‹ Carlo BroschiChapitre 2 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

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On parlait bien d'ouii zciinc homme que l'on nommait Farinelli et qui avait quelque répoutalion, et le roi et la reine curent l'envie de nous entendre ensemble... C'était tout natourel de vouloir comparer le maestro et l'écolier.

Nous chantâmes ensemble h la cour, Arlliour de Bretagne , oune grande scène mousicale où ze faisais oun tyran farouche, et Farinelli oun jeune prince qu'il est enchaîné, et que le tyran il envoyait à la mort. Ze commençais, et ze chantais d'abord ma cavatine du tyran.... c'était souperbe.... c'était oun tyran comme on en avait zamais entendu.... oun moelleux.... oun gracieux qui aurait donné h tout le monde, et au

roi lui-ineme, l'envie d'être lyran. Aussi, et pendant un quart-d'heure, ze fus couvert d'applaudissemens, et ze disais en moi-même avec joie : Pauvre zeune homme, te voilà perdu... z'en souis fâché per toi, mon bon ami!...

Farinelli commença.... et bientôt on n'applaudissait piou... on pleurait! et quand z'entendis cette voix si souave et si touzante, ces accents délicioux qui m'allaient jusqu'à l'âme.... je ne vis plus qu'oun pauvre zeune homme qui, les mains étendues vers moi, me suppliait de loui laisser encore la loumière du soleil qui était si douce à voir!...

Lascia mi ancora veder il sole. ..

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disail-il, et moi, imprudent que z'élais, ze l'ccoutais, z'oubliais mon rôle. Ze courus à lui, ze détachai ses fers.... et l'embrassai en sanglotant! Dès ce moment et grâce à moi sa répoutation elle fut faite. Caffarelli avait proclamé louimême son vainqueur !... Mais ce vainqueur devint oun ami dont le cœur et la cassette ils ont toujours été ouverts per moi ! les grandeurs ne l'ont point changé! Qu'il soit homme d'État ou ambassadeur, z'arrive sans me faire annoncer jusque dans son cabinet, etce grand ministre il interrompt souvent son travail per chanter oun duo avec son ancien ami... quand ze dis oun duo.... oun solo; car souvent, comme autrefois, z'ou-

blie ma partie pour écouter la sienne.

— Bravo! bravo î s'écria le marquis de Pirego avec ironie et en applaudissant comme au théâtre, bravo! signor ; mais vous qui savez tout, pourriez-vous nous dire comment Son Altesse le prince Arthur de Bretagne, à qui vous avez donné la vie, s'est trouvé tout à coup ministre influent et conseiller intime du roi d'Espagne? comment votre ami le chanteur est devenu homme d'État et employé dans des missions secrètes et importantes auprès des différens souverains de l'Europe ?

— Probablement, répondit Caffarelli d'un air goguenard, per entretenir avec

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eux la bonne harmonie. Ma du reste, z''ignore complèteuicnt la cause de sa fortune politique.

— Cela doit se rattacher h. quelque grand mystère, dit le marquis de Pirego.

— Je le pense comme vous, répondit le duc de Carvajal à demi-voix et d'un air capable.

— Non, messieurs, s'écria l'homme au pourpoint de velours rouge, qui venait d'achever sa seconde tasse de chocolat et qui savourait en ce moment le verre d'eau indispensable; non, messieurs; et si vous tenez à connaître la

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cause de son élévation, je puis vous la dire car j'en ai été le témoin.

— C'est quelque grand seigneur, murmura-t-on à voix basse.

— C'est le président du conseil de Castilîe , dit le jeune hidalgo au duc et h ses voisins d'un air d'importance; je le connais.

— Non, seigneur cavalier, vous ne me connaissez pas; je suis Rodrigue Moncenigo, barbier de Sa Majesté !

Le duc de Carvajaî remit sur sa tête son chapeau qu'il venait d'ôter.

— Dans les commenccmcns de son

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règne, le roi, noire auguste maître était tourmenté d'une maladie que rien ne pouvait guérir; le seigneur Xuniga, médecin de la cour, y avait perdu son lalin; et tout ce qu'il avait pu découvrir, c'est que cette affection avait beaucoup de rapport avec une maladie inventée, disait-il par les Anglais, et qu'il appelait le spleen. Déjà deux fois, et sansmolif, le roi avait voulu attenter à ses jours, et, malgré le désespoir de la reine et les exhortations du père Anastasio, confesseur de Sa Majesté, tout faisait craindre que notre auguste maître ne finît par exécuter un projet qui devait consommer sa perte dans ce monde et dans l'autre! Déjà depuis un

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mois il s'était renfermé dans sa chambre, où il ne voulait voir personne, excepté la reine ; et, malgré les prières et les instances de celle-ci, il repoussait tous les soins qu'on voulait lui donner, même ceux les plus utiles à son bien-être et à sa santé : ainsi il s'était constamment refusé à changer de linge et à se laisser raser! Il ne pouvait plus me voir; il m'avait congédié et cassé aux gages, moi son barbier, moi père de cinq enfans, et qui n'avais d'autre fortune que ma charge. Nous étions tous désolés; la reine aussi. Elle adorait son mari, dont elle voyait la vie et la raison s'éteindre dans cette sombre et noire mélancolie, et elle ne savait par

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quel moyen sauver ses jours, lorsqu'elle pensa à Farinelli, dont la voix, disaiton, produisait des miracles. Elle le supplia de venir à Madrid, et on le plaça dans une chambre voisine de celle de Sa Majesté. Aux premiers accens de cette voix céleste, le roi tressaillit. « C'est la voix des anges! » dit-il. Et il écoula attentivement; puis, ému, attendri, il tomba à genoux et pleura, ce qui ne lui était pas arrivé de toute sa maladie. « Encore ! dit-il , encore ! Que j'entende ces accens qui m'ont soulagé et rendu à la vie ! »

Farinelli se remit à chanter, et le roi, tout-à-fait revenu à lui, se jeta dans les

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bras de la reine, puis, s'élançant dans la chambre voisine, il embrassa Farinelli en lui criant:

a Mon ange sauveur, qui que lu sois, demande-moi ce que tu voudras, je te le donne; je te l'accorde, demande 1 »

Et Farinelli répondit :

«Je demande, sire, que votre majesté change de linge et se laisse raser!... »

Dès ce moment, moi, Rodrigue Moncenigo, barbier du roi, je fus rétabli dans mes fonctions ainsi que dans les droits et honneurs de ma charge. Et la

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reine se faisant apporter une croix de Calatrava , après en avoir obtenu la permission de son époux, l'attacha de sa propre main à l'habit de Farinelli.

Voilà, continua le barbier en regardant le marquis de Pirego, comment il en a été décoré. Dès ce moment, Farinelli ne quitta plus le roi et la reine.... Dès que la mélancolie ou les vapeurs noires semblaient vouloir renaître, il chantait, et soudain la souffrance était dissipée. Voilà comment notre maître en fit son ami.... Mais quand il eut découvert que ce chanteur admirable était un des hommes les plus instruits de l'Europe, qu'il possédait toutes les langues, que la richesse et la vivacité de son imagi-

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nation égalaient la profondeur et la solidité de son jugement, que la rapidité de son coup-d'œil lui faisait embrasser, développer et résoudre en un instant les questions les plus difficiles , il se demanda pourquoi il serait défendu à un artiste d'avoir, dans les affaires, du talent, de l'habileté et du génie; il se demanda pourquoi il ne ferait pas son conseiller et son ministre de celui qui était déjà son sauveur et son ami....

Quand je dis son ministre, il en a les fonctions et n'en eut jamais le titre; car, modeste et désintéressé , Farinelli ne voulut rien que servir son roi....

Seul parvenu à qui la fortune n'ait pas fait tourner la tête, il s'est toujours rap-

pelé ce qu'il était, cl ne s'est jamais oublié lui-même. Je n'en dirai pas autant des nobles seigneurs de la cour et des grands d'Espagne qui sont presque tous à ses pieds; et l'un d'eux, que je ne vous nommerai pas, lui demandait dernièrement devant moi sa protection et sa faveur avec tant de bassesse que j'en étais honteux, et Farinelli aussi sans doute, car pour remettre tout le monde h sa place, l'artiste répondit avec douceur et modestie :

« Mon Dieu, Monsieur le duc, que peut faire, pour un grand seigneur tel que vous, un pauvre chanteur tel que moi?.., lui chanter une cavatine, et me voici à vos ordres! »

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Du reste, Messieurs, continua le barbier, ce pouvoir remis en ses mains , comment s'en est-il servi? Pour protéger les arts , pour raviver le commerce et l'agriculture, pour élever des fabriques et encourager l'industrie , pour rendre notre patrie florissante au-dedans et respectée au-dehors. Le premier, il a osé, dans l'armée espagnole, donner au courage et au talent militaire, des grades supérieurs, qui jusque-là étaient réservés à la naissance et à la noblesse... J'avais un fils, Messieurs, qui avait reçu trois blessures en combattant les impériaux; un fils qui, à la bataille de Bitonto, avait enlevé de sa main et rapporté un drapeau ennemi au marquis

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Je Montemart, notre général ; et ce (ils était capitaine depuis dix ans, et il le serait resté toute sa vie, parce qu'il était d'un sang roturier, parce que son aïeul, Sancho Moncenigo,mon père, était barbier de village. — Ce n'est pas juste, me dit Farinelli. — Et le soir même, dans le cabinet du roi et de la reine, il leur lisait des vers français d'un poète qui commence à être célèbre, un nommé M. de Voltaire, que Farinelli déclamait avec chaleur et enthousiasme , surtout quand il en fut à cet endroit :

Qui sert bien son pays n'a pas l)esoin d'aïeux !

— Un beau vers! dit le roi.

— Oui, Sire, répondit Farinelli, et il

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serait plus beau encore de le mettre en action.

Et il parla de mon fils en disant qu'il y avait deux régimens vacans : celui de la reine et celui d'Astorga.

— Soit, dit le roi; je donne ce dernier à Rafaël xMoncenigo!

Et avant-hier continua le barbier, avec un sentiment de joie et d'orgueil paternels, mon fils a reçu son brevet!

mon fils est colonel !...

— Par une horrible injustice et un passe-droit infâme, s'écria un vieux militaire qui venait d'entrer depuis quelques insîans dans le café Moi ,

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