PREMIÈRE PARTIE
Pour amortir le feu de nos passions, il faut commencer par les bien connoître ; et pour les connoître parfaitement, dit saint Ghrysostôme, il suffit de bien comprendre trois choses: savoir, que nos passions sont vaines, que nos passions sont insatiables , et que nos passions sont injustes. Qu'elles sont vaines, par rapport aux objets à quoi elles s'attachent; qu'elles sont insatiables et sans bornes, et parla incapables d'être jamais satisfaites et de nous satisfaire nous-mêmes ; enfin, qu'elles sont injustes , dans les sentîmens présomptueux qu^elles nous inspirent , lorsque aveuglés et enflés d'orgueil, nous prétendons nous distinguer, en nous élevant au-dessus des autres. Voilà en quoi saint Chrysostôme a fait particulièrement consister le désordre des passions humaines. Il nous falloit donc , pour en réprimer les saillies et les raouvemens déréglés , quelque chose qui nous en découvrît sensiblement la va-
nité ; qui , les soumettant à la loi d'une nécessité souveraine , les bornât dans nous malgré nous ; et qui faisant cesser toute distinction ^ les rédui- Bit au grand principe de la modestie , c'est-à-dire à l'égalité que Dieu a mise entre tous les hommes 5 et nous obligeât , qui que nous soyons 5 à Dous rendre au moins justice , et à rendre aux autres sans peine les devoirs de la charité. Or ce sont, mes chers auditeurs , les merveilleux effets que produit infailliblement dans les âmes touchées de Dieu , le souvenir et la pensée de la mort. Écoutez-moi , et ne perdez rien d'une instruction si édifiante.
Nos passions sont vaines ; et pour nous en convaincre, il ne s'agit que de nous former une juste idée de la vanité des objets auxquels elles s'attachent; cela seul doit éteindre dans nos cœurs ce feu de la concupiscence qu'elles y allument 5 et c'est l'importante leçon que nous fait le Saint-Esprit dans le livre de la Sagesse. Car avouons-le , chrétiens , quoiqu'à notre honte : tandis que les biens de la terre nous paroissent grands 5 et que nous les supposons grands, il nous est comme impossible de ne les pas aimer, et en les aimant, de n'en pas faire le sujet de nos plus ardentes passions. Quelque raison qui s'y oppose , quelque loi qui nous le défende , quelque vue de conscience et de religion qui nous en détourne , la cupidité l'emporte ; et préoccupés de l'apparence spécieuse du bien qui nous Hatte et qui nous séduit, nous fermons les yeux
s MERCREDI DES CENDRES.
l\ foule aulrc cousidéralion , pour suivre unique ' ment Paîtrait et le charme de notre illusion. Si nous résistons quelquefois , et si pour obéir à Dieu 5 nous remportons sur nous quelque victoire, cette victoire , par la violence qu^elle nous coûte, est une victoire forcée. La passion subsiste toujours y et Terreur où nous sommes que ces biens, dont le monde est idolâtre, sont des biens solides, capables de nous rendre heureux, nous fait concevoir des désirs extrêmes de les acquérir , une joie immodérée de les posséder , des craintes mortelles de les perdre. Nous nous affligeons d'en avoir peu , nous nous applaudissons d'en avoir beaucoup ; nous nous alarmons , nous nous troublons , nous nous désespérons ^ à mesure que ces biens nous échappent , et que nous nous en voyons privés. Pourquoi? parce que notre imagination , trompée et pervertie , nous les représente comme des biens réels et essentiels , dont dépend le parfait bonheur.
Pour nous en détacher , dit saint Chrysostôme , le moyen sûr et immanquable est de nous en détromper. Car du moment que nous en comprenons la vanité, ce détachement nous devient facile ; il nous devient même comme naturel • ni Fambition , ni Pavarice , si j'ose m'exprimer ainsi , n'ont plus sur nous aucune prise. Bien loin que nous nous empressions pour nous procurer par des voies indirectes et illicites les avantages du monde , convaincus de leur peu de solidité , à peine pouvons-nous même gagner sur nous
lî^avoir une attention raisonnable à conserver les biens dont nous nous trouvons légitimement pourvus; et cela fondé sur ce que les biens du monde , supposé cette conviction , ne nous paroissent presque plus valoir nos soins , beaucoup moins nos empressemens et nos inquiétudes. Or d'où nous vient cette conviction salutaire? du souvenir de la mort, saintement méditée , et envisagée dans les principes de la foi.
Car la mort, ajoute saint Ghrysostôme , est à notre égard la preuve palpable et sensible du néant de toutes les choses humaines , pour lesquelles nous nous passionnons. C'est elle qui nous le fait connoître : tout le reste nous impose ; la mort seule est le miroir fidèle qui nous montre sans déguisement l'instabilité, la fragilité , la caducité des biens de cette vie ; qui nous désabuse de toutes nos erreurs • qui détruit en nous tous les enchantemens de l'amour du monde , et qui, des ténèbres mêmes du tombeau, nous fait une source de lumières, dont nos esprits et nos sens sont également pénétrés. In iUâ dia ^ dit l'Écriture , en parlant des enfans du siècle livrés à leurs passions , In iilâ die peribunt Oînnés cogitationes eorum (i) : Toutes leurs pensées, à ce jour-là, s'évanouiront. Ce jour de la mort que nous nous figurons plein d'obscurité , !('S éclairera, et dissipera tous les nuages, dont la vérité jusqu'alors avoit été pour eux enveloppée. Ils cesseront de croire ce qu'ils a voient tou-
(i)Ps. 145.
jn MERCREDI DES CENDRES.
jours cru, et ils commenceront à voir ce qu'ils u'avoicnt jamais vu. Ce qui faisoit le sujet de leur estime, deviendra le sujet de leur mépris; ce qui leur donnoit tant d'admiration , les remplira de confusion. En sorte qu'il se fera dans leur esprit comme une révolution générale , dont ils seront eux-mémes" surpris ^ saisis, effrayés. Ces idées chimériques qu'ils avoient du monde et de sa prétendue félicité, s'effaceront tout-à-coup, et même s'anéantiront : Peribunt omnes cogitationes eorwn. Et comme leurs passions n'auront point eu d'autre fondement que leurs pensées , et que leurs pensées périront, selon l'expression du Prophète, leurs passions périront de même; c'est-à-dire qu'ils n'auront plus y ni ces entêtelïiens de se pousser, ni ces désirs de s'enrichir, parce qu'ils verront dans un plein jour. In illd die , la bagatelle , et si j'ose ainsi parler , Textravagance de tout cela. Or que faisons-nous , quand nous nous occupons durant la vie du souvenir de la mort? nous anticipons ce dernier jour, ce dernier moment ; et, sans attendre que la catastrophe et le dénoûment des intrigues du monde nous développe malgré nous ce mystère de vanité , nous nous le développons à nous-mêmes par de saintes réflexions. Car, quand je me propose devant Dieu le tableau de la mort , j'y contemple dès maintenant toutes les choses du monde dans le même point de vue où la mort me les fera considérer ; j'en porte le même jugement que j'en porterai ; je les reconnois méprisables, com-
PENSÉE DE LA MORT, I l
me je les reconnoîtrai ; je me reproche de m'y être attaché , comme je me le reprocherai ; je déplore en cela mon aveuijlement , comme je le déplorerai ; et de là ma passion se refroidit , la concupiscence n'est plus si vive , je n'ai plus que de rindifférence pour ces biens passagers et périssables ; en im mot, je meurs à tout d'esprit et de cœur , parce que je prévois que bientôt j'y dois mourir réellement et par nécessité.
Et voilà , mes chers auditeurs , le secret admirable que David avoit trouvé pour tenir ses passions enbride, et pour conserver, jusque dans le centre du monde , qui est la cour , ce parfait détachement du monde où il étoit parvenu. Que faisoit ce saint roi? Il se contentoit de demander à Dieu, comme une souveraine grâce, qu'il lui fît - connoître sa fin : Notum fac mihi , Domine , finem meum (i); et qu'il lui fit même sentir combien il en étoit proche, afin quil sût , mais d'une science efficace et pratique , le peu de temps qui lui restoit encore à vivre : Et numerum dieriim meorum quis est , ut sciam quid desit mihi (2). Il ne doutoitpas que cette seule pensée , il faut mourir , ne dût suffire pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes. Et en effet, ajoutoit-il , vous avez , Seigneur, réduit mes jours à une mesure bien courte : Ecce mensurabiles posuisti dies meos (3) ; et par là tout ce que je suis, et tout ce que je puis désirer ou espérer d'être , n'est qu'un pur néant devant vous : Et subs-
(i)Ps. S8.— -(2) Ibid.~-(3)Ibid.
ianVia mea tanqnain nihitum ante te (i). Devant moi ce néant est quelque chose , et même toutes choses ; mais devant vous , ce que j'appelle toutes choses se confond et se perd dans ce néant; et la mort, que tout homme vivant doit regarder comme sa destinée inévitable , fait généralement et sans exception , de tous les biens qu'il possède, de tous les plaisirs dont il jouit , de tous les titres dont il se glorifie , comme un abîme de vanité: J^erumtamen universa vanitas omnis homo vivens(2). L'homme mondain n'en convient pas , et il affecte même de lignorer ; mais il est pourtant vrai que sa vie n'est qu'une ombre , et une figure qui passe : P^eynimtamen in imagine pertransit homo. Il se trouble; et comme mondain, il est dans une continuelle agitation : mais il se trouble inutilement, parce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera 5 pour des intrigues que la mort confondra , pour des espérances que la mort renversera : Sed et frustra conturbatur(3). Use fatigue, il s'épuise pour amasser et pour thésauriser; mais son malheur est de ne savoir pas même pour qui il amasse , ni qui profitera de ses travaux : si ce seront des enfans , ou des étrangers ; si ce seront î!es héritiers reconnoissans , ou des ingrats ; si re seront des sages , ou des dissipateurs : Thelaurisat^ et ignorât cui congregabit ea (4). Ces Eenlimens dont le Prophète étoit rempli et vivement touché, réprimoient en lui toutes les pas-
(r) Ps. 58. — (2) îbid. — (3) Ibid. ~- (4) Ibid.
sîoiis, et d'un roi assis sur le trône en faisoieut un exemple de modération.
C'est ce que nous éprouvons nous-mêmes tous les jours: car disons la vérité , chrétiens; si nous ne devions point mourir, ou si nous pouvions nous affranchir de cette dure nécessité , qui nous rend tributaires de la mort , quelque vaines que soient nos passions , nous n'en voudrions jamais reconnoître la vanité; jamais nous ne voudrions renoncer aux objets qui les flattent , et qu'elles nous font tant rechercher. On auroit beau nous faire là-dessus de longs discours ; on auroit beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes ; on auroit beau y procéder par voie de raisonnement et de démonstration 5 nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité même dont il s'agiroit de nous persuader. La foi avec tous ses motifs n'y feroit plus rien : dégagés que nous serions de ce souvenir de la mort 5 qui, comme un maître sévère , nous retient dans Tordre , nous nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs ; nous compterions pour réel et pour vrai , tout ce que le monde a de faux et de brillant; et notre raison prenant parti contre nous-mêmes , commenceroit à s'accorder et à être d'intelligence avec la passion.
Mais quand on nous dit qu'il faut mourir, et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah! chrétiens, notre amour-propre, tout ingénieux qu'il est , n'a plus do quoi se défendre. Il se trouve
r4 MERCREDI DES Cr.NDRES.
désarmé par celle pensée; la raison prend Tem^ pire sur lui, et il se soumet sans résistance au joug de la foi. Pourquoi cela? parce qu'il ne peut plus désavouer sa propre foiblesse, que la vue de la mort non-seulement lui découvre, mais lui fait sentir. Belle différence que saint Ghrysostôme a remarquée entre les autres pensées chrétiennes 5 et celle de la mort. Car pourquoi, demande ce saint docteur, la pensée de la mort fait-elle sur nous une impression plus forte , et nous faitelle mieux connoître la vanité des biens créés , que toutes les autres considérations? Appliquezvous à ceci. Parce que toutes les autres considérations ne renferment tout au plus que des témoignages et des preuves de cette vanité ; au lieu que la mort est l'essence même de cette vanité , ou que c'est la mort qui fait cette vanité. Il ne faut donc pas s'étonner que la mort ait une vertu spéciale pour nous détacher de tout. Et telle étoit l'excellente conclusion que tiroit saint Paul , pour porter les premiers fidèles à s'affranchir de la servitude de leurs passions, et à vivre dans la pratique de ce saint et bienheureux dégagement qu'il leur recommandoil avec tant d'instance. Car le temps est court, leur disoit-il: Tempus bi^eve est(i). Et que s'ensuit-il de là? que vous devez vous réjouir, comme ne vous réjouissant pas; que vous devez posséder , comme ne possédant pas ; que vous devez user de ce monde , comme n'en usant pas : Relicjiiuîn est ut qui gaudent ,
^ï) ( Cor. 7
PENSKÏÏ DE LA MORT. l5
tanquam non gaudenies^ et qui emuni^ tanquam non possidentes ^ et qui utuntur hoc mundo , tanquam non utantur (i). Quelle conséquence! elle est admirable , reprend saint Augustin ; parce qu'en effet se réjouir et devoir mourir , posséder et devoir mourir ^ être honoré et devoir mourir ; c'est comme être honoré et ne l'être pas , comme posséder et ne posséder pas 5 comme se réjouir et ne se réjouir pas. Car ce terme , mourir 5 est un terme de privation et de destruction, qui abolit tout, qui anéantit tout; qui, par une propriété tout opposée à celle de Dieu , nous fait paroître les choses qui sont, comme si elles n'étoient pas , au lieu que Dieu , selon TÉcriture , appelle celles qui ne sont pas comme si elles étoient.
Non-seulement nos passions sont vaines ; mais , quoique vaines , elles sont insatiables et sans bornes. Car quel ambitieux , entêté de sa fortune et des honneurs du monde , s'est jamais contenté de ce qu'il étoit? Quel avare, dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre , a jamais dit, c'est assez? Quel voluptueux, esclave de ses sens, a jamais mis de fin à ses plaisirs? La nature , dit ingénieusement Salvien , s'arrête au nécessaire; la raison veut lutile et l'honnête; l'amour-propre , l'agréable et le délicieux ; mais la passion , le superflu et l'excessif. Or ce superflu est infini ; mais cet infini , tout infini qu'il est,
trouve , si nous voulons , ses limites et ses bornes (i) iCor.7.
iC) MERCREDI DES CENDRES.
dans le souvenir de la mort , comme il les trouvera malgré nous dans la mort même. Car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Église : Mémento , homo^ quia pulvis es : Souvenez-vous, hommes , que vous êtes poussière ; et in pulverem reverteris^ et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser, cet arrêt, à tout ce quil y a dans cet auditoire d'ames passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours , et qu'on ne remplit jamais. Je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare , et qu'ils lui dirent : P^eni et vide(i): Venez et voyez. Venez , avares : vous brûlez d'une insatiable cupidité , dont rien ne peut amortir l'ardeur; et parce que celte cupidité est insatiable , elle vous fait commettre mille iniquités , elle vous endurcit aux misères des pauvres , elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre : /^eni , et vide: Venez et voyez. C'étoit un homme de fortune comme vous ; en peu d'années il s'étoit enrichi comme vous ; il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfans avantageusement pourvus. Mais le voyez-vous maintenant? voyez-vous la nudité , la pauvreté où la mort l'a réduit ? Où sont ses revenus? où sont ses richesses? où sont ses meubles somptueux et magnifiques? A-t-il quelque
(i) Joan. II.
chose de plus que le dernier des liornmes? cinq pieds de terre , et un suaire qui Tenveloppe , mais qui ne le garantira pas de la pourriture ; rien davantage. Qu'est devenu tout le reste ? voilà de quoi borner votre avarice. Feni^ et vide : Venez, homme du monde, idolâtre d'une fausse grandeur : vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore ; et parce que cette ambition n'a point de terme , elle vous ôte tous les sentimens de la religion 5 elle vous occupe , elle vous enchante , elle vous enivre. Considérez ce sépulcre : qu'y voyezvous ? G'étoit un seigneur de marque comme vous , peut-être plus que vous ; distingué par sa qualité comme vous ^ et en passe d'être toutes choses. Mais le reconnoîssez-vous ? voyez-vous où la mort l'a fait descendre ? voyez-vous à quoi elle a borné ses grandes idées? voyez-vous comme elle s'est jouée de ses prétentions? c'est de quoi régler les vôtres. Feni , et vide ; venez , femme mondaine , venez : vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes : la passion qui vous domine, est le soin de votre beauté ; et parce que cette passion est démesurée , elle vous entretient dans une mollesse honteuse; elle produit en vous des désirs criminels de plaire, elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez et voyez : c'étoit une jeune personne aussibien que vous; elle étoit l'idole du monde comme vous , aussi spirituelle que vous , aussi recherchée et aussi adorée que vous. Mais la voyez-vous à présent? voyez-vous ces yeux éteints , ce visage
l8 MERCREDI DES CENDRES.
hideux et qui fait horreur? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vous-même. Feni ^ et videi
Enfin, nos passions sont injustes , soit dans les sentimens qu'elles nous inspirent à notre propre avantage , soit dans ceux qu'elles nous font concevoir au désavantage des autres : mais la mort, dit le Prophète, nous réduit aux termes de l'équité, et par son souvenir, nous oblige à nous faire justice à nous-mêmes, et à la faire aux autres de nous-mêmes : Mors sola jus œquum est generis kumani (i). En effet, quand nous ne pensons point à la mort, et que nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la vie , elles nous élèvent, elles nous éblouissent, elles nous remplissent de nous-mêmes. On devient fier et hautain , dédaigneux et méprisant, sensible et délicat , envieux et vindicatif, entreprenant, violent, emporté. On parle avec faste ou avec aigreur , on se pique aisément , on pardonne difficilement, on attaque celui-ci , on détruit celui-là ; il faut que tout nous cède, et l'on prétend que tout le monde aura des ménagemens pour nous , tandis qu'on n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend quelquefois la domination des grands si pesante et si dure? Mais méditons la mort, et bientôt la mort nous apprendra à nous rendre justice, et à la rendre aux autres de nos fiertés et de nos hauteurs, de nos dédains et de nos mépris, de nos sensibilités et de nos délicatesses,
(i) Seuec.
de nos envies, de nos vengeances, de nos chagrins, de nos violences, de nos emportemens. Comme donc il ne faut , selon Tordre et la parole de Dieu tout-puissant, qu'un grain de sable pour briser les flots de la mer : Hic confriiiges tumentes fluctus tuos (i);il ne faut que cette cendre qu'on nous met sur la tête , et qui nous retrace Fidée de la mort, pour rabattre toutes les enflures de notre cœur, pour en arrêter toutes les fougues, pour nous contenir dans l'humilité et dans une sage modestie. Comment cela? c'est que la mort nous remet devant les yeux la parfaite égalité qu'il y a entre tous les autres hommes et nous* Égalité que nous oublions si volontiers, mais dont la vue nous est si nécessaire pour nous rendre plus équitables et plus traitables.
Car quand nous repassons ce que disoit Salomon, et que nous le disons comme lui : tout sage et tout éclairé que je puis être , je dois néanmoins mourir comme le plus insensé : Unus et stulti et meus occasus erit (2) ; quand nous nous appliquons ces paroles du Prophète royal: Vous êtes les divinités du monde , vous êtes les enfans du Très- Haut ; mais fausses divinités , vous êtes mortelles, et vous mourrez en effet, comme ceux dont vous voulez recevoir l'encens, et de qui vous exigez tant d'hommages et tant d'adorations : Du estis , et filii Excelsi oinnes : .vos autem sicut hommes moHemmi (3); quand, selon
(1) Job. 38. —(a) Eccles. 2. --(3) Ps. 8r.
20 MERCRKDI DES CENDRKS.
Texprcssion de rftcrilure ^ nous (îcscendons encore tout vivans et en esprit dans le tombeau , et qne le savant s'y voit confondu avec l'ignorant , le noble avec Partisan, le plus fameux conquérant avec le plus vil esclave : même terre qui les couvre , mêmes ténèbres qui les environnent, mêmes vers qui les rongent, même corruption , même pourriture , même poussière ; Parviis et magnus ibi sunt^ et servus liber à Domino suo (i): quand, dis-je, on vient à faire ces réflexions , et à considérer que ces hommes audessus de qui Ton se place si haut dans sa propre estime ; que ces hommes à qui l'on est si jaloux de faire sentir son pouvoir, et sur qui l'on veut prendre un empire si absolu; que ces hommes pour qui l'on n'a ni compassion , ni charité , ni condescendance , ni égards ; que ces hommes de qui l'on ne peut rien supporter et contre qui l'on agit avec tant d'animosité et tant de rigueur, sont néanmoins des hommes comme nous, de même nature, de même espèce que nous; ou si vous voulez , que nous ne sommes que des hommes comme eux, aussi foibles qu'eux, aussi sujets qu'eux à la mort et à toutes les suites de la mort : ah ! mes chers auditeurs , c'est bien alors que l'on entre en d'autres dispositions. Dès là l'on n'est plus si infatué de soi-même , parce que Ton se connoît beaucoup mieux soi-même. Dès là l'on n'exerce plus une autorité si dominante et si impérieuse sur ceux que la naissance ou
(i) Job. 3.
que la fortune a mis dans un rang inférieur au notre , parce qu'on ne trouve plus 5 après tout , que d'homme à homme il y ait tant de différence. Dès là l'on n'est plus si vif sur ses droits, parce que l'on ne voit plus tant de choses que l'on se croie dues. Dès là l'on ne se tient plus si grièvement offensé dans les rencontres , et l'on n'est plus si ardent ni si opiniâtre à demander des satisfactions outrées , parce qu'on ne se figure plus être si fort au-dessus de l'agresseur, ou véritable , ou prétendu 5 et qu'on n'est plus si persuadé qu'il doive nous relâcher tout et condescendre à toutes nos volontés. On a de la douceur , de la retenue , de l'honnêteté , de la complaisance , de la patience ; on sait compatir , prévenir , excuser 5 soulager , rendre de bons offices et obliger. Saints et salutaires effets de la pensée de la mort. C'est le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions , comme c'est encore la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations. Vous l'allez voir dans la seconde partie.