Carmen Et Autres Nouvelles
1. J’AVAIS toujours soupgonné les géographes de ne savoir ce qu’ils disent, lorsqu’ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Poeni, prés de la moderne Monda, a quelque deux lieues au nord de Marbella. D’aprés mes propres conjectures sur le texte de Vanonyme auteur du Bellum Hispaniense, et quelques renseignements recueillis dans l’excellente bibliothéque du duc d’Osuna, je pensais qu’il fallait chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable ot, pour la derniére fois, César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au commencement de l’automne de 1830, je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus, je l’espére, aucune incertitude dans l’esprit de tous les archéologues de bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve enfin le probleme géographique qui tient toute l’Europe savante en suspens, je veux vous raconter une petite histoire; elle ne préjuge rien sur l’intéressante question de l’emplacement de Munda.
J’avais loué 4 Cordoue un guide et deux chevaux, et m’étais mis en campagne avec les Commentaires de César et quelques chemises pour tout bagage. Certain jour, errant dans la partie élevée de la plaine de Cachena, harassé de fatigue, mourant de soif, brilé par un soleil de plomb, je donnais au diable de bon cceur César et les fils de
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Pompée, lorsque j’apercus, assez loin du sentier que je suivais, une petite pelouse verte parsemée de joncs et de roseaux. Cela m’annongait le voisinage d’une source. En effet, en m’approchant, je vis que la prétendue pelouse était un marécage ow se perdait un-ruisseau, sortant, comme il semblait, d’une gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de Cabra. Je conclus qu’en remontant je trouverais de l’eau plus fraiche, moins de sangsues et de grenouilles, et peut-étre un peu d’ombre au milieu des rochers. A l’entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitét. A peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s’élargissant tout: 4 coup, me montra une espéce de cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des escarpements qui l’entouraient. II était impossible de rencontrer un lieu qui promit au voyageur une halte plus agréable. Au pied de rochers a pic, la source s’élancait en bouillonnant, et tombait dans un petit bassin tapissé d’un sable blanc comme la neige. Cinq a six beaux chénes verts, toujours 4 Vabri du vent et rafraichis par la source, s’élevaient sur ses bords, et la couvraient de leur épais ombrage; enfin, autour du bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur qu’on n’en efit trouvé dans aucune auberge 4 dix lieues a la ronde.
A moi n’appartenait pas ’honneur d’avoir découvert un si beau lieu. Un homme s’y reposait déja, et sans doute dormait, lorsque j’y pénétrai. Réveillé par les hennissements, il s’était levé, et s’était rapproché de son cheval, qui avait profité du sommeil de son maitre pour faire un bon repas de ’herbe aux environs. C’était un jeune gaillard, de taille moyenne, mais d’apparence robuste, au regard sombre et fier. Son teint, qui avait di étre beau, était
devenu, par l’action du soleil, plus foncé que ses cheveux. D’une main il tenait le licol de sa monture, de autre une espingole de cuivre. J’avouerai que d’abord lespingole et Vair farouche du porteur me surprirent quelque peu; mais je ne croyais plus aux voleurs, 4 force d’en entendre parler et de n’en rencontrer jamais. D’ailleurs, j’avais vu tant d’honnétes fermiers s’armer jusqu’aux dents pour aller au marché, que la vue d’une arme a feu ne m’autorisait pas a mettre en doute la moralité de l’inconnu. — Et puis, me disais-je, que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires Elzévir ? Je saluai donc ’homme 4 l’espingole d’un signe de téte familier, et je lui demandai en souriant si j’avais troublé son sommeil. Sans me répondre, il me toisa de la téte aux pieds; puis, comme satisfait de son examen, il considéra avec la méme attention mon guide, qui s’avan- ¢ait. Je vis celui-ci palir et s’arréter en montrant une terreur évidente. Mauvaise rencontre! me dis-je. Mais la prudence me conseilla aussitét de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis pied 4 terre; je dis au guide de débrider, et, m’agenouillant au bord de la source, j’y plongeai ma téte et mes mains; puis je bus une bonne gorgée, couché a plat ventre, comme les mauvais soldats de Gédéon. Jobservais cependant mon guide et Vinconnu. Le premier s’approchait bien 4 contre-cceur; autre semblait n’avoir pas de mauvais desseins contre nous, car il avait rendu la liberté 4 son cheval, et son espingole, qu’il tenait d’abord horizontale, était maintenant dirigée vers la terre. Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu’on avait paru faire de ma personne, je m’étendis sur Vherbe, et, d’un air dégagé, je demandai 4 ’homme 4 l’espingole sil n’avait pas un briquet sur lui. En méme temps je tirais mon étui a cigares. L’inconnu, toujours sans parler,
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fouilla dans sa poche, prit son briquet, et s’empressa de me faire du feu. Evidemment il s’>humanisait; car il s’assit en face de moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient, et je lui demandai s’il fumait.
— Oui, monsieur, répondit-il.
C’étaient les premiers mots qu’il faisait entendre, et je remarquai qu’il ne pronongait pas l’s 4 la maniére andalouse, d’ot je conclus que c’était un voyageur comme moi, moins archéologue seulement.
— Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui présentant un véritable régalia de la Havane.
I] me fit une légére inclination de téte, alluma son cigare au mien, me remercia d’un autre signe de téte, puis se mit a fumer avec l’apparence d’un trés vif plaisir.
— Ah! s’écria-t-il en laissant échapper lentement sa premiére bouffée par la bouche et les narines, comme il y avait longtemps que je n’avais fumé!
En Espagne, un cigare donné et recu établit des relations d’hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que je ne l’avais espéré. D2/ailleurs, bien qu’il se dit habitant du partido de Montilla, il paraissait connaitre le pays assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée ot nous nous trouvions; il ne pouvait nommer aucun village des alentours; enfin, interrogé par moi s'il n’avait pas vu aux environs des murs détruits, de larges tuiles a rebords, des pierres sculptées, il confessa qu’il n’avait jamais fait attention a pareilles choses. En revanche, il se montra expert en matiére de chevaux. II critiqua le mien, ce qui n’était pas difficile; puis il me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue: noble animal, en effet, si dur a
la fatigue, 4 ce que prétendait son maitre, qu’il avait fait une fois trente lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade, linconnu s’arréta brusquement, comme surpris et faché d’en avoir trop dit. «C’est que j’étais trés pressé d’aller 4 Cordoue, reprit-il avec quelque embarras. J’avais 4 solliciter les juges pour un procés...» En parlant, il regardait mon guide Antonio, qui baissait les yeux.
2. L’ombre et la source me charmérent tellement, que je me souvins de quelques tranches d’excellent jambon que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de mon guide. Je les fis apporter, et j’invitai l’étranger 4 prendre sa part de la collation impromptu. S’il n’avait pas fumé depuis longtemps, il me parut vraisemblable qu’il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures au moins. I] dévorait comme un loup affamé. Je pensai que ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que, depuis le commencement de notre voyage, il se ffit révélé 4 moi comme un bavard sans pareil. La présence de notre héte semblait le géner, et une certaine méfiance les éloignait |’un de autre sans que j’en devinasse positivement la cause.
Déja les derniéres miettes du pain et du jambon avaient disparu; nous avions fumé chacun un second cigare; j’ordonnai au guide de brider nos chevaux, et j’allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu’il me demanda ow je comptais passer la nuit.
Avant que j’eusse fait attention 4 un signe de mon guide, j/avais répondu que j’allais 4 la venta del Cuervo.
— Mauvais gite pour une personne comme vous, monsieur... J’y vais, et, si vous me permettez de vous accompagner, nous ferons route ensemble.
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— Trés volontiers, dis-je en montant a cheval.
Mon guide, qui me tenait l’étrier, me fit un nouveau signe des yeux. J’y répondis en haussant les épaules, comme pour l’assurer que j’étais parfaitement tranquille, et nous nous mimes en chemin.
Les signes mystérieux d’Antonio, son inquiétude, quelques mots échappés 4 l’inconnu, surtout sa course de trente lieues et l’explication peu plausible qu’il en avait donnée, avaient déja formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas que je n’eusse affaire 4 un contrebandier, peut-étre 4 un voleur; mais que m’importait ? Je connaissais assez le caractére espagnol pour étre trés sfir de n’avoir rien 4 craindre d’un homme qui avait mangé et fumé avec moi. Sa présence méme était une protection assurée contre toute mauvaise rencontre. D2/ailleurs, j’étais bien aise de savoir ce que c’est qu’un brigand. On n’en voit pas tous les jours, et il y a un certain charme a se trouver auprés d’un étre dangereux, surtout lorsqu’on le sent doux et apprivoisé.
Jespérais amener par degrés l’inconnu a me faire des confidences, et, malgré les clignements d’yeux de mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j’en parlai avec respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit nommé José Maria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches. « Si j’étais a cété de José Maria?» me disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes a sa louange d’ailleurs, et j’exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa générosité.
— José Maria n’est qu’un dréle, dit froidement létranger.
« Se rend-il justice, ou bien est-ce excés de modestie de sa
part ?» me demandai-je mentalement; car, 4 force de considérer mon compagnon, j’étais parvenu a lui appliquer le signalement de José Maria, que j’avais lu affiché aux portes de mainte ville d’Andalousie.— Oui, c’est bien lui... Cheveux blonds, yeux bleus, grande bouche, belles dents, les mains petites; une chemise fine, une veste de velours a boutons d’argent, des guétres de peau blanche, un cheval bai... Plus de doute! Mais respectons son incognito.
Nous arrivames a la venta. Elle était telle qu’il me Vavait dépeinte, c’est-a-dire une des plus misérables que j’eusse encore rencontrées. Une grande piéce servait de cuisine, de salle 4 manger et de chambre 4 coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée sortait par un trou pratiqué dans le toit, ou plutét s’arrétait, formant un nuage a quelques pieds audessus du sol. Le long du mur, on voyait étendues par terre cing ou six vieilles couvertures de mulets; c’étaient les lits des voyageurs. A vingt pas de la maison, ou plutdt de unique piéce que je viens de décrire, s’élevait une espéce de hangar servant d’écurie. Dans ce charmant séjour, il n’y avait d’autres étres humains, du moins pour le moment, qu’une vieille femme et une petite fille de dix a douze ans, toutes les deux de couleur de suie et vétues Whorribles haillons. — Voila tout ce qui reste, me dis-je, de la population de l’antique Munda Betica! O César! 6 Sextus Pompée! que vous seriez surpris si vous reveniez au monde!
En apercevant mon compagnon, la vieille laissa échapper une exclamation de surprise.
— Ah! seigneur don José! s’écria-t-elle.
Don José fronga le sourcil, et leva une main d’un geste d’autorité qui arréta la vieille aussitét. Je me tournai
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vers mon guide, et, d’un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu’il n’avait rien 4 m’apprendre sur le compte de Vhomme avec qui j’allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m’y attendais. On nous servit, sur une petite table haute d’un pied, un vieux coq fricassé avec du riz et force piments, puis des piments a4 l’huile, enfin du gaspacho, espéce de salade de piments. Trois plats ainsi épicés nous obligérent de recourir souvent 4 une outre de vin de Montilla qui se trouva délicieux. Aprés avoir mangé, avisant une mandoline accrochée contre la muraille, —il y a partout des mandolines en Espagne, — je demandai a la petite fille qui nous servait, si elle savait en jouer.
— Non, répondit-elle; mais don José en joue si bien!
— Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose; j’aime 4 la passion votre musique nationale.
— Je ne puis rien refuser 4 un monsieur si honnéte, qui me donne de si excellents cigares, s’écria don José d’un air de bonne humeur.
Et, s’étant fait donner la mandoline, il chanta en s’accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, Pair mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n’en compris pas un mot.
— Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n’est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux zorzicos que j’ai entendus dans les Provinces, et les paroles doivent étre en langue basque.
— Oui, répondit don José d’un air sombre.
Il posa la mandoline 4 terre, et, les bras croisés, il se mit a contempler le feu qui s’éteignait avec une singuliére expression de tristesse. Eclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, 4 la fois noble et farouche, me
rappelait le Satan de Milton. Comme lui peut-étre, mon compagnon songeait au séjour qu'il avait quitté, 4 l’exil qu’il avait encouru par une faute. J’essayai de ranimer la conversation, mais il ne répondit pas, absorbé qu’il était dans ses tristes pensées. Déja la vieille s’était couchée dans un coin de la salle, 4 l’abri d’une couverture trouée tendue sur une corde. La petite fille ’avait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alors, se levant, m’invita 4 le suivre 4 l’écurie; mais, 4 ce mot, don José, comme réveillé en sursaut, lui demanda d’un ton brusque ot il allait.
— A Pécurie, répondit le guide.
— Pour quoi faire ? les chevaux ont 4 manger. Couche ici, monsieur le permettra.
— Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade; je voudrais que Monsieur le vit: peut-étre saura-t-il ce quwil faut lui faire.
Il était évident qu’Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne me souciais pas de donner des soupcons a don José, et, au point ot nous en étions, il me semblait que le meilleur parti 4 prendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc a Antonio que je n’entendais rien aux chevaux, et que j’avais envie de dormir. Don José le suivit 4 l’écurie, d’ot bientét il revint seul. Il me dit que le cheval n’avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu’il le frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu’il comptait passer la nuit dans cette douce occupation. Cependant, je m’étais étendu sur les couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans mon manteau, pour ne pas les toucher. Aprés m’avoir demandé pardon de la liberté qu’il prenait de se mettre auprés de moi, don José se coucha,
devant la porte, non sans avoir renouvelé l’amorce de son
espingole, qu’il eut soin de placer sous la besace qui lui
servait d’oreiller. Cinq minutes aprés nous étre mutuelle-
ment souhaité le bonsoir, nous étions l’un et l’autre pro- 5 fondément endormis.
3. Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir dans un pareil gite; mais, au bout d’une heure, de trés désagréables démangeaisons m/’arrachérent 4 mon premier somme. Dés que j’en eus compris la nature, je me levai,
ro persuadé qu’il valait mieux passer le reste de la nuit 4 la belle étoile que sous ce toit inhospitalier. Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte, j’enjambai par-dessus la couche de don José, qui dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je sortis de la maison sans qu’il s’éveillat.
ts Auprés de la porte était un large banc de bois; je m’étendis dessus, et m’arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit. Jallais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il me sembla voir passer devant moi ’ombre d’un homme et Vombre d’un cheval, marchant |’un et l’autre sans faire le
20 moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je crus reconnaitre Antonio. Surpris de le voir hors de Vécurie a pareille heure, je me levai et marchai 4 sa rencontre. Il s’était arrété, m’ayant apercu d’abord.
— Ot est-il? me demanda Antonio 4 voix basse.
25 — Dans la venta; il dort; il n’a pas peur des punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval ?
Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en sortant du hangar, Antonio avait soigneusement enveloppé les pieds de l’animal avec les débris d’une vieille
30 couverture.
— Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu!
Vous ne savez donc pas qui est cet homme-la. C’est José
Navarro, le plus insigne bandit de l’Andalousie. Toute la journée je vous ai fait des,signes que vous n’avez pas voulu comprendre.
— Bandit ou non, que m’importe? répondis-je; il ne nous a pas volés, et je parierais qu’il n’en a pas envie.
— A la bonne heure; mais il y a deux cents ducats pour qui le livrera. Je sais un poste de lanciers 4 une lieue et demie d’ici, et avant qu’il soit jour, j’aménerai quelques gaillards solides. J’aurais pris son cheval, mais il est si méchant que nul que le Navarro ne peut en approcher.
— Que le diable vous emporte! lui dis-je. Quel mal vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer? Dzailleurs, étes-vous sir qu’il soit le brigand que vous dites ?
— Parfaitement sir; tout a l’heure il m’a suivi dans Pécurie et m’a dit: « Tu as l’air de me connaitre, si tu dis a ce bon monsieur qui je suis, je te fais sauter la cervelle. » Restez, monsieur, restez auprés de lui; vous n’avez rien 4 craindre. Tant qu’il vous saura 1a, il ne se méfiera de rien.
Tout en parlant, nous nous étions déja assez éloignés de la venta pour qu’on ne pit entendre les fers du cheval. Antonio Vavait débarrassé en un clin d’ceil des guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds; il se préparait 4 enfourcher sa monture. J’essayai priéres et menaces pour le retenir.
—Je suis un pauvre diable, monsieur, me disait-il; deux cents ducats ne sont pas a perdre, surtout quand il s’agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais prenez garde: si le Navarro se réveille, il sautera sur son espingole, et gare 4 vous! Moi, je suis trop avancé pour reculer; arrangez-vous comme vous pourrez.
' Le dréle était en selle; il piqua des deux, et dans l’obscurité je ’eus bientdét perdu de vue.
J’étais fort irrité contre mon guide et passablement inquiet. Aprés un instant de réflexion, je me décidai et rentrai dans la'venta. Don José dormait encore, réparant sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de plu-
5 Sieurs journées*aventureuses. Je fus obligé de le secouer rudement pour léveiller. Jamais je n’oublierai son regard farouche et le mouvement qu'il fit pour saisir son espingole, que, par mesure de précaution, j’avais mise a quelque distance de sa couche.
to — Monsieur, lui dis-je, je vous demande pardon de vous éveiller; mais j’ai une sotte question a vous faire: seriez-vous bien aise de voir arriver ici une demi-douzaine de lanciers ?
Il sauta en pieds, et d’une voix terrible:
15 — Qui vous l’a dit ? me demanda-t-il.
— Peu importe d’ou vient l’avis, pourvu qu’il soit bon.
— Votre guide m’a trahi, mais il me le payera! Ou est-il ?
—Je ne sais... Dans l’écurie, je pense... mais quelqu’un m’a dit...
20 — Qui vous a dit?... Ce ne peut étre la vieille...
— Quelqu’un que je ne connais pas... Sans plus de paroles, avez-vous, oui ou non, des motifs pour ne pas attendre les soldats? Si vous en avez, ne perdez pas de temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon d’avoir
25 interrompu votre sommeil.
— Ah! votre guide! votre guide! Je m’en étais méfié d’abord ... mais... son compte est bon!... Adieu, monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois. Je ne suis pas tout a fait aussi mauvais que vous me croyez...
30 oul, il y a encore en moi quelque chose qui mérite la pitié d’un galant homme... Adieu, monsieur... Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir m’acquitter envers vous.
— Pour prix du service que je vous ai rendu, promettezmoi, don José, de ne soupgonner personne, de ne pas songer a la vengeance. Tenez, voila des cigares pour votre route; bon voyage!
Et je lui tendis la main.
Il me la serra sans répondre, prit son espingole et sa besace, et, aprés avoir dit quelques mots 4 la vieille dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au hangar. Quelques instants aprés, je l’entendais galoper dans la campagne.
Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne me rendormis point. Je me demandais si j’avais eu raison de sauver de la potence un voleur, et peut-étre un meurtrier, et cela seulement parce que j’avais mangé avec lui du jambon et du riz a la valencienne. N’avais-je pas trahi mon guide qui soutenait la cause des lois; ne l’avais-je pas exposé a la vengeance d’un scélérat? Mais les devoirs de Vhospitalité!... Préjugé de sauvage, me disais-je; j’aurai a répondre de tous les crimes que le bandit va commettre... Pourtant est-ce un préjugé que cet instinct de conscience qui résiste 4 tous les raisonnements ? Peut-étre, dans la situation délicate ot je me trouvais, ne pouvais-je m’en tirer sans remords. Je flottais encore dans la plus grande incertitude au sujet de la moralité de mon action, lorsque je vis paraitre une demi-douzaine de cavaliers avec Antonio, qui se tenait prudemment a l’arriére-garde. J’allai au-devant d’eux, et les prévins que le bandit avait pris la fuite depuis plus de deux heures. La vieille, interrogée par le brigadier, répondit qu’elle connaissait le Navarro, mais que, vivant seule, elle n’aurait jamais osé risquer sa vie en le dénongant. Elle ajouta que son habitude, lorsqu’il venait chez elle, était de partir
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toujours au milieu de la nuit. Pour moi, il me fallut aller, a quelques lieues de la, exhiber mon passeport et signer une déclaration devant un alcade, aprés quoi on me permit de reprentire mes recherches archéologiques. An-
5 tonio me gardait rancune, soupconnant que c’était moi qui l’avais empéché de gagner les deux cents ducats. Pourtant nous nous séparames bons amis a Cordoue; 1a, je lui donnai une gratification aussi forte que état de mes finances pouvait me le permettre.
10 4. Je passai quelques jours 4 Cordoue. On m/’avait indiqué certain manuscrit de la bibliothéque des dominicains, ou je devais trouver des renseignements intéressants sur l’antique Munda. Fort bien accueilli par les bons péres, je passais les journées dans leur couvent, et le soir
15 je me promenais par la ville. A Cordoue, vers le coucher du soleil, il y a quantité d’oisifs sur le quai qui borde la rive droite du Guadalquivir.
Un soir je fumais, appuyé sur le parapet du quai, lorsqu’une femme, remontant l’escalier qui conduit a la
20 riviére, vint s’asseoir prés de moi. Elle avait dans les cheveux un gros bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-étre pauvrement vétue, tout en noir, comme la plupart des grisettes dans la soirée. Les femmes comme
25 il faut ne portent le noir que le matin; le soir elles s’habillent -4 la francesa. En arrivant auprés de moi, elle laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la téte, et, d lobscure clarté qui tombe des étoiles, je vis qu'elle était petite, jeune, bien faite, et qu’elle avait de trés
grands yeux. Je jetai mon cigare aussitét. Elle comprit cette attention d’une politesse toute francaise, et se hata de me dire qu’elle aimait beaucoup l’odeur du tabac, et que méme elle fumait, quand elle trouvait des papelitos bien doux. Par bonheur, j’en avais de tels dans mon étui, et je m’empressai de lui en offrir. Elle daigna en prendre un, et Valluma 4 un bout de corde enflammé qu’un enfant nous apporta moyennant un sou. Mélant nos fumées, nous causdmes si longtemps que nous nous trouvames presque seuls sur le quai. Je crus n’étre point indiscret en lui offrant d’aller prendre des glaces a la neverta. Aprés une hésitation modeste elle accepta; mais avant de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l’étonner beaucoup.
— Quelles inventions on a chez vous, messieurs les étrangers! De quel pays étes-vous, monsieur? Anglais sans doute ?
— Frangais et votre grand serviteur. Et vous, mademoiselle, ou madame, vous étes probablement de Cordoue ?
— Non.
— Vous étes du moins Andalouse. Il me semble le reconnaitre 4 votre doux parler.
— Si vous remarquez si bien l’accent du monde, vous devez bien deviner qui je suis.
— Je crois que vous étes du pays de Jésus, 4 deux pas du paradis. (J’avais appris cette métaphore, qui désigne VAndalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador bien connu.)
— Bah! le paradis...les gens d’ici disent qu’il n’est pas fait pour nous.
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— Alors, vous seriez donc Mauresque, ou... je m’arrétai, n’osant dire juive.
— Allons, allons! vous voyez bien que je suis bohémienne; voulez-vous que je vous dise /a baji? Avezvous entendu parler de la Carmencita? C’est moi.
J’étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze ans, que je ne reculai pas d’horreur en me voyant a4 coté d’une sorciére. « Bon! me dis-je; la semaine passée, j’ai soupé avec un voleur de grands chemins, allons aujourd’hui prendre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir.» J’avais encore un autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du collége, je ’avouerai a ma honte, j’avais perdu quelque temps a étudier les sciences occultes et méme plusieurs fois j’avais tenté de conjurer l’esprit de ténébres. Guéri depuis longtemps de la passion de semblables recherches, je n’en conservais pas moins un certain attrait de curiosité pour toutes les superstitions, et me faisais une féte d’apprendre jusqu’ou s’était élevé l’art de la magie parmi les bohémiens.
Tout en causant, nous étions entrés dans la neveria, et nous étions assis 4 une petite table éclairée par une bougie renfermée dans un globe de verre. J’eus alors tout le loisir d’examiner ma gitana pendant que quelques honnétes gens s’ébahissaient, en prenant leurs glaces, de me voir en si bonne compagnie.
Je doute fort que mademoiselle Carmen fit de race pure, du moins elle était infiniment plus jolie que toutes les femmes de sa nation que j’aie jamais rencontrées. Pour qu’une femme soit belle, il faut, disent les Espagnols, qu'elle réunisse trente sz, ou, sil’on veut, qu’on puisse la dé-’ finir au moyen de dix adjectifs applicables chacun 4 trois parties de sa personne. Par exemple, elle doit avoir
trois choses noires: les yeux, les paupiéres et les sourcils; trois fines: les doigts, les lévres, les cheveux, etc. Voyez Brantéme pour le reste. Ma bohémienne ne pouvait prétendre 4 tant de perfections. Sa peau, d’ailleurs parfaitement unie, approchait fort de la teinte du cuivre. Ses yeux étaient obliques, mais admirablement fendus; ses lévres un peu fortes, mais bien dessinées et laissant voir des dents plus blanches que des amandes sans leur peau. Ses cheveux, peut-étre un peu gros, étaient noirs, a reflets bleus comme l’aile d’un corbeau, longs et luisants. Pour ne pas vous fatiguer d’une description trop prolixe, je vous dirai en somme qu’a chaque défaut elle réunissait une qualité qui ressortait peut-étre plus fortement par le contraste. C’était une beauté étrange et sauvage, une figure qui étonnait d’abord, mais qu’on ne pouvait oublier. Ses yeux surtout avaient une expression a la fois voluptueuse et farouche que je n’ai trouvée depuis 4 aucun regard humain, il de bohémien, ceil de loup, c’est un dicton espagnol qui dénote une bonne observation. Si vous n’avez pas le temps d’aller au Jardin des Plantes pour étudier le regard d’un loup, considérez votre chat quand il guette un moineau.
On sent qu’il efit été ridicule de se faire tirer la bonne aventure dans un café. Aussi je priai la jolie sorciére de me permettre de accompagner 4 son domicile; elle y consentit sans difficulté, mais elle voulut connaitre encore la marche du temps, et me pria de nouveau de faire sonner ma montre.
— Est-elle vraiment d’or? dit-elle en la considérant avec une excessive attention.
Quand nous nous remimes en marche, il était nuit close; la plupart des boutiques étaient fermées et les rues presque
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désertes. Nous passames le pont du Guadalquivir, et 4 Vextrémité du faubourg nous nous arrétames devant une maison qui n’avait nullement l’apparence d’un palais. Un enfant nous ouvrit. La bohémienne lui dit quelques mots 5 dans une langue 4 moi inconnue, que je sus depuis étre la rommani ou chipe calli, Vidiome des gitanos. Aussitét Venfant disparut, nous laissant dans une chambre assez vaste, meublée d’une petite table, de deux tabourets et d’un coffre. Je ne dois point oublier une jarre d’eau, un ro tas d’oranges et une botte d’ognons.
5. Dés que nous ftimes seuls, la bohémienne tira de son coffre des cartes qui paraissaient avoir beaucoup servi, un aimant, un caméléon desséché, et quelques autres objets nécessaires 4 son art. Puis elle me dit de faire la croix dans
15 ma main gauche avec une piéce de monnaie, et les cérémonies magiques commencérent. II est inutile de vous rapporter ses prédictions, et, quant 4 sa maniére d’opérer, il était évident qu’elle n’était pas sorciére 4 demi.
Malheureusement nous fiimes bientét dérangés. La
20 porte s’ouvrit tout 4 coup avec violence, et un homme, enveloppé jusqu’aux yeux dans un manteau brun, entra dans la chambre en apostrophant la bohémienne d’une facon peu gracieuse. Je n’entendais pas ce qu’il disait, mais le ton de sa voix indiquait qu’il était de fort mauvaise
25 humeur. A sa vue, la gitana ne montra ni surprise ni colére, mais elle accourut 4 sa rencontre, et, avec une volubilité extraordinaire, lui adressa quelques phrases dans la langue mystérieuse dont elle s’était déja servie devant moi. Le mot payllo, souvent répété, était le seul mot que
30 je comprisse. Je savais que les bohémiens désignent ainsi tout homme étranger 4 leur race. Supposant qu il s’agis-
sait de moi, je m’attendais 4 une explication délicate;
déja j’avais la main sur le pied d’un des tabourets, et je syllogisais 4 part moi pour deviner le moment précis ot il conviendrait de le jeter 4 la téte de V’intrus. Celui-ci repoussa rudement la bohémienne, et s’avanga vers moi; puis, reculant d’un pas:
— Ah! monsieur, dit-il, c’est vous!
Je le regardai 4 mon tour, et reconnus mon ami don José. En ce moment, je regrettais un peu de ne pas l’avoir laissé pendre.
— Eh! c’est vous, mon brave! m’écriai-je en riant le moins jaune que je pus; vous avez interrompu mademoiselle au moment ow elle m’annongait des choses bien intéressantes.
— Toujours la méme! (Ca finira, dit-il entre ses dents, attachant sur elle un regard farouche.
Cependant la bohémienne continuait 4 lui parler dans sa langue. Elle s’animait par degrés. Son ceil s’injectait de sang et devenait terrible, ses traits se contractaient, elle frappait du pied. Il me sembla qu’elle le pressait vivement de faire quelque chose 4 quoi il montrait de l’hésitation. Ce que c’était, je croyais ne le comprendre que trop a la voir passer et repasser rapidement sa petite main sous son menton. J’étais tenté de croire qu'il s’agissait d’une gorge a4 couper, et j’avais quelques soupcons que cette gorge ne fit la mienne.
A tout ce torrent d’éloquence, don José ne répondit que par deux ou trois mots prononcés d’un ton bref. Alors la bohémienne lui lancga un regard de profond mépris; puis, s’asseyant a la turque dans un coin de la chambre, elle choisit une orange, la pela et se mit 4 la manger.
Don José me prit le bras, ouvrit la porte et me conduisit dans la rue. Nous fimes environ deux cents pas dans le plus profond silence. Puis, étendant la main:
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— Toujours tout droit, dit-il, et vous trouverez le pont.
Aussit6t il me tourna le dos et s’éloigna rapidement. Je revins 4 mon auberge un peu penaud et d’assez mauvaise humeur, Le pire fut qu’en me déshabillant, je m/’apercus que ma montre me manquait.
Diverses considérations m’empéchérent d’aller la réclamer le lendemain, ou de solliciter M. le corrégidor pour qu’il voulit bien la faire chercher. Je terminai mon travail sur le manuscrit des dominicains et je partis pour Séville. Aprés plusieurs mois de courses errantes en Andalousie, je voulus retourner 4 Madrid, et il me fallut repasser par Cordoue. Je n’avais pas l’intention d’y faire un long séjour, car j’avais pris en grippe cette belle ville. Cependant quelques amis 4 revoir, quelques commissions a faire devaient me retenir au moins trois ou quatre jours dans l’antique capitale des princes musulmans.
Dés que je reparus au couvent des dominicains, un des péres, qui m’avait toujours montré un vif intérét dans mes recherches sur l’emplacement de Munda, m/’accueillit les bras ouverts, en s’écriant:
— Loué soit le nom de Dieu! Soyez le bienvenu, mon cher ami. Nous vous croyions tous mort, et moi, qui vous parle, j’ai récité bien des Pater et des Ave, que je ne regrette pas, pour le salut de votre Ame. Ainsi vous n’étes pas assassiné, car pour volé nous savons que vous l|’étes.
— Comment cela ? lui demandai-je un peu surpris.
— Oui, vous savez bien, cette belle montre 4 répétition que vous faisiez sonner dans la bibliothéque, quand nous vous disions qu’il était temps d’aller au chceur. Eh bien! elle est retrouvée, on vous la rendra.
— C’est-a-dire, interrompis-je un peu décontenancé, que je l’avais égarée...
— Le coquin est sous les verrous, et, comme on savait qu'il était homme 4a tirer un coup de fusil 4 un chrétien pour lui prendre une piécette, nous mourions de peur qu’il ne vous etit tué. J’irai avec vous chez le corrégidor, et nous vous ferons rendre votre belle montre. Et puis, avisez-vous de dire la-bas que la justice ne sait pas son métier en Espagne !
— Je vous avoue, lui dis-je, que j’aimerais mieux perdre ma montre que de témoigner en justice pour faire pendre un pauvre diable, surtout parce que... parce que...
—Oh! n’ayez aucune inquiétude; il est bien recommandé, et on ne peut le pendre deux fois. Quand je dis pendre, je me trompe. C’est un hidalgo que votre voleur; il sera donc garrotté aprés-demain sans rémission. Vous voyez qu’un vol de plus ou de moins ne changera rien 4 son affaire. Plat 4 Dieu qu’il n’etit que volé! mais il a commis plusieurs meurtres, tous plus horribles les uns que les autres.
— Comment se nomme-t-il ?
—On le connait dans le pays sous le nom de José Navarro; mais il a encore un autre nom basque, que ni vous ni moi ne prononcerons jamais. Tenez, c’est un homme 4 voir, et vous qui aimez 4 connaitre les singularités du pays, vous ne devez pas négliger d’apprendre comment en Espagne les coquins sortent de ce monde. II est en chapelle, et le pére Martinez vous y conduira.
Mon dominicain insista tellement pour que je visse les appréts du « petit pendement pien choli,» que je ne pus m’en défendre. J’allai voir le prisonnier, muni d’un pa-
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quet de cigares qui, je l’espérais, devaient lui faire excuser 30
mon indiscrétion.
On m’introduisit auprés de don José, au moment ot il
prenait son repas. Il me fit un signe de téte assez froid, et me remercia poliment du cadeau que je lui apportais. Aprés avoir compté les cigares du paquet que j’avais mis entre ses mains, il en choisit un certain nombre, et me
5 rendit le reste, observant qu’il n’avait pas besoin d’en prendre davantage.
Je lui demandai si, avec un peu d’argent, ou par le crédit de mes amis, je pourrais obtenir quelque adoucissement 4 son sort. D’abord il haussa les épaules en souriant
10 avec tristesse; bientét, se ravisant, il me pria de faire dire une messe pour le salut de son ame.
— Voudriez-vous, ajouta-t-il timidement, voudriez-vous en faire dire une autre pour une personne qui vous a offensé ?
— Assurément, mon cher, lui dis-je; mais personne,
15 que je sache, ne m/’a offensé en ce pays.
Il me prit la main et la serra d’un air grave. Aprés un moment de silence, il reprit:
— Oserai-je encore vous demander un service?... Quand vous reviendrez dans votre pays, peut-étre passe-
20 rez-vous par la Navarre? Au moins vous passerez par Vitoria, qui n’en est pas fort éloignée.
— Oui, lui dis-je, je passerai certainement par Vitoria; mais il n’est pas impossible que je me détourne pour aller a Pampelune, et, 4 cause de vous, je crois que je ferais
25 volontiers ce détour.
— Eh bien! si vous allez 4 Pampelune, vous y verrez plus d’une chose qui vous intéressera ... C’est une belle ville... Je vous donnerai cette médaille (il me montrait une petite médaille d’argent qu’il portait au cou),
30 vous l’envelopperez dans du papier...il s’arréta un instant pour maitriser son émotion...et vous la remettrez ou vous la ferez remettre 4 une bonne femme dont je
vous dirai l’adresse. — Vous direz que je suis mort, vous ne direz pas comment.
Je promis d’exécuter sa commission. Je le revis le lendemain, et je passai une partie de la journée avec lui. C’est de sa bouche que j’ai appris les tristes aventures qu’on va lire.
6. Je suis né, dit-il, a Elizondo, dans la vallée de Baztan. Je m’appelle don José Lizarrabengoa, et vous connaissez assez |’Espagne, monsieur, pour que mon nom vous dise aussit6t que je suis Basque et vieux chrétien. Si je prends le don, c’est que j’en ai le droit, et, si j’étais 4 Elizondo, je vous montrerais ma généalogie sur parchemin. On voulait que je fusse d’église, et l’on me fit étudier, mais je ne profitais guére. J’aimais trop 4 jouer a la paume, c’est ce qui m’a perdu. Quand nous jouons a4 la paume, nous autres Navarrais, nous oublions tout. Un jour que j’avais gagné, un gars de l’Alava me chercha querelle; nous primes nos maquilas, et j’eus encore lavantage; mais cela m’obligea de quitter le pays. Je rencontrai des dragons, et je m’engageai dans le régiment d’Almanza, cavalerie. Les gens de nos montagnes apprennent vite le métier militaire. Je devins bientét brigadier, et on me promettait de me faire maréchal des logis, quand, pour mon malheur, on me mit de garde a4 la manufacture de tabacs de Séville. Si vous étes allé 4 Séville, vous aurez vu ce grand batiment-la, hors des remparts, prés du Guadalquivir. Il me semble en voir encore la porte et le corps de garde auprés. Quand ils sont de service, les Espagnols jouent aux cartes, ou dorment; moi, comme un
franc Navarrais, je tachais toujours de m’occuper. Je faisais une chaine avec du fil de laiton, pour tenir mon épinglette. Tout d’un coup les camarades disent: « Voila la cloche qui sonne; les filles vont rentrer 4 l’ouvrage. » 5 Vous saurez, monsieur, qu’il y a bien quatre 4 cing cents femmes occupées dans la manufacture. Ce sont elles qui roulent les cigares dans une grande salle, ot les hommes n’entrent pas sans une permission du vimgt-quatre, parce qu’elles se mettent 4 leur aise, les jeunes surtout, quand il to fait chaud. A lheure ot les ouvriéres rentrent, aprés leur diner, bien des jeunes gens vont les voir passer, et leur en content de toutes les couleurs. Il y a peu de ces demoiselles qui refusent une mantille de taffetas, et les amateurs, 4 cette péche-la, n’ont qu’a se baisser pour 15 prendre Je poisson. Pendant que les autres regardaient, moi, je restais sur mon banc, prés de la porte. J’étais jeune alors; je pensais toujours au pays, et je ne croyais pas qu'il y etit de jolies filles sans jupes bleues et sans nattes tombant sur les épaules. D2/ailleurs, les Anda- 20 louses me faisaient peur; je n’étais pas encore fait a leurs maniéres: toujours 4 railler, jamais un mot de raison. Jétais donc le nez sur ma chaine, quand j’entends des bourgeois qui disaient: Voila la gitanilla! Je levai les yeux, et je la vis. C’était un vendredi, et je ne l’oublierai 25 jamais. Je vis cette Carmen que vous connaissez, chez qui je vous ai rencontré il y a quelques mois.
Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d’un trou, et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans
30 couleur de feu. Elle écartait sa mantille afin de montrer ses €paules et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de cassie dans Je coin
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La MANUFACTURE DE TABACS DE SEVILLE, par Gustave Doré
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de la bouche, et elle s’avancait en se balancant sur ses hanches comme une pouliche du haras de Cordoue. Dans mon pays, une femme en ce costume aurait obligé le monde ase signer. A Séville, chacun lui adressait quelque compliment gaillard’sur sa tournure; elle répondait 4 chacun, faisant les yeux en coulisse, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie bohémienne qu’elle était. D’abord elle ne me plut pas, et je repris mon ouvrage; mais elle, suivant usage des femmes et des chats qui ne viennent pas quand on les appelle et qui viennent quand on ne les appelle pas, s’arréta devant moi et m’adressa la parole:
— Compére, me dit-elle 4 la fagon andalouse, veux-tu me donner ta chaine pour tenir les clefs de mon coffrefort ?
— C’est pour attacher mon épinglette, lui répondis-je.
— Ton épinglette ! s’écria-t-elle en riant. Ah! monsieur fait de la dentelle, puisqu’il a besoin d’épingles!
Tout le monde qui était 14 se mit 4 rire, et moi je me sentais rougir, et je ne pouvais trouver rien 4 lui répondre.
— Allons, mon cceur, reprit-elle, fais-moi sept aunes de dentelle noire pour une mantille, épinglier de mon ame!
Et prenant la fleur de cassie qu’elle avait a la bouche, elle me la lanca, d’un mouvement du pouce, juste entre les deux yeux. Monsieur, cela me fit l’effet d’une balle qui m’arrivait... Je ne savais ot me fourrer, je demeurais immobile comme une planche. Quand elle fut entrée dans la manufacture, je vis la fleur de cassie qui était tombée 4 terre entre mes pieds; je ne sais ce qui me prit, mais je la ramassai sans que mes camarades s’en apercussent et je la mis précieusement dans ma veste. Premiére sottise !
Deux ou trois heures aprés, j’y pensais encore, quand
arrive dans le corps de garde un portier tout haletant, la figure renversée. II nous dit que, dans la grande salle des cigares, il y avait une femme assassinée, et qu’il fallait y envoyer la garde. Le maréchal me dit de prendre deux hommes et d’y aller voir. Je prends mes deux hommes et je monte. Figurez-vous, monsieur, qu’entré dans la salle je trouve d’abord trois cents femmes en chemise, ou peu s’en faut, toutes criant, hurlant, gesticulant, faisant un vacarme a ne pas entendre Dieu tonner. D’un cété, il y en avait une, les quatre fers en l’air, couverte de sang, avec un X sur la figure qu’on venait de lui marquer en deux coups de couteau. En face de la blessée, que secouraient les meilleurs de la bande, je vois Carmen tenue par cinq ou six comméres. La femme blessée criait: « Confession! confession! je suis morte!» Carmen ne disait rien; elle serrait les dents, et roulait des yeux comme un caméléon. « Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je. J’eus grand’peine a savoir ce qui s’était passé, car toutes les ouvriéres me parlaient a la fois. Il parait que la femme blessée s’était vantée d’avoir assez d’argent en poche pour acheter un 4ne au marché de Triana. « Tiens, dit Carmen qui avait une langue, tu n’as donc pas assez d’un balai?» L’autre, blessée du reproche, peut-étre parce qu’elle se sentait véreuse sur l’article, lui répond qu’elle ne se connaissait pas en balais, n’ayant pas l’honneur d’étre bohémienne ni filleule de Satan, mais que mademoiselle Carmencita ferait bientét connaissance avec son Ane, quand M. le corrégidor la ménerait 4 la promenade avec deux laquais par derriére pour l’émoucher. « Eh bien, moi, dit Carmen, je te ferai des abreuvois 4 mouches sur la joue, et je veux y peindre un damier.» La-dessus, vli! vlan ! elle commence, avec le couteau dont elle coupait
le bout des cigares, 4 lui dessiner des croix de Saint-André sur la figure.
Le cas était clair; je pris Carmen par le bras: — Ma sceur, lui dis-je poliment, il faut me suivre. Elle me lanca
5 un regard comme si elle me reconnaissait; mais elle dit d’un air résigné:— Marchons. Ou est ma mantille? Elle la mit sur sa téte de fagon 4 ne montrer qu’un seul de ses grands yeux, et suivit mes deux hommes, douce comme un mouton. Arrivés au corps de garde, le maré-
10 Chal des logis dit que c’était grave, et qu'il fallait la mener ala prison. C’était encore moi qui devais la conduire. Je la mis entre deux dragons, et je marchais derriére comme un brigadier doit faire en semblable rencontre. Nous nous mimes en route pour la ville. D’abord la
15 bohémienne avait gardé le silence; mais dans la rue du Serpent, — vous la connaissez, elle mérite bien son nom par les détours qu’elle fait, — dans la rue du Serpent, elle commence par laisser tomber sa mantille sur ses épaules, afin de me montrer’son minois enjéleur, et, se tournant
20 vers moi autant qu’elle pouvait, elle me dit:
— Mon officier, ot me menez-vous ?
—A la prison, ma pauvre enfant, lui répondis-je le plus doucement que je pus, comme un bon soldat doit parler 4 un prisonnier, surtout 4 une femme.
25 —Hélas! que deviendrai-je? Seigneur officier, ayez pitié de moi. Vous étes si jeune, si gentil!... Puis d’un ton plus bas: Laissez-moi m’échapper, dit-elle, je vous donnerai un morceau de la bar lJachi, qui vous fera aimer de toutes les femmes.
30 La bar lachi, monsieur, c’est la pierre d’aimant, avec laquelle les bohémiens prétendent qu’on fait quantité de sortiléges quand on sait s’en servir. Faites-en boire 4 une
femme une pincée rapée dans un verre de vin blanc, elle ne résiste plus. Moi, je lui répondis le plus sérieusement que je pus:
— Nous ne sommes pas ici pour dire des balivernes; il faut aller a la prison, c’est la consigne, et il n’y a pas de remeéde.
7. Nous autres gens du pays basque, nous avons un accent qui nous fait reconnaitre facilement des Espagnols; en revanche il n’y en a pas un qui puisse seulement apprendre a dire bai, jaona. Carmen donc n’eut pas. de peine a deviner que je venais des Provinces. Vous saurez que les bohémiens, monsieur, comme n’étant d’aucun pays, voyageant toujours, parlent toutes les langues, et la plupart sont chez eux en Portugal, en France, dans les Provinces, en Catalogne, partout; méme avec les Maures et les Anglais, ils se font entendre. Carmen savait assez bien le basque.
— Laguna ene bihotsarena, camarade de mon cceur, me dit-elle tout 4 coup, étes-vous du pays ?
Notre langue, monsieur, est si belle, que, lorsque nous Ventendons en pays étranger, cela nous fait tressaillir... — Je voudrais avoir un confesseur des Provinces, ajouta plus bas le bandit.
Il reprit aprés un silence:
—Je suis d’Elizondo, lui répondis-je en basque, fort ému de l’entendre parler ma langue.
— Moi, je suis d’Etchalar, dit-elle. (C’est un pays a quatre heures de chez nous.) J’ai été emmenée par des bohémiens 4 Séville. Je travaillais 4 la manufacture pour gagner de quoi retourner en Navarre, prés de ma pauvre mére qui n’a que moi pour soutien, et un petit barratcea avec vingt pommiers 4 cidre! Ah! si j’étais au pays, de-
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vant la montagne blanche! On m’a insultée parce que je ne suis pas de ce pays de filous, marchands d’oranges pourries; et ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jaques de Séville, avec leurs couteaux, ne feraient pas peur 4 un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila. Camarade, mon ami, ne ferez-vous rien pour une payse ?
Elle mentait, monsieur, elle a toujours menti. Je ne sais pas si dans sa vie cette fille-la a jamais dit un mot de 1o vérité; mais, quand elle parlait, je la croyais: c’était plus fort que moi. Elle estropiait le basque, et je la crus Navarraise; ses yeux seuls et sa bouche et son teint la disaient bohémienne. J’étais fou, je ne faisais plus attention a rien. Je pensais que, si des Espagnols s’étaient avisés de mal parler du pays, je leur aurais coupé la figure, tout comme elle venait de faire 4 sa camarade. Bref, j’étais comme un homme ivre; je commengais a dire des bétises, j’étais tout prés d’en faire.
— Si je vous poussais, et si vous tombiez, mon pays, 20 reprit-elle en basque, ce ne seraient pas ces deux conscrits
de Castillans qui me retiendraient .. .
Ma foi, j’oubliai la consigne et tout, et je lui dis: — Eh bien, m’amie, ma payse, essayez, et que Notre-
Dame de la Montagne vous soit en aide!
25 Ence moment, nous passions devant une de ces ruelles étroites comme il y en a tant 4 Séville. Tout 4 coup Carmen se retourne et me lance un coup de poing dans la poitrine. Je me laissai tomber exprés 4 la renverse. D’un bond, elle saute par-dessus moi et se met 4 courir en nous
30 mMontrant une paire de jambes!... On dit jambes de Basque: les siennes en valaient bien d’autres.. . aussi vites que bien tournées. Moi, je me reléve aussitét, mais
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CARMEN aa
je mets ma lance en travers, de fagon a barrer la rue, si bien que, de prime abord, les camarades furent arrétés au moment de la poursuivre. Puis je me mis moi-méme a courir, et eux aprés moi; mais l’atteindre! II n’y avait pas de risque, avec nos éperons, nos sabres et nos lances! En moins de temps que je n’en mets a4 vous le dire, la prisonniére avait disparu. D/ailleurs, toutes les comméres du quartier favorisaient sa fuite, et se moquaient de nous, et nous indiquaient la fausse voie. Aprés plusieurs marches et contre-marches, il fallut nous en revenir au corps de garde sans un recu du gouverneur de la prison.
Mes hommes, pour n’étre pas punis, dirent que Carmen m/’avait parlé basque; et il ne paraissait pas trop naturel, pour dire la vérité, qu’un coup de poing d’une tant petite fille efit terrassé si facilement un gaillard de ma force. Tout cela parut louche, ou plutét trop clair. En descendant la garde, je fus dégradé et envoyé pour un mois 4 la prison. C’était ma premiére punition depuis que j’étais au service. Adieu les galons de maréchal des logis que je croyais déja tenir !
Mes premiers jours de prison se passérent fort tristement. En me faisant soldat, je m’étais figuré que je deviendrais tout au moins officier: Longa, Mina, mes compatriotes, sont bien capitaines généraux; Chapalangarra, qui est un négro comme Mina, et réfugié comme lui dans votre pays, Chapalangarra était colonel, et j’ai joué a la paume vingt fois avec son frére, qui était un pauvre diable comme moi. Maintenant je me disais: Tout le temps que tu as servi sans punition, c’est du temps perdu. Te voila mal noté; pour te remettre bien dans l’esprit des chefs, il te faudra travailler dix fois plus que lorsque tu es venu comme conscrit! Et pourquoi me suis-je fait punir?
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Pour une coquine de bohémienne qui s’est moquée de moi, et qui, dans ce moment, est a voler dans quelque coin de la ville. Pourtant je ne pouvais m’empécher de penser 4 elle. Le croiriez-vous, monsieur ? ses bas de soie troués 5 qu’elle me faisait voir tout en plein en s’enfuyant, je les avais toujours devant les yeux. Je regardais par les barreaux de la prison dans la rue, et, parmi toutes les femmes qui passaient, je n’en voyais pas une seule qui valtit cette diable de fille-la. Et puis, malgré moi, je sentais la fleur ro de cassie qu’elle m’avait jetée, et qui, séche, gardait toujours sa bonne odeur ... S’il y a des sorciéres, cette fille-la en était une!
Un jour, le gedélier entre et me donne un pain d’Alcala.
— Tenez, dit-il, voila ce que votre cousine vous en-
r5 voile.
Je pris le pain, fort étonné, car je n’avais pas de cousine 4 Séville. C’est peut-étre une erreur, pensai-je en regardant le pain; mais il était si appétissant, il sentait si bon, que, sans m’inquiéter de savoir d’ot il venait et a
20 qui il était destiné, je résolus de le manger. En voulant le couper, mon couteau rencontra quelque chose de dur. Je regarde, et je trouve une petite lime anglaise qu’on avait glissée dans la pate avant que le pain fit cuit. Il y avait encore dans le pain une piéce d’or de deux piastres.
25 Plus de doute alors, c’était un cadeau de Carmen. Pour les gens de sa race, la liberté est tout, et ils mettraient le feu a une ville pour s’épargner un jour de prison. D/ailleurs, la commeére était fine, et avec ce pain-la on se moquait des gedliers. En une heure, le plus gros barreau
30 était scié avec la petite lime, et avec la piéce de deux piastres, chez le premier fripier, je changeais ma capote d’uniforme pour un habit bourgeois. Vous pensez bien
qu’un homme qui avait déniché maintes fois des aiglons dans nos rochers ne s’embarrassait guére de descendre dans la rue d’une fenétre haute de moins de trente pieds; mais je ne voulais pas m’échapper. J’avais encore mon honneur de soldat, et déserter me semblait un grand crime. Seulement, je fus touché de cette marque de souvenir. Quand on est: en prison, on aime 4 penser qu’on a dehors un ami qui s’intéresse 4 vous. La piéce d’or m’offusquait un peu, j’aurais bien voulu la rendre; mais ot trouver mon créancier ? Cela ne me semblait pas facile.
8. Aprés la cérémonie de la dégradation, je croyais n’avoir plus rien a souffrir; mais il me restait encore une humiliation 4 dévorer: ce fut 4 ma sortie de prison, lorsqu’on me commanda de service et qu’on me mit en faction comme un simple soldat. Vous ne pouvez vous figurer ce qu’un homme de cceur éprouve en pareille occasion. Je crois que jaurais aimé autant a étre fusillé. Au moins on marche seul, en avant de son peloton; on se sent quelque chose; le monde vous regarde.
Je fus mis en faction 4 la porte du colonel. C’était un jeune homme riche, bon enfant, qui aimait 4 s’amuser. Tous les jeunes officiers étaient chez lui, et force bourgeois, des femmes aussi, des actrices, 4 ce qu’on disait. Pour moi, il me semblait que toute la ville s’était donné rendez-vous 4 sa porte pour me regarder. Voila qu’arrive la voiture du colonel, avec son valet de chambre sur le siége. Qu’est-ce que je vois descendre? La gitanilla. Elle était parée, cette fois, comme une chasse, pomponnée, attifée, tout or et tout rubans. Une robe 4 paillettes, des souliers bleus 4 paillettes aussi, des fleurs et des galons partout. Elle avait un tambour de basque a la main. Avec elle il y avait deux autres bohémiennes, une jeune et une
vieille. Il y a toujours une vieille pour les mener, puis un vieux avec une guitare, bohémien aussi, pour jouer et les faire danser. Vous savez qu’on s’amuse souvent a faire venir des bohémiennes dans les sociétés, afin de leur faire danser 5 la romalis, c’est leur danse, et souvent bien autre chose. Carmen me reconnut, et nous échangedmes un regard. Je ne sais, mais, en ce moment, j’aurais voulu étre 4 cent pieds sous terre.
— Agur laguna, dit-elle. Mon officier, tu montes la ro garde comme un conscrit !
Et, avant que j’eusse trouvé un mot a répondre, elle était dans la maison.
Toute la société était dans le patio, et, malgré la foule, je voyais 4 peu prés tout ce qui se passait a travers la 15 grille. J’entendais les castagnettes, le tambour, les rires et les bravos; parfois j’apercevais sa téte quand elle sau- tait avec son tambour. Puis j’entendais encore des officiers qui lui disaient bien des choses qui me faisaient monter le rouge 4 la figure. Ce qu’elle répondait, je n’en 20 savais rien. C’est de ce jour-la, je pense, que je me mis a Vaimer pour tout de bon, car l’idée me vint trois ou quatre fois d’entrer dans le patio, et de donner de mon sabre dans le ventre 4 tous ces freluquets qui lui contaient fleurettes. Mon supplice dura une bonne heure; puis les 25 bohémiens sortirent, et la voiture les ramena. Carmen, en passant, me regarda encore avec les yeux que vous savez, et me dit trés bas:
— Pays, quand on aime la bonne friture, on en va manger a Triana, chez Lillas Pastia.
30 Légére comme un cabri, elle s’élanga dans la voiture, le cocher fouetta ses mules, et toute la bande joyeuse s’en fut je ne sais ou.
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GITANE DANSANT, par Gustave Doré
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Vous devinez bien qu’en descendant ma garde j’allai a Triana; mais d’abord je me fis raser et je me brossai comme pour un jour de parade. Elle était chez Lillas Pastia, un vieux marchand de friture, bohémien, noir comme un Maure, chez qui beaucoup de bourgeois venaient manger du poisson frit, surtout, je crois, depuis que Carmen y avait pris ses quartiers.
— Lillas, dit-elle sit6t qu’elle me vit, je ne fais plus rien de la journée. Demain il fera jour! Allons, pays, allons nous promener. :
Elle mit sa mantille devant son nez, et nous voila dans la rue, sans savoir ow j’allais.
— Mademoiselle, lui dis-je, je crois que j’ai 4 vous remercier d’un présent que vous m’avez envoyé quand j’étais en prison. J’ai mangé le pain, la lime me servira pour affiler ma lance, et je la garde comme souvenir de vous; mais l’argent, le voila.
— Tiens! Il a gardé l’argent, s’écria-t-elle en éclatant de rire. Au reste, tant mieux, car je ne suis guére en fonds; mais qu’importe ? chien qui chemine ne meurt pas de famine. Allons, mangeons tout. Tu me régales.
Nous avions repris le chemin de Séville. A l’entrée de la rue du Serpent, elle acheta une douzaine d’oranges, qu’elle me fit mettre dans mon mouchoir. Un peu plus loin, elle acheta encore un pain, du saucisson, une bouteille de manzanilla, puis enfin elle entra chez un confiseur. La, elle jeta sur le comptoir la piéce d’or que je lui avais rendue, une autre encore qu’elle avait dans sa poche, avec quelque argent blanc; enfin elle me demanda tout ce que j’avais. Je n’avais qu’une piécette et quelques cuartos, que je lui donnai, fort honteux de n’avoir pas davantage. Je crus qu’elle voulait emporter toute la boutique. Elle prit tout
ce qu’il y avait de plus beau et de plus cher, yemas, turon, fruits confits, tant que Vargent dura. Tout cela, il fallut encore que je le portasse dans des sacs de papier. Vous connaissez peut-étre la rue du Candilejo, ot il y a une téte du roi don Pedro le Justicier. Elle aurait ct m’inspirer des réflexions. Nous nous arrétames, dans cette rue-la, devant une vieille maison. Elle entra dans Vallée, et frappa au rez-de-chaussée. Une bohémienne, vraie servante de Satan, vint nous ouvrir. Carmen lui dit quelques mots en rommani. La vieille grogna d’abord. Pour Vapaiser, Carmen lui donna deux oranges et une poignée de bonbons, et lui permit de gotiter au vin. Puis elle lui mit sa mante sur le dos et la conduisit 4 la porte, qu’elle ferma avec la barre de bois. Dés que nous fiimes seuls, elle se mit 4 danser et 4 rire comme une folle, en chantant:
— Tu es mon vom, je suis ta romt.
Moi, j’étais au milieu de la chambre, chargé de toutes ses emplettes, ne sachant ot les poser. Elle jeta tout par terre, et me sauta au cou, en me disant:
— Je paye mes dettes, je paye mes dettes! c’est la loi des calés !
Ah! monsieur, cette journée-la! cette journée-la!... quand j’y pense, j’oublie celle de demain.
Le bandit se tut un instant; puis, aprés avoir rallumé son cigare, il reprit:
Nous passimes ensemble toute la journée, mangeant, buvant, et le reste. Quand elle eut mangé des bonbons comme un enfant de six ans, elle en fourra des poignées dans la jarre d’eau de la vieille. « C’est pour lui faire du sorbet,» disait-elle. Elle écrasait des yemas en les lancant contre la muraille. «C’est pour que les mouches
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nous laissent tranquilles, » disait-elle... Il n’y a pas de tour ni de bétise qu’elle ne fit. Je lui dis que je voudrais la voir danser; mais ot trouver des castagnettes? Aussitot elle prend la seule assiette de la vieille, la casse en morceaux, et la voila qui danse la romalis en faisant claquer les morceaux de faience aussi bien que si elle avait eu des castagnettes d’ébéne ou d’ivoire. On ne s’ennuyait pas auprés de cette fille-la, je vous en réponds. Le soir vint, et j’entendis les tambours qui battaient la retraite.
— Il faut que j’aille au quartier pour l’appel, lui dis-je.
— Au quartier ? dit-elle d’un air de mépris; tu es donc un négre, pour te laisser mener 4 la baguette? Tu es un vrai canari, d’habit et de caractére. Va, tu as un cceur de poulet.
Je restai, résigné d’avance 4 la salle de police. Le matin, ce fut elle qui parla la premiére de nous séparer.
—Fcoute, Joseito, dit-elle; t’ai-je payé? D’aprés notre loi, je ne te devais rien, puisque tu es un payllo; mais tu es un joli garcon, et tu m’as plu. Nous sommes quittes. Bonjour.
Je lui demandai quand je la reverrais.
— Quand tu seras moins niais, répondit-elle en riant. Puis, d’un ton plus sérieux: Sais-tu, mon fils, que je crois que je t’aime un peu? Mais cela ne peut durer. Chien et loup ne font pas longtemps bon ménage. Peut-étre que, si tu prenais la loi d’Egypte, j’aimerais 4 devenir ta romi. Mais ce sont des bétises; cela ne se peut pas. Bah! mon garcon, crois-moi, tu en es quitte 4 bon compte. Tu as rencontré le diable, oui, le diable; il n’est pas toujours noir, et il ne t’a pas tordu le cou. Je suis habillée de laine, mais je ne suis pas mouton. Va mettre un cierge
devant ta Majari; elle l’a bien gagnée. Allons, adieu encore une fois. Ne pense plus 4 Carmencita, ou elle te ferait épouser une veuve a jambes de bois.
En parlant ainsi, elle défaisait la barre qui fermait la porte, et une fois dans la rue elle s’enveloppa dans sa mantille et me tourna les talons.
9. Elle disait vrai. J’aurais été sage de ne plus penser 4 elle; mais, depuis cette journée dans la rue du Candilejo, je ne pouvais plus songer 4 autre chose. Je me promenais tout le jour, espérant la rencontrer. J’en demandais des nouvelles 4 la vieille et au marchand de friture. L’un et lautre répondaient qu’elle était partie pour Lalord, c’est ainsi qu’ils appellent le Portugal. Probablement c’était d’aprés les instructions de Carmen qu’ils parlaient de la sorte, mais je ne tardai pas 4 savoir qu’ils mentaient. Quelques semaines aprés ma journée de la rue du Candilejo, je fus de faction a une des portes de la ville. A peu de distance de cette porte, il y avait une bréche qui s’était faite dans le mur d’enceinte; on y travaillait pendant le jour, et la nuit on y mettait un factionnaire pour empécher les fraudeurs. Pendant le jour, je vis Lillas Pastia passer et repasser autour du corps de garde, et causer avec quelques-uns de mes camarades; tous le connaissaient, et ses poissons et ses beignets encore mieux. Il s’approcha de moi et me demanda si j’avais des nouvelles de Carmen.
— Non, lui dis-je.
— Eh bien, vous en aurez, compére.
Tl ne se trompait pas. La nuit, je fus mis de faction 4 la bréche. Dés que le brigadier se fut retiré, je vis venir a moi une femme. Le cceur me disait que c’était Carmen. Cependant je criai:
— Au large! On ne passe pas!
—Ne faites donc pas le méchant, me dit-elle en se faisant connaitre a mol.
— Quoi! vous voila, Carmen !
5s —Oui, mon pays. Parlons peu, parlons bien. Veux-tu gagner un douro? II va venir des gens avec des paquets; laisse-les faire.
— Non, répondis-je. Je dois les empécher de passer; c’est la consigne.
ro —La consigne! la consigne! Tu n’y pensais pas rue du Candilejo.
— Ah! répondis-je, tout bouleversé par ce seul souvenir, cela valait bien la peine d’oublier la consigne; mais je ne veux pas de l’argent des contrebandiers.
ts — Voyons; si tu ne veux pas d’argent, veux-tu que nous allions encore diner chez la vieille Dorothée ?
— Non! dis-je 4 moitié étranglé par Veffort que je faisais. Je ne puis pas.
— Fort bien. Si tues si difficile, je sais 4 qui m’adres-
20 ser. J’offrirai 4 ton officier d’aller chez Dorothée. Il a Yair d’un bon enfant, et il fera mettre en sentinelle un gaillard qui ne verra que ce qu’il faudra voir. Adieu, canari. Je rirai bien le jour ot la consigne sera de te pendre.
25 J’eus la faiblesse de la rappeler, et je promis de laisser passer toute la Bohéme, s’il le fallait, pourvu que j’obtinsse la seule récompense que je désirais. Elle me jura aussit6t de me tenir parole dés le lendemain, et courut prévenir ses amis, qui étaient 4 deux pas. II y en avait
30 cinq, dont était Pastia, tous bien chargés de marchandises anglaises. Carmen faisait le guet. Elle devait avertir avec ses castagnettes dés qu’elle apercevrait la ronde,
mais elle n’en eut pas besoin. Les fraudeurs firent leur affaire en un instant.
Le lendemain, j’allai rue du Candilejo. Carmen se fit attendre, et vint d’assez mauvaise humeur.
— Je n’aime pas les gens qui se font prier, dit-elle. Tu m’as rendu un plus grand service la premiére fois, sans savoir si tu y gagnerais quelque chose. Hier, tu as marchandé avec moi. Je ne sais pas pourquoi je suis venue, car je ne t’aime plus. ‘Tiens, va-t’en, voila un douro pour ta peine.
Peu s’en fallut que je ne lui jetasse la piéce a la téte, et je fus obligé de faire un effort violent sur moi-méme pour ne pas la battre. Aprés nous étre disputés pendant une heure, je sortis furieux. J’errai quelque temps par la ville, marchant deca et dela comme un fou; enfin j’entrai dans une église, et, m’étant mis dans le coin le plus obscur, je pleurai 4 chaudes larmes. Tout d’un coup j’entends une voix:
—Larmes de dragon! j’en veux faire un philtre.
Je léve les yeux, c’était Carmen en face de moi.
—Eh bien, mon pays, m’en voulez-vous encore? me dit-elle. Il faut bien que je vous aime, malgré que j’en aie, car, depuis que vous m’avez quittée, je ne sais ce que jai. Voyons, maintenant c’est moi qui te demande si tu veux venir rue du Candilejo.
Nous fimes donc la paix; mais Carmen avait ’humeur comme est le temps chez nous. Jamais lorage n’est si prés dans nos montagnes que lorsque le soleil est le plus brillant. Elle m’avait promis de me revoir une autre fois chez Dorothée, et elle ne vint pas. Et Dorothée me dit de plus belle qu’elle était allée 4 Lalord pour les affaires d’Egypte.
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Sachant déja par expérience 4 quoi m’en tenir la-dessus, je cherchais Carmen partout ot je croyais qu’elle pouvait étre, et je passais vingt fois par jour dans la rue du Candilejo. -Un soir, j’étais chez Dorothée, que j’avais presque apprivoisée en lui payant de temps 4 autre quelque verre d’anisette, lorsque Carmen entra suivie d’un jeune homme, lieutenant dans notre régiment.
— Va-t’en vite, me dit-elle en basque.
Je restai stupéfait, la rage dans le coeur.
— Qu’est-ce que tu fais ici? me dit le lieutenant. Décampe, hors d’ici!
Je ne pouvais faire un pas; j’étais comme perclus. L’officier, en colére, voyant que je ne me retirais pas, et que je n’avais pas méme 6té mon bonnet de police, me prit au collet et me secoua rudement. Je ne sais ce que je lui dis. I] tira son épée, et je dégainai. La vieille me saisit le bras, et le lieutenant me donna un coup au front, dont je porte encore la marque. Je reculai, et d’un coup de coude je jetai Dorothée a la renverse; puis, comme le lieutenant me poursuivait, je lui mis la pointe au corps, et il s’enferra. Carmen alors éteignit la lampe, et dit dans sa langue 4 Dorothée de s’enfuir. Moi-méme je me sauvai dans la rue, et me mis 4 courir sans savoir ou. Il me semblait que quelqu’un me suivait. Quand je revins a moi, je trouvai que Carmen ne m’avait pas quitté.
— Grand niais de canari! me dit-elle, tu ne sais faire que des bétises. Aussi bien, je te l’ai dit que je te porterais malheur. Allons, il y a reméde 4 tout, quand on a pour bonne amie une flamande de Rome. Commence par mettre ce mouchoir sur ta téte, et jette-moi ce ceinturon. Attends-moi dans cette allée. Je reviens dans deux minutes.
Elle disparut, et me rapporta bientét une mante rayée qu'elle était allée chercher je ne sais ou. Elle me fit quitter mon uniforme, et mettre la mante par-dessus ma chemise. Ainsi accoutré, avec le mouchoir dont elle avait bandé la plaie que j’avais 4 la téte, je ressemblais assez 4 un paysan valencien, comme il y en a a Séville, qui viennent vendre leur orgeat de chufas. Puis elle me mena dans une maison assez semblable a celle de Dorothée, au fond dune petite ruelle. Elle et une autre bohémienne me lavérent, me pansérent mieux que n’etit pu le faire un chirurgien-major, me firent boire je ne sais quoi; enfin, on me mit sur un matelas, et je m’endormis.
Probablement ces femmes avaient mélé dans ma boisson quelques-unes de ces drogues assoupissantes dont elles ont le secret, car je ne m’éveillai que fort tard le lendemain. J’avais un grand mal de téte et un peu de fiévre. II fallut quelque temps pour que le souvenir me revint de la terrible scéne ot j’avais pris part la veille. Aprés avoir pansé ma plaie, Carmen et son amie, accroupies toutes les deux sur les talons auprés de mon matelas, échangérent quelques mots en chipe calli, qui paraissaient étre une consultation médicale. Puis toutes les deux m/’assurérent que je serais guéri avant peu, mais qu’il fallait quitter Séville le plus tét possible; car, si lon m’y attrapait, j’y serais fusillé sans rémission.
— Mon garcon, me dit Carmen, il faut que tu fasses quelque chose; maintenant que le roi ne te donne plus ni riz ni merluche, il faut que tu songes a gagner ta vie. Tu es trop béte pour voler @ pastesas; mais tu es leste et fort: si tu as du cceur, va-t’en a la céte, et fais-toi contrebandier. Ne t’ai-je pas promis de te faire pendre? Cela vaut mieux que d’étre fusillé. D/ailleurs, si tu sais t’y
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prendre, tu vivras comme un prince, aussi longtemps que les mifions et les gardes-cétes ne te mettront pas la main sur le collet.
10. Ce fut de cette facon engageante que cette diable de fille me montra la nouvelle carriére qu’elle me destinait, la seule, 4 vrai dire, qui me restat, maintenant que j’avais encouru la peine de mort. Vous le dirai-je, monsieur ? elle me détermina sans beaucoup de peine. Il me semblait que je m’unissais a elle plus intimement par cette vie de hasards et de rébellion. Désormais je crus m’assurer son amour. J’avais entendu souvent parler de quelques contrebandiers qui parcouraient l’Andalousie, montés sur un bon cheval, l’espingole au poing, leur maitresse en croupe. Je me voyais déja trottant par monts et par vaux avec la gentille bohémienne derriére moi. Quand je lui parlais de cela, elle riait 4 se tenir les c6tes, et me disait qu’il n’y a rien de si beau qu’une nuit passée au bivouac, lorsque chaque rom se retire avec sa romi sous sa petite tente formée de trois cerceaux, avec une couverture par-dessus.
— Si je te tiens jamais dans la montagne, lui disais-je, je serai sir de toi! La, il n’y a pas de lieutenant pour partager avec moi.
— Ah! tu es jaloux, répondit-elle. Tant pis pour toi. Comment es-tu assez béte pour cela? Ne vois-tu pas que je t'aime, puisque je ne t’ai jamais demandé d’argent ?
Lorsqu’elle parlait ainsi, j’avais envie de |’étrangler.
Pour le faire court, monsieur, Carmen me procura un habit bourgeois, avec lequel je sortis de Séville sans étre reconnu. J’allai a Jerez avec une lettre de Pastia pour un marchand d’anisette chez qui se réunissaient des contrebandiers. On me présenta 4 ces gens-la, dont le chef, surnommé le Dancaire, me recut dans sa troupe. Nous
Courtesy of MM. Trahard and Champion, editors of Mérimée’s Giuvres completes
CONTREBANDIER DE RONDA ET SON AMIE Par Gustave Doré
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partimes pour Gaucin, ot je retrouvai Carmen, qui m’y avait donné rendez-vous. Dans les expéditions, elle servait d’espion 4 nos gens, et de meilleur il n’y en eut jamais. Elle revenait de, Gibraltar, et déja elle avait arrangé avec un patron de navire l’embarquement de marchandises anglaises que nous devions recevoir sur la céte. Nous allames les attendre prés d’Estepona, puis nous en cachames une partie dans la montagne; chargés du reste, nous nous rendimes 4 Ronda. Carmen nous y avait précédés. Ce fut elle encore qui nous indiqua le moment ot nous entrerions en ville. Ce premier voyage et quelques autres aprés furent heureux. La vie de contrebandier me plaisait mieux que la vie de soldat; je faisais des cadeaux a Carmen. J’avais de l’argent et une maitresse. Je n’avais guére de remords, car, comme disent les bohémiens: Gale avec plaisir ne démange pas. Partout nous étions bien recus; mes compagnons me traitaient bien, et méme me témoignaient de la considération. la raison, c’était que j’avais tué un homme, et parmi eux il y en avait qui n’avaient pas un pareil exploit sur la conscience.
Notre troupe, qui se composait de huit ou dix hommes, ne se réunissait guére que dans les moments décisifs, et d’ordinaire nous étions dispersés deux a deux, trois 4 trois, dans les villes et les villages. Chacun de nous prétendait avoir un métier: celui-ci était chaudronnier, celui-la maquignon; moi, j’était marchand de merceries, mais je ne me montrais guére dans les gros endroits, 4 cause de ma mauvaise affaire de Séville. Un jour, ou plutét une nuit, notre rendez-vous était au bas de Véger. Le Dancaire et moi nous nous y trouvames avant les autres. II paraissait fort gai.
— Nous allons avoir un camarade de plus, me dit-il.
Carmen vient de faire un de ses meilleurs tours. Elle vient de faire échapper son rom qui était au presidio a Tarifa.
Je commengais déja a comprendre le bohémien, que parlaient presque tous mes camarades, et ce mot de rom me causa un saisissement.
— Comment! son mari! elle est donc mariée ? demandaije au capitaine.
— Oui, répondit-il, 4 Garcia le Borgne, un bohémien aussi futé qu’elle. Le pauvre garcon était aux galéres. Carmen a si bien embobeliné le chirurgien du presidio, qu’elle en a obtenu la liberté de son rom. Ah! cette fille-la vaut son pesant d’or. Il y a deux ans qu’elle cherche a le faire é€vader. Rien n’a réussi, jusqu’au moment ow |’on s’est avisé de changer le major. Avec celui-ci, il parait qu’elle a trouvé bien vite le moyen de s’entendre.
Vous vous imaginez le plaisir que me fit cette nouvelle. Je vis bientét Garcia le Borgne; c’était bien le plus vilain monstre que la Bohéme ait nourri: noir de peau et plus noir d’Ame, c’était le plus franc scélérat que j’aie rencontré dans ma vie. Carmen vint avec lui, et, lorsqu’elle l’appelait son rom devant moi, il fallait voir les yeux qu’elle me faisait, et ses grimaces quand Garcia tournait la téte. Jétais indigné, et je ne lui parlais pas de la nuit. Le matin nous avions fait nos ballots, et nous étions déja en route, quand nous nous aper¢fimes qu’une douzaine de cavaliers étaient 4 nos trousses. Les fanfarons Andalous, qui ne parlaient que de tout massacrer, firent aussitdt piteuse mine. Ce fut un sauve-qui-peut général. Le Dancaire, Garcia, un joli garcon d’Ecija, qui s’appelait le Remendado, et Carmen ne perdirent pas la téte. Le reste avait abandonné les mulets, et s’était jeté dans les ravins ou les chevaux ne pouvaient les suivre. Nous ne pouvions
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conserver nos bétes, et nous nous hatames de défaire le meilleur de notre butin, et de le charger sur nos é€paules, puis nous essayames de nous sauver au travers des rochers par les pentes les plus raides. Nous jetions nos ballots 5 devant nous, et nous les suivions de notre mieux en glissant sur les talons. Pendant ce temps-la, ’ennemi nous canardait; c’était la premiére fois que j’entendais siffler les balles, et cela ne me fit pas grand’chose. Quand on est en vue d’une femme, il n’y a pas de mérite 4 se moquer de la
1o mort. Nous nous échappames, excepté le pauvre Remendado, qui recut un coup de feu dans les reins. Je jetai mon paquet, et j’essayai de le prendre.
—Imbécile! me cria Garcia, qu’avons-nous affaire d’une charogne? achéve-le et ne perds pas les bas de
rs coton.
— Jette-le! me criait Carmen.
La fatigue m’obligea de le déposer un moment a V’abri d’un rocher. Garcia s’avanga, et lui lacha son espingole dans la téte.
20 — Bien habile qui le reconnaitrait maintenant, dit-il en regardant sa figure que douze balles avaient mise en morceaux.
Voila, monsieur, la belle vie que j’ai menée. Le soir, nous nous trouvames dans un hallier, épuisés de fatigue,
25 N’ayant rien 4 manger et ruinés par la perte de nos mulets. Que fit cet infernal Garcia ? il tira un paquet de cartes de sa poche, et se mit 4 jouer avec le Dancaire 4 la lueur d’un feu quwils allumérent. Pendant ce temps-la, moi, j’étais couché, regardant les étoiles, pensant au Remendado, et
30 me disant que j’aimerais autant étre 4 sa place. Carmen était accroupie prés.de moi, et de temps en temps elle faisait un roulement de castagnettes en chantonnant.
Puis, s’approchant comme pour me parler a l’oreille, elle m’embrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois.
— Tues le diable, lui disais-je.
— Oui, me répondait-elle.
Aprés quelques heures de repos, elle s’en fut 4 Gaucin, et le lendemain matin un petit chevrier vint nous porter du pain. Nous demeurames 1a tout le jour, et la nuit nous nous rapprochames de Gaucin. Nous attendions des nouvelles de Carmen. Rien ne venait. Au jour, nous voyons un muletier qui menait une femme bien habillée, avec un parasol, et une petite fille qui paraissait sa domestique. Garcia nous dit:
— Voila deux mules et deux femmes que saint Nicolas nous envoie; j’aimerais mieux quatre mules; n’importe, jen fais mon affaire !
Il prit son espingole, et descendit vers le sentier en se cachant dans les broussailles. Nous le suivions, le Dancaire et moi, a peu de distance. Quand nous ffiimes a portée, nous nous montrames, et nous criames au muletier de s’arréter. La femme, en nous voyant, au lieu de s’effrayer, et notre toilette aurait suffi pour cela, fait un grand éclat de rire.
— Ah! les lillipendi qui me prennent pour une erafi!
C’était Carmen, mais si bien déguisée, que je ne l’aurais pas reconnue parlant une autre langue. Elle sauta en bas de sa mule, et causa quelque temps 4 voix basse avec le Dancaire et Garcia, puis elle me dit:
— Canari, nous nous reverrons avant que tu sois pendu. Je vais & Gibraltar pour les affaires d’Egypte. Vous entendrez bientét parler de moi.
11. Nous nous séparames aprés qu’elle nous eut indiqué un lieu ot nous pourrions trouver un abri pour quelques
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jours. Cette fille était la providence de notre troupe. Nous rectimes bientét quelque argent qu’elle nous envoya, et un avis qui valait mieux pour nous: c’était que tel jour partiraient deux milords anglais, allant de Gibraltar a Grenade par tel chemin. A bon entendeur, salut. Ils avaient de belles et bonnes guinées. Garcia voulait les tuer, mais le Dancaire et moi nous nous y opposdmes. Nous ne leur primes que l’argent et les montres, outre les chemises, dont nous avions grand besoin.
Monsieur, on devient coquin sans y penser. Une jolie fille vous fait perdre la téte, on se bat pour elle, un malheur arrive, il faut vivre 4 la montagne, et de contrebandier on devient voleur avant d’avoir réfléchi. Nous jugedmes qu'il ne faisait pas bon pour nous dans les environs de Gibraltar aprés l’affaire des milords, et nous nous enfoncames dans la sierra de Ronda. — Vous m’avez parlé de José Maria; tenez, c’est la que j’ai fait connaissance avec lui. Il menait sa maitresse dans ses expéditions. C’était une jolie fille, sage, modeste, de bonnes maniéres; jamais un mot malhonnéte, et un dévouement!... En revanche, il la rendait bien malheureuse. II était toujours 4 courir aprés toutes les filles, et la malmenait, puis quelquefois il s’avisait de faire le jaloux. Une fois, il lui donna un coup de couteau. Eh bien, elle ne l’en aimait que davantage. Les femmes sont ainsi faites, les Andalouses surtout. Cellela était fiére de la cicatrice qu’elle avait au bras, et la montrait comme la plus belle chose du monde. Et puis, José Maria, par-dessus le marché, était le plus mauvais camarade!... Dans une expédition que nous fimes, il s’arrangea si bien, que tout le profit lui en demeura, a nous les coups et Vembarras de l’affaire. Mais je reprends mon histoire. Nous n’entendions plus parler de Carmen. Le Dancaire dit:
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CONTREBANDIERS DANS LA SIERRA DE RONDA Par Gustave Doré
—TII faut qu’un de nous aille 4 Gibraltar pour en avoir des nouvelles; elle doit avoir préparé quelque affaire., Jirais bien, mais je suis trop connu a Gibraltar.
Le Borgne dit:
5 — Moi aussi;son m’y connait, j’y ai fait tant de farces aux Ecrevisses; et, comme je n’ai qu’un ceil, je suis difficile a déguiser.
—TI faut donc que j’y aille? dis-je 4 mon tour, enchanté a la seule idée de revoir Carmen; voyons, que
ro faut-il faire ?
Les autres me dirent:
— Fais tant que de t’embarquer ou de passer par Saint- Roc, comme tu aimeras le mieux, et, lorsque tu seras 4 Gibraltar, demande sur le port ot demeure une marchande
15 de chocolat qui s’appelle la Rollona; quand tu Vauras trouvée, tu sauras d’elle ce qui se passe la-bas.
I] fut convenu que nous partirions tous les trois pour la sierra de Gaucin, que j’y laisserais mes deux compagnons, et que je me rendrais 4 Gibraltar comme un marchand de
20 fruits. A Ronda, un homme qui était 4 nous m’avait procuré un passeport; 4 Gaucin, on me donna un Ane: je le chargeai d’oranges et de melons, et je me mis en route. Arrivé 4 Gibraltar, je trouvai qu’on y connaissait bien la Rollona, mais elle était morte ou elle était allée a finibus
25 terre, et sa disparition expliquait, 4 mon avis, comment nous avions perdu notre moyen de correspondre avec Carmen. Je mis mon ane dans une écurie, et, prenant mes oranges, j’allais par la ville comme pour les vendre, mais, en effet, pour voir si je ne rencontrerais pas quelque
30 figure de connaissance. II y a la force canaille de tous les pays du monde, et c’est la tour de Babel, car on ne saurait faire dix pas dans une rue sans entendre parler autant de
langues. Je voyais bien des gens d’Egypte, mais je n’osais guére m’y fier; je les tatais, et ils me tataient. Nous devinions bien que nous étions des coquins; l’important était de savoir si nous étions de la méme bande. Aprés deux jours passés en courses inutiles, je n’avais rien appris touchant la Rollona ni Carmen, et je pensais 4 retourner auprés de mes camarades aprés avoir fait quelques emplettes, lorsqu’en me promenant dans une rue, au coucher du soleil, j’entends une voix de femme d’une fenétre qui me dit: « Marchand d’oranges!...» Je léve la téte, et je vois a un balcon Carmen, accoudée avec un officier en rouge, épaulettes d’or, cheveux frisés, tournure d’un gros milord. Pour elle, elle était habillée superbement: un chale sur ses épaules, un peigne d’or, toute en soie; et la bonne piéce, toujours la méme! riait 4 se tenir les cétes. L’Anglais, en baragouinant l’espagnol, me cria de monter, que madame voulait des oranges; et Carmen me dit en basque:
— Monte, et ne t’étonne de rien.
Rien, en effet, ne devait m’étonner de sa part. Je ne sais si j’eus plus de joie que de chagrin en la retrouvant. Il y avait 4 la porte un grand domestique anglais, poudré, qui me conduisit dans un salon magnifique. Carmen me dit aussitét en basque:
— Tu ne sais pas un mot d’espagnol, tu ne me connais pas.
Puis, se tournant vers |’Anglais:
— Je vous le disais bien, je l’ai tout de suite reconnu pour un Basque; vous allez entendre quelle drdle de langue. Comme il a lair béte, n’est-ce pas? On dirait un chat surpris dans un garde-manger.
— Et toi, lui dis-je dans ma langue, tu as l’air d’une
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effrontée coquine, et j’ai bien envie de te balafrer la figure devant ton galant.
—Mon galant! dit-elle, tiens, tu as deviné cela tout seul? Et tu es jaloux de cet imbécile-la? Tu es encore
5 plus niais qu’avant nos soirées de la rue du Candilejo. Ne vois-tu pas, sot que tu es, que je fais en ce moment les affaires d’Egypte, et de la facon la plus brillante? Cette maison est 4 moi, les guinées de l’écrevisse seront 4 moi; je le méne par le bout du nez, je le ménerai d’ot il ne
ro sortira jamais.
— Et moi, lui dis-je, si tu fais encore les affaires d’Egypte de cette maniére-la, je ferai si bien que tu ne recommenceras plus.
— Ah! oui-da! Es-tu mon rom, pour me commander ?
15 Le Borgne le trouve bon, qu’as-tu a y voir? Ne devraistu pas étre bien content d’étre le seul qui se puisse dire mon minchorr6 ?
— Qu’est-ce qu’il dit ? demanda I’Anglais.
—TII dit qu’il a soif et qu’il boirait bien un coup, ré-
20 pondit Carmen.
Et elle se renversa sur un canapé en éclatant de rire a sa traduction.
Monsieur, quand cette fille-la riait, il n’y avait pas moyen de parler raison. Tout le monde riait avec elle.
25 Ce grand Anglais se mit A rire aussi, comme un imbécile qu'il était, et ordonna qu’on m’apportat a boire.
Pendant que je buvais:
— Vois-tu cette bague qu’il a au doigt ? dit-elle; si tu veux, je te la donnerai.
30 Moi je répondis:
— Je donnerais un doigt pour tenir ton milord dans la
montagne, chacun un maquila au poing.
—Madquila, qu’est-ce que cela veut dire? demanda PAnglais. -
— Maquila, dit Carmen riant toujours, c’est une orange. N’est-ce pas un bien dréle de mot pour une orange? Tl dit qu’il voudrait vous faire manger du maquila.
— Oui? dit l’Anglais. Eh bien! apporte encore demain du maquila.
Pendant que nous parlions, le domestique entra et dit que le diner était prét. Alors |’Anglais se leva, me donna une piastre, et offrit son bras 4 Carmen, comme si elle ne pouvait pas marcher seule. Carmen, riant toujours, me dit:
— Mon garcon, je ne puis t’inviter 4 diner; mais demain, dés que tu entendras le tambour pour la parade, viens ici avec des oranges. Tu trouveras une chambre mieux meublée que celle de la rue du Candilejo, et tu verras si je suis toujours ta Carmencita. Et puis nous parlerons des affaires d’Egypte.
Je ne répondis rien, et j’étais dans la rue que |’Anglais me criait:
— Apportez demain du maquila ! et j’entendais les éclats de rire de Carmen.
12. Je sortis, ne sachant ce que je ferais. Je ne dormis guére, et le matin je me trouvais si en colére contre cette traitresse, que j’avais résolu de partir de Gibraltar sans la revoir; mais, au premier roulement de tambour, tout mon courage m’abandonna: je pris ma natte d’oranges et je courus chez Carmen. Sa jalousie était entr’ouverte, et je vis son grand ceil noir qui me guettait. Le domestique poudré m/introduisit aussit6t; Carmen lui donna une commission, et, dés que nous ffimes seuls, elle partit d’un de ses éclats de rire de crocodile, et se jeta 4 mon cou. Je
Io
ne l’avais jamais vue si belle. Parée comme une madone, parfumée ...des meubles de soie, des rideaux brodés... ah!... et moi fait comme un voleur que j’étais.
— Minchorré! disait Carmen, j’ai envie de tout casser
5 ici, de mettre le feu a la maison, et de m’enfuir a la sierra.
Et c’étaient des tendresses!...et puis des rires!... et elle dansait, et elle déchirait ses falbalas: jamais singe ne fit plus de gambades, de grimaces, de diableries. Quand elle eut repris son sérieux:
10 —Kcoute, me dit-elle, il s’agit de ’Egypte. Je veux qu’il me méne 4 Ronda, ot j’ai une sceur religieuse... (Ici nouveaux éclats de rire.) Nous passons par un endroit que je te ferai dire. Vous tombez sur lui: pillé rasibus! Le mieux serait de l’escoffier; mais, ajouta-t-elle
r5 avec un sourire diabolique qu’elle avait dans de certains moments, et ce sourire-la, personne n’avait alors envie de limiter, — sais-tu ce qu'il faudrait faire? Que le Borgne paraisse le premier. Tenez-vous un peu en arriére. L’Ecrevisse est brave et adroit: il a de bons pistolets...
20 Comprends-tu?...
Elle s’interrompit par un nouvel éclat de rire qui me fit frissonner.
— Non, lui dis-je: je hais Garcia, mais c’est mon camarade. Un jour peut-étre je t’en débarrasserai, mais nous
25 réglerons nos comptes a la facon de mon pays. Je ne suis Egyptien que par hasard et pour certaines choses; je serai toujours franc Navarrais, comme dit le proverbe.
Elle reprit:
— Tues une béte, un niais, un vrai payllo. Tues comme
30 le nain qui se croit grand quand il a pu cracher loin. Tune m/’aimes pas, va-t’en.
Quand elle me disait: Va-t’en, je ne pouvais jamais m’en
aller. Je promis de partir, de retourner auprés de mes camarades, et d’attendre |’Anglais. Je demeurai encore deux jours 4 Gibraltar. Elle eut l’audace de venir me voir déguisée dans mon auberge. Je partis; moi aussi j’avais mon projet. Je retournai 4 notre rendez-vous, sachant le lieu et l’heure ot Anglais et Carmen devaient passer. Je trouvai le Dancaire et Garcia qui m’attendaient. Nous passames la nuit dans un bois auprés d’un feu de pommes de pin qui flambait 4 merveille. Je proposai 4 Garcia de jouer aux cartes. Ilaccepta. A la seconde partie, je lui dis qu’il trichait; il se mit 4 rire. Je lui jetai les cartes a la figure. Il voulut prendre son espingole; je mis le pied dessus, et je lui dis: « On dit que tu sais jouer du couteau comme le meilleur jaque de Malaga; veux-tu t’essayer avec moi?» Le Dancaire voulut nous séparer. J’avais donné deux ou trois coups de poing 4 Garcia. La colére l’avait rendu brave; il avait tiré son couteau, moi le mien. Nous dimes tous deux au Dancaire de nous laisser place libre et franc jeu. II vit qu’il n’y avait pas moyen de nous arréter, et il s’écarta. Garcia était déja ployé en deux comme un chat prét 4 s’élancer contre une souris. II tenait son chapeau de la main gauche pour parer, son couteauenavant. C’est leur garde andalouse. Moi, je me mis a la navarraise, droit en face de lui, le bras gauche levé, la jambe gauche en avant, le couteau le long de la cuisse droite. Je me sentais plus fort qu’un géant. Ilse lanca sur moi comme un trait; je tournai sur le pied gauche, et il ne trouva plus rien devant lui; mais je l’atteignis a la gorge, et le couteau entra si avant, que ma main était sous son menton. Je retournai la lame si fort, qu’elle se cassa. C’était fini. La lame sortit de la plaie lancée par un bouillon de sang gros comme le bras. Il tomba sur le nez, raide comme un pieu.
— Qu’as-tu fait ? me dit le Dancaire.
— Ecoute, lui dis-je: nous ne pouvions vivre ensemble. Jaime Carmen, et je veux étre seul. Dzailleurs, Garcia était un coquin, et je me rappelle ce qu’il a fait au pauvre
5 Remendado. Nous ne sommes plus que deux, mais nous sommes de bons garcons. Voyons, veux-tu de moi pour ami, a la vie, 4 la mort ?
Le Dancaire me tendit la main. C’était un homme de cinquante ans.
tro — Au diable les amourettes! s’écria-t-il. Si tu lui avais demandé Carmen, il te l’aurait vendue pour une piastre. Nous ne sommes plus que deux; comment ferons-nous demain ?
— Laisse-moi faire tout seul, lui répondis-je. Mainte-
r5 nant je me moque du monde entier.
Nous enterrames Garcia, et nous allames placer notre camp deux cents pas plus loin. Le lendemain, Carmen et son Anglais passérent avec deux muletiers et un domestique. Je dis au Dancaire:
20 — Je me charge de l’Anglais. Fais peur aux autres, ils ne sont pas armés.
L’Anglais avait du coeur. Si Carmen ne lui efit poussé le bras, il me tuait. Bref, je reconquis Carmen en ce jour-la, et mon premier mot fut de lui dire qu’elle était
25 veuve. Quand elle sut comment cela s’était passé:
— Tu seras toujours un Jillipendi! me dit-elle. Garcia devait te tuer. Ta garde navarraise n’est qu’une bétise, et il en a mis a l’ombre de plus habiles que toi. C’est que son temps était venu. Le tien viendra.
30 — Et le tien, répondis-je, si tu n’es pas pour moi une vraie romi.
—A la bonne heure, dit-elle; j’ai vu plus d’une fois
dans du marc de café que nous devions finir ensemble. Bah! arrive qui plante!
Et elle fit claquer ses castagnettes, ce qu’elle faisait toujours quand elle voulait chasser quelque idée importune.
On s’oublie quand on parle de soi. Tous ces détails-la vous ennuient sans doute, mais j’ai bientét fini. La vie que nous menions dura assez longtemps. Le Dancaire et moi nous nous étions associés quelques camarades plus stirs que les premiers, et nous nous occupions de contrebande, et aussi parfois, il faut bien l’avouer, nous arrétions sur la grande route, mais a la derniére extrémité, et lorsque nous ne pouvions faire autrement. D/ailleurs, nous ne maltraitions pas les voyageurs, et nous nous bornions 4 leur prendre leur argent. Pendant quelques mois, je fus content de Carmen; elle continuait 4 nous étre utile pour nos opérations, en nous avertissant des bons coups que nous poutrions faire. Elle se tenait, soit 4 Malaga, soit a Cordoue, soit 4 Grenade; mais, sur un mot de moi, elle quittait tout, et venait me retrouver dans une venta isolée, ou méme au bivouac. Une fois seulement, c’était a Malaga, elle me donna quelque inquiétude. Je sus qu’elle avait jeté son dévolu sur un négociant fort riche, avec lequel probablement elle se proposait de recommencer la plaisanterie de Gibraltar. Malgré tout ce que le Dancaire put me dire pour m/arréter, je partis, et j’entrai dans Malaga en plein jour. Je cherchai Carmen, et je l’?emmenai aussité6t. Nous efimes une verte explication.
— Sais-tu, me dit-elle, que, depuis que tu es mon rom pour tout de bon, je t’aime moins que lorsque tu étais mon minchorré ?' Je ne veux pas étre tourmentée, ni surtout commandée. Ce que je veux, c’est étre libre et faire ce qui me plait. Prends garde de me pousser a4 bout. Si
62 MERIMEE tu m’ennuies, je trouverai quelque bon garcon qui te fera comme tu as fait au Borgne.
Le Dancaire nous raccommoda; mais nous nous étions dit des choses qui nous restaient sur le coeur, et nous n’é- 5 tions plus comme auparavant. Peu aprés, un malheur nous arriva. La troupe nous surprit. Le Dancaire fut tué, ainsi que deux de mes camarades; deux autres furent pris. Moi, je fus griévement blessé, et, sans mon bon cheval, je demeurais entre les mains des soldats. Exténué ro de fatigue, ayant une balle dans le corps, j’allai me cacher dans un bois avec le seul compagnon qui me restat. Je m’évanouis en descendant de cheval, et je crus que jallais crever dans les broussailles comme un liévre qui a recu du plomb. Mon camarade me porta dans une grotte m5 que nous connaissions, puis il alla chercher Carmen. Elle était 4 Grenade, et aussitét elle accourut. Pendant quinze jours, elle ne me quitta pas d’un instant. Elle ne ferma pas lceil; elle me soigna avec une adresse et des attentions que jamais femme n’a eues pour l’homme le plus 20 aimé. Dés que je pus me tenir sur mes jambes, elle me mena 4 Grenade dans le plus grand secret. Les bohémiennes trouvent partout des asiles stirs, et je passai plus de six semaines dans une maison, a deux portes du corrégidor qui me cherchait. Plus d’une fois, regardant derriére 25 un volet, je le vis passer. Enfin je me rétablis; mais javais fait bien des réflexions sur mon lit de douleur, et je projetais de changer de vie. Je parlai 4 Carmen de quitter Espagne, et de chercher 4 vivre honnétement dans le Nouveau-Monde. Elle se moqua de moi.
30 —Nous ne sommes pas faits pour planter des choux, dit-elle; notre destin, 4 nous, c’est de vivre aux dépens des payllos. ‘Tiens, j’ai arrangé une affaire avec Nathan
ben-Joseph de Gibraltar. Il a des cotonnades qui n’attendent que toi pour passer. II sait que tu es vivant. Il compte sur toi. Que diraient nos correspondants de Gibraltar, si tu leur manquais de parole ?
Je me laissai entrainer, et je repris mon vilain commerce.
13. Pendant que j’étais caché 4 Grenade, il y eut des courses de taureaux ot Carmen alla. En revenant, elle parla beaucoup d’un picador trés adroit nommé Lucas. Elle savait le nom de son cheval, et combien lui cofitait sa veste brodée. Je n’y fis pas attention. Juanito, le camarade qui m’était resté, me dit, quelques jours aprés, qu’il avait vu Carmen avec Lucas chez un marchand du Zacatin. Cela commenca a m’alarmer. Je demandai 4 Carmen comment et pourquoi elle avait fait connaissance avec le picador.
— C’est un garcon, me dit-elle, avec qui on peut faire une affaire. Riviére qui fait du bruit a de l’eau ou des cailloux. Il a gagné douze cents réaux aux courses. De deux choses l’une: ou bien il faut avoir cet argent; ou bien, comme c’est un bon cavalier et un gaillard de cceur, on peut lenrdler dans notre bande. Un tel et un tel sont morts, tu as besoin de les remplacer. Prends-le avec toi.
— Je ne veux, répondis-je, ni de son argent, ni de sa personne, et je te défends de lui parler.
— Prends garde, me dit-elle; lorsqu’on me défie de faire une chose, elle est bientdt faite !
Heureusement, le picador partit pour Malaga, et moi, je me mis en devoir de faire entrer les cotonnades du juif. Jeus fort 4 faire dans cette expédition-la, Carmen aussi, et joubliai Lucas; peut-étre aussi l’oublia-t-elle, pour le moment du moins. C’est vers ce temps, monsieur, que je yous rencontrai, d’abord prés de Montilla, puis aprés a
Cordoue. Je ne vous parlerai pas de notre derniére entrevue. Vous en savez peut-étre plus long que moi. Carmen vous vola votre montre; elle voulait encore votre argent, et surtout cette, bague que je vois 4 votre doigt, et qui, 5 dit-elle, est un anneau magique qu’il lui importait beaucoup de posséder. Nous etimes une violente dispute, et je la frappai. Elle palit et pleura. C’était la premiére fois que je la voyais pleurer, et cela me fit un effet terrible. Je lui demandai pardon, mais elle me bouda pendant tout ro un jour, et, quand je repartis pour Montilla, elle ne voulut pas m’embrasser. — J’avais le cceur gros, lorsque, trois jours aprés, elle vint me trouver l’air riant et gaie comme un pinson. Tout était oublié, et nous avions lair d’amoureux de deux jours. Au moment de nous séparer, elle
15 me dit:
—TIl ya une féte 4 Cordoue, je vais la voir, puis je saurai les gens qui s’en vont avec de l’argent, et je te le dirai. Je la laissai partir. Seul, je pensai a cette féte et 4 ce changement d’humeur de Carmen. II faut qu’elle se soit 20 vengée déja, me dis-je, puisqu’elle est revenue la premiére. Un paysan me dit qu'il y avait des taureaux a Cordoue. Voilé mon sang qui bouillonne, et, comme un fou, je pars, et je vais 4 la place. On me montra Lucas, et, sur le banc contre la barriére, je reconnus Carmen. II 25 me suffit de la voir une minute pour étre sir de mon fait. Lucas, au premier taureau, fit le joli coeur, comme je Vavais prévu. Il arracha la cocarde du taureau, et la porta 4 Carmen, qui s’en coiffa sur-le-champ. Le taureau se chargea de me venger. Lucas fut culbuté avec son 30 cheval sur la poitrine, et le taureau par-dessus tous les deux. Je regardai Carmen, elle n’était déja plus a sa place. Il m’était impossible de sortir de celle ot j’étais,
et je fus obligé d’attendre la fin des courses. Alors j’allai a la maison que vous connaissez, et je m’y tins coi toute la soirée et une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir.
— Viens avec moi, lui dis-je.
— Eh bien! dit-elle, partons!
Jallai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchames tout le reste de la nuit sans nous dire un seul mot. Nous nous arrétames au jour dans une venta isolée, assez prés d’un petit ermitage. La je dis 4 Carmen:
— Fcoute, j’oublie tout. Je ne te parlerai de rien; mais jure-moi une chose: c’est que tu vas me suivre en Amérique, et que tu t’y tiendras tranquille.
— Non, dit-elle d’un ton boudeur, je ne veux pas aller en Amérique. Je me trouve bien ici.
— C’est parce que tu es prés de Lucas; mais, songes-y bien, s’il guérit, ce ne sera pas pour faire de vieux os. Au reste, pourquoi m’en prendre 4 lui? . Je suis las de tuer tous tes amants; c’est toi que je tuerai.
Elle me regarda fixement de son regard sauvage, et me dit:
— Jai toujours pensé que tu me tuerais. La premiére fois que je t’ai vu, je venais de rencontrer un prétre 4 la porte de ma maison. Et cette nuit, en sortant de Cordoue, n’as-tu rien vu? Un liévre a traversé le chemin entre les pieds de ton cheval. C’est écrit.
—Carmencita, lui demandais-je, est-ce que tu ne m/’aimes plus ?
Elle ne répondit rien. Elle était assise les jambes croisées sur une natte et faisait des traits par terre avec son doigt.
—Changeons de vie, Carmen, lui dis-je d’un ton sup-
Io
pliant. Allons vivre quelque part ot nous ne serons jamais séparés. Tu sais que nous avons, pas loin d'ici, sous un chéne, cent vingt onces enterrées... Puis, nous avons des fonds encore chez le juif ben-Joseph.
5 Elle se mit A sourire, et me dit:
— Moi d’abord, toi ensuite. Je sais que cela doit arriver ainsi.
— Réfléchis, repris-je; je suis au bout de ma patience et de mon courage; prends ton parti, ou je prendrai le
ro mien.
Je la quittai et j’allai me promener du cété de |’ermitage. Je trouvai Vermite qui priait. J’attendis que sa priére fit finie; j’aurais bien voulu prier, mais je ne pouvais pas. Quand il se releva, j’allai a lui.
ts — Mon pére, lui dis-je, voulez-vous prier pour quelqu’un qui est en grand péril ?
— Je prie pour tous les affligés, dit-il.
— Pouvez-vous dire une messe pour une 4me qui va peut-étre paraitre devant son Créateur ?
20 — Oui, répondit-il en me regardant fixement.
Et, comme il y avait dans mon air quelque chose d’étrange, il voulut me faire parler:
—TII me semble que je vous ai vu, dit-il.
Je mis une piastre sur son banc.
25 — Quand direz-vous la messe ? lui demandai-je.
— Dans une demi-heure. Le fils de Vaubergiste de la-bas va venir la servir. Dites-moi, jeune homme, n’avezvous pas quelque chose sur la conscience qui vous tourmente ? voulez-vous écouter les conseils d’un chrétien ?
30 Je me sentais prés de pleurer. Je lui dis que je reviendrais, et je me sauvai. J’allai me coucher sur l’herbe jusqu’a ce que j’entendisse la cloche. Alors je m’ap-
prochai, mais je restai en dehors de la chapelle. Quand la messe fut dite, je retournai a la venta. J’espérais que Carmen se serait enfuie; elle aurait pu prendre mon cheval et se sauver... mais je la retrouvai. Elle ne voulait pas qu’on pat dire que je lui avais fait peur. Pendant mon absence, elle avait défait ’ourlet de sa robe pour en retirer le plomb. Maintenant elle était devant une table, regardant dans une terrine pleine d’eau.le plomb qu’elle avait fait fondre, et qu’elle venait d’y jeter. Elle était si occupée de sa magie, qu’elle ne s’apercut pas d’abord de mon retour. Tantdt elle prenait un morceau de plomb et le tournait de tous les cétés d’un air triste, tantét elle chantait quelqu’une de ces chansons magiques ow elles invoquent Marie Padilla, la maitresse de don Pedro, qui fut, dit-on, la: Bari Crallisa, ou la grande reine des bohémiens.
— Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi ?
Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa téte comme préte 4 partir. On m’amena mon cheval, elle monta en croupe, et nous nous éloignames.
— Ainsi, lui dis-je, ma Carmen, aprés un bout de chemin, tu veux bien me suivre, n’est-ce pas ?
— Je te suis 4 la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi.
Nous étions dans une gorge solitaire; j’arrétai mon cheval.
— Est-ce ici? dit-elle.
Et d’un bond elle fut 4 terre. Elle éta sa mantille, la jeta a ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement.
— Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle; c’est écrit, mais tu ne me feras pas céder.
— Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Ecoute-moi! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est toi qui m/’as perdu; c’est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen! ma Carmen! laisse-moi te sauver
5 et me sauver avec tol.
— José, répondit-elle, tu me demandes l’impossible. Je ne t’aime plus; tu m/’aimes encore, et c’est pour cela que tu veux me,tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge; mais je ne veux pas m’en donner la
ro peine. Tout est fini entre nous. Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta romi; mais Carmen sera toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra.
— Tu aimes donc Lucas ? lui demandai-je.
— Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que
15 toi peut-étre. A présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé.
Je me jetai a ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de
zo rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout; je lui offris tout, pourvu qu’elle voulfit m’aimer encore!
Elle me dit:
— T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas.
25 La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu’elle efit peur et me demandat grace, mais cette femme était un démon.
— Pour la derniére fois, m’écriai-je, veux-tu rester avec moi ?
30 — Non! non! non! dit-elle en frappant du pied.
Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.
Je la frappai deux fois. C’était le couteau du Borgne que javais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois voir encore son grand ceil noir me regarder fixement;. puis il devint trouble, et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure assis devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m/avait dit souvent qu’elle aimerait 4 étre enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y déposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai a la fin. Je la mis dans la fosse auprés d’elle, avec une petite croix. Peutétre ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu’a Cordoue, et au premier corps de garde je me fis connaitre. J’ai dit que j’avais tué Carmen; mais je n’ai pas voulu dire ot était son corps. L’ermite était un saint homme. II a prié pour elle! Il a dit une messe pour son 4me... Pauvre enfant! Ce sont les Calé qui sont coupables, pour l’avoir élevée ainsi.
14. Ew sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l’intérieur de l’ile, on voit le terrain s’élever assez rapidement, et, aprés trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de
5 rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord dun mdquis trés étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s’est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s’épargner la peine de fumer son champ, met le feu
ro 4 une certaine étendue de bois: tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n’est; arrive que pourra, on est sir d’avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu’elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de ts la peine a recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se€ consumer poussent, au printemps suivant, des cépées trés épaisses qui, en peu d’années, parviennent a une hauteur de sept ou huit pieds. C’est cette maniére de taillis fourré que lon nomme maquis. Différentes
20 espéces d’arbres et d’arbrisseaux le composent, mélés et confondus comme il plait 4 Dieu. Ce n’est que la hache a la main que l’homme s’y ouvrirait un passage, et l’on voit des maquis si €pais et si touffus, que les mouflons eux-mémes ne peuvent y pénétrer.
25 Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sireté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles; n’oubliez pas un man-
MATEO FALCONE 7p
teau brun garni d’un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des chataignes, et vous n’aurez rien a craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n’est quand il vous faudra descendre a la ville pour y renouveler vos munitions.
Mateo Falcone, quand j’étais en Corse en 18.., avait sa maison 4 une demi-lieue de ce maquis. C’était un homme assez riche pour le pays; vivant noblement, c’esta-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espéces de nomades, menaient paitre ¢a et la sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années aprés ’événement que je vais raconter, il me parut Agé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lévres minces, les yeux grands et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, méme dans son pays, ot il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n’aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines; mais, 4 cent vingt pas, il l’abattait d’une balle dans la téte ou dans |’épaule, 4 son choix. La nuit, il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l’on m’a cité de lui ce trait d’adresse qui paraitra peut-étre incroyable 4 qui n’a pas voyagé en Corse. A quatrevingts pas, on placait une chandelle allumée derriére un transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout dune minute, dans l’obscurité la plus complete, il tirait et percait le transparent trois fois sur quatre.
Avec un mérite aussi transcendant, Mateo Falcone s’était attiré une grande réputation. On le disait aussi
al
bon ami que dangereux ennemi: d’ailleurs serviable et faisant l’'auméne, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu’a Corte, ot il avait pris femme, il s’était débarrassé fort vigoureuseniént d’un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu’en amour: du moins on attribuait a Mateo certain coup de fusil qui surprit ce rival comme il était 4 se raser devant un petit miroir pendu a sa fenétre. L’affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme ro Giuseppa lui avait donné d’abord trois filles (dont il enrageait), et enfin un fils, qu’il nomma Fortunato: c’était Vespoir de sa famille, l’héritier du nom. Les filles étaient bien mariées: leur pére pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n’avait ts que dix ans, mais il annongait déja d’heureuses dispositions. Un certain jour d’automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairiére du maquis. Le petit Fortunato voulait Vaccompagner, mais la clairiére était trop loin; d/ailleurs, 20 il fallait bien que quelqu’un restat pour garder la maison; le pére refusa donc: on verra s’il n’eut pas lieu de s’en repentir.
Il était absent depuis quelques heures, et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant 25 les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait diner 4 la ville, chez son oncle le caporal, quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l’explosion d’une arme a feu. II se leva et se tourna du cété de la plaine d’ot partait ce bruit. D’autres 30 coups de fusil se succédérent, tirés 4 intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine 4 la maison de Mateo parut
un homme, coiffé d’un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu, couvert de haillons, et se trainant avec peine en s’appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de feu dans la cuisse.
Cet homme était un bandit, qui, étant parti de nuit s pour aller chercher de la poudre a la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Aprés une vigoureuse défense, il était parvenu 4 faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d’avance sur les soldats, et sa blessure le 10 mettait hors d’état de gagner le maquis avant d’étre rejoint.
I s’approcha de Fortunato et lui dit:
— Tues le fils de Mateo Falcone ?
— Oui. 15
— Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
— Et que dira mon pére si je te cache sans sa permission ? 20
— II dira que tu as bien fait.
— Qui sait ?
— Cache-moi vite; ils viennent.
— Attends que mon pére soit revenu.
— Que j’attende ? malédiction! Ils seront ici dans cing 25 minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue.
Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid:
— Ton fusil est déchargé, et il n’y a plus de cartouches dans ta carchera.
— J’ai mon stylet. 30
— Mais courras-tu aussi vite que moi ?
Il fit un saut, et se mit hors d’atteinte.
— Tu n’es pas le fils de Mateo Falcone! Me laisseras-tu donc arréter devant ta maison ?
L’enfant parut touché.
— (Que me danneras-tu si je te cache? dit-il en se rap-
5 prochant.
Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait 4 sa ceinture, et il en tira une piéce de cing francs qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit 4 la vue de la piéce d’argent; il s’en saisit, et
ro dit a Gianetto:
— Ne crains rien.
Aussit6t il fit un grand trou dans un tas de foin placé aupreés de la maison. Gianetto s’y blottit, et enfant le recouvrit de maniére 4 lui laisser un peu d’air pour re-
15 spirer, sans qu’il fit possible cependant de soupconner que ce foin cachat un homme. II s’avisa, de plus, d’une finesse de sauvage assez ingénieuse. II alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu’il n’avait pas été remué depuis peu. En-
20 suite, remarquant des traces de sang sur le sentier prés de la maison, il les couvrit de poussiére avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
15. Quelques minutes aprés, six hommes en uniforme brun 4 collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient
25 devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. (On sait qu’en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu’ailleurs.) Il se nommait Tiodoro Gamba: c’était un homme actif, fort redouté des bandits dont il avait déja traqué plusieurs.
30 — Bonjour, petit cousin, dit-il 4 Fortunato en l’abordant; comme te voila grandi! As-tu vu passer un homme tout 4 l’heure ?
— Oh! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l’enfant d’un air niais.
— Cela viendra. Mais n’as-tu pas vu passer un homme, dis-moi ?
— Si j’ai vu passer un homme ?
— Oui, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune ?
— Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune ?
— Oui, réponds vite, et ne répéte pas mes questions.
— Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval Piero. Il m’a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu...
— Ah! petit drdle, tu fais le malin! Dis-moi vite par ou est passé Gianetto, car c’est lui que nous cherchons; et, j’en suis certain, il a pris par ce sentier.
— Qui sait ?
— Qui sait ? C’est moi qui sais que tu l’as vu.
— Est-ce qu’on voit les passants quand on dort ?
— Tu ne dormais pas, vaurien; les coups de fusil t’ont réveillé.
— Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit? L’escopette de mon pére en fait bien davantage.
— Que le diable te confonde, maudit garnement! Je suis bien stir que tu as vu le Gianetto. Peut-étre méme Vas-tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n’y est pas. Il n/allait plus
que d’une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour .
avoir cherché a gagner le maquis en clopinant. D/ailleurs, les traces de sang s’arrétent ici.
— Et que dira papa ? demanda Fortunato en ricanant;
que dira-t-il s’il sait qu’on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti ?
—Vaurien! dit l’adjudant Gamba en le prenant par Voreille, sais-tu qu’il ne tient qu’a moi de te faire changer
5 de note? Peut-étre qu’en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin.
Et Fortunato ricanait toujours.
— Mon pére est Mateo Falcone! dit-il avec emphase.
— Sais-tu bien, petit drdle, que je puis t’emmener a
ro Corte ou a Bastia? Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis ot est Gianetto Sanpiero.
L’enfant éclata de rire a cette ridicule menace. II répéta:
15 — Mon pére est Mateo Falcone.
— Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo.
Gamba paraissait évidemment embarrassé. II causait a voix basse avec ses soldats, qui avaient déja visité toute
20 la maison. Ce n’était pas une opération fort longue, car la cabane d’un Corse ne consiste qu’en une seule piéce carrée. L’ameublement se compose d’une table, de bancs, de coffres et d’ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait
25 jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin.
Un soldat s’approcha du tas de foin. II vit la chatte, et donna un coup de baionnette dans le foin avec négligence, et en haussant les épaules, comme s’il sentait que
30 sa précaution était ridicule. Rien ne remua; et le visage de enfant ne trahit pas la plus légére émotion.
L’adjudant et sa troupe se donnaient au diable; déja
ils regardaient sérieusement du cété de la plaine, comme disposés 4 s’en retourner par ow ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des pré- 5 sents.
— Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi; et, si je ne craignais de faire de la peine 4 mon cousin Mateo, le diable m’emporte! je t?emménerais avec moi. 10
— Bah!
— Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai Vaffaire, et, pour ta peine d’avoir menti, il te donnera le fouet jusqu’au sang.
— Savoir ? 15
—Tu verras... Mais, tiens...sois brave garcon, et je te donnerai quelque chose.
— Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis: c’est que, si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d’un luron comme vous 20 pour aller l’y chercher.
L’adjudant tira de sa poche une montre d’argent qui valait bien dix écus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaine d’acier: 25
— Fripon! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue 4 ton col, et tu te proménerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon; et les gens te demanderaient: « Quelle heure est-il ? » et tu leur dirais:
« Regardez 4 ma montre. » 30
— Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
— Oui; mais le fils de ton oncle en a déja une... pas aussi belle que celle-ci, 4 la vérité... Cependant il est plus jeune que toi.
L’enfant soupira.
5 —Eh bien, la veux-tu, cette montre, petit cousin ?
Fortunato, lorgnant la montre du coin de |’ceil, ressemblait 4 un chat 4 qui l’on présente un poulet tout entier. Comme il sent qu’on se moque de lui, il n’ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux, pour ne
ro pas s’exposer 4 succomber 4 la tentation; mais il se léche les babines a tout moment, et il a l’air de dire 4 son maitre: « Que votre plaisanterie est cruelle ! »
Cependant l’adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortunato n’avanga pas la main;
t5 mais il lui dit avec un sourire amer:
— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
— Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement ou est Gianetto, et cette montre est a toi.
Fortunato laissa échapper un sourire d’incrédulité; et,
20 fixant ses yeux noirs sur ceux de l’adjudant, il s’efforgait d’y lire la foi qu’il devait avoir en ses paroles.
— Que je perde mon épaulette, s’écria l’adjudant, si je ne te donne pas la montre 4 cette condition! Les camarades sont témoins; et je ne puis m’en dédire.
25 En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu’elle touchait presque la joue pale de l’enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son ame la convoitise et le respect di a l’hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait prés
30 d’étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu a peu, sa main droite s’éleva vers la montre: le bout de ses doigts
la toucha; et elle pesait tout entiére dans sa main sans que Vadjudant lachaét pourtant le bout de la chaine... Le cadran était azuré...la boite nouvellement fourbie... , au soleil, elle paraissait toute de feu... La tentation était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L’adjudant le comprit aussitét. Il abandonna Vextrémité de la chaine; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l’agilité d’un daim, et s’éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitét a culbuter.
On ne tarda pas 4 voir le foin s’agiter; et un homme sanglant, le poignard 4 la main, en sortit; mais, comme il essayait de se lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L’adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitét on le garrotta fortement, malgré sa résistance.
Gianetto, couché par terre et li¢é comme un fagot, tourna la téte vers Fortunato, qui s’était rapproché.
— Fils de...! lui dit-il avec plus de mépris que de colére.
L’enfant lui jeta la piéce d’argent qu’il en avait recue, sentant qu’il avait cessé de la mériter; mais le proscrit n’eut pas l’air de faire attention 4 ce mouvement. II dit avec beaucoup de sang-froid a l’adjudant:
— Mon cher Gamba; je ne puis marcher; vous allez étre obligé de me porter a la ville.
— Tu courais tout 4 l’heure plus vite qu’un chevreuil, repartit le cruel vainqueur; mais sois tranquille: je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans étre fatigué. Au reste, mon camarade, nous
Io
allons te faire une litiére avec des branches et ta capote; et A la ferme de, Crespoli nous trouverons des chevaux. — Bien, dit le prisonnier; vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litiére, pour que je sois plus commodément. s Pendant que les voltigeurs s’occupaient, les uns a faire une espéce de brancard avec des branches de chataignier, les autres a panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d’un coup au détour d’un sentier qui conduisait au maquis. La femme s’avangait courbée ro péniblement sous le poids d’un énorme sac de chataignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu’un fusil 4 la main et un autre en bandouliére; car il est indigne d’un homme de porter d’autre fardeau que ses armes. 16. A la vue des soldats, la premiére pensée de Mateo fut r5 quiils venaient pour l’arréter. Mais pourquoi cette idée ? Mateo avait-il donc quelques démélés avec la justice ? Non. I] jouissait d’une bonne réputation. C’était, comme on dit, un particulier bien famé; mais il était Corse et montagnard, et il y a peu de Corses montagnards qui, en zo scrutant bien leur mémoire, n’y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu’un autre, avait la conscience nette; car depuis plus de dix ans il n’avait dirigé son fusil contre un homme; mais toutefois il était prudent, et il se 25 mit en posture de faire une belle défense, s’il en était besoin.
— Femme, dit-il 4 Giuseppa, mets bas ton sac et tienstoi préte.
Elle obéit sur-le-champ. II lui donna: le fusil qu’il 3o avait en bandouliére et qui aurait pu le géner. Il arma celui qu'il avait 4 la main, et il s’avanca lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, et
prét, 4 la moindre démonstration hostile, 4 se jeter derriére le plus gros tronc, d’ou il aurait pu faire feu a couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L’emploi d’une bonne ménagére, en cas de combat, est de charger les‘armes de son mari.
D’un autre cété, l’adjudant était fort en peine en voyant Mateo s’avancer ainsi, 4 pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente.
—Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s’il était son ami, et qu’il vouliit le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient 4 deux d’entre nous, aussi stir qu’une lettre 4 la poste, et s’il me visait, nonobstant la parenté!...
Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s’avancer seul vers Mateo, pour lui conter l’affaire, en Vabordant comme une vieille connaissance; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.
— Hola! eh! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave? C’est moi, je suis Gamba, ton cousin.
Mateo, sans répondre un mot, s’était arrété, et, 4 mesure que l’autre parlait, il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu’il était dirigé vers le ciel au moment ot Vadjudant le joignit.
— Bonjour, frére, dit l’adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t’ai vu.
— Bonjour, frére.
— J’étais venu pour te dire bonjour en passant, et a ma cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd’hui; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d’empoigner Gianetto Sanpiero.
— Dieu soit loué! s’écria Giuseppa. Il nous a volé une chévre laitiére la semaine passée.
Ces mots réjouirent Gamba.
— Pauvre diable! dit Mateo, il avait faim.
5 —Le drdle s’est défendu comme un lion, poursuivit Vadjudant un peu mortifié; il m’a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon; mais il n’y a pas grand mal, ce n’était qu’un Francais... Ensuite, il s’était si bien caché, que le diable ne
ro ’aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l’aurais jamais pu trouver.
— Fortunato! s’écria Mateo.
— Fortunato ! répéta Giuseppa.
— Oui, le Gianetto s’était caché sous ce tas de foin
15 la-bas; mais mon petit cousin m’a montré la malice. Aussi je le dirai 4 son oncle le caporal, afin qu’il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j’enverrai 4 M. l’avocat général.
— Malédiction ! dit tout bas Mateo.
20 Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déja couché sur la litiére et prét 4 partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d’un sourire étrange; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant:
25 — Maison d’un traitre!
Il n’y avait qu’un homme décidé 4 mourir qui etit osé prononcer le mot de traitre en l’appliquant a Falcone. Un bon coup de stylet, qui n’aurait pas eu besoin d’étre répété, aurait immédiatement payé Vinsulte. Cependant
30 Mateo ne fit pas d’autre geste que celui de porter sa main a son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver
son pére. II reparut bientét avec une jatte de lait, qu’il présenta les yeux baissés 4 Gianetto.
—Loin de moi! lui cria le proscrit d’une voix foudroyante.
Puis, se tournant vers un des voltigeurs: 5
— Camarade, donne-moi 4 boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d’échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu’on lui attachat les mains de maniére qu’il les efit croisées sur 10 sa poitrine, au lieu de les avoir liées derriére le dos.
— Jaime, disait-il, a étre couché 4 mon aise.
On s’empressa de le satisfaire; puis l’adjudant donna le signal du départ, dit adieu 4 Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine. 15
Il se passa prés de dix minutes avant que Mateo ouvrit la bouche. L’enfant regardait d’un ceil inquiet tantét sa mére et tantdt son pére, qui, s’appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colére concentrée.
— Tu commences bien! dit enfin Mateo d’une voix 20 calme, mais effrayante pour qui connaissait l’homme.
— Mon pére! s’écria enfant en s’avancant les larmes aux yeux comme pour se jeter 4 ses genoux.
Mais Mateo lui cria:
— Arriére de moi! 25
Et Venfant s’arréta et sanglota, immobile, 4 quelques pas de son pére.
Giuseppa s’approcha. Elle venait d’apercevoir la chaine de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato. 30
— Qui t’a donné cette montre ? demanda-t-elle d’un ton sévére.
— Mon cousin l’adjudant.
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille piéces.
— Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ?
s Les joues brunes de Giuseppa devinrent d’un rouge de
brique.
— Que dis-tu, Mateo ? et sais-tu bien 4 qui tu parles ?
— Fh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison. ;
to Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoubleérent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant 4 Fortunato de le suivre. L’enfant obéit.
15 Giuseppa courut aprés Mateo et lui saisit le bras.
—C’est ton fils, lui dit-elle d’une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son Ame.
— Laisse-moi, répondit Mateo: je suis son pére.
20 Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta 4 genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelques deux cents pas dans le sentier et ne s’arréta que dans un petit ravin ot il descendit. Il sonda la terre avec
25 la crosse de son fusil et la trouva molle et facile 4 creuser. L’endroit lui parut convenable pour son dessein.
— Fortunato, va auprés de cette grosse pierre.
L’enfant fit ce qu’il lui commandait, puis il s’agenouilla.
— Dis tes priéres...
30 — Mon pére, mon pére, ne me tuez pas.
— Dis tes priéres! répéta Mateo d’une voix terrible.
L’enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le
Pater et le Credo. Le pére, d’une voix forte, répondait Amen! a \a fin de chaque priére.
— Sont-ce 1a toutes les priéres que tu sais ?
GIUSEPPA PRIA AVEC FERVEUR Par Alexandre Lunois
— Mon pire, je sais encore l’Ave Maria et la litanie que ma tante m’a apprise.
— Elle est bien longue, n’importe.
L’enfant acheva la litanie d’une voix éteinte.
— As-tu fini ?
— Oh! mon pére, grace! pardonnez-moi! Je ne le ferai
plus! Je prierai tant mon cousin le caporal qu’on fera grace au Gianetto!
Il parlait encore; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant:
5 — Que Dieu te pardonne!
L’enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son pére; mais il n’en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba raide mort.
Sans jeter un coup d’ceil sur le cadavre, Mateo reprit le
ro Chemin de sa maison pour aller chercher une béche afin d’enterrer son fils. I] avait fait 4 peine quelques pas qu’il rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.
— Qu’as-tu fait ? s’écria-t-elle.
— Justice.
1s —Otest-il?
— Dans le ravin. Je vais lenterrer. Il est mort en chrétien; je lui ferai chanter une messe. Qu’on dise 4 mon gendre Tiodoro Bianchi de venir demeurer avec nous.
17. UN MILITAIRE de mes amis, qui est mort de la fiévre en Gréce, il y a quelques années, me conta un jour la premiére affaire a laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement que je l’écrivis de mémoire aussitét que j’en eus le loisir. Le voici:
— Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivouac. Il me recut d’abord assez brusquement; mais aprés avoir lu la lettre de recommandation du général B..., il changea de maniéres, et m’adressa quelques paroles obligeantes.
Je fus présenté par lui 4 mon capitaine, qui revenait a linstant méme d’une reconnaissance. Ce capitaine, que je n’eus guére le temps de connaitre, était un grand homme brun, d’une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singuliérement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu’il devait cette voix étrange a une balle qui l’avait percé de part en part a la bataille d’Iéna.
En apprenant que je sortais de l’école de Fontainebleau, il fit la grimace, et dit:
— Mon lieutenant est mort hier...
Je compris qu’il voulait dire: « C’est vous qui devez
Io
le remplacer, et vous n’en étes pas capable.» Un mot piquant me vint sur les lévres, mais je me contins.
La lune se leva derriére la redoute de Cheverino, située 4 deux portées de.canon de notre bivouac. Elle était large
5 et rouge comme elle est d’ordinaire 4 son lever. Mais, ce soir-la, elle me parut d’une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque éclatant de la lune. Elle ressemblait au cone d’un volcan au moment de |’éruption.
to Un vieux soldat, auprés duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune.
— Elle est bien rouge, dit-il; c’est signe qu’il en cofitera bon pour l’avoir, cette fameuse redoute! J’ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout,
15 m/affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant |’immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au dela du village de Cheverino.
Lorsque je crus que lair frais et piquant de la nuit avait
20 assez rafraichi mon sang, je revins auprés du feu; je m’enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que
25 je n’avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j’étais blessé, je serais dans un hépital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que j’avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint 4 la mémoire. Mon cceur battait avec violence,
30 et machinalement je disposai comme une espéce de cuirasse le mouchoir et le portefeuille que j’avais sur la poitrine. La fatigue m’accablait, je m’assoupissais 4 chaque
instant, et 4 chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force, et me réveillait en sursaut.
Cependant la fatigue V’avait emporté, et, quand on battit la diane, j’étais tout 4 fait endormi. Nous nous mimes en bataille, on fit l’appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annongait que nous allions passer une journée tranquille.
Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine, nous les suivimes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vimes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute.
Une batterie d’artillerie vint s’établir 4 notre droite, une autre 4 notre gauche, mais toutes les deux bien en
avant de nous. Elles commencérent un feu trés vif sur.
Vennemi, qui riposta énergiquement, et bientdt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée.
Notre régiment était presque 4 couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d’ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos tétes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres.
Aussit6t que l’ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m’obligea 4 passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d’un air aussi dégagé qu’il me fut possible. Au reste, je n’avais pas peur, et la seule crainte que j’éprouvasse, c’était que l’on ne s’imaginat que j’avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuérent encore 4 me maintenir dans mon calme héroique. Mon amour-propre me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j’é-
tais sous le feu d’une batterie. J’étais enchanté d’étre si a mon aise, et.je pensai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de B..., rue de Provence.
5 Le colonel passa devant notre compagnie; il m’adressa la parole: « Eh bien, vous allez en voir de grises, pour votre début. »
Je souris d’un air tout a fait martial, en brossant la manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé a
ro trente pas de nous, avait envoyé un peu de poussiere.
Il parait que les Russes s’apercurent du mauvais succés de leur boulets, car ils les remplacérent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux ot nous étions postés. Un assez gros éclat m’enleva mon
ts schako, et tua un homme aupreés de moi.
— Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon schako, vous en voila quitte pour la journée. Je connaissais cette superstition militaire qui croit que l’axiome non bis in idem trouve son
20 application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fiérement mon schako.
—C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la circonstance, parut excellente.
25 —Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n’aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j’ai été blessé, l’officier auprés de moi a recu quelque balle morte, et, ajouta-t-il d’un ton plus bas et
30 presque honteux, leurs noms commengaient toujours par un P.
Je fis lesprit fort; bien des gens auraient fait comme
moi; bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l’étais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments 4 personne, et que je devais toujours paraitre froidement intrépide.
Au bout d’une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement; alors nous sortimes de notre couvert pour marcher sur la redoute.
Notre régiment était composé de trois bataillons. Le deuxiéme fut chargé de tourner la redoute du cété de la gorge; les deux autres devaient donner Vassaut. J’étais dans le troisiéme bataillon.
En sortant de derriére l’espéce d’épaulement qui nous avait protégés, nous ftimes recus par plusieurs décharges de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je tournais la téte, et je m’attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit.
— A tout prendre, me dis-je, une bataille n’est pas une chose si terrible.
Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs; tout a coup les Russes poussérent trois hourras, trois hourras distincts, puis demeurérent silencieux et sans tirer.
— Je n’aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne nous présage rien de bon.
Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m’empécher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant de l’ennemi.
Nous parvinmes rapidement au pied de la redoute, les palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par nos boulets. Les soldats s’élancérent sur ces ruines nou-
velles avec des cris de Vive Empereur! plus forts qu’on ne Vaurait attendu de gens qui avaient déja tant crié.
Je levai les yeux, et jamais je n’oublierai le spectacle que je vis. La plus grande partie de la fumée s’était élevée, et restait suspendue comme un dais 4 vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d’une vapeur bleuatre, on apercevait derriére leur parapet 4 demi détruit les grenadiers russes, l’arme haute, immobiles comme des statues. Je crois voir encore chaque soldat, l’ceil gauche attaché sur to nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embra-
sure, 4 quelques pieds de nous, un homme tenant une lance
a feu était auprés d’un canon.
Je frissonnai, et je crus que ma derniére heure était venue.
ts — Voila la danse qui va commencer, s’écria mon capitaine. Bonsoir!
Ce furent les derniéres paroles que je |’entendis prononcer.
Un roulement de tambours retentit dans la redoute. 20 Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux, et jentendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J’ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée de fumée. J’étais entouré de blessés et de morts. Mon 25 Capitaine était étendu 4 mes pieds: sa téte avait été broyée par un boulet, et j’étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi.
A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, 30 mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet, en criant: Vive l’Empereur! Il fut suivi aussitét de tous les survivants. Je n’ai presque plus de
souvenir net de ce qui suivit. Nous entrames dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps 4 corps au milieu d’une fumée si épaisse que l’on ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j’entendis crier: « Victoire!» et la fumée diminuant, j’apercus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme frangais, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baionnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.
Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, prés de la gorge. Quelques soldats s’empressaient autour de lui: je m’approchai.
— Ot est le plus ancien capitaine ? demandait-il 4 un sergent.
Le sergent haussa les épaules d’une maniére trés expressive.
— Et le plus ancien lieutenant ?
— Voici monsieur qui est arrivé d’hier, dit le sergent q’un ton tout 4 fait calme.
Le colonel sourit amérement.
— Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l’ennemi est en force; mais le général C...va nous faire soutenir.
— Colonel, lui dis-je, vous étes griévement blessé ?
— Fichu, mon cher, mais la redoute est prise.
LA VENUS Dabok
18. Je DESCENDAIS le dernier coteau du Canigou, et bien que le soleil fit déja couché, je distinguais dans la plaine les maisons de la petite ville d’Ille, vers laquelle je me dirigeais.
5 — Vous savez, dis-je au Catalan qui me servait de guide depuis la veille, vous savez sans doute ot demeure M. de Peyrehorade ?
— Si je le sais! s’écria-t-il, je connais sa maison comme la mienne; et s’il ne faisait pas si noir, je vous la montre-
10 rais. C’est la plus belle d’Ille. Il a de l’argent, oui, M. de Peyrehorade: et il marie son fils 4 plus riche que lui encore.
— Et ce mariage se fera-t-il bientét ? lui demandai-je.
—Bientét! Il se peut que déja les violons soient
rs commandés pour la noce. Ce soir peut-étre, demain, aprés-demain, que sais-je? C’est a Puygarrig que ¢a se fera; car c’est mademoiselle de Puygarrig que monsieur le fils €pouse. Ce sera beau, oui!
Jétais recommandé a M. de Peyrehorade par mon
2zoami M. de P... C’était, m’avait-il dit, un antiquaire fort instruit et d’une complaisance 4 toute épreuve. Il se ferait un plaisir de me montrer toutes les ruines 4 dix lieues 4 la ronde. Or, je comptais sur lui pour visiter les environs d’Ille que je savais riches en monuments an-
25 tiques et du moyen Age. Ce mariage, dont on me parlait alors pour la premiére fois, dérangeait tous mes plans.
Je vais étre un trouble-féte, me disais-je. Mais j’étais
attendu; annoncé par M. de P..., il fallait bien me présenter.
— Gageons, monsieur, me dit mon guide, comme nous étions déja dans la plaine, gageons un cigare que je devine ce que vous allez faire chez M. de Peyrehorade ?
— Mais, répondis-je en lui tendant un cigare, cela n’est pas bien difficile 4 deviner. A l’heure qu’il est, quand on a fait six lieues dans le Canigou, la grande affaire, c’est de souper.
— Oui, mais demain?... Tenez, je parierais que vous venez a Ille pour voir Vidole ? J’ai deviné cela, 4 vous voir tirer en portrait les saints de Serrabona.
—Lridole? Quelle idole? Ce mot avait excité ma curiosité.
— Comment! lon ne vous a pas conté, 4 Perpignan, comment M. de Peyrehorade avait trouvé une idole en terre P
— Vous voulez dire une statue en terre cuite, en argile ?
—Non pas. Oui, bien en cuivre, et il y en a de quoi faire des gros sous. Elle vous pése autant qu’une cloche @église. C’est bien avant dans la terre, au pied d’un olivier, que nous l’avons eue.
— Vous étiez donc présent 4 la découverte ?
— Oui, monsieur. M. de Peyrehorade nous dit, il y a quinze jours, 4 Jean Coll et a moi, de déraciner un vieil olivier, qui était gelé de l’année derniére, car elle a été bien mauvaise, comme vous savez. Voila donc qu’en travaillant, Jean Coll, qui y allait de tout cceur, il donne un coup de ploche, et j’entends bimm...comme s’il avait tapé sur une cloche. Qu’est-ce que c’est ? que je dis. Nous piochons toujours, nous piochons, et voila qu’il parait une main noire, qui semblait la main d’un mort qui sortait de
Io
terre. Moi, la peur me prend. Je m’en vais 4 monsieur, et je lui dis: — Des morts, notre maitre, qui sont sous I’olivier! Faut appeler le curé. — Quels morts? qu’il me dit. Il vient, et il n’a pas plus tot vu la main qu'il s’écrie: 5 — Un antique! un antique!— Vous auriez cru qu'il avait trouvé un trésor. Et le voila, avec la pioche, avec les mains, qu’il se déméne et qu’il faisait quasiment autant d’ouvrage que nous deux.
— Et enfin, que trouvates-vous ?
to — Une grande femme noire plus qu’a moitié nue, révérence parler, monsieur, tout en cuivre, et M. de Peyrehorade nous a dit que c’était une idole du temps des paiens ... du temps de Charlemagne, quoi !
— Je vois ce que c’est... Quelque bonne Vierge en 15 bronze d’un couvent détruit.
—Une bonne Vierge! ah bien! oui... Je laurais
bien reconnue, si ¢’avait été une bonne Vierge. C’est
une idole, vous dis-je; on le voit bien 4 son air. Elle vous
fixe avec ses grands yeux blancs... On dirait qu’elle vous 20 dévisage. On baisse les yeux, oui, en la regardant.
— Des yeux blancs? Sans doute ils sont incrustés dans le bronze. Ce sera quelque statue romaine.
— Romaine! c’est cela. M. de Peyrehorade dit que c’est une Romaine. Ah! je vois bien que vous étes un
25 savant comme lui.
— Est-elle entiére, bien conservée ?
— Oh! monsieur, il ne lui manque rien. C’est encore plus beau et mieux fait que le buste de Louis-Philippe, qui est 4 la mairie, en platre peint. Mais, avec tout cela, la
30 figure de cette idole ne me revient pas. Elle a l’air méchante... et elle l’est aussi.
— Méchante? Quelle méchanceté vous a-t-elle faite ?
LA VENUS D'ILED Q}
— Pas & moi précisémenty mais vous alles votre, Nowa nous étions mis A quatre pour la dresser debout, et M, de Peyrehorade, qui lui aussi tiralt A la corde, bien quill avait gudre plus de foree qu'un poulet, le digne homme! Avec bien de la peine nous la mettons droite, Janmeaaala wn tuileau pour la caler, quand patatras! ta voila qui tombe a la renverse tout d'une masse, Je dias Gare deaaoua! Pas assez vite, pourtant, ear Jean Coll n'a pas eu le tempa ce tirer sa jambe...
— Et il a été blessaé ?
— Caassée net comme un échalas, aa pauvre jambe! Pécalre! Quand j'ai vu cela, mol, }'6taia furleur, Je voulais défoncer Vidole & coupa de ploche, mais M, de Peyrehorade m’a retenu, Ha donné de Vargent A Jean Coll, qui tout de méme eat encore au Tit, depuis quinge jours que cela lui est arrivé, et le médecin dit qu'il ne marchera jamais de cette jambelh comme de Vautre, C’est dommage, lui qui était notre meilleur coureur, et, aprés monsicur le fils, le plus malin joueur de paume, C’est que M. Alphonse de Peyrehorade en a été triste, car c’est Coll qui faisait sa partie, Voli qui était beau hy voir, comme ils se renvoyaient lea balles, Vall pat! Jamais elles ne touchaient terre,
Devisant de la sorte, nous entrimes & Mle, et je me trouvai bient6t en présence de M, de Veyrehorade, C’étall un petit vicillard vert encore et dispos, poudré, le nez rouge, Vair jovial et goguenard, Avant d’avoir ouvert la lettre de M.deP..., il m’avait installé devant une table blen servie, et m’avait présenté 4 a femme et & son file comme un archéologue illustre, qui devait tirer Je Mougsillon de Vou bli ot Je laissait VindiffGrence des savants,
Tout en mangeant de bon appétit, car rien ne dispose
ILLE-SuR-TET — RUE Du CoMTE
La maison située au fond de la rue est, parait-il, celle dont il est question dans notre conte
LA VENUS D'ILLE | = 9G Oia aer es)
mieux que l’air vif des montagnes, j’examinais mes hétes. J’ai dit un mot de M. de Peyrehorade; je dois ajouter que c’était la vivacité méme. II parlait, mangeait, se levait, courait a sa bibliothéque, m’apportait des livres, me montrait des estampes, me versait 4 boire; il n’était jamais deux minutes en repos. Sa femme, un peu trop grasse, comme la plupart des Catalanes lorsqu’elles ont passé quarante ans, me.parut une provinciale renforcée, uniquement occupée des soins de son ménage. Bien que le souper fit suffsant pour six personnes au moins, elle courut 4 la cuisine, fit tuer des pigeons, frire des miliasses, ouvrir je ne sais combien de pots de confitures. En un instant la table fut encombrée de plats et de bouteilles, et je serais certainement mort d’indigestion si j’avais gofité seulement a tout ce qu’on moffrait. Cependant, a chaque plat que je refusais, c’étaient de nouvelles excuses. On craignait que je ne me trouvasse bien mal 4 Ille. Dans la province on a si peu de ressources, et les Parisiens sont si difficiles !
Au milieu des allées et venues de ses parents, M. Alphonse de Peyrehorade ne bougeait non plus qu’un terme. C’était un grand jeune homme de vingt-six ans, d’une physionomie belle et réguliére, mais manquant d’expression. Sa taille et ses formes athlétiques justifiaient bien la réputation d’infatigable joueur de paume qu’on lui faisait dans le pays. Il était ce soir-la habillé avec élégance, exactement d’aprés la gravure du dernier numéro du journal des modes. Mais il me semblait géné dans ses\vétements. Il était raide comme un piquet dans son col de velours, et ne se tournait que tout d’une piéce. Ses mains grosses et halées, ses ongles courts, contrastaient singuliérement avec son costume. C’étaient des mains de laboureur sortant des manches d’un dandy. Dz/ailleurs, bien qu'il
nn
me considérat de la téte aux pieds fort curieusement, en ma qualité de Parisien, il ne m’adressa qu’une seule fois la parole dans toute la soirée; ce fut pour me demander ou j’avais acheté.la chaine de ma montre.
s —Ah ca! mon cher héte, me dit M. de Peyrehorade, le souper tirant a sa fin, vous m’appartenez, vous étes chez moi. Je ne vous lache plus, sinon quand vous aurez vu tout ce que nous avons de curieux dans nos montagnes. Il faut que vous appreniez 4 connaitre notre Roussillon,
to et que vous lui rendiez justice. Vous ne vous doutez pas de tout ce que nous allons vous montrer. Monuments phéniciens, celtiques, romains, arabes, byzantins, vous verrez tout, depuis le cédre jusqu’a ’hysope. Je vous ménerai partout et ne vous ferai pas grace d’une brique.
t5 Un accés de toux l’obligea de s’arréter. J’en profitai pour lui dire que je serais désolé de le déranger dans une circonstance aussi intéressante pour sa famille. S’il voulait bien me donner ses excellents conseils sur les excursions que j’aurais a faire, je pourrais, sans qu'il pirt la
20 peine de m’accompagner...
— Ah! vous voulez parler du mariage de ce garcon-la, s’écria-t-il en m/’interrompant. Bagatelle! ce sera fait aprés-demain. Vous ferez la noce avec nous, en famille, car la future est en deuil d’une tante dont elle hérite.
25 Ainsi point de féte, point de bal... C’est dommage... Vous auriez vu danser nos Catalanes... Elles sont jolies, et peut-étre ]’envie vous aurait-elle pris d’imiter mon Alphonse. Un mariage, dit-on, en améne d’autres... Samedi, les jeunes gens mariés, je suis libre, et nous
30 hous mettons en course. Je vous demande pardon de vous donner l’ennui d’une noce de province. Pour un Parisien blasé sur les fétes . . . et une noce sans bal encore!
Pourtant, vous verrez une mariée...une mariée... vous m’en direz des nouvelles... Mais vous étes un homme grave et vous ne regardez plus les femmes. J’ai mieux que cela 4 vous montrer. Je vous ferai voir quelque chose!... Je vous réserve une fiére surprise pour demain.
— Mon Dieu! lui dis-je, il est difficile d’avoir un trésor dans sa maison, sans que le public en soit instruit. Je crois deviner la surprise que vous me préparez. Mais, si c’est de votre statue qu’il s’agit, la description que mon guide m’en a faite, n’a servi qu’a exciter ma curiosité et a me disposer a l’admiration.
— Ah! il vous a parlé de Vidole, car c’est ainsi qu’ils appellent ma belle Vénus Tur...mais je ne veux rien vous dire. Demain, au grand jour, vous la verrez, et vous me direz si j’ai raison de la croire un chef-d’ceuvre. Parbleu! vous ne pouviez arriver plus 4 propos! Il y a des inscriptions, que moi, pauvre ignorant, j’explique 4 ma maniére...mais un savant de Paris!... Vous vous moquerez peut-étre de mon interprétation...car j’ai fait un mémoire...moi qui vous parle... vieil antiquaire de province, je me suis lancé... Je veux faire gémir la presse... Si vous vouliez bien me lire et me corriger, je pourrais espérer... Par exemple, je suis bien curieux de savoir comment vous traduirez cette inscription sur le socle: CAVE... Mais je ne veux rien vous demander encore! A demain, 4 demain! Pas un mot sur la Vénus aujourd’hui !
— Tu as raison, Peyrehorade, dit sa femme, de laisser la ton idole. Tu devrais voir que tu empéches monsieur de manger. Va, monsieur a vu a Paris de bien plus belles statues que la tienne. Aux Tuileries il y en a des douzaines, et en bronze aussi.
—Voila bien Vignorance, la sainte ignorance de la province! interrompit M. de Peyrehorade. Comparer un antique admirable aux plates figures de Coustou!
Comme avec irrévérence 5 Parle des dieux ma ménagére !
Savez-vous que ma femme voulait que je fondisse ma statue pour en faire une cloche a notre église? C’est qu'elle en etit été la marraine. Un chef-d’ceuvre de Myron, monsieur !
to — Chef-d’ceuvre! chef-d’ceuvre! un beau chef-d’ceuvre quelle a fait! casser la jambe d’un homme!
— Ma femme, vois-tu? dit M. de Peyrehorade d’un ton résolu, et tendant vers elle sa jambe droite dans un bas de soie chinée, si ma Vénus m’avait cassé cette jambe-
15 la, je ne la regretterais pas.
— Mon Dieu! Peyrehorade, comment peut-tu dire cela! Heureusement que l’homme va mieux... Et encore je ne peux pas prendre sur moi de regarder la statue qui fait des malheurs comme celui-la. Pauvre Jean Coll!
20 — Blessé par Vénus, monsieur, dit M. de Peyrehorade riant d’un gros rire, blessé par Vénus, le maraud se plaint:
Veneris nec premia néris.
Qui n’a été blessé par Vénus ?
M. Alphonse, qui comprenait le francais mieux que le 25 latin, cligna de l’ceil d’un air d’intelligence, et me regarda comme pour me demander: Et vous, Parisien, comprenezvous ?
19. Le souper finit. Il y avait une heure que je ne mangeais plus. J’étais fatigué, et je ne pouvais parvenir a 30 cacher les fréquents baillements qui m/’échappaient.
Madame de Peyrehorade s’en apercut la premiére, et remarqua qu'il était temps d’aller dormir. Alors commencérent de nouvelles excuses sur le mauvais gite que jallais avoir. Je ne serais pas comme 4 Paris. En province on est si mal. II fallait de l’indulgence pour les Roussillonnais. J’avais beau protester qu’aprés une course dans les montagnes une botte de paille me serait un coucher délicieux, on me priait toujours de pardonner 4 de pauvres campagnards, s’ils ne me traitaient pas aussi bien qu’ils Veussent désiré. Je montai enfin 4 la chambre qui m’était destinée, accompagné de M. de Peyrehorade. L’escalier, dont les marches supérieures étaient en bois, aboutissait au milieu d’un corridor, sur lequel donnaient plusieurs chambres.
—A droite, me dit mon héte, c’est l’appartement que je destine 4 la future madame Alphonse. Votre chambre est au bout du corridor opposé. Vous sentez bien, ajoutat-il d’un air qu’il voulait rendre fin, vous sentez bien qu’il faut isoler de nouveaux mariés. Vous étes a un bout de la maison, eux a l’autre.
Nous entrames dans une chambre bien meublée, ot le premier objet sur lequel je portai la vue, fut un lit long de sept pieds, large de six, et si haut qu'il fallait un escabeau pour s’y guinder. Mon héte m’ayant indiqué la position de la sonnette, et s’étant assuré par lui-méme que le sucrier était plein, les flacons d’eau de Cologne dtiment placés sur la toilette, aprés m’avoir demandé plusieurs fois si rien ne me manquait, me souhaita une bonne nuit et me laissa seul.
Les fenétres étaient fermées. Avant de me déshabiller, jen ouvris une pour respirer lair frais de la nuit, délicieux aprés un long souper. En face était le Canigou, d’un aspect
admirable en tout temps, mais qui me parut, ce soir-la, la plus belle montagne du monde, éclairé qu’il était par une lune resplendissante. Je demeurai quelques minutes 4 contempler sa silhouette merveilleuse, et j’allais fermer ma
5 fenétre, lorsque, baissant les yeux, j’apercus la statue sur un piédestal 4 une vingtaine de toises de la maison. Elle était placée 4 langle d’une haie vive, qui séparait un petit jardin d’un vaste carré parfaitement uni, qui, je Vappris plus tard, était le jeu de paume de la ville.
ro Ce terrain, propriété de M. de Peyrehorade, avait été cédé par lui a la commune, sur les pressantes sollicitations de son fils.
A la distance ot j’étais, il m’était difficile de distinguer Vattitude de la statue; je ne pouvais juger que de sa hau-
rs teur, qui me parut de six pieds environ. En ce moment, deux polissons de la ville passaient sur le jeu de paume, assez prés de la haie, sifflant le joli air du Roussillon: Montagnes regalades. Ils s’arrétérent pour regarder la statue; un d’eux l’apostropha méme 4 haute voix. II
20 parlait catalan; mais j’étais dans le Roussillon depuis assez longtemps pour pouvoir comprendre a peu prés tout ce qu’il disait.
— Te voila donc, coquine! (Le terme catalan était plus énergique.) Te voila! disait-il. C’est donc toi qui
25 as cassé la jambe a4 Jean Coll! Si tu étais 4 moi, je te casserais le cou.
— Bah! avec quoi? dit l’autre. Elle est de cuivre, et si dure qu’Etienne a cassé sa lime dessus, essayant de Yentamer. C’est du cuivre du temps des paiens; c’est plus
30 dur que je ne sais quoi.
— Si j’avais mon ciseau 4 froid (il parait que c’était un
apprenti serrurier), je lui ferais bientét sauter ses grands
yeux blancs, comme je tirerais une amande de sa coquille. Il y a pour plus de cent sous d’argent.
Ils firent quelques pas en s’éloignant.
— II faut que je souhaite le bonsoir a l’idole, dit le plus grand des apprentis, s’arrétant tout 4 coup.
Il se baissa, et probablement ramassa une pierre. Je le vis deployer le bras, lancer quelque chose, et aussitét un coup sonore retentit sur le bronze. Au méme instant, Vapprenti porta la main a sa téte en poussant un cri de douleur.
— Elle me I’a rejetée ! s’écria-t-il.
Et mes deux polissons prirent la fuite 4 toutes jambes. Tl était évident que la pierre avait rebondi sur le métal, et avait puni ce dréle de outrage qu’il faisait 4 la déesse.
Je fermai la fenétre en riant de bon cceur.
— Encore un Vandale puni par Vénus! Puissent tous les destructeurs de nos vieux monuments avoir ainsi la téte cassée !
Sur ce souhait charitable, je m’endormis.
Il était grand jour quand je me réveillai. Auprés de mon lit étaient, d’un cété, M. de Peyrehorade, en robe de chambre; de l’autre, un domestique envoyé par sa femme, une tasse de chocolat a la main.
—Allons, debout, Parisien! Voila bien mes paresseux de la capitale! disait mon héte pendant que je m’habillais ala hate. Ilest huit heures, et encore au lit! Je suis levé, moi, depuis six heures. Voila trois fois que je monte; je me suis approché de votre porte sur la pointe du pied. Personne. Nul signe de vie. Cela vous fera ma! de trop dormir 4 votre 4ge. Et ma Vénus que vous n’avez pas encore vue! Allons, prenez-moi vite cette tasse de chocolat de Barcelone... Vraie contrebande... Du chocolat
Io
mn
comme on n’en a pas a Paris. Prenez des forces, car, lorsque vous serez devant ma Vénus, on ne pourra plus vous en arracher.
En cing minutes je fus prét, c’est-a-dire 4 moitié rasé, mal boutonné, et brilé par le chocolat, que j’avalai bouillant. Je descendis dans le jardin, et me trouvai devant une admirable statue.
C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens représentaient d’ordinaire les grandes divinités; la main droite, levée a la hauteur du sein, était tournée, la paume en dedans, le pouce et les deux premiers doigts étendus, les deux autres légérement ployés. L’autre main, rapprochée de la hanche, soutenait la draperie qui couvrait la partie inférieure du corps. L’attitude de cette statue rappelait celle du joueur de mourre qu’on désigne, je ne sais trop pourquoi, sous le nom de Germanicus. Peut-étre avait-on voulu représenter la déesse jouant au jeu de mourre.
Quoi qu'il en soit, il est impossible de voir quelque chose de plus parfait que le corps de cette Vénus; rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Je m’attendais 4 quelque ouvrage du bas-empire; je voyais un chef-d’ceuvre du meilleur temps de la statuaire. Ce qui me frappait surtout, c’était l’exquise vérité des formes, en sorte qu’on aurait pu les croire moulées sur nature, si la nature produisait d’aussi parfaits modeéles.
La chevelure, relevée sur le front, paraissait avoir été dorée autrefois. La téte, petite comme celle de presque toutes les statues grecques, était légérement inclinée en avant. Quant 4 la figure, jamais je ne parviendrai a exprimer son caractére étrange, et dont le type ne se rappro-
chait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. Ce n’était point cette beauté calme et sévére des sculpteurs grecs, qui, par systéme, donnaient 4 tous les traits une majestueuse immobilité. Ici, au contraire, jobservais avec surprise l’intention marquée de l’artiste de rendre la malice arrivant jusqu’a la méchanceté. Tous les. traits étaient contractés légérement: les yeux un peu obliques, la bouche relevée des coins, les narines quelque peu gonflées. Dédain, ironie, cruauté, se lisaient sur ce visage, d’une incroyable beauté cependant. En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait un sentiment pénible, qu’une si merveilleuse beauté put s’allier 4 absence de toute sensibilité.
— Si le modéle a jamais existé, dis-je 4 M. de Peyrehorade, et je doute que le ciel ait jamais produit une telle femme, que je plains ses amants! Elle a di se complaire a les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose-de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau.
— C’est Vénus tout entiére 4 sa proie attachée !
s’écria M. de Peyrehorade, satisfait de mon enthousiasme.
Cette expression d’ironie infernale était augmentée peut-étre par le contraste de ses yeux incrustés d’argent et trés brillants, avec la patine d’un vert noiratre que le temps avait donnée a toute la statue. Ces yeux brillants produisaient une certaine illusion qui rappelait la réalité, la vie. Je me souvins de ce que m’avait dit mon guide, qu’elle faisait baisser les yeux 4 ceux qui la regardaient. Cela était presque vrai; et je ne pus me défendre d’un mouvement de colére contre moi-méme, en me sentant un peu mal 4 mon aise devant cette figure de bronze.
— Maintenant que vous avez tout admiré en détail, mon cher collégue en antiquaillerie, dit mon héte, ouvrons, s'il vous plait, une conférence scientifique. Que dites-vous de cette inscription, 4 laquelle vous n’avez point pris garde
5 encore ? :
Il me montrait le socle de la statue, et j’y lus ces
mots: