‹ Carmel [microforme]Chapitre 1 sur 5 · LE CARMEL · texte numérisé non relu

LE CARMEL

La cérémonie annoncée pour dimanche, le 7 Novembre, a eu dieu à 2 heures.

Le concours des fidèles a été si considérable que non-seulement la chapelle qui venait pourtant d'être agrandie, s'est trouvé trop petite, mais que la sacristie, les corridors, les escaliers ont été littéralement encombrés : ce qui n'a pas empêché près de deux cents personnes de retourner sans avoir même pu mettre le pied dans le vestibule. Parmi les membres du clergé à qui il a été donné d'arriver jusqu'à la chapelle, nous avons remarquée Mer. Fabre, MM. les Canoines Hicks, Dufresne, Mr, Dugast, curé d'Hochelaga, Mr. le grand Vicai@ Raymond, Le R, P. Tortel, supérieur des Oblats à Montréal ; MM. Pierre Poulin, Thérien., ©. Caisse, C. Collin, Charette, Leclere et Villeneuve.

Mr. le grand Vicaire Raymond, qui travaille si puissamment à la fondation du « Précieux Sang, » l'œuvre-sœur du Carmel, fit le sermon de circonstance. La parole du vénérable orateur remua profondément les cœurs, en même temps qu'elle découvrit aux auditeurs les profondeurs mystérieuses de ja vie contemplative, Nous avons voulu, avec la bienveiliante permission de M. le grand Vicaire, publier ee discours qui restera une des plus précieuses gloires d2 l'éloquence de la chaire.

Adducontiur Regi Vigines…. in lœlitia et in exultatione. Des Vierges seront amenées au Roi dans la joie et l'allègresse, Ps, #4,

Ces paroles semblent peu convenir à la circonstance qui nous réunit. La cérémonie qui s'accomplit en ce moment n'est-elle pas en effet quelque chose de lugubre, de funèbre ? Oui, n'estce pas une tombe que cette enceinte dont la porte se ferme pour ne plus s'ouvrir, où celles qui y sout renfermées sont pour toujours soustraites aux regards de leur famille, de la société ? Les voiles qui les couvrent ne nous apparaissent-ils pas comme des

linceuls funéraires ? Aussi il me semble entendre dire : quelle est la raison de cette réclusion perpétuelle dans cette sorte de prison ?— Une expiation à subir ?—Oh! nou; c'est l'innocence, o'est la vertu qui se réfugie en ce lieu—La crainte des dangers de l'ordre moral que le monde peut presenter ?--Mais Dieu a donné à chacun de nous des devoirs à remplir envers les autres : nous somines faits pour la vie sociale, Se soustisire aux oblipations qu'elle impose est une injustice à son éga.d ; «e cacher pour n'avoir pas À apporter sa part de travail À sa prospérité semble être une iâcheté du cœur.

Nous comprenons, diton encore, la fin des institutions religieuses dévouées au bonheur des autres. Nous bénissons ces communautés enseignantes où la jeune fille reçoit une éducation qui enrichit son esprit des plus utiles connaissances, où son cœur apprend à se parer de vertus, de qualités qui font ses charmes aux yeux de Dicu et des hommes, où elle se prépare à devenir la femme qui est le bonheur de la famille et l'ornement de la société, —Æt ces relisieuses dont le cœur compatit à tant de misères en les soulaseaat, es consolatrices de toutes les aflictions humaines, Ces mères i tendres des orphelins, ces anges de charité qui secourent si eMicacement toute détresse de l'âme et du corps ; nous offrons à leur dévouement la plus vivegratitude, Et quand nous, citoyens de cette ville, nous la voyons couverte de taut de magniliques établissements d'éducation et de bienfaisance, alors nous éprouvons un sentiment de joie et de fierté...

Fh bien ! cott: nouvelle Communauté qui s'établit au miliva de vous va complèter la gloire religieuse de este grande cité. Il Jui manquait uns institution de ce genre, dont s’honorent tous les pays catholiques. Aussi je viens justifier l'application à cette solennité du texte sacré que je vous ai fait entendre, Cette fête doit être un jour de joie et d'allégresse ; car elle apporte à Dieu unc grande gloire, elle prépure à la société de précieuses faveurs du ciel, elle commence une vie de bonheur pour celles qui viennent se renfermer dans ce séjour que va sauctifier la bénédiction de l'Eglise.

Dieu est l'être infini en toutes perfoctions ; toute grandeur, toute puissaner, toute b'auté est en lai; les trois personnes divines se contemplent, s'alairent, S'aïonint et goûtent ainsi en elles un: béatitude infinie. Par un act: de sa puiseance souveraine, Dieu tire du néant d'innombrables créatures qu'il doue de l'intelligence et de la facuité d'aimer, El veut se revéler à elles, afin que, contemplant sa boauté suprém, elles en éprouvent un ravissement d'admiration et d'amour qui Les rende souverainement heureuses, et lui fasse recevoir d'elles une louange qui le glorifie.

Toutefois il ne les appelera à cette félicité, qu'après un temps d'épreuve où elles auront accompli le devoir qu'il leur aura inposé ; ce devoir, c'est de le connaître, de l'aimer, de le servir. — Pour le eont mpler au ciel, il faut avoir sur la terre porté avec amour ses regards sur @e qu'il fait apparaitre de ses porfections. Tout: voilée qu'il tienne son essené: supréme aux yeux des hommes, il exprime sa grandeur à un point suffisant pour qu'elle excite l'admiration de leur intellirence, l'amour de leur cœur, et l'emploi de toutes leurs facultés à sa plus wrande gloire, L'existence même que nous avons reçue de fai; les merveilles sans nombre de la création : l'idée qu'il nous donne de lui-méme par la révélation positive ; l'Tucarnation du Verbe, plein de grâce et de vérité redisant ce qu'est la sainteté, la justice, la bonté de Dieu dans tous les actes de sa vie, daus toutes les paroles de son enseignement, dans toutes les souffrances de sa passion, dans toute la gloire de sa résurrection, dans toute son action par l'Eglise ; des lumières plus ou moins vives jetées par sa grâce sur notre intellizence pour faire entrevoir quelque chose de ses charmes, — tout c:la montre Dieu avec a:s:z d'éclat, pour qu'il fixe nctre attention et provoque tous nos homniaues. Créé pour le connaître, notre esprit devrait sans cesse s'occuper de lui, d'autant plus qu'il ne s2 révèle à nous que par l'expression d'une extrême bienveillance à notre égard, —Dieu nous est continuellement présent par toites les grâces de l'ordre temporel et spirituel dont il nous comble, a lui, dit St. Paul, nous avons la vie, le mouvement et l'être. Zn ipso vivimus, movemur, et sumus, Act, XVIT. 28,

ET

Eh bien, ce Dieu si grand et si bon, attire-t-il l'attention de ses créatures qui lui doivent tant ?— Du haut du ciel, il regarde les enfants des hommes, il veut voir s'il en est qui le recherchent Dominus de cœlo prospexit super jilios honinum ut videat, si ut intelligens, uut requirens Deum. Ps. XIIE Hélas ! presque tous éloignent de lui leur esprit et leur cœur—-omues declinarerun.

— Voyez en effet la plupart des hommes ; ils tiennent leur regard fixé sur la terre. —Oenlos suos statuerunt declinare tn ter. ram Ps. XVT ; elle absorbe toute leur pensée, toute leur attention, ils y cherchent tout ce qui peut flatter leurs sens; ln moindre curiosité de la nature attire leurs yeux, la plus petite bagatelle les fascine, selou le langage de l'Ecriture ; elle occupe leur intelligence et tient à leur égard dans l'obscurité Dieu, l'au teur de tous les biens, le bien suprême — fascinatio nugucitatis obseurat bon. Sap. IV.

Oh! Seigneur, qui regardez sans cesse tous les hommes avec un si grand amour, qu'il en est peu parmi eux qui lèvent vers vous des yeux exprimant l'admiration de vos grandeurs :t de vos bontés !

Copendant quoiqu'il y ait une certaine attention à Dieu, qui doive habituellement occuper notre esprit, il est pour les hommes en général des fonetions, imposées par l'ordre même de la Providence, qui ne sauraient leur permettre fréquemment la contemplation proprement dite.

Quoi done ! Dieu ne verra-til pas des intelligences humaines faire de lui l'objet unique de leur pensée ? Ne recevra-t-il pas, du moins d'un certain nombre d'entre elles, une admiration continuelle de sa beauté, qui soit une compensation pour l'indifférence ou le mépris dont il est si fréquemment l'objet de la part du monde ? Oh! oui, il y aura des âmes privilégiées appelées à exercer sur la terre la sublime fonction des anges dans le ciel, à se tenir sans cesse devant son trône, et à redire et par leurs paroles et par leurs œuvres, le cantique qui proclame la sainteté divine,

La voilà la raison des ordres contemplatifs dans l'Eglise.

Elles sont là, ces religieuses, tellement séparées du monde

qu'elles ne peuvent ni le voir ni en être vues. Leur regard à qui il n'est pas permis de se fixer sur la terre, est forcé de s'éle ver vers le ciel.-Qui occupera done leur esprit et leur cœur ? Sur quel objet s'exercera cette activité intellectuelle si vive, si puissante en nous ? Sur Dieu qui en est le principe, et qui doit en être la fin. Là, éclairées pur les enseignements sacrés qu'elles méditent sans cesse, par les instructions des ministres du Seigneur qu'elles entendeat de temps à autre, et par ces lumières dont Dieu, selon la parole du Christ, se plait à favoriser les âmes qui, par l'humilité, se font petites à ses veux, elles contemplent les attributs divins, cette éternité qui n'a jamais eu de commencement etqui n'aura ja nais de term, estte toute puissance qui d’un seul mot à créé l'univers, cette sagesse qui dispose tout avee norubre, poids et mesure, cette beauté qui tient le eiel entier dans uve extase éternelle, cette sainteté, objet spécial de la louange des Néraphins et qui ne peut souffrir la moindre tache, cette justice qui punit «i terriblement, qui récompense si magnifiquement, cette bonté qui verse à si larges mains tant de faveurs sur les créatures, et surtout cet amour pour les hommes si énergiquement exprimé par cette parole du Christ: Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son tils auique pour le sauver. St. Josn TE

Elles contemplent l'Incarnation du Verbe et les merveilles touchantes avec lesquelles elle S'est opérée, les charmes de Jésus dans son enfance, toutes les vertus dont il a offert en sa personne le modèle le plus sublime, Elles prêtent l'oreille à tous les enseignements de son Kvansile, les repassant'eomme Marie dans leur cœur : elles suivent Jésus dans les diverses circonstances de sa passion, donnant à chacune de ses douleurs la plus affectueuse condoléance ; elles le regardent au ciel brillant de la j lu: éclatante beauté et le félicitent de sa gloire : elles méditent tout ce qu'il y a de bonté, de sagexee de sa part, tout ce qu'il ya de propre à les sanctifier et à Les rendre heureuses, dans cette inven. tion de son amour, l'Eucharistie.

Elles contempient encore le Seigneur dans cette ertature qui est le reflet de ses perfections, le miroir de sa justice, Marie, dont les sublimes priviléges, les hautes vertus, l'amour maternel envers les hommes, excitent sans cesse et leur admiration et leur aflec-

tion. Elles regardent le ciel déployant toutes ses magaificences aux yeux de leur foi, et offrant à leur espérances toutes les joies de Ja béatitude suprême dans la vision, dans l'amour, dans la possession de la beauté infinie.

Que produit cette contemplation ? l'admiration la plus vive.

Ravie des grandeurs et des beautés divines, l'âme élève vers Dicu les accents d'une alorifeation qui le réjouit, parcequ'il voit atteint le but pour iquel il u eréé cette intelligence ; ilen est connu, adoré, loué Mais l'admiration amène nécessairement l'amour, Sur la terre et au ciel, Famour n'a qu'une cause, c'est la beauté qui l'exeite. La contomplation de la boauté suprême allume un ardent amour pour elle.

Et voiet en effet que ces cœurs de vierges, attirés par les charmes avec lesquels Dieu leur apparait, accomplissent dans toute son étendue la lot suprême qu'il a donnée à l'homme : Tu aimecas le Seigneur ton Dieu dé tout ton esprit, detout ton cœur, de toutes tes forces. Aésus reçoit d'elles l'expression de l'amour dans les paroles brûlantes qu'elles lui a ressent, dans les larmes qu'elles répandeut au pied de la croix, dans la douleur qu'elles éprouvent de le voir offensé, dans la part qu'elles prennent à tous les intérêts de sa gloire. L'amour, bonheur de Fâme, c'est aussi le bonheur de Dieu ; quand il est aimé, il est satisfait, 11 se repose avec déliees sur Le cœur qu'il sent palpiter d'affection pour lui,

Toutefois pour qu'un cœur lui plaise il faut qu'il soit pur.

Dieu aussi veut jouir de la beauté, ilest sensible \ ses charmes. Ne l'entendez-vous pas dire à l'épouse qu'il s'est choisie : « Tu es toute belle... tu fais mes délices... tu blesses mon cœur d'un seul de tes regards. » (Cant. TV.)

Mais la beauté dans une âne ue peut être qu'un reflet de cclle de Dieu, une participation à sa sainteté. Elle se triuve pour la religieuse dans l'horreur qu'elle ressent pour toute l'iute quelque légère qu'elle semble être, pour toute tache qui hesse les regards divins.

C'est afin de la préserver de tout ce qui pourrait altérer sa beauté que Dieu l'éloigne du monde ; c'est pour que son amour ne se reporte pas sur d'autres que sur lui qu'il la tient renfermée. C'est an Dieu jaloux, comme il s'appelle lui-même (Kxo

NXNIV). Cest la jalousie qui lui a fait inventer la crille du cloître. £a, seul avec avec la Vierge qu'il a choisie, et qui a ré pondu à sou appel, 1l se plaît à parler à son cœur, à lui redire son affection, à la combler de ses faveurs. Alors toute la puissance, toute la tendresse d'amour dont elle est douée se concentre sur bu Elle a aporis de lui-même que l'amour se prouve par le sa crifice. Et voilà qu'elie S'immole par la pratique des vertus qui coûtent le plus à ia nature, Resardant la croix que son divin Époux jui montre sans cesse, elle se crucifie à tout, au monde à qui elle ne veut pas même donner ane peusée, à sa famille dont elle n+ veut rappeler de souvenir que devant Dieu par la prière, U toute propriété à laquelle cile renonee pour embrasser toutes les privations de x pauvreté, aux affections humaines contre les. quels elle impose à son cœur une garde vigilante et risoureuse, 4 sa volonté qu'elle assujétit sans cesse au joug de lobéissance, à son corps qu'elle condamne au jeûne, à la flagellation, à toutes sortes d'austérités

Et quand l'immolation a été complète, quand elle est devenue une victime, qui, comme celle du Calvaire. n'est qu'une plaie dans toute sa personne, alors elle se dresse avec une indicible joie

vant la croix de Jésus, et elle dit: Moi aussi j'ai an cœur qui ait aimer : moi aussi, j'aime jusqu'a être crucitiée. Ah! c'est cette parole de tant de cœurs purs immolés pour lui, entendue d'a vanee à travers les siècles, qui faisait rester Jésus sur la croix maluré les cris qui le pressaient d'en descendre. I] y est demeuré attaché. pour recevoir cette expression d'amour qui devait répondre à celle dont il donnait en mourant un éclatant témoignage.

Oui, un amour porté au plus haut degré par la contemplation de ses grandeurs et de <es bontés, voilà pour Jésus le dédom mazement de sa passion. Je vous le demande, A:t:il assez souf: fert pour le mériter ?

Et cet hommage d'amour et de soumission que rendent à Dieu les victimes du cloître, il est pour lui une réparation du refus de l'aimer et de lui obéir qu'il reçoit de toutes parts dans le monde, Il est le maître des hommes : il leur à donné la vie : devenus coupables, il les a rachetés par son sang : il les appelle à partager

sa félicité dans les délices éternelles des cieux. et il se voit 1é- *K

daigné, outragé, repoussé dans son autorité et dans son amour Le monde à pour price le démon, selon l'attestation du Christ lui-même. (Sean XII). Etc'est de cet ennemi de sa gloire, que, au détriment du sien, la plupart des hommes reconnaissent l'empire en accomplissant ses infernales volontés.

Eh bien ! voyez l'amende honorable que Dien regoit pour cet outrage presque universel dont il est l'objet. F1 entend celles qui sont déjà ou seront dans le cloître lui dire : Non-sculement nous voulons accomplir vos commandements, mais nous voulons suivre aussi vos conseils avec toute ja perfection possible : nous voulons vous faire règner complètement sur nos cœurs, et que votre vo lonté se fasse en nous aussi parfaitement qu'an ciel. Oh! elle est trop rare pour Dieu cette satisfaction d'un empire absolu sur les âmes, pour qu'il n'éprouve pas la joie la plus vive à la vue de celles qui viennent se donner à lui tout entières, Afferentur regi cirgines in laetitia et exultatione (Ps. XI. IV). Eh bien! qui voudrait maintenant blûmer l'acte qui s'accomplit en cette circonstance solennelle ? Qui voudrait ravir à Dieu la olotre qu'il en reçoit, l'amour dont va jouir son cœur ?

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