‹ CaremeChapitre 35 sur 44 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le monde n'en conviendra jamais ; mais de quelque manière qu'en juge le monde , c'est une vérité éternelle qui subsistera toujours , que les établissemens et les rangs d'honneur , tout propres qu'ils paroissent à flatter notre cupidité , ne sont néanmoins , à les bien prendre , que des engagemens à souffrir. Aussi quand ces deux frères, enfans de Zébédée , demandèrent au Fils de Dieu les premières places de son royaume , et qu'ils crurent y devoir trouver une béatitude et une félicité anticipée , le Sauveur sut bien les détromper par cette réponse qu'il leur fit : Potestis bibere calicem quem ego bihiturus sum (i) ? Pouvez-yous boire le calice de mes souffrances? leur donnant à entendre que l'un étoit inséparable de l'autre, et que celte préséance , dont ils se forinoient une fausse idée , ne seroit pour eux , s'ils l'obtenoient , qu'une mesure plus abondante de travaux , de tribulations , de croix : Calicem quidem ineum bibetis. Après cela, mes frères , dit saint Augustin , devons - nous chercher dans le monde , et y pouvous-nous espérer des honneurs exempts de cette condition ; c'est-à-dire , des hou" .

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neurs purs ^ et qui ne soient pas mêlés ou même remplis d'afflictions et de peines? S'i! en est de tels , c'est pour le Ciel qu'ils sont réservés : ceux de la terre sont d'une autre espèce , et Dieu ne nous les propose que comme des calices d'amertume. Si nous les envisageons autrement, nous ne les connoissons pas ; et si nous en usons autrement 5 nous les corrompons.

Pour vous faire entendre ma pensée , je ne vous parlerai point de ces accidens imprévus , de ces événemens tragiques , dont nous sommes si souvent spectateurs. Je ne vous dirai rien de ces revers et de ces tristes révolutions , que nous appelons décadences et malheurs du siècle ; et où ces mêmes honneurs qui furent pour nous d^abord le sujet d'une douce joie , tout-à-coup évanouis et perdus , nous tiennent lieu, par les regrets qu'ils nous laissent, de tourment et de supplice. A^e nous en prenons point à la malignité de la fortune 5 qui jalouse , pour ainsi dire , de nous avoir élevés, et comme ennemie de son propr<î ouvra-^ ge, nous en attire bientôt elle-même la haine et l'envie : en sorte que ces grâces nous deviennent dans la suite une source inépuisable d'ennuis, de dégoûts , de troubles, de chagrins. Vous en êtes: bien mieux instruits que nous ; et si j'en cherchois des témoins , je n'en voudrois point d'autres que vous-mêmes. Arrêtons-nous donc à ce qu'il y a dans cette matière de plus essentiel. Supj)osons l'homme chrétien dans une prospérité constante et toujours égale ; et voyons si. , pour être plus

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élevé 5 il a droit de se promettre une vie plus douce et plus commode. Je soutiens moi, que par cette raison-là même , il n'y a rien au contraire dans la vie de si amer à quoi il ne doive s'attendre '5 ni rien de si dur qu'il ne doive être prêt à supporter. Pourquoi? en voici les preuves : écoutez-les. C'est que l'élévation où il se trouve l'oblii^e à se faire de continuelles violences ; c'est qu'elle le réduit à la nécessité d'endurer souvent beaucoup des autres ; c'est qu'elle l'engage dans une vie pleine de soins affligeans 5 dont il ne lui est pas permis de se décharger ; c'est qu'elle exige de lui qu'en mille occasions il soit disposé à s'immoler, à se sacrifier comme une victime , tantôt de la vérité , et tantôt de la justice et de l'innocence. Or 5 se faire de telles violences, souffrir de la sorte , agir de la sorte , se sacrifier , s'immoler de la sorte , est-ce goûter le repos , et y a-t-il là de quoi contenter les sens? Reprenons. Se faire violence à soi-même , premier engagement des honneurs du siècle. Car comment un homme constitué en dignité , s'il veut vivre selon les désirs de son cœur , et s'il n'a nulle usage de la mortification évangélique , peut-il satisfaire aux obligations de son état ? Comment un chrétien 5 s'il a pour principe de s'épargner en tout , et de ne se contraindre en rien , peut-il accomplir selon Dieu le ministère d une charge ; être assidu aux fonctions ennuyeuses, se rendre ponctuel aux temps incommodes , se fixer aux lieux désagréables , où sa conscience l'attache aussi -bien que

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son rang? Si c'est un homme de plaisir, comment souticndra-t-il mille fatigues qu'attire tout emploi , surtout un emploi important ? Il faut donc qu'il apprenne à se gêner; et pour le bien apprendre , pour bien remplir la place qu'il occupe 5 il faut qu'il renonce à la mollesse et aux délices 5 qu'il prenne sur son repos , qu'il ne ménage pas même sa santé , et qu'à l'exemple de saint Paul 5 ne tenant pas sa vie plus précieuse que luimême, c'est-à-dire , que son devoir et son salut, il trouve, presque sans y penser, dans l'usage dos honneurs du siècle , la pratique de cette abnégation chrétienne , qui consiste à porter sa croix , et à mortifier son esprit et sa chair.

Souffrir souvent et beaucoup des autres , second engagement des honneurs du monde. En effet, plus vous êtes élevé , plus vous êtes environné et assiégé d'hommes qui ont leurs défauts, qui ont leurs humeurs , qui ont leurs caprices, qui ont leurs intérêts , qui ont leurs passions et leurs vices ; plus vous êtes exposé aux traits de l'envie , à la censure , à la médisance. Combien en coûta-t-i! à Moïse pour être le conducteur du peuple de Dieu! de quelle patience dut-il s'armer pour fournir toute la carrière , et pour porter jnsquesaubout une qualité si onéreuse ! L'eût il dignement soutenue, si, par une constance inébranlable, et par une modération que ces esprits indociles mettoient tous les jours à de nouvelles épreuves , il ne se fût comme endurci à la contradiction et aux injures? Et pouvez-vous, mon cher auditeur^

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dans voire condition , quelle qu'elle soit 5 éire fidèle à vos devoirs , si vous ne savez vous vaincre 5 si vous ne savez vous taire dans les rencontres , si vous ne savez éloufiTer vos ressentimens , réprimer les saillies de votre cœur, recevoir mille déboires et les dévorer ? Car fusèiez-vous encore plus grand y fussiez - vous au faîte de Phonneur , on vous enviera, et par conséquent on vous contrôlera, on vous traversera 5 on vous ofTensera. Si vous vous emportez , vous souffrirez de votre emportement même. Si vous vous surmontez y vous souffrirez de l'emportement des autres. Quoi qu'il en soit , vous n'éviterez jamais que ce qui vous élevé ne soit au même temps ce qui vous pèse 5 et que les croix ne vous viennent de là même d'où vous tirez votre grandeur.

Mener une vie pleine de soins , et de soins affligeans , de soins inquiets , et dont on n'est pas en pouvoir de se défaire , troisième engagement des honneurs du siècle. Je vous le demande , mes frères; et sans parler des monarques et des souverains , qui ne sont pas eux-mêmes exempts de cette loi , dites-moi où est aujourd'hui le seigneur 5 où est le maître , où est le juge , le prélat ,. le magistrat , qui , pour Têtre en chrétien , ne puisse pas et ne doive pas s'appliquer ces paroles de David : Tribidalio et angustia invenei^unt me (i) ; Les inquiétudes et les embarras me sont venus trouver. Je ne les cherchois pas, et je tûchois même à les éloigner de moi. Mais celt^ (t) Pi. 118..

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providence adorable de mon Dieu , qui dispose toutes choses pour mon salut , leur a donné entrée dans mon ame, et je me vois chargé de soins qui m'accablent : Tribulatio et angustia invenerunt me. Sentiment , dit saint Bernard , bien capable de rabattre ces vaines enflures , et de modérer ces complaisances qu'inspirent d'abord certaines distinctions et certains rangs honorables dans le monde ^ puisqu'on n'est guère sensible a l'honneur quand on y trouve plus de peine qiie d'éclat : Non est quod blandiatur celsitudo ^ ubi soUicitudo major*

Enfin, avoir toujours son ame entre ses mains, et toujours être en disposition de s'immoler soimême , ou pour la justice , ou pour la vérité , quatrième engagement des honneurs du monde. Car pourquoi Dieu vous a-t-il donné ce crédit, pourquoi vous a-t-il placé sur la tête des autres , si ce n'est pour lui faire , quand sa cause le demande , un plus grand sacrifice de vous-même ? Vous vous autorisez quelquefois de la parole de l'Apôtre , que celui qui désire la plus sainte de toutes les dignités , désire une œuvre louable et honnête, Qui episcopatum desiderata boniim opus desiderat (i); mais saint Jérôme vous ferme la bouche , en vous répondant que la plus sainte de toutes les dignités étoit , dans le temps qu'en parloit saint Paul , la plus prochaîne dis-* position au martyre et à la mort. J'ajoute à la pensée de saint Jérôme , ce que vous n'avez

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peiit-etrc jamais compris , et ce qifil est bon qnc vous compreniez inic lois ; (ju'il iTy a point sur la terre de supériorité , point de diynilé qui ne vous cni^ai^e indispensablcment h vous faire , en certaines conjonctures, le martyr du bon droit et de l'équilé , le martyr de Tinnocence, le niartjT de la religion , le martyr de la gloire de Dieu ; que vous devez alors abandonner tous vos intérêts ; et qu'autrement , tout chrétien que vous êtes de profession , vous a'étes en effet qu'un mondain et un réprouvé.

Cela est difficile , je le veux ; mais n^est-il pas juste , dit saint Ambroise , qu'après avoir reçu beaucoup de Dieu , vous soyez tenu à beaucoup pour Dieu ? N'est - ce pas ainsi que Dieu par sa sagesse a ordonné les choses , attachant Thonrieur aux charges et aux emplois pour en adoucir la peine , et joignant la peine aux emplois et aux charges pour en bannir la présomption et la corruption ? Car voilà l'idée qu'en ont eue tous les vrais fidèles , qui dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter , ne se sont jamais regardés que comme -des hosties vivantes pour essuyer tout , pour porter tout, pour se dévouer à tout, pour seconder les desseins de la Providence sur eux et pour les remplir.

Or , là-dessus qu'avez-vous à répondre , hommes du siècle ? par où justifiez - vous celte vie oisive et sans action, dans des places qui demandent une vigilance sans relâche et toute votre attention? Paisibles possesseurs et vains idolâtres

d'un

d^uti honneur dont Téclat repaît votre vanité , mais dont les obligations étonnent votre amourpropre 5 venez vous contempler dans le tableau que je vous présente ; venez reconnoître l'énorme opposition qui se rencontre entre votre conduite et vos devoirs ; venez apprendre ce que vous devez être 5 et vous confondre de ce que vous n'êtes pas. Je sais que vous trouverez assez de vaines excuses ; je sais que vous imaginerez assez de prétextes pour vous persuader que dans Texercice de votre ministère on doit être aussi content de vous 5 que vous Têtes de vous - mêmes. Mais examinons de bonne foi la chose , et raisonnons. Car être sans cesse occupé de ses divertissemens et de son plaisir , et presque jamais de ses fonctions et de son emploi ; fuir un travail que vous devez au public , et que le public attend de vous ; avoir horreur d'une assiduité nécessaire , que vous traitez de captivité et d'esclavage ; se décharger sur autrui des soins qui vous regardent personnellement , et dont vous êtes par vous-mêmes responsables; ne pouvoir* se tenir là où il faut être , et se trouver partout où il faudroit n^être pas ; rejeter toute affaire qui incommode , qui fatigue , quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes , que pour en être fatigués et incommodés ; n'écouter que la prudence humaine , et ne vouloir jamais se commettre en rien , jamais s'exposer à rien , dans des occasions où l'on craint de se perdre , mais où Dieu veut que vous vous perdiez selon le monde

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et que vous vous exposiez ; en un mot , ne prendre de votre condition que le doux et Tai^réable , et en laisser le pénible et le rii^u^ureux , secret que le monde enseigne , et que vous avez si bien appris ; ce n'est pas assez : regarder d'un œil indiflTcrent ce qui devroit vous donner de saintes inquiétudes , ce qui devroit exciter tout votre zèle , des abus qu'il faudroit corriger , des violences qu'il faudroit réprimer , des injustices qu'il faudroit réparer , des scandales qu'il faudroit faire cesser ; au contraire , éclater avec impatience , avec chaleur , avec emportement sur les moindres sujets , et dans une place néanmoins où l'on doit toujours se posséder soi-même , où l'on doit toujours être maître de soi-même, toujours se modérer , se retenir, sans jamais écouter la sensibilité et sans jamais la faire paroître ; que dis-je? abuser de son pouvoir pour satisfaire ses animosités particulières et ses ressentîmens , pour autoriser ses vengeances , pour se rendre redoutable dans une ville • pour faire souffrir tout un pays et ne rien souffrir soi-même : tout cela et tout ce que je passe (car je serois infini , si je voulois épuiser cette morale et toucher mille autres articles non moins importans ). tout cela encore une fois vous convient-il ? Est-ce là ce que demande votre état? est-ce pour cela que la Providence a établi dans le monde cette diversité de conditions , quelle a^lacé les uns sur le buffet comme des vases d'honneur , et qu'elle a laissé les autres dans la poussière ? Dieu . en vous distin-

fjiiant et en vous élevant , a-t-il prétendu vous entretenir dans Toisiveté , vous faire vivre dans le repos, fournira toutes vos commodités , vous abandonner à vous-mêmes, et à tous les désirs, à tous les ressentimens de votre cœur ? n'a-t-il fait le monde que pour vous ? ou n''est-ce pas pour le gouvernement et le bon ordre du monde qu'il vous a choisis ? Or, pour maintenir cet ordre , n'y a-t-il ni réflexions à faire , ni mesures à prendre, ni précautions à garder, ni hasards à courir, ni obstacles à vaincre, ni étude, ni ménagemens nécessaires ?

Ah ! mon cher auditeur , saint Bernard le disoit dans un sentiment d'humilité ; mais ne pouvez-vous pas le dire avec vérité : Je suis la chimère de mon siècle , Ckimœra secidi ? Car je suis tout, et je ne suis rien ; ou plutôt , je veux parvenir à tout , et ne m'acquitter de rien , je suis dans la magistrature , et je n'ai du magistrat que l'autorité et la robe : c'est l'être et ne Pétrc pas. Je suis dans les affaires, et je n'ai de l'homme d'affaires , que l'opulence et le faste :• c'est Pétre et ne l'être pas. Je suis dans l'Eglise ^ et je n'ai de l'ecclésiastique que le caractère et l'habit : c'est l'être et ne l'être pas : Ckimœra seciili. Le beau spectacle , poursuivoit le même Père , au sujet de certains ministres de Jésus-Christ , le beau spectacle de les voir engagés dans l'Eglise ; pourquoi ? pour en recueillir les revenus , pour se montrer sous la mitre et sous la pourpre ; jamais pour servir h l'autel ^ jainais pour assister

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5 Toffice divin , jamais pour subvenir aux besoins des pauvres , jamais pour vaquer à rinstructloii des peuples, jamais pour s'employer à rédification des âmes que la Providence leur a confiées. Que sont-ils? on ne peut bien le dire , puisqu'ils ne sont, à proprement parler , ni du monde , ni de l'Eglise , ni de la robe, ni de Tépée. Cliimœra seciili.

Ouvrons, mes frères , ouvrons aujourd'hui les yeux ; et pour nous apprendre , ô mon Dieu , à bien user des honneurs du siècle , apprenez-nous seulement à être raisonnables : car il ne faut qu'être raisonnable , pour en comprendre les obligations. Détrompez-nous , Seigneur, des fausses idées que nous avons des choses , et dissipez par les lumières de votre Évangile les erreurs où nous sommes tombés par la corruption du monde. Ne permettez pas qu'une lueur passagère nous éblouisse , et que des honneurs mortels et périssables nous fassent perdre cette gloire immortelle où vous nous appelez, et où nous conduise 5 etc.

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