‹ CaremeChapitre 31 sur 44 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Ce n'est point assez pour mourir dans l'état de la grâce , que le pécheur soit résolu de recourir un jour à la pénitence, et qu'il se propose de sortir au moins à la mort de son péché. Gomme cette j;râce de la pénitence finale ne dépend point absohiment de lui, et que , par un secret jugement de Dieu , elle est attachée à mille circonstances qui ne sont point en son pouvoir, il faut, afin qu'il ait le bonheur de se reconnoître en mourant , que toutes ces circonstances concourent ensemble à sa conversion. Qu'une seule vienne à manquer , le voilà frustré de son espérance ; et eût-il mille fois désiré de mourir de la mort des justes , eût-il dit cent fois à Dieu : Morîatur ani- 7na mea morte jiistorum (i) , ses désirs sont inutiles et ses espérances vaines. Pourquoi ? parce que , dans le cours de la providence , qu'il n'a pas plu à Dieu de changer , il s'est trouvé un obstacle , qui , par des causes en apparence naturelles , mais d'un ordre divin et supérieur , lui a rendu impossible cette pénitence , sur laquelle il faisoit fond, et qu'il regardoit comme sa dernière ressource. Il peut donc arriver que l'homme , sans devenir coupable d'un nouveau péché , meure dans son péché , parce qu'il peut mourir dans un défaut involontaire et même forcé de toute pénitence ; et c'est ce que j'appelle impé-

(i) Num. 23.

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nileiicc malhcMireusc , cl ce que je considère comiiie un autre abîme, non plus de la corruption et de la malice du cœur humain , mais de la justice adorable et impénétrable de Dieu, qui paroît tout entière dans la mort de ces pécheurs surpris , trompés , délaissés , exclus même dès cette vie de la voie du salut , et en qui s'accomplit encore plus sensiblement cette vérité évanj^élique : In peccato vestro moriemini. Renouvelez , chrétiens, votre attention.

Quand on vous rapporte l'exemple d'une mort subite , et que dans la consternation où de pareils événemens jettent les esprits , on vous dit que cet homme , qui jouissoit d'une parfaite santé , vient d'être enlevé tout-à-coup sans avoir pu prononcer ime parole ; qu'un tel , dans la chaleur d'une débauche , ou dans l'emportement d'une querelle , vient de rester sans sentiment et sans vie ; qu'un assassinat vient d'être commis dans la personne de celui-ci , ou que la ruine d'un édifice vient d'envelopper et d'écraser celui-là : quand on nous fait le récit de ces sortes de morts et de bien d'autres ; et que , selon toutes les règles de la vraisemblance , elles nous paroissent non-seulement subites , mais imprévues , parce que c'étoientdes pécheurs publics et scandaleux , nous sommes saisis de frayeur ; et sans entreprendre de juger, nous ne doutons point que ce ne soit alors que se vérifie à la lettre la menace du Fils de Dieu , In # peccafo vestro mornemini. Mais vous vous consolez au même temps ^ chrétiens . par la pensée

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que ce sont des accidens extraordinaires ; et quelque fréquens qu'ils puissent être , vous ne manquez pas d'affoiblir ainsi les salutaires impressions qu'ils pourroient et qu'ils devroient faire sur vos cœurs. Vous vous trompez , permettez -moi de vous le dire , vous vous trompez : ces jjenres de morts ne sont , ni si rares , ni si singuliers que vous voulez vous le persuader ; et je soutiens que, dans la rigueur même du terme y eu égard à la conscience et au salut , il n'est rien de plus commun qu'une mort subite : en voici la preuve.

Car jappelle avec saint Augustin , mort subite et imprévue 5 celle où le pécheur tombe tout-àcoup dans un état qui le rend pour jamais incapable de conversion et de pénitence. Or, qu'y a-t-il dans le monde de plus ordinaire et même de plus xmiversel ? que voit-on autre chose tous les jours ? Au lieu qu'une chute , qu'une apoplexie , qu'un meurtre fait plus d'éclat et donne plus d'effroi ; combien d'autres causes dont nous sommes moins frappés ^ nous réduisent à cette impénitence malheureuse ! un transport dans le feu d'une fièvre ardente , un délire sans intervalle , luie léthargie dont on ne revient point , un égarement d'esprit , un assoupissement mortel ; tout cela n'opère-t-il pas sans cesse le même effet 5 et n'ôte-t-il pas à un moribond le pouvoir de se convertir , en lui ôtant le pouvoir de se connoître? Mettez un pécheur dans tous ces états, u'est-il pas vrai qu'il est déjà mort comme chrétien 5 s'il n'est pas absolument mort comme hom-

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nie ? Je veux qu'il dispute encore des )Ournées enlières nn r(\sle de vie animale , qui ne sert plus qu'à le faire lanniiir ; (juiniporte , si la vie rais()nna])Ie (i, la vie surnalurelle sont ét(ântes?que peut la i^rûce , toulc^-puissanle qu'elle est, lorscjue la nature qui devoit lui servir de fonds, ne peut plus agir ?

Sans même parler de ces symptômes où la raison est tout-à-lait obscurcie , le seul épuisement de toutes les forces, la seule douleur du corps ne sulïit-ellc pas pour ôter à Tesprit toute sa réflexion , et par conséquent pour nous fermer les voies de la pénitence ? combien de pécheurs , jusque dans le cours des maladies les plus réglées, meurent ainsi d'une mort subite , non selon le monde , mais selon Dieu ! Ils meurent, dit saint Cbrysostome , sans un nouveau péché , parce qu'ils ne sont plus en état d'en commettre ; ils meurent sans qu'on leur puisse reprocher d'abuser alors du temps que Dieu leur donne , parce qu'ils ne peuvent plus proprement ni en abuser, ni s'en servir; ils meurent dans une impénitence , qui , quoique finale , ne leur est pas par elle-même imputée , parce qu'elle ne leur est ni connue ni libre : cependant ils meurent dans leur péché , et la malédiction de Jésus-Christ n'en est pas moins consommée : In peccato vestro moriemini.

Que dirai-je de ceux qui meurent dans une ignorance non coupable, mais funeste, du danger prochain où ils se trouvent? car de là s'ensuivent

IMPÈNITENCE FINALE. 45 1

les lîicmes conséquences et les mêmes efifets de réprobation. Si Ton avoit averti ce malade qifil étoit temps de penser à lui , il auroit mis ordre à sa conscience , et il seroit mort chrétiennement. Mais parce qu'on lui a fait entendre le contraire , et que par de faux ménagemens on Ta trompé 5 il meurt sans retour à Dieu et sans conversion. De n'avoir pas su le péril où il étoit , est-ce un crime dans lui ? Non , chrétiens , car il souhaitoit de le savoir. Mais à qui il faut s'en prendre , c'est à la foiblesse d'un confesseur, c'est à la trompeuse conjecture d'un médecin , c'est au vain respect d'un domestique , c'est à la passion aveugle d'une femme ; c'est à Tintérêt des uns, à la négligence des autres ; c'est à tout ce qu'il vous plaira , mes frères , dit saint Augustin : mais après tout , le mourant en porte la peine , et pour avoir ignoré l'extrémité où il étoit , il meurt dans la haine de Dieu et en réprouvé. Quoi donc, me direz - vous , étoit-il juste qu'il pérît par la faute d'un autre ? Ah ! répond ce Père , si c'est par la faute d'un autre qu'il périt , ce n'est point pour la faute d'un autre qu'il est condamné , mais pour son propre péché. Dieu à qui il appartient d'en ordonner , permet que son propre péché , qui pouvoit être expié à la mort , par la faute d^m autre ne le soit pas, et que du domaine de la grâce et de la miséricorde sous lequel il étoit encore , il passe pour l'éternité tout entière sous celui de la justice, : In peccato vestro morie" mini.

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Mais si le pcchciir lui-nieme , en mourant , soupire après le remède , s'il le demande , et qu'il témoii^nc de Tempressement pour l'avoir, qu'arrive-t-il souvent? llélas ! chrétiens , voici le comble du malheur , et c'est ici que nous devons nous écrier: 0 alUludo (i) / o profondeur des conseils de Dieu ! Semblable à rinfortuiié Esaù qui , comme dit PApotre , ne trouva point cette pénitence qu'il cherchoit , quoiqu'il la cherchât avec larmes , ]Son eniui invenit pœiiitentzœ locum ^ quanquam cum lacnjmis inquisîsset eam (2) ; ce pécheur mourant , tout empressé qu^il est de recourir aux sources publiques de la grâce , c'est-à-dire aux sacremens de Jésus-Christ , peut encore être de ceux sur qui tombe l'analhème du Sauveur des hommes; et parce que ces sources ouvertes à tout le monde , ne le sont pas pour lui , il meurt dans son péché : In peccato vestro moriemini.

C'est de quoi nous avons cent fois été témoins^ ou de quoi cent fois nous avons entendu parler. Un homme est surpris , lorsqu'il s'y attendoit le moins : il se voit aux portes de la mort ; et dans l'horreur d'un danger si pressant ,11 voudroit ménager ce qui lui reste de vie. Toute sa foi se réveille; l'image d'un Dieu irrité le frappe, le saisit ; et frappé, saisi de celte image, il semble conjurer tous ceux qui l'approchent de le secourir; et leur dire comme Job : Miseremini met y miseremini meî , saltem vos amici mei (3) ; pensez à moi , vous au moins qui êtes mes véritables

(x) Rom. II. — (2) Hcbr. 12. — \b) Job. 19.

impéniteî;îge finale. 4^3

amis , et pendant que les autres s'occupent eu vain auprès d'un corps que la mort va mettre au tombeau , aidez-moi à sauver mon ame. En effet , on s'y emploie , on y travaille , on cherche un prêtre , un confesseur : mais ce prêtre , ce confesseur ne se trouve point; mille contre-temps conspirent à l'éloigner ; ce qui ne Tavoit jamais arrêté , l'arrête à cette heure : il vient enfin , mais trop tard , et lorsque le malade , sans connoissance et sans parole , ne peut plus ni l'entendre ni lui répondre. Et cela pourquoi ? pour accomplir l'autre partie de la prédiction de Jésus-Christ : Quœretisme j vous me chercherez , non plus dans ma personne , mais dans celle de mes ministres et des dispensateurs de mes sac remens, et vous ne me trouverez pas ; et parce que vous ne me trouverez pas dans mes ministres , et que vous n'aurez pas d'ailleurs de quoi suppléer au défaut de leur ministère par im pur et parfait amour , vous mourrez dans votre péché : In peccato vesro moriemini.

Je dis phis : ce prêtre , vicaire et ministre de Jésus-Christ , se trouvera ; mais , par un autre secret de réprobation encore plus terrible , avec tout le pouvoir de l'Eglise dont il est muni , il n'aura pas le don d'assister un pécheur mourant. Au lieu de le toucher , il le rebutera ; au lieu de l'éclairer, il l'embarrassera , il le troublera : il aura les clefs du Ciel entre les mains ; mais il n'aura pas la clef de ce cœur pour y entrer. Car Dieu , chrétiens , ne se sert pas de toutes sortes d'ins-

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Irumens pour opérer ses miracles. Comme il ne nous convertit pas , tout Dieu qu'il est , par toutes sortes (le ij;rûces , aussi ne lui plaît-il pas de nous convertir par toutes sortes de personnes. Si dans la disposition où étoit ce malade , il eût eu un homme échiiré , zélé, expérimenté, plein de l'esprit de Dieu et de son onction , il seroit mort en saint ; mais parce que cet homme lui a manqué, et qu'il a pu faire la même plainte que le paralytique de l'Evangile : Hominem non fia" beo (i) , il est mort en impénitent. Encore une fois, tous ces malheurs l'ont- ils rendu devant Dieu plus criminel ? Non ; mais ces crimes passés , dont il étoit coupable , joints à ces malheurs, dont il a été innocent, l'ont fait mourir, sans un nouveau péché , dans Timpénitence ; In peccato vestro nioriemini.

Affreux , mais juste châtiment du Ciel ; et c'est ainsi que Timpénîtence de la vie conduit à cette seconde impénitence de la mort , par voie de punition. Combien Dieu s'en est-il expliqué de fois dans TEcriture ! combien de fois le Fils de Dieu nous en a-t-il avertis dans l'Evangile ! Car que signifient autre chose ces menaces si expresses et si souvent réitérées : je vous ai appelé , et vous avez fermé l'oreille à ma voix : vous m'avez méprisé ; viendra le temps et le jour où je vous mépriserai, où, sans vous appeler, je vous surprendrai; où, sans vous parler, je vous frapperai ? Que veulent dire ces figures si bien mar-

(t) Joan. 5.

IMPÉINITENCE FINALE. /^Sb

qiiées (les vierges folles qui s'endorment , et dont les lampes se trouvent éteintes au moment que répoux arrive ; de ce maître qui paroît tout-àcoup dans sa maison , et qui , témoin du désordre où elle est par les violences et les débauches d'un domestique , le fait jeter dans les ténèbres; de ce voleur qui se cache, et qui vient dans la nuit ? Quel sujet avons-nous de nous plaindre , quand Dieu nous punit de la sorte? Ne peut-il pas user de son droit, et nous prendre en telles conjonctures qu'il lui plaît ? ne le peut-il pas , surtout après avoir si long -temps attendu, après avoir si fortement pressé et sollicité ? Vous ne vous êtes pas servi du temps qu'il vous donnoit, il vous Totera ; vous avez lassé , fatigué , épuisé sa patience , sa colère éclatera ; vous n'avez pas voulu retourner à lui quand vous le pouviez , vous ne le pourrez plus quand vous le voudrez; vous Tavez oublié pendant la vie , il vous oubliera à la mort. Car ce retour est bien naturel , dit saint Augustin ; et tout fatal qu'il peut être , il vous est bien dû : mépris pour mépris , oubli pour oubli. Ce n'est pas que Dieu ne laisse quelquefois encore aux plus grands pécheurs tout le temps et tous les moyens nécessaires ; mais s'ils ne meurent pas alors dans ime impénitence criminelle , dans une impénitence malheureuse , au moins meurent-ils communément dans une impénitence secrète et inconnue ; c'est la troisième partie.

TROISIKME PARTIE.

Il en faut convenir , chrétiens , et rexpcrience nous le fait voir , que Dieu laisse encore quelquefois aux pécheurs du siècle , après une vie passée dans le crime, le temps et les moyens de se reconnoître à la mort. Je sais même , et il est vrai que plusieurs alors ont en eflfet recours à la miséricorde de Dieu , se tournent vers Dieu , semblent revenir à Dieu par la pénitence. Mais ce que j'ajoute , et ce qui vous doitparoître comme à moi , bien terrible , c'est que toute pénitence n'est pas recevable au tribunal de Dieu : pourquoi ? parce que toute pénitence n'est pas une pénitence efficace ; mais qu'il y a mille pénitences fausses et trompeuses , sur quoi l'on ne peut compter 5 et dont nous ne pouvons attendre nul fruit de salut. Si donc le pécheur , séduit par de spécieuses apparences , s'égare jusque dans sa pénitence même , où en est-il ? Etat bien déplorable ! savoir avec assurance qu'on est criminel, et ne savoir pas si l'on est pénitent ! avoir tous les dehors de la pénitence , et peut-être n'en avoir pas le fonds ! D'où il s'ensuit que ce qui devoit être un principe de confiance pour le pécheur , est la matière de ses inquiétudes ; que ce qui paroît le devoir sauver , est souvent ce qui le doit perdre , et qu'en mourant dans Texercice de la pénitence , il peut encore être réprouvé , parce qu'il peut encore mourir dans s6n péché. Voilà ,

mes

mes chers auditeurs , ce que la religion nous enseigne , et sur quoi est fondé cet avis que nous donne le Sage 5 de trembler même pour les pochés remis, parce qu'à notre égard, dit saint Chrysostôme , ils ne peuvent être tout au plus que présumés tels : De propitiato peccato noli esse sine metu (1).

Or , si cela convient à tous les pécheurs , on peut dire , et il est vrai , que c'est le caractère propre de ceux qui ne reviennent jamais à Dieu durant la vie , et qui persévèrent dans leurs désordres jusques à la mort. Car , bien loin qu'ils puissent compter sur leur pénitence , ils doivent positivement s'en défier. Je n'en dis point encore assez ; j'ajoute que de la manière dont ils se proposent de la faire , cette pénitence , ils ont presque tout lieu d'en désespérer. Pourquoi ? j'en donne , après saint Augustin , trois raisons. Premièrement , parce que rien en soi n'est plus difficile à l'homme que la vraie pénitence. Seconde^ ment , parce que , de tous les temps , celui où la vraie pénitence est plus difficile , c'est le tpmps de la mort. Troisièmement , parce qu'entre tous les hommes à qui la vraie pénitence est difficile aux approches de la mort , il n'en est point pour qui elle doive plus l'être que pour ceux qui ne l'ont jamais faite pendant la vie. Trois propositions incontestables , et qui, bien pénétrées, ne laissent plus aux pécheurs du siècle d'autre parti à prendre que celui d'une prompte et d'une sin-

(0 Eccîi. 5. '

BouRD. Carême I. gy

cère conversion à Dieu. Encore un moment d'attenlion ; ceci la demande.

Rien de plus difficile à Thomme que la vraie pénitence : car pour cela il faut qu'il change de cœur, il faut qu'il se haïsse lui-même, qu'il se renonce lui-même , qu'il se dépouille de lui-même , qu'il se détruise en quelque sorte et qu'il s'anéantisse lui-même; c'est-à-dire , qu'il cesse d'être ce qu'il étoil, et qu'il devienne un homme nouveau. Il faut qu'il ait horreur de ce qui lui paroissoit le plus aimable , et qu'il commence à aimer ce qu'il avoit le plus en horreur; qu'il n'ait plus de passions que pour les combattre , plus de sens que pour les captiver , plus d'esprit que pour le soumettre, plus de corps que pour lui déclarer la guerre et le mortifier. Car c'est en quoi consiste , je ne dis pas la perfection , mais l'essence et le fond de la pénitence chrétienne. Or , vous savez s'il est aisé à un pécheur d'en venir là.

Point de temps où cette pénitence soit plus difficile et par conséquent plus rare , que le temps de la mort : car à la mort , dit saint xiuguslin , ce n'est point vous proprement qui quittez le péché 5 c'est le péché qui vous quitte ; ce n'est point vous qui vous détachez du monde , c'est le monde qui se détache de vous ; ce n'est point vous qui rompez vos liens , ce sont vos liens qui se rompent par un effet de notre commune fragilité : Si vis agere pœnitentiam , quando jani jjeccare îioii potes , peccata te dimiserunt , non

tu Ula. Or 5 afin que votre pénitence fut devant Dieu ce qu'elle doit être , il faudroit que cette séparation , que ce détachement ^ que ce divorce vînt de vous-mêmes. Vous me direz que l'un sert à l'autre , et qu'on a moins de peine à se détacher des choses quand elles-mêmes nous abandonnent : mais moi je vous réponds avec saint Ambroise , qu'il en va tout autrement , et que le cœur de l'homme n'est jamais plus passionné 5 jamais plus ardent pour les objets qui entretiennent sa cupidité , que quand ces objets lui échappent , et qu^une force supérieure nous les arrache ou qu'elle nous arrache à eux. Tout ce que nous pouvons faire alors ^ c'est de souffrir; mais de s'en détacher volontairement soi-même ^ ^e qui néanmoins est essentiel à la pénitence , c'est à quoi nous sentons des répugnances infinies et ce qui demande les plus grands efforts.

Mais enfin et en particulier , pour qui la vraie pénitence doit-elle à la mort avoir des difficultés plus insurmontables 5 et pour qui peut-on dire qu^elle est quelquefois comme impossible ? Ah ! chrétiens , n'est- ce pas pour ces pécheurs obstinés qui n'en ont eu nul usage dans la vie , et qui se sont fait de leur impénitence une habitude et un état? Car que s'ensuit-il de cet endurcissement de cœur oii ils ont vécu, et de cette présomption d'esprit qui leur fait croire à la mort qu'ils veulent se convertir? c'est que leur pénitence alors n'est communément , pour ne rien dire de plus , qu une pénitence insuffisante ; pourquoi ? parce

46o LUNDI DK LA 11^ SEMAINE.

qu'elle n'est , ni volontaire dans son principe , ni surnaturelle dans son motif. Pénitence forcée , et pénitence toute naturelle : deux qualités de la pénitence des démons dans Tenfer ^ et des pécheurs h la mort.

Pénitence forcée : j'ose défier le pécheur même le plus présomptueux de n'en pas convenir. Car où est la liberté quand le cœur , si je puis parler ainsi , n'est mû que par les ressorts , ou d'une crainte servile ou d'une nécessité inévitable ? Est-ce un renoncement libre au péché , quand on n'y renonce que parce qu'on n'est plus en état de le commettre? Est-ce une soumission libre à Dieu , quand on ne s'y soumet que parce qu'on est déjà sous le glaive de sa justice , et qu'on ne peut plus s'en défendre ? Est - ce une séparation libre du monde ^ quand on ne s'en sépare que parce qu'il n'y a plus de monde pour nous ? Cependant la pénitence pour être efficace et vraie doit être volontaire et libre ; et dès qu'elle ne l'est pas , fût-elle d'ailleurs aussi vive , aussi touchante que celle d'Esaû , qui selon l'expression de l'Ecriture , le fît , non pas gémir , mais rugir 5 Irrugiit clamore magno (i) , c'est une pénitence de réprouvé. De là vient que les Pères 5 d^un consentement si universel , ont parlé de la pénitence des mourans ^ en des termes propres 5 non-seulement à consterner , mais à désespérer les pécheurs. De là vient que l'Eglise à qui il appartient d'en jnger ^ s'est autrefois montrée

(i) Gènes. 27.

SI peu favorable à ces sortes de pénitences , et que sans les rejeter absolument , ce qu'elle n'a jamais cru devoir faire pour ne pas borner la miséricorde de Dieu , elle a au reste usé de toute la rigueur de sa discipline à l'égard de ces pénitens de la mort 5 pour nous apprendre combien leur pénitence lui étoit suspecte. De là vient que suivant les anciens canons rapportés dans les conciles ^ ceux qui ne demandoient le baptême qu'à l'extrémité de la vie , n'étoient ^ ce semble , reconnus chrétiens qu'avec réserve ; jusque là même qu'on les tenoit pour irréguliers , et saint Cyprien en apporte la raison : c'est , dit-il , qu'on les regardoit comme des hommes qui ne servoient Dieu que par contrainte , et qui n'étoient à lui que parce qu'ils n'avoient pu éviter d'y être. Et en effet 5 reprend saint Augustin , celui qui ne condamne les déréglemens de sa vie , qiie lorsqu'il faut malgré lui qu'il sorte de la vie , fait bien voir que ce n'est pas de bon gré , mais par nécessité qu'il les condamna : Qui prius à peccatis relinquitur quàm ipse relinqiiat , non ea libéré , sed quasi ex necessitate condemnat.

Pénitence naturelle et tout humaine , c'est-àdire , qui n'a ni Dieu ni le péché pour objet. Car que craignent-ils , ajoute saint Augustin , ces pénitens prétendus ? craignent-ils de perdre Dieu , de déplaire à Dieu , d'encourir la disgrâce de Dieu? Non , mes frères , répond ce saint docteur, ils ne craignent rien de tout cela , et la preuve en est évidente , puisque tandis qu'ils n'ont eu

rien antre autre chose à craindre , ils n'ont jamais pensé à se convertir : ils craignent de brûler, et ils ne craignent point de pécher : Ardere vieiuunt , jyeccare non metuunt. Or, dès là leur pénitence est vaine ; pourquoi? parce que ce n'est plus la grâce ni le Saint-Esprit , mais l'amourpropre qui Texcite : il suffit de s'aimer soi-même , sans aimer Dieu , pour faire une telle pénitence ; mais il ne suffit pas de s'aimer soi-même pour faire une pénitence chrétienne , ni pour se remettre en grâce avec Dieu. On meurt donc dans l'exercice de la pénitence , et néanmoins on meurt dans son péché , parce que le péché n'est pas détruit par toute pénitence , et que s'il y en a une incapable de le détruire , c'est celle-là. Ce qui faisoit conclure à saint Grégoire pape, qu'il y avoit plus de pécheurs dans le christianisme qui périssoient par la fausse pénit^ence , que par l'impénitence même , et qu'ainsi la prédiction de Jésus-Christ avoit toute une autre étendue que nous ne pensons , quand il nous dit : In peccato vesr tro moriernini.

Cette conséquence vous troublîe , mais est-ce moi , chrétiens , qui l'ait tirée ? et pouvois-je ou Va supprimer, ou raffoiblir sans être prévaricateur de mon ministère ? Puis-je faire parler les Pères autrement qu'ils n'ont parlé , et effacer de l'Evangile ce qui y est écrit? Effrayé que je suis moi-même , dois-je vous laisser dans une sécurité trompeuse , sans vous donner la même frayeur q^^ie je ressens ? Je n'ignore pas^ mes chers audi-

IMPÈNITENCE FINALE. 4^3

leurs, que ce qui est impossible aux honunes , ne Test point à Dieu ,• et qu'il peut , maître qu'il est des cœurs , opérer dans le cœur même le plus impénitent , une pénitence parfaite. Je n'ignore pas que ce fut ainsi que ce fameux criminel crucifié avec Jésus-Christ 5 fit pénitence sur la croix, et qu'il mourut dans la grâce après avoir vécu dans le péché. Mais je sais aussi ce que remarque saint Ambroise , que c'étoit alors le temps des miracles , que Dieu étoit engagé à faire des coups extraordinaires pour honorer la mort de son Fils , qu'il falloit au Sauveur des hommes de tels prodiges pour prouver sa divinité; et que cette conversion, qui dans tous les siècles a passé pour un exemple singulier, doit par là même , bien loin de consoler les pécheurs et de les rassurer , répandre au contraire dans leurs âmes une sainte frayeur. Voilà ce que je sais , et ce qui me confirme encore davantage dans la créance de cette triste vérité , que presque tous ces pécheurs du monde , qui ne font pénitence qu'à la mort , avec toute leur pénitence meurent dans leur péché ; In peccato vestro moriemini.

Vous me demandez comment ce dernier mystère de réprobation s'accomplit , et par quelle voie rimpénitence de la vie les conduit à cette fausse pénitence de la mort ? Je réponds , et c'est ce que je vous conjure de méditer sans cesse ; car voici un des points les plus solides et les plus importans : je réponds et je dis que l'impénitence de la vie conduit les pécheurs à la fausse pénir

46/f LUNDI DE LA ir SiniAINE.

tciicc Je In mort par voie d'ilhision , et il n'y a , ce me semble, persomie qui ircntre d'abord dans ma pensée. Je m'explique néanmoins , et je veux dire que le pécheur n'ayant jamais fait nul exercice de la pénitence , que ne Payant jamais pratiquée pendant qu'il a vécu, il n'a jamais appris à la connoître : d'où je conclus qu'il y doit être trompé à la mort , et que par une conséquence très-naturelle , il doit alors aisément confondre la vraie pénitence avec ime pénitence imparfaite et défectueuse. Car comment pourroit-il bien juger de ce qu'il n'a jamais connu? et s'il n'en peut bien juger 5 comment n'y sera-t-il pas surpris ? comment , dis-je , ne le sera-t-il pas , surtout dans une matière aussi délicate que celle-là , et où il s'agit de discerner les mouvemens les plus secrets et les plus intérieurs de l'ame ? Si dans le cours de la vie cet homme avoit fait quelque pénitence , en la faisant il s'en scroit formé peu à peu ridée ; et à force de s'éprouver soi-même , il auroit enfin reconnu en quoi diffère une douleur efficace de celle qui ne l'est pas : mais il n'en a jamais fait Fessai 5 et il se trouve là-dessus à la mort sans habitude et sans expérience : est-îl surprenant que Fennemi lui impose , que son propre sens l'égaré, qu'il prenne la figure pour la vérité, l'accident pour la substance ; qu'il compte les désirs pour les effets , les grâces et les inspirations pour les actes , et que préoccupé de ses erreurs, tout pénilcnt qu'il est en apparence, il meure

IMPÉNITENCE FmALE. 4^5

en effet dans son péché ? In peccato vestro mariemini.

C'est à vous maintenant , chrétiens , à délihé rer ; on plutôt , y a-t-il à délibérer un moment, et la juste conclusion , n'est-ce pas de vous disposer par la vraie pénitence de la vie à la vraie pénitence de la mort ? Car de prétendre que vous serez tout-à-coup maîtres dans une science où les illusions sont si fréquentes , si subtiles , si dangereuses ; de croire que votre coup d'essai sera un chef-d'œuvre , c'est la plus aveugle témérité. Vous pleurerez , mais vous ne vous convertirez pas; vous pousserez des soupirs, vous gémirez devant Dieu , mais vous ne vous convertirez pas ; vous lèverez les mains au Ciel , vous tendrez les bras vers le crucifix , mais vous ne vous convertirez pas : pourquoi ? parce que sous ces dehors spécieux d'une douleur apparente ^ vous aurez toujours un cœur de pierre , et c'est là que j'applique ces paroles du Prophète : De me clio petrarum dabunt voces (i). Vous tromperez j sans le vouloir , ceux qui vous verront et qiif vous entendront ; vous tromperez jusques au mi< nistre qui vous donnera ses soins , et qui pensera les avoir utilement employés pour vous. Vous vous tromperez vous-mêmes , mais vous ne tromperez pas Dieu ; et en sortant de ce monde , au lieu de trouver , ainsi que vous l'espériez , un Dieu de miséricorde , vous ne trouverez qu'uu Dieu vengeur. Le temps de le chercher , ce Dieu

(i) Ps. io3.

de miséricorde , c^cst la vie ; le temps de le trouver , c'est la mort ; et le temps de le posséder , c'est rélernité bienheureuse j que je vous souhaite , etc.

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