (i) / Ah ! Seigneur, que votre loi est douce pour ceux qui la goûtent, et qu'il faut être grossier et sensuel pour ne la goûter pas ! Et en effet , si David pouvoit parler de la sorte en vivant sous une loi de rigueur , telle que fut la loi de Moïse , ce seroit , non point seulement une honte , mais un crime de n'en pas dire autant de la loi chrétienne , puisque c'est une loi de grâce et une loi de charité. Remarquez bien , sll vous plaît , mes chers auditeurs , ces deux qualités qui sont essentielles à la loi de Jésus -Christ. Loi de grâce , et loi de charité : voilà ce qui vous met en état de l'observer , malgré toute la difficulté de ses devoirs, et ce qui anéantira devant Dieu toutes vos excuses. Ecoutez-moi.
C'est une loi de grâce où Dieu nous donne infailliblement de quoi accomplir ce qu'il nous commande ; disons mieux , où Dieu lui-même accomplit en nous ce qu'il exige de nous : que pouvezvous souhaiter de plus? Ce qui vous empêche
(i)Ps. ii8.
SAGESSE DE LA LOI CHRÉTIENNE. if^^
d'accomplir la loi , ce qui vous fait même désespérer de l'accomplir jamais , ce sont , dites-vous , les inclinations vicieuses de votre cœur , c'est cette chair conçue dans le péché , qui se révolte sans cesse contre l'esprit : mais imaginez-vous , mes frères , répond saint Chrysostôme , que Dieu vous parle en ces termes : O homme , je veux aujourd'hui vous ôter ce cœur, et vous en donner un autre ; vous n'avez que la force d'un homme , et je veux vous donner celle d'un Dieu. Ce n'est point vous seulement qui agirez , vous qui combattrez j vous qui résisterez ; c'est moi-même qui combattrai dans vous , moi-même qui triompherai de ces inclinations et de cette chair corrompue. Si Dieu s'adressoit à vous de la sorte , s'il vous faisoit cette offre , oseriez-vous encore vous plaindre ? Or en combien d'endroits de l'Ecriture ne vous Ta-t-il pas ainsi promis ? N'étoit-ce pas à vous qu'il disoit , par le prophète Ezéchiel : Je vous ôterai ce cœur endurci , et je vous donnerai un cœur nouveau , un cœur docile et souple à ma loi? N'est-il pas de la foi que cette promesse regardoît ceux quidevoient vivre dans la loi de grâce , et n'y êtes-vous pas dans cette loi de grâce, puisque vous êtes chrétiens ?Que craignez- vous donc ? Que Dieu ne tienne pas sa parole ? mais c'est douter de sa fidélité. Que , malgré la parole de Dieu , vous ne trouviez trop de peine à observer sa loi ? mais c'est douter de sa puissance.
Ah ! Seigneur , s'écrioit saint Augustin , commandez-moi tout ce qu'il vous plaira , pourvu qîie
VOUS me donniez ce qne vous me commandez ^ c'est-à-dire , que vous me donniez par voire grâce la force d'exécuter ce que vous me commandez par votre précepte : Da quod jubés , et jubé quod vis. Non 5 mon Dieu , ne m'épargnez pas , n'ayez, point d'égard a ma délicatesse, ne considérez point ce que je suis ; car puisque c'est vous qui devez vaincre en moi , c'est sur vous-même et non pas sur moi que je dois compter. Usez donc de votre empire absolu , chargez-moi de tout le poids de vos commandemens 9 obligez -moi à tout ce que mes sens et mon amour-propre abhorrent le plus, faites-moi marcher par les voies les plus étroites ; avec votre grâce rien ne me coûtera. J'en parle , Seigneur 5 ajoutoit-il, par mon expérience personnelle; car c'est vous qui avez rompu mes liens, et je veux , pour l'intérêt de votre gloire et pour la justification de votre loi, le publier à toute la terre. Ah ! mon Dieu , que n'avez- vous pas pu dans moi , et que n'ai-je pas pu avec vous ? avec quelle facilité ne me suis -je pas privé de ces plaisirs dont je m'étois fait une servitude honteuse ,* et combien m'a-t-il été doux de quitter ce q[ue je craignois tant de perdre ! Je me figurois dans votre loi et dans moi-même des monstres qui me paroissoient insurmontables ; mais j'ai reconnu que c'étoient des monstres imaginaires , du moment que votre grâce a touché mon cœur ; et voilà pourquoi je ne fais plus d'exception ni de réserve en ce qui regarde votre service : Da quod iubes , et jubé quod vis. C'est ainsi que parloit
ce grand saint ; et si la force de la grâce est telle 5 comment pouvons-nous dire à Dieu que sa loi est un joug trop rude à porter , et qui nous accable ?
Mais je n'ai pas cette grâce qui soutenoit saint Augustin , et qui le faisoit agir. Peut-être , chrétiens , ne l'avez- vous pas ; mais vous mettezvous en état de l'avoir? vous disposez - vous à l'obtenir ? la demandez-vous à Dieu ? la cherchezvous dans les sources où il Ta renfermée , qui sont les sacremens ? retranchez - vous de votre cœur tous les obstacles qu'il lui oppose ? et n'est-il pas étrange que ne faisant rien de tout ce qu'il faudroit faire pour vous faciliter l'observation de la loi 5 vous osiez encore vous plaindre de ses difficultés 5 au lieu de vous en prendre à vous-mêmes et à votre lâcheté ? Dieu , mes chers auditeurs , aura bien de quoi la confondre cette lâcheté criminelle 5 en vous détrompant de l'erreur qui en étoit le principe et qui lui servoit de prétexte. Car il vous dira , avec bien plus de raison qu'à son peuple : Non , ce n'est point la rigueur de ma loi qui peut et qui doit vous justifier ; ce commandement que je vous faisois (ce sont les paroles de Dieu même dans l'Ecriture) n'étoit ni trop éloigné, ni trop au - dessus de vous. Il n'étoit point élevé jusqu'au Ciel , pour vous donner sujet de dire : qui pourra y atteindre ? il n'étoit point au delà des mers , pour vous donner lieu de demander : Qui osera se promettre d'y parvenir? Au contraire , vous l'aviez auprès de vous , il étoit
4^4 DIMANCHE DE LA lie SEMAINE.
au milieu de voire cœur ; vous le trouviez dans votre condition , dans votre état , pour pouvoir aisément l'accomplir : comment cela? parce que ma grâce y étoit au même temps attachée. Or, Dieu 5 par ces paroles, ne prétendoit rien autre chose que de détruire tous nos prétextes , quand nous nous dispensons de garder la loi , et que nous la considérons seulement en elle-même , sans considérer les secours qui y sont si abondans.
Car de dire que ces secours nous manquent lors même que nous les demandons ; de dire que toutes ces grandes promesses que Dieu nous a faites 5 de répandre sur nous la plénitude de son esprit 5 n'aillent pas jusqu'à nous donner de quoi soutenir avec douceur et avec joie la pratique de ses commandemens ; de dire que toute la prééminence de la loi de grâce au - dessus de la loi écrite se réduise à rien , et que tout l'effet de la rédemption et de la mort de Jésus-Christ ait été d'appesantir le joug du Seigneur, ah! chrétiens, ce seroient autant de blasphèmes contre la bonté et la fidélité de Dieu. Que nous manque-t-il donc ? deux choses : une foi sincère , et une espérance vive ; l'une pour nous attacher à Dieu , et l'autre pour nous confier en Dieu. Car en nous unissant à lui par l'une et par l'autre , nous changerions notre foiblesse dans une force invincible , comme dit le Prophète : Qui sperant in Domino , mutabunt fortitudinem (i) / nous commencerions à marcher , à courir , à voler comme des aigles ,
(i) Isa. 4o.
u4ssument pemias , ut aquilœ ; volabunt et non déficient (i). Mais parce que nous nous détachons de lui, nous demeurons toujours foibles et lanf(uissans , toujours dans le chagrin et dans le dégoût 5 toujours dans rabattement et le désespoir ; comme si TEvangile n'étoit pas une loi de grâce, et que la loi de grâce n'eût pas aplani toutes les difficultés»
Que sera-ce , si j'ajoute que cette loi de grâce est encore une loi de charité et d'amour ? Amour et charité , dont Teffet propre est d'adoucir tout, de rendre tout , non-seulement possible , mais facile ; non-seulement supportable , mais agréable, d'ôter au joug toute sa pesanteur, et, si je l'ose dire , d'en faire même un joug d'autant plus léger qu'il est plus pesant. Paradoxe que saint Augustin explique par une comparaison très-naturelle , et dont je puis bien me servir après ce Père. Car vous voyez les oiseaux , dit ce saint docteur , ils ont des ailes , et ils en sont chargés ; mais ce qui les charge , fait leur agilité , et plus ils en sont chargés plus ils deviennent agiles. Otez donc à un oiseau ses ailes , vous le déchargez; mais en le déchargeant , vous le mettez hors d'état de voler ; Quoniam exonerare voluisti^jacet. Au contraire , rendez - lui ses ailes , qu'il en soit chargé tout de nouveau , c'est alors qu'il s'élèvera : pourquoi? parce qu'au même temps qu'il porte ses ailes , ses ailes le portent. Il les porte sur la terre , et elles le portent vers le ciel : Re-
(i) Isa. 4a.
4^6 DIMANCHE DE LA II« SEMAira.
deat anus , et volabit. Telle est , reprend saint Au{;iislin , la loi de Jésus-Christ : Talisest Chrisii sarcina : nous la portons , et elle nous porte ; nous la portons en lui obéissant, en la pratiquant; mais elle nous porte en nous excitant , en nous fortifiant , en nous animant. Tout autre fardeau n'a que son poids , mais celui-ci a des ailes : Alia sarcina ^pondus kabet , Christi fermas.
Laissons cette figure , chrétiens , et parlons encore plus solidement. Dieu , souverain créateur , possédoit trois qualités par rapport à ses créatures; celle de maître , qui nous soumettoit à lui en qualité d'esclaves ; celle de rémunérateur, qui nous attiroit à lui en qualité de mercenaires ; celle de père , qui nous attache à lui en qualité d'enfans. Or , selon ces trois qualités , c'est la réflexion de saint Bernard , Dieu a donné trois lois aux hommes : une loi d'autorité comme à des esclaves , une loi d'espérance comme à des mercenaires , et une loi d'amour comme à des enfans. Les deux premières furent des lois de travail et de peine , mais la troisième est une loi de consolation et de douceur. Qu'est-il arrivé de là? Les hommes , dit saint Augustin , ont gémi sous ces lois de travail , de peine , de crainte , mais leurs gémissemens , leurs peines et leurs craintes n'ont pu leur faire aimer ce qu'ils pratiquoient : au lieu que les chrétiens ont trouvé dans la loi de grâce un goût qui la leur rend aimable et une onction qui la leur fait observer avec plaisir : Z'imuerunt , et non iinpleveimnt ; amaverunt , et
imp lever mit. Les hommes , sous les deux premières lois , intéressés et avares , craignoient un Dieu vengeur de leur convoitise ; mais malgré cette crainte , ils ne laissoient pas de commettre les plus injustes violences, de ravir le bien d'autrur, ou du moins de le désirer : au lieu que dans la loi nouvelle ils se sont attachés amoureusement à un Dieu pauvre ; et par amour pour lui , bien loin d'enlever des biens qui ne leur appartenoient pas, ils ont donné leurs biens propres , et se sont volontairement dépouillés de toutes choses : Timuerunt , et rapuerunt res aliénas ; amaverunt^ et donaverunt suas.
Voilà ce que les amateurs du monde ne comprennent pas 5 et ce qulls pourroient néanmoins assez comprendre par eux-mêmes et par leurs propres sentimens. Us ne nous entendent pas quand nous leur parlons des merveilleux effets de la charité de Dieu dans un cœur; mais qu'ils en jugent par ce que fait dans eux l'amour même du monde. A quelles lois les tient-ils asservis , ce monde qu'ils idolâtrent ? lois de devoirs , justes , mais pénibles , lois de péché , injustes et honteuses ; lois de coutume, extravagantes et bizarres ; lois de respect humain , cruelles et tyranniques ; lois de bienséance, ennuyeuses et fatigantes. Cependant, parce qu'ils aiment le monde , ce qu'il y a dans le service du monde de plus fâcheux, de plus incommode , de plus dur , de plus rebutant , leur devient aisé. Rien ne leur coûte pour satisfaire aux devoirs du monde , pour se conformer aux