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II

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fleurir. Des manufactures s'élevaient Les Espagnols, auparavant tributaires de l'industrie des autres nations, voyaient abonder chez eux les matières premières et les productions des arts.

Les sciences et les lettres reprenaient un nouvel essor, et comme dans tous les royaumes riches et heureux, la capitale était devenue une ville de luxe et de plaisirs. Les fôles et les divertisscmens se succédaient h la cour, et Ton venait d'établir dans le palais de Buen- Retiro un théâtre italien où avaient été appelés les premiers artistes et les premiers chanteurs du monde. Par malheur, la faible santé du roi et lesmaladies de cerveau auxquelles il était sujet

fesaient craindre à chaque instant pour ses jours ou pour sa raison, et lui laissaient ^habituellement une mélancolie et une humeur noire que ne pouvaient pas toujours dissiper les soins et la tendresse inquiète de sa jeune femme, la princesse Marie-Thérèse de Portugal, dont il était sincèrement aimé. C'était pour le distraire qu'elle multipliait autour de lui les bals, les spectacles et les carrousels; aussi il est inutile de dire que les étrangers affluaient de toutes parts dans la capitale, qui voyait par leur présence doubler encore sa splendeur et sa richesse, et nos voyageurs eurent grand'peine à se loger convenablement. Le duc de Carvajal et son fils

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Iroiivèrent enfin un appartement à la porte Del-Sole, dans un brillant hôtel qui n'était fréquenté que par des grands seigneurs. Le jour même de son arrivée, le duc se présenta à la cour et ne put voir le roi. Le lendemain, de grand matin, il sollicita une audience, et il lui fut répondu que sa majesté ne recevrait pas de la semaine. Furieux d'un affront dont souffrait vivement sa fierté espagnole, le duc en sortant du palais, entra pour déjeûner dans un riche café où se pressait une foule nombreuse qui prenait du cliocolatou lisait les papiers publics. Debout près du brazero, un homme se plaignait à haute voix des ministres et de la cour. Le duc n'aurait

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pas osé commencer l'attaque, mais il se sentit l'audace de la soutenir par son silence approbatif, et il écouta la conversation avec une satisfaction intérieure dont sa mauvaise humeur se trouva sensiblement soulagée.

— Oui, messieurs, disait un petit homme couvert dune perruque poudrée à frimas, et dont l'habit était barriolé de croix et de cordons, je ne crains rien et je parle tout haut... Croiriez-vous que moi, grand d Espagne, comte de Fonseca, marquis de Pirego, j'ai fait antichambre deux heures chez le roi !

— Comme moi , se dit tout bas Carvajal.

6' CARLO Dnoscni.

— J'allais demander h S. M. l'Ordre de Calalrava qu'on me refuse, le seul qui me manque.... ce qui est une injuslice. « S. M. ne reçoit personne, me dit l'oflicier desgardes;S. M. est souffrante, et les grandes et petites entrées sont interdites. » A l'instant même paraît un homme, fort joli cavalier, j'en conviens, vêtu fort simplement et portant l'Ordre de Calatrava... Il se présente... toutes les portes lui sont ouvertes, et il entre chez le roi sans même dire son nom.

— C'est sans doute l'Infant, frère de S. M.? demandai-je.

— C'est Farinelli, me répondit l'offi-

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cier (.les gardes qui tenait encore respectueusement son chapeau h la main.

— Quoi! m'écriai-je, Farinclli!... ce musicien!... ce chanteur italien.... est décoré de l'Ordre de Calatrava, que l'on me refuse.... et il est admis chez S. M. pendant que je fais antichambre , moi, grand d'Espagne !... comte de Fonseca, marquis de Piregol... Concevezvous cela, messieurs? Et dans quel temps vivons-nous?

— Dans un temps où l'on rend honneur au mérite et au talent, s'écria un homme en pourpoint de velours rouge, qui humait lentement et avec délices sa tasse de chocolat.

— Qu'on le récompense comme chanteur, j'y consens, répondit un jeune hidalgo qui arrangeait devant une des glaces du café les boucles de sa chevelure et son jabot de riches dentelles. Qu'on le couvre d'or, on a raison; car c'est la voix la plus admirable, la plus étonnante qu'on ait jamais entendue, et quand il chante, ce qui lui arrive rarement, je ne donnerais pas pour mille ducats ma stalle à la chapelle du roi; mais qu'il soit le favori de LL. MM.!

qu'il dispose à son gré des honneurs, des places et des pensions, qu'il ait, dit-on, voix au conseil, voilà qui est immoral, qui est absurde!... Et il ne manquerait plus que de le nom-

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mer hautement premier ministre !

— On le lui a proposé , dit gravement l'hommeau pourpoint de velours rouge, et il a refusé.... Garçon, encore une tasse de chocolat !

— Lui! ministre! s'écria le marquis de Pirego dans un accès de fureur auquel le duc de Carvajal s'associa froidement par un signe de tête presque imperceptible... lui, ministre!

— Eh ! pourquoi pas !

— Et perche no? s'écria, à la table en face, un seigneur richement vêtu, qui portait à tous les doigts des bagues en diamans etqui baragouinaitl'italien.

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Loui, ministre 1 c'est joustice, et c'est trop peu encore!... Avec oune voix pareille, on devrait être prince... on devrait être roi! Il y en a tant qui ne le valent pas! Z'arrive du Brandebourg, * messieurs, autrement dit le royaume de Prusse, où ils ont mis là sur le trône oun homme qui n'a pas deux notes joustes dans la voix! oun homme qui joue de la flûte comme un misérable !... Et ils le nomment Frédéric-le- Grand!...Eton s'indigne que mioamico Farinelli il soit ministre!... loui! le maître et le diou de la musique, descendou sur la terre!... loui! qui devrait être maître de chapelle dans les cieux, à chanter avec les anges, si

toutefois ceux-là ils étaient clignes de faire sa partie.... etze le dis, perche ze m'y connais, et que l'autre jour encore, devant le roi , mon bon ami Farinelli a dità LL. MxM., en me présentant à elles: Voici le premier chanteur de l'Europe!

A quoi z'ai répondu : Tou en as menti , c'est toi!

A son enthousiasme et à son originalité, tous les assistans avaient reconnu le célèbre Caffarelli qui, sur la proposition de Farinelli , venait d'être appelé à Madrid pour chanter au Théâtre-Italien avec cinquante mille ducats d'appointemens.

— Signor Caffarelli, lui dit le jeune

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hidalgo,Jc conçois qu'un homme tel que vous soit estimé et considéré par nous autres hommes.... mais ce chanteur qui n'est rien.... qu'un chanteur!... ce beau et séduisant cavalier dont toutes les dames raffolent, sans doute parce qu'il est de leur sexe plus que du nôtre....

— Eh! par Notre-Dame del Pilar, s'écria avec indignation l'homme au pourpoint de velours rouge, lui ferezvous un crime de son malheur! Est-ce J/

sa faute à lui, si quand il venait au monde, un père odieux et infâme l'a mutilé d'une main mercenaire, bâtissant sa fortune à venir sur l'opprobre et la honte de son enfant?

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— Perdonnale, dit CalTarelli en TinleiTompant; perdonnate, sigiior, si je prends la défense d'il suo padre, que ze connais ! Musicien lui-même et passionné per lamusica, il se serait fait tuer per oune cavatine. Il adorait, il adore son fils; il n'existe que pour lui, et s'il a été odieux ou cruel, c'était en conscience et par amour paternel, croyant faire, non sa fortune, mais celle de son enfant. Et le piu étonnant, c'est qu'il a été forcé par la misère de quitter son fils en bas-âge , et que le pauvre Farinelli a ignoré complètement jus qu'à dix-huit ans le beau talent et la souperbe voix qu'il avait.... C'est son père qui , en revenant de la Sibérie où

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il avait pense périr, est accouru tout joyeux per lui dire : « Mio caro figlio, tu dois à ma tendresse une fortune immense et certaine. » Et en apprenant ce bonheur, son fils a voulu tuer son père et lui-même après!... Heureusement il n'en a rien fait... Dans son désespoir il s'était enfui, il s'était banni de Naples sa patrie, et se trouvant en pays étranzer, sans un maravédis, sans aucun moyen d'existence, il quitta son véritable nom, prit celui de Farinelli qu'il devait rendre à jamais célèbre, et se mit à chanter pour vivre.... et bientôt il vécut riche et honoré; car toutes les cours, tous les souverains de l'Europe se disputèrent le

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bonheur de l'entendre. Zamais aussi merveilles semblables n'avaient été opérées avant loui par la voix humaine ; il a renouvelé et rendu possibles les miracles du chanteurLinhus et du ténor Orphée qui charmaient, dit-on, et apprivoisaient par leurs cavatines, les bêlessauvages des forêts! Farinelli! il a fait plus!... il a charmé, trompé, séduit des caractères plus féroces encore ; les envieux qu'il avait à la cour, ses ennemis, ses rivaux.... moi-même, messieurs!... moi! il famoso Caffarelli....

Voici ce qui m'est arrivé avec loui, voici comment je l'ai connu ;

A ce moment Tattention redoubla

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et toutes les lôtes s'avancèrent pour écouter le chanteur qui dans son baragouin italien continua ainsi :

— Z'étais à Londres, où Sa Majesté le roi Georges et tous les seigneurs d'Angleterre ils m'accablaient, ze pouis le dire , d'honneur et de guinées; car zusque-là ze n'avais zamais eu de rivaux.

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