‹ CaremeChapitre 5 sur 44 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

C'EST de la ferveur de nos actions que dépend la sainteté de notre vie : et c'est la sainteté de notre vie qui doit rendre devant Dieu notre mort précieuse. Voilà, dit saint Chrysostôme, l'ordre naturel que Dieu a établi pour ses élus, et dont on peut dire que sa providence ne peut pas même nous dispenser. Ce qui déconcerte , ou plutôt ce qui renverse ce bel ordre , c'est un fonds de lâcheté et de tiédeur. Tiédeur si hautement

(i)Ps. 17.

34 MERCREDI DES CIÎNDRES.

rc'proiivcc de Dieu dans rÉcrilurc. Tiédeur qui corrompt nos meilleures actions : je dis celles à quoi la religion et le christianisme nous engagent par devoir, en sorte que toutes bonnes qu'elles sont en elles-mêmes , notre vie, bien loin d'en être sanctifiée , n'en devient souvent que plus imparfaite , et même que plus criminelle , et se termine enfin à une mort qui nous doit faire trembler, si Ton en juge dans les vues de Dieu, et par l'extrême rigueur de sa souveraine justice. Il s'agit, chrétiens, de combattre cette lâcheté , qui, sans autre désordre qu'elle-même , est seule capable de nous perdre : il s'agit de la surmonter ; et c'est ce que le Fils de Dieu a voulu particulièrement nous apprendre , et à quoi , si nous y prenons bien garde , il a , ce semble , réduit tout son Évangile. Car qu'est venu faire sur la terre ce Dieu sauveur? il est venu répandre dans les cœurs des hommes le feu de la charité et le zèle des bonnes œuvres : Ignem veni mittere in terram{i). Telle est la fin de sa mission.. Or de tous les motifs qu il pouvoit nous proposer, et qu'il nous a en effet proposés' pour exciter cette ferveur et pour allumer ce feu céleste, les deux plus puissans sont sans doute le proximité de la mort , et l'incerti^ tude de la mort. Proximité de la mort, qu'il s'est efforcé , pour ainsi dire , de nous faire sentir , comme l'aiguillon le plus vif et le plus capable de nous piquer. Incertitude de la mort , qu'il nous a tant de fois représentée comme le sujet de notrç

(l) Luc. 12.

vigilance et d'une continuelle attenlion. Deux motifs où ce divin Maître a rapporté toutes ses adorables instructions, et où nous trouvons de quoi réveiller toute notre ardeur , et de quoi nous animer à faire tout le bien que sa grâce nous inspire.

Oui, chrétiens, il faut travailler, et travailler avec cette ferveur d'esprit qui doit être l'ame de toutes nos actions, parce que nous approchons de notre terme : premier motif qui confond notre lâcheté. Marchez, disoit le Sauveur du monde, tandis que la lumière vous éclaire : pourquoi? parre que la nuit vient où personne ne peut plus agir. Veillez : pourquoi ? parce que le Fils de Thomme , que vous attendez, est déjà à la porte. Négociez , et faites profiter les talens que vous avez en main : pourquoi? parce que le maître qui vous les a confiés, est sur le point de revenir et de vous en demander compte. Tenez vos lampes allumées : pourquoi? parce que voici TÉpoux qui arrive. Hâtez-Vous de porter des fruits : pourquoi ? parce que c'est bientôt le temps de la récolte. Que vouloit-il nous faire entendre par là? Ah! chrétiens, ces paraboles , toutes mystérieuses qu'elles sont , s'expliquent assez d'elles-mêmes, et nous font connoître malgré nous notre folie , lorsque nous proposant la mort dans un éloignement imaginaire , quoique , selon le terme de l'Écriture , il n'y ait qu'un point entre elle et nous , nous croyons avoir droit de nous relâcher dans la pratique de nos devoirs. Car tel est notre aveuglement^ et voilà

Terreur dont Jésus-Cbrist nous veut détromper. Cette marche qu'il nous ordonne , n'est rien autre chose que l'avancement et le progrès dans le chemin du sahit, ambulate (i); cette veille, que l'attention sur nous-mêmes , vigilate (2)/ ce négoce, que le bon usage du temps, negotiaminiÇd) ; ces lampes allumées , que l'édification d'une vie exemplaire , iuceat lux vestra coram hominibus (4) ; ces fruits , que les œuvres de la pénitence et de sanctification , facile fructus dignos jjœiiitentiœ (5) , et ce jour de la récolte, ce retour du maître , cette arrivée de l'époux , cette nuit qui vient n'étoient , dans le langage ordinaire du Fils de Dieu, que les symboles, mais les symboles naturels d'une mort prochaine . Comme si Jésus -Christ nous eût déclaré , que sa sagesse tout infinie qu'elle est , ne lui fournîssoit rien de plus propre à nous embraser d'un saint zèle , et à nous retirer d'une vie tiède et languissante , que la proximité de la mort.

En effet, chrétiens, quand nous aurions à vivre des siècles entiers , et que Dieu, par une conduite ou de sévérité ou de bonté , nous laisseroit sur la terre aussi long-temps que ces premiers patriarches fondateurs du monde , nous aurions encore mille raisons de nous reprocher nos relâchemens. Quelque éloignée que fût la mort, chacune de nos actions se rapportant toujours à l'éternité , étant toujours la matière du jugement de

(i) Joan. 12. — (î) Luc. 21. — (3) Luc. 19. — (4)Matth. 5. — (5) Luc. 3.

Dieu 5 pouvant toujours nous mériter une gloire immortelle 5 il scroit toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de Dieu ^ puisque Dieu doit toujours être servi en Dieu; il seroit toujours juste qu'elle fût faite d'une manière digne de la récompense que nous attendons de Dieu ; et malheur à nous 5 si nous abusions alors même d'un temps si cher , et si nous faisions, comme parle l'Écriture , l'œuvre du Seigneur négligemment. Mais être à la veille de paroître devant Dieu , et demeurer tranquille dans une vie négligente ; toucher de près au terme où l'on ne peut plus rien faire 5 et ne pas redoubler ses soins par une vie plus agissante; avoir déjà la mort à ses côtés, mourir comme l'Apôtre à chaque moment. Quetidiè morior {i) ^ et ne s'empresser pas d'arriver à la sainteté par la voie courte et abrégée d'une vie fervente : il n'y a , mes chers auditeurs , ou qu'une stupidité grossière , ou qu'une infidélité consommée , au moins commencée, qui puisse aller jusque là. C'est néanmoins notre état, et rétat le plus déplorable. Ah ! chrétiens , Jésus- Christ nous dit en termes exprès ; Ecce venio citb^ me voici , j'arrive : Mer ces niea mecmn est (2) , j'ai ma récompense avec moi , pour donner à chacun selon ses œuvres , pesez bien ces paroles. 11 ne dit pas, je viendrai, ni je me dispose avenir ; mais il dit , je viens , Ecce venio / et je viens bientôt, Ecce venio ciio. lîâtez-vous donc, conclut le Seigneur en s'adressant à une ame paresseuse

(i) I Cor, i5. — (2) Apoc. 22.

cl lcnl(* ; eliarf^ez-vous de dcpouillcs ; laitcs-vous lin riche bulirt de tant d'actions vertueuses que vous omettez, que vous néi^liiçez , et dont vous perdez Je mérite : u4 cceler a spolia detralicre ^fesiina p?\vdari(i). Dieu, dis-je , dans Tun et dans Tantrc Testament, par lui-même, par ses prophètes , par ses prêtres , nous parle de la sorte ; nous presse de la sorte ; et toujours insensibles aux avertissemens qu'il vous donne, et qu'il vous fait donner, vous demeurez dans le même assoupissement et dans la même langueur ; pourquoi ? parce que vous n'avez jamais bien considéré la brièveté de votre vie.

Car enfin, si vous et moi , mes frères, nous étions bien convaincus quil ne nous reste plus que fort peu de jours ; si nous nous disions souvent avec saint Paul, mais en sorte que nous fussions bien remplis de celte pensée ; Ego enirn iam delibor , et tetnpiis resoiutionis nieœ instat (2) : Je suis comme une victime qui va être immolée , et qui a reçu Taspersion pour le sacrifice , le temps de ma dernière dissolution approche , et il me semble que \y suis déjà : si par le minislère d'un ange , Dieu nous annoncoit que ce sera pour demain , que ferions-nous ? ou plutôt que ne ferions nous pas ? Cette seule idée que je vous propose , et qui n'est après tout qu'une supposition , toute pure supposition qu'elle est , a néanmoins , au moment que je vous parle , je ne sais quoi qui nous touche , qui nous frappe , qui

(i)ïsa. 8. — (v) 2 limot. 4.

nous animt. Nous ferions tout ; et en faisant tout , nous gémirions encore d'en faire trop peu. Bien loin de nous ralentir, nous nous porterions à des excès qu'il faudroit modérer. Ni divertissement , ni plaisir , ni jeu qui nous dissipât ; ni spectacle , ni compagnie , ni assemblée qui nous attirât ; ni espérance, ni intérêt qui nous engageât; ni passion, ni liaison, ni attachement qui nous arrêtât. Tout recueillis , et comme tout abîmés dans nousmêmes ; ou pour mieux dire, tout recueillis et comme tout abîmés en Dieu, morts au monde et à tous ses biens , à toutes les vanités, à tous les amusemens du monde , nous n'aurions plus de pensées que pour Dieu , plus de désirs que pour Dieu, plus de vie que pour Dieu: pas un moment qui ne lui fût consacré ; pas ime action qui ne fût sanctifiée par le mérite de la plus pure et de la plus fervente charité. Et comme il arrive qu'un élément , à mesure qu'il retourne vers son centre , s'y porte avec xm mouvement plus rapide ; ainsi plus nous avancerions vers notre ternie , plus nous sentirions croître notre aclivité et notre zèle. Cest le miracle visible que la présence de la mort opéreroit. Or pourquoi ne l'opère-t-elle pas dès maintenant? Jésus-Christ ne s'est-il pas expliqué en des termes assez précis ; et la parole d'un Dieu a-t-elle moins d'efficace que la parole d'un ange ? Voulez-vous savoir, chrétiens, comment parle, et surtout comment agit un homme qui envisage la mort de près, et qui en fait le sujet de ses réflexions? Ecoutez le saint roiÉzéchias, et for-

4o l^llRaCREDI DES CENDRES.

incZr-voiis sur cet exemple. J'ai dit , s'écrioit-il profondément liumilié devant Dieu, j'ai dit au milieu de ma course : Je m'en vas aux portes de renfcr, c'esl-à-dire , selon le langage du Saint- Esprit , aux portes de la mort : Eljo dixi i?i dimi' dio dierum meojmm : Vadam ad fortas infe-ri (i) ; J'ai supputé le nombre de mes années, Quœsivi residuinn annoi^um meoriiin (2); et j'ai reconnu que je devois dans peu quitter cette demeure terrestre, pour être transféré ailleurs, comme l'on transporte la tente d'un berger d'un champ à un autre • generatio mea ablata est à me , quasi tabernaculuin faslorum (6) ; que, par une destinée à laquelle je suis forcé de me soumettre , le iil de mes jours aîioit être coupé comme une toile à demi tissue , prœcisa est velui à texente vita mea (4) ; que du matin au soir ce seroit fait de moi, et que mon arrêt ayant été prononcé dans le conseil de Dieu , l'exécution n'en pouvoit plus être long-temps retardée, de marié tisque ad vesjjeram finies me (5). Or ces principes ainsi établis ( car c'étoit là en effet, remarque saint Ambroise , comme autant de principes qu'il posoit) , quelles conséquences en tiroit-il ? quelles conclusions pratiques pour la réformation de sa vie ? Elles sont admirables , et je ne puis vous donner un plus beau modèle. Ah ! Seigneur , poursuivoit le saint roi , c'est donc pour cela que je pousserai sans cesse des cris vers vous^ comme le petit d'une hirondelle qui demande la pâture : Sicut pullus hirun-

(i) Isa 58. — (2) Ibid. — (3) Ibid. — (4) Ibid. — (5) Ibid.

dinis , sic cLamabo (i) : voilà la ferveur de sa prière. C'est pour cela que je gémirai comme la colombe 5 et que je m'appliquerai jour et nuit à méditer la profondeur de vos jugemcns : 3îeclitabo7^ ut columba (2) ; voilà la ferveur de sa méditation. C'est pour cela que mes yeux se sont affoiblis à force de regarder en haut^ d'où j'attendois tout mon secours , et où je cherchois mon unique bien : Attenuaii sunt oculi mei suspicieîites in excel-sumÇd): voilà la ferveur de sa confiance. C'est pour cela que je résiste aux plus violentes tentations qui m'atlaquent ^ et que pour n'y pas succomber, instruit que je suis de la force de votre grâce , je vous prie de combattre et de répondre pour moi : Domine 5 virn patior 5 responde pro me (4) • voilà la ferveur de sa foi. C'est pour cela que je repasserai devant vous toutes les années de ma vie dans Tamertume de mon ame : Recogiiabo tibi annos meos in amaritudine animœ meœ{^) : voilà la ferveur de la pénitence. Car je sais y ô mon Dieu, ajoutoit-il , que ce n'est ni l'enfer ni la mort qui célèbrent vos louanges : Quia non infernus conjïtebitur tibi 5 neque mors laudabit te (6); c'est-à-dire, selon l'explication de saint Jérôme , je sais que ce ne sont pas les mourans qui vous glorifient , ni qui sont en état de vous glorifier par leurs œuvres ; et qui donc ? ceux qui vivent, Seigneur, mais qui vivent aussi persuadés que moi qu'ils doivent bientôt mourir ; mais qui vivent déterminés comme moi à faire de cette per-

(i) Isa. 38. — (2) Ibid. — (3) Ib. — (4) Ib. — (5) Ib. — (6) Ib.

suasioii la roylc de toutes leurs actions : f ivens^ viveus ^ ipse coufiiebitm^ tibi , sicut et ego hodiè{i). Ainsi parloit ce religieux monarque ; et (le la, chrétiens 5 nous apprenons cette méthode si solide ^ si connue des saints , si peu pratiquée parmi nous , mais si praticable néanmoins y et d'où dépend la sanctification de notre vie ; savoir , de laire toutes nos actions comme si chacune étoit la dernière , et devoit être suivie de la mort. Prier comme je prierois à la mort ; examiner ma conscience 5 comme je Texaminerois à la mort ; pleurer mon péché , comme je le pleurerois à la mort ;'le confesser 5 comme je le confesserois à la mort; recevoir le sacrement de Jésus-Christ , comme je le recevrois a la mort : voilà de quoi corriger toutes nos tiédeurs et toutes nos lâchetés , de quoi vivifier toutes nos œuvres par le souvenir même de la mort et de sa proximité.

Mais il m'est incertain si la mort est proche , ou si elle est encore éloignée de moi : je le veux , mon cher auditeur ; que concluez-vous de là? Parce qu'il est incertain quand et à quel jour vous mourrez 5 en devez-vous être moins actif , moins vigilant , moins fervent dans l'observation de vos devoirs ; et celte incertitude , qui peut-être vous sert de prétexte pour justifier vos négligences , n'est-elle pas au contraire une nofivelle raison pour les condamner ? Car pourquoi le Sauveur du monde nous ordonne-t-il de veiller ? ce n'est pas .seulement parce que la mort est prochaine , mais

(i) Isa. 38.

PENSÉE DE LA MORT. /l'S

parce qu'elle est incertaine, c'est-à-dire , parce que nous n'en savons ni le jour , ni l'heure : Quia nesciiis diem , neque hoi^am (i). Ah ! chrétiens , Jésus-Christ sans doute auroit bien mal raisonné, si l'incertitude de là mort autorisoit en aucune sorte nos lâchetés et nos tiédeurs. Mais c'est ici que saint Augustin a admiré la sagesse de Dieu , qui nous a caché le jour de notre mort , pour nous faire employer utilement et saintement tous les jours de notre vie : Latet ultimus dies ^ ut ob" sei'ventur omnes dies{i)*

En effet, si nous connoissions précisément le jour et l'heure où nous mourrons , plus de pénitence dans la vie , plus d'exercices de piété. Tout seroit remis à la dernière année : et dans la dernière année , au dernier mois ; et dans le dernier mois , à la dernière semaine ; et dans la dernière r.emaine , au dernier jour ; et dans le dernier jour, à la dernière heure , ou même au dernier moment. Et de là plus de salut : pourquoi ? parce que le moment de la mort n'est ni le temps des bonnes œuvres , ni le temps de la pénitence , et qu'on ne peut néanmoins se sauver que par la pénitence et les bonnes œuvres. Mais que fait Dieu ? Par une conduite également sage et miséricordieuse , il nous tient dans une incertitude absolue touchant ce dernier moment, afin que nous nous tenions nous-mêmes en garde à tous les momens. Car quelle pensée est plus capable de nous renouveler sans cesse en esprit, que celle-ci : Peut-être ce

(i) Mallh. 25. — (-2) Aug.

jour sera-t-il le dernier de mes jours; peut-être , après cette confession ; après celte communion ; peut-être , après cette prédication ; peut-être , après celte conversation; peut-être, après cette occupation , la mort tout-à-coup vicndra-t-elle m'enlever du monde , pour me transporter devant le tribunal de Dieu ? Quand on porte partout cet!e idée , et que partout on la conserve fortement imprimée dans son souvenir , bien loin de se relâcher et de se laisser abattre , il n'y a plus rien qui arrête, plus rien qui étonne; plus rien que l'on n'entreprenne 5 que l'on ne soutienne , à quoi l'on ne parvienne^ On devient ( belle peinture d'une Tlc fervente , que TApolre lui-même nous a tracée ) , on devient laborieux et appliqué , soUicitiidine 7îonpigri(i); prompt et ardent, spiritu ferventes (2) ; infatigable dans le service du Seigneur , Domino servientes (3); détaché du monde , et uniquement attentif aux choses du Ciel , spe gaudentes (4) ; patient dans les maux , in ti^ibidatione patientes (5); adonné à Voraïson^ or ationi instuîites (6).; charitable envers ses frères, et toujours prêt à exercer la miséricorde , necessitatibus saîictoriim communicantes ^ hospitalitatem sectantes (j) : également fidèle à tout ce que l'on doit à Dieu, à tout ce que Ton doit au prochain , et à tout ce que Ton se doit à soi-même , providentes hona , non tantiim coram Deo , sed etiam coram omnibus hominibus (8).

(i) Rom. 12. — (2) IbiiL — C3) Ibid. — (4)Xbid. — (5) U^id, — (6) Ibid. — (7) Ibid. «~ (8) lb>d.

Disons quelque chose de plus pressant encore et de plus convenable à ce que Dieu demande surtout de nous dans ce saint temps où nous entrons- C'est un temps de pénitence ; et la grande action de notre vie, étant pécheurs comme nous le sommes, c'est notre retour à Dieu, c'est xuie sincère et parfaite conversion à Dieu. Or n'est-ce pas sur cela même que nous sentons davantage notre foiblesse , et que nous paroissons plus lâches et plus irrésolus ? Il s'agit de nous déterminer à rompre nos liens par un généreux effort ; il s'agit de nous inspirer cette ferveur de conversion qui ravit une ame , qui l'arrache au monde et à elle-même , qui ne lui permet pas le moindre délai ; et voilà ce que doit faire l'incertitude de la mort. Car, ditesmoi, pécheur, à quoi serez-vous sensible , si vous ne l'êtes pas au danger affreux où elle vous expose ? Mourez dans votre péché , vous êtes perdu , et perdu sans ressource : mais tandis que vous y demeurez , n'y pouvez-vous pas mourir ? et n'y pouvez-vous pas mourir à chaque moment , puisqu'il n'y a rien de plus incertain pour vous et pour luoi que la mort ?

Je me trompe , chrétiens , il y a dans la mort quelque chose de certain pour nous : et quoi ? c'est que nous y serons surpris. Le Sauveur du monde ne s'est pas contenté de nous dire : Veillez, parce que vous ne savez ni le jour ni Theure que viendra le Fils de l'homme ; il ne s'en est point tenu là , mais il a expressément ajoTité : Veillez ^ parce que le Fils de Thomme viendra à Theure

40 MEUCREDI DES CENDRES.

que VOUS ne l'altcndiTz pas. Est-il rien de plus lorniel que cette parole; et ririfaillibilité de cette parole , n'est-ce pas encore ce qui redouble mon crime , quand je vis Iranquillement dans mon péché et que je néj^diije ma conversion ? Si ce divin Maître ne m'avoit dit autre chose, sinon que le temps de la mort est incertain , peut-être serois je moins coupable. Puisqu'il est incertain , dirois-je, je n'ai pas perdu tout droit d'espérer. Je suis im téméraire , il est vrai , d'en vouloir courir les risques ; mais enfin ma témérité ne détruit pas absolument ma confiance. Je puis être surpris ; mais aussi je puis ne Tétre pas ; et dans la conduite que je tiens , tout aveugle qu'elle est , j'ai du moins encore quelque prétexte. Ainsi raisonnerois-je. Mais après la parole de Jésus-Christ, il ne m'est plus permis de raisonner de la sorte ; et je dois compter de mourir à l'heure que je ny penserai pas. Le Fils de Dieu ne me l'a fait connoître que par la, cette heure fatale. Tout ce que je sais, mais ce que je sais à n'en pouvoir douter , c'est que le jour de ma mort sera pour moi im jour trompeur : Qitd hord non pidatis (i). Après cela ne faut-il pas que j'aie moi-même conjuré ma perte , si dans le désordre où je suis , et me voyant exposé à toute la haine et à toutes les vengeances de mon Dieu , j e ne prends pas de justes et de promptes mesures pour me remettre en grâce avec lui, et pour prévenir par la pénitence le coup dont il ma si hautement et tant de fois menacé ? Y avez

(l) Luc. 12.

VOUS jamais fait, chrétiens, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire , mais quelque rélîexion ? Maintenant même que je vous parle de la mort , pensez-vous à la mort , ou y pensez-vous bien ? y pensez-vous attentivement ? y pensez-vous chrétiennement ? y pensez-vous efficacement ? Mais si vous n'y pensez pas , à quoi pensez- vous ? et si vous n'y pensez pas à présent , quand y penserezvous 5 ou qui jamais y pensera pour vous ? Heureux qui n'attend pas à y penser , lorsqu'il ne sera phis temps d'y penser ; heureux qui y pense dans la vie ! c'est ainsi que la mort , châtiment du péché 5 en sera pour nous le remède. Elle est entrée dans le monde par le péché ; mais si nous la considérons comme les saints , si nous y pensons comme les saints , elle nous fera entrer comme eux par la grâce dans l'éternité bienheureuse que }.e vous souhaite , etc.

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