SUR L'AMBITION
Respondens autem Jésus , dixît : Nescîtis quid petatis. Potestis bibere caliceni quem ego bibiturus sum ? Dîcunt eî : Possumus. Ait illis : Calicem quidem nieum bibetis : sedere aulem ad dexteram meam vel sinistram non est meuui dare vobis.
Jésus leur répondit , et leur dit : Vous ne savez ce que vous demandez. Pouvez-vous ivoire te calice que je hoirai ? Ils lui dirent : Nous le pouvons. Alors il leur répliqua : Fous hoirez te calice que je dois toire : mais d'être assis à ma droite ou à ma gauche , ce n'^est pas à moi de vous V accorder. Saint Matth. , chap. 20.
Sire ,
Ce n'est pas sans une providence particulière , que Jésus-Christ qui venoit enseigner aux hommes rhumilité , choisit des disciples dont les senti mens furent d'abord si opposés à cette vertu ;
et qui dans la bassesse de leur condilion , avant que le Saint-Esprit les eût purifiés , ne laissoicnt pas d'être superbes, ambitieux et jaloux des honneurs du monde. 11 vouloit dans les désordres de leur ambition , nous découvrir les nôtres ; et dans les leçons toutes divines qu'il leur faisoit sur un point si essentiel , nous donner des rcijles pour former nos mœurs et pour nous réduire à la pratique de cette sainte et bienheureuse humilité , sans laquelle il n'y a point de piété solide ni même de vrai christianisme. C'est le sujet de notre évangile : deux disciples se présentent devant le Sauveur du monde , et le prient de leur accorder les deux premières places de son royaume. Comme ils neleconnoissoientpas encore ce royaume spirituel , et qu'ils ne l'envisageoient que comme un royaume temporel , il est évident que l'ambition seule , et le désir de s'élever au-dessus des autres , les porta à lui faire cette demande. Mais vous savez , chrétiens , comment ils furent reçus : et de ce qui se passa dans une occasion si remarquable , nous pouvons aisément reconnoître en quoi consiste le désordre de l'ambition, quels en sont les divers caractères , quels en sont les effets et les suites , et quels en doivent être enfin, les remèdes. Matière d'autant plus importante et plus nécessaire , que l'ambition est surtout le vice de la cour. Car quoiqu'il n'y ait point d'état à couvert de cette passion , et que sa sphère , pour ainsi parler , soit aussi étendue que le monde ^ on peut dire néanmoins^ et il est vrai.
que c'est particulièrement dans les palais des rois que se trouvent les ambitieux : Ecce in domibus regum sunt (i)^ que c'est là qu'ils forment de plus grands projets , là qu'ils font jouer plus de ressorts , et là même aussi qu'il est beaucoup plus difficile de les détromper et de les guérir. Il y a des vices, dit saint Chrysostôme , que Ton combat sans peine et qui se détruisent d'eux-mêmes j parce que le monde , tout aveugle et tout corrompu qu'il est , a toutefois encore assez de lumière pour en voir la honte , et assez de raison pour les condamner. Mais à la cour, bien loin de se faire un crime de l'ambition , on s'en fait une vertu ; ou si elle y passe pour un vice , du reste on la regarde comme le vice des grandes âmes , et l'on aime mieux les vices des grandes âmes , que les vertus des simples et des petits. J'ai donc aujourd'hui spécialement besoin des grâces du Ciel. Dem.andons-les par l'intercession de la plus humble des vierges, ^ve , Maria.
Il n'appartient qu'à Dieu de nous donner les véritables idées des choses; et dans le sujet que je traite , renonçant à mes propres pensées , je dois m'en tenir uniquement aux instructions de notre divin Maître , puisqu'en trois paroles de TEvangile il me fournit lui-même le dessein le plus naturel 5 le plus juste et le plus complet. Comprenez-le bien , s'il vous plaît.
Ces deux frères , enfans de Zébédée , deman-
(i)MaUh. XI.
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dcnl au Sauveur du monde les deux premières places de sou royaume ; et le Sauveur du monde 5 au lieu de leur répondre précisément , et de s'expliquer sur leur proposition , leur en fait trois aulresbien diflérentes. Car, premièrement, il leur déclare (pie ce nVst point lui , mais son Père qui doit nous élever à ces places et à ces rangs d'honneur dont ils paroissent si jaloux : Sedere autem ad dexteram meam vel sinistram , non est menm dai^e vobis 5 sed quibus paratum est à Pâtre meo (i). Secondement , il leur fait entendre qu'ils ne doivent point chercher, comme les nations infidèles , à dominer ; mais que celui d'entre eux qui veut être grand , doit établir pour principe de se regarder comme le serviteur des autres , et croire que la préséance où il aspire , ne sera pour lui qu'un fonds de dépendance et d'assu jellissement : Non ita erit inter vos , sed qui voilier il inter vos major fieri , fiât sicut minor; et qui prœcessor est , sicut niinistrator (2). Enfin il les interroge à son tour , et il veut savoir d'eux s'ils pourront boire son calice , c'est-à-dire le cî^lice de ses souffrances : Potestis bibefe euiicem , quem ego bibituims sum (3) ? Trois choses , chrétiens , parfaitement propres à détruire trois erreurs , dont ces deux apôtres étoient prévenus. Car ils supposoicnt , sans remonter plus haut , que Jésus-Christ , en qualité d'homme , leur pouvoit donner ces places honorables qu'ils ambitionnoient ; et Jésus-Christ leur fait connoî-
(i) MaUh. 20, — (2) Ihid. — (3) ibid.
trc que nul ne peut légilimemeut les occuper , hors ceux à qui elles ont été préparées et assignées par son Père céleste. Leur prétention , en obtenant ces deux places , étoit de se distinguer des autres et de prendre l'ascendant sur eux ; et Jésus-Christ les détrompe en les avertissant que d'être placé au-dessus des autres . n'est qu'uilc obligation plus étroite de travailler pour les autres et de les servir. Enfin ils se proposoient , dans ce prétendu royaume de Jésus-Christ et dans cette préséance imaginaire, une vie douce et commode; et Jésus-Christ leur apprend combien cette préséance leur doit coûter , et que pour Pavoir , il faut boire un calice d'amertume , et être baptisé d'un baptême de sang.
Leçons admh-ables, où il semble que le Fils de Dieu ait voulu ramasser tout ce que la morale chrétienne a de plus fort , pour corriger les désordres de notre ambition. Car prenez garde, mes chers auditeurs , les honneurs du siècle que notre ambition nous fait rechercher avec tant d'ardeur, peuvent être considérés en trois manières , ou selon trois rapports qui leur conviennent : par rapport à Dieu , qui en est le distributeur ; par rapport au prochain , au-dessus de qui ils nous élèvent; et par rapport a nous-mêmes , qui les possédons ou qui nous les procurons. Sous le premier rapport , les honneurs du siècle sont dans Tordre de la prédestination éterneUe , autant de vocations de Dieu; et notre ambition les profane en les recherchant comme des avantages pure-
4;i mi:rcri:di dk la ii^ semaine.
ment temporels : ce sera la première partie. Son» le second rapport , les honneurs du siècle sont de vrais assujetlisscmens a servir le prochain; et noire ambition en abuse , en les recherchant pour exercer un vain empire et mie ficre domination : ce sera la seconde partie. Sous le troisième rapport 5 les honneurs du siècle sont des engagemens indispensables à travailler et à souffrir , et notre ambition les corrompt , en les recherchant dans la vue d'y trouver une vie tranquille et agréable : ce sera la conclusion de ce discours. Armonsnous donc aujourd'hui, contre une passion si dangereuse , des trois maximes du Sauveur du monde; et quand l'ambition nous tente, et qu'elle nous sollicite de nous pousser à certains rangs distingues dans le monde, disons-lui que ce n'est pas elle , mais Dieu qui nous y doit appeler , parce que ces rangs , quoique rangs du monde., sont en effet de la disposition et du ressort de Dieu ; Sed qiiibus paratum est à Pâtre meo : première vérité. Quand elle nous inspire un orgueil caché, et qu'elle nous flatte d'une secrète complaisance de voir les autres au-dessous de nous, opposonslui ce grand oracle de la sagesse évangélique , que celui qui se trouve le premier , doit être le serviteur et l'esclave ; Et qui prœcessor est , sieut ministrator : seconde vérité. Quand elle nous attire par l'espérance des commodités de la vie , et des douceurs qui semblent accompagner les dignités et les emplois éclatans , confondons-la par le souvenir des devoirs laborieux , et même des
croix inséparables de ces emplois et de ces dijjnités , et demandons-nous à nous-mêmes , pourrai-je boire ce calice ? Potestis bibere calicem ? troisième et dernière vérité. C'est tout le sujet de votre attention.