EVTYCHES MYRO IMPERIO FECIT
Aprés ce mot TVRBVL de la premiére ligne, il me sembla qu’il y avait quelques lettres effacées; mais TVRBVL était parfaitement lisible.
— Ce qui veut dire ?... me demanda mon héte radieux et souriant avec malice, car il pensait bien que je ne me tirerais pas facilement de ce TVRBVL.
—TIl y a un mot que je ne m’explique pas encore, lui dis-je; tout le reste est facile. Eutychés Myron a fait cette offrande 4 Vénus, par son ordre.
—A merveille. Mais TVRBVL, qu’en faites-vous ? 30
Qu’est-ce que TVRBVL?
IIo MERIMEE
—TVRBVL m’embarrasse fort. Je cherche en vain quelque épithéte: connue de Vénus qui puisse m/’aider. Voyons! que diriez-vous de TVRBVLENTA? Vénus qui trouble, qui agite... Vous vous apercevez que je
5 suis toujours préoccupé de son expression méchante. TVRBVLENTA, ce n’est point une trop mauvaise é€pithéte pour Vénus, ajoutai-je d’un ton modeste, car je n’étais pas moi-méme fort satisfait de mon explication.
— Vénus turbulente! Vénus la tapageuse! Ah! vous
ro croyez donc que ma Vénus est une Vénus de cabarets ? Point du tout, monsieur; c’est une Vénus de bonne compagnie. Mais je vais vous expliquer ce TVRBVL... Au moins vous me promettez de ne point divulguer ma découverte avant l’impression de mon mémoire? C’est que,
15 voyez-vous, je m’en fais gloire, de cette trouvaille-la... I faut bien que vous nous laissiez quelques épis 4 glaner, a nous autres pauvres diables de provinciaux. Vous étes si riches, messieurs les savants de Paris!
Du haut du piédestal ot j’étais toujours perché, je lui
20 promis solennellement que je n’aurais jamais l’indignité de lui voler sa découverte.
— TVRBVL...monsieur, dit-il en se rapprochant et baissant la voix de peur qu’un autre que moi ne pat |’entendre, lisez TVRBVLNER.
25 — Jene comprends pas davantage.
— Ecoutez bien. A une lieue d’ici, au pied de la montagne, il y a un village qui s’appelle Boulternére. C’est une corruption du mot latin TVRBVLNERA. Rien de plus commun que ces inversions. Boulternére, monsieur, a
30 été une ville romaine. Je m’en étais toujours douté, mais jamais je n’en avais eu la preuve. La preuve, la voila. Cette Vénus était la divinité topique de la cité de Boul-
ternére. Et ce mot de Boulternére, que je viens de démontrer d’origine antique, prouve une chose bien plus curieuse, c’est que Boulternére, avant d’étre une ville romaine, a été une ville phénicienne !
Il s’arréta un moment pour respirer et jouir de ma surprise. Je parvins a réprimer une forte envie de rire.
—En effet, poursuivit-il, TVRBVLNERA est pur phénicien. TVR, prononcez TOUR... TOUR et SOUR, méme mot, n’est-ce pas? SOUR est le nom phénicien de Tyr; je n’ai pas besoin de vous en rappeler le sens. BVL, c’est Baal, Bal, Bel, Bul, légéres différences de prononciation. Quant a NERA, cela me donne un peu de peine. Je suis tenté de croire, faute de trouver un mot phénicien, que cela vient du grec nerds, humide, marécageux. Ce serait donc un mot hybride. Pour justifier nerds, je vous montrerai 4 Boulternére comment les ruisseaux de la montagne y forment des mares infectes. D’autre part, la terminaison NERA aurait pu étre ajoutée beaucoup plus tard, en l’honneur de Nera Pivesuvia, femme de Tétricus, laquelle aurait fait quelque bien 4 la cité de Turbul. Mais, a cause des mares, je préfére |’étymologie de nerds.
Il prit une prise de tabac d’un air satisfait.
— Mais laissons les Phéniciens, et revenons 4 |’inscription. Je traduis donc: « A Vénus de Boulternére. Myron dédie, par son ordre, cette statue son ouvrage. »
Je me gardai bien de critiquer son étymologie, mais je voulus 4 mon tour faire preuve de pénétration, et je lui dis:
— Halte-la, monsieur. Myron a consacré quelque chose, mais je ne vois nullement que ce soit cette statue.
— Comment! s’écria-t-il, Myron n’était-il pas un fameux sculpteur grec? Le talent se sera perpétué dans sa fa-
mille; c’est un de ses descendants qui aura fait cette statue Tl n’y a rien de plus sir.
— Mais, répliquai-je, je vois sur le bras un petit trou.
Je pense qu’il a servi 4 fixer quelque chose, un bracelet, 5 par exemple, que ce Myron donna 4 Vénus en offrande expiatoire. Myron était un amant malheureux. Vénus était irritée contre lui; il l’apaisa en lui consacrant un bracelet d’or. Remarquez que fecit se prend fort souvent pour consecravit. Ce sont termes synonymes. Je vous en ro montrerais plus d’un exemple si j’avais sous la main Gruter ou bien Orellius. Jl est naturel qu’un amoureux voie Vénus en réve, qu'il s’imagine qu’elle lui commande de donner un bracelet d’or 4 sa statue. Myron lui consacra un bracelet... Puis les barbares, ou bien quelque voleur
15 sacrilége...
— Ah! qu’on voit bien que vous avez fait des romans! s’écria mon héte en me donnant la main pour descendre. Non, monsieur, c’est un ouvrage de |’école de Myron. Regardez seulement le travail, et vous en conviendrez.
2o M’étant fait une loi de ne jamais contredire 4 outrance les antiquaires entétés, je baissai la téte d’un air convaincu, en disant:
— C’est un admirable morceau.
— Ah! mon Dieu, s’écria M. de Peyrehorade, encore un
25 trait de vandalisme! On aura jeté une pierre 4 ma statue !
Il venait d’apercevoir une marque blanche, un peu audessus du sein de la Vénus. Je remarquai une trace semblable sur les doigts de la main droite, qui, je le supposai alors, avaient été touchés dans le trajet de la pierre, ou
30 bien un fragment s’en était détaché par le choc et avait ricoché sur la main. Je contai 4 mon héte l’insulte dont javais été témoin, et la prompte punition qui s’en était
suivie. Il en rit beaucoup, et comparant l’apprenti a Dioméde, il lui souhaita de voir, comme le héros grec, tous ses compagnons changés en oiseaux blancs.
La cloche du déjeuner interrompit cet entretien classique, et, de méme que la veille, je fus obligé de manger comme quatre. Puis vinrent des fermiers de M. de Peyrehorade; et, pendant qu’il leur donnait audience, son fils me mena voir une caléche qu’il avait achetée 4 Toulouse pour sa fiancée, et que j’admirai, cela va sans dire. Ensuite j’entrai avec lui dans l’écurie, ot il me tint une demi-heure 4 me vanter ses chevaux, a me faire leur généalogie, 4 me conter les prix qu’ils avaient gagnés aux courses du département. Enfin il en vint 4 me parler de sa future, par la transition d’une jument grise qu’il lui destinait.
— Nous la verrons aujourd’hui, dit-il. Je ne sais si vous la trouverez jolie. Vous étes difficiles, 4 Paris; mais tout le monde, ici et 4 Perpignan, la trouve charmante. Le bon, c’est qu’elle est fort riche. Sa tante de Prades luia laissé son bien. Oh! je vais étre fort heureux.
Je fus profondément choqué de voir un jeune homme paraitre plus touché de la dot que des beaux yeux de sa future.
—Vous vous connaissez en bijoux, poursuivit M. Alphonse, comment trouvez-vous ceci? Voici l’anneau que je lui donnerai demain.
En parlant ainsi, il tirait de la premiére phalange de son petit doigt une grosse bague enrichie de diamants, et formée de deux mains entrelacées; allusion qui me parut infiniment poétique. Le travail en était ancien, mais je jugeai qu’on l’avait retouchée pour enchAsser les diamants. Dans l’intérieur de la bague se lisaient ces mots en lettres gothiques: sempr’ ab ti, c’est-a-dire: toujours avec toi.
Io
— C’est une jolie bague, lui dis-je; mais ces diamants ajoutés lui ont fait perdre un peu de son caractére. — Oh! elle est bien plus belle comme cela, répondit-il en souriant. Il y-a la pour douze cents francs de diamants. 5 C’est ma mére qui me l’a donnée. C’était une bague de famille, trés ancienne...du temps de la chevalerie. Elle avait servi 4 ma grand’mére, qui la tenait de la sienne. Dieu sait quand cela a été fait.
— L’usage 4 Paris, lui dis-je, est de donner un anneau ro tout simple, ordinairement composé de deux métaux différents, comme de l’or et du platine. Tenez, cette autre bague, que vous avez a ce doigt, serait fort convenable. Celle-ci, avec ses diamants et ses mains en relief, est si grosse, qu’on ne pourrait mettre un gant par-dessus. ts Oh! madame Alphonse s’arrangera comme elle voudra. Je crois qu’elle sera toujours bien contente de Vavoir. Douze cents francs au doigt, c’est agréable. Nous devions diner ce jour-la 4 Puygarrig, chez les parents de la future; nous montames en caléche, et nous nous 20 rendimes au chateau, éloigné d’Ille d’environ une lieue et demie. Je fus présenté et accueilli comme Vami de la famille. Je ne parlerai pas du diner ni de la conversation qui s’ensuivit, et 4 laquelle je pris peu de part. M. Alphonse, placé a cété de sa future, lui disait un mot 4 l’oreille 25 tous les quarts d’heure. Pour elle, elle ne levait guére les yeux, et, chaque fois que son prétendu lui parlait, elle rougissait avec modestie, mais lui répondait sans embarras.
Mademoiselle de Puygarrig avait dix-huit ans; sa taille 30 souple et délicate contrastait avec les formes osseuses de son robuste fiancé. Elle était non seulement belle, mais séduisante. J’admirais le naturel parfait de toutes ses
actions, de toutes ses réponses; et son air de bonté, qui pourtant n’était pas exempt d’une légére teinte de malice, me rappela, malgré moi, la Vénus de mon héte. Dans cette comparaison, que je fis en moi-méme, je me demandais si la supériorité de beauté qu’il fallait bien accorder a la statue, ne tenait pas, en grande partie, 4 son expression de tigresse; car l’énergie, méme dans les mauvaises passions, excite toujours en nous un étonnement et une espéce d’admiration involontaire.
— Quel dommage, me dis-je, en quittant Puygarrig, qu’une si aimable personne soit riche, et que sa dot la fasse rechercher par un homme indigne d’elle!
En revenant 4 Ile, et ne sachant trop que dire 4 madame de Peyrehorade, 4 qui je croyais convenable d’adresser quelquefois la parole:
— Vous étes bien esprits forts en Roussillon ! m’écriai-je; comment, madame, vous faites un mariage un vendredi! A Paris nous aurions plus de superstition; personne n’oserait prendre femme un tel jour.
— Mon Dieu! ne m’en parlez pas, me dit-elle, si cela n’avait dépendu que de moi, certes on etit choisi un autre jour. Mais Peyrehorade l’a voulu, et il a fallu lui céder. Cela me fait de la peine pourtant. Sil arrivait quelque malheur ? Il faut bien qu’il y ait une raison, car enfin, pourquoi tout le monde a-t-il peur du vendredi ?
— Vendredi! s’écria son mari, c’est le jour de Vénus! Bon jour pour un mariage! Vous le voyez, mon cher collégue, je ne pense qu’a ma Vénus. D’honneur! c’est a cause d’elle que j’ai choisi le vendredi. Demain, si vous voulez, avant la noce, nous lui ferons un petit sacrifice; nous sacrifierons deux palombes, et si je savais ou trouver de l’encens...
Io
— Fi donc, Peyrehorade! interrompit sa femme scandalisée au dernier point. Encenser une idole! Ce serait une abomination! Que dirait-on de nous dans le pays?
— Au moins, dit M. de Peyrehorade, tu me permettras de lui mettre sur la téte une couronne de roses et de lys:
Manibus date lilia plenis.
Vous le voyez, monsieur, la charte est un vain mot. Nous n’avons pas la liberté des cultes!
Les arrangements du lendemain furent réglés de la maniére suivante. Tout le monde devait étre prét et en toilette 4 dix heures précises. Le chocolat pris, on se rendrait en voiture 4 Puygarrig. Le mariage civil devait se faire 4 la mairie du village, et la cérémonie religieuse, dans la chapelle du chateau. Viendrait ensuite un déjeuner. Aprés le déjeuner on passerait le temps comme Von pourrait, jusqu’a sept heures. A sept heures, on retournerait 4 Ille, chez M. de Peyrehorade, ot devaient souper les deux familles réunies. Ne pouvant danser, on avait voulu manger le plus possible.
21. Dés huit heures, j’étais assis devant la Vénus, un crayon a la main, recommengant pour la vingtiéme fois la téte de la statue, sans pouvoir parvenir a en saisir l’expression. M. de Peyrehorade allait et venait autour de moi, me donnait des conseils, me répétait ses étymologies phéniciennes; puis disposait des roses du Bengale sur le piédestal de la statue, et, d’un ton tragi-comique, lui adressait des voeux pour le couple qui allait vivre sous son toit. Vers neuf heures, il rentra pour songer 4 sa toilette, et en méme temps parut M. Alphonse, bien serré dans un
30 habit neuf, en gants blancs, souliers vernis, boutons ciselés,
une rose a la boutonniére.
LA VENUS D’ILLE seit)
— Vous ferez le portrait de ma femme ? me dit-il en se penchant sur mon dessin. Elle est jolie aussi.
En ce moment commengait, sur le jeu de paume dont jai parlé, une partie qui, sur-le-champ, attira lattention de M. Alphonse. Et moi, fatigué, et désespérant de rendre cette diabolique figure, je quittai bientét mon dessin pour regarder les joueurs. Il y avait parmi eux quelques muletiers espagnols arrivés de la veille. C’étaient des Aragonais et des Navarrois, presque tous d’une adresse merveilleuse. Aussi les Illois, bien qu’encouragés par la présence et les conseils de M. Alphonse, furent-ils assez promptement battus par ces nouveaux champions. Les spectateurs nationaux étaient consternés. M. Alphonse regarda 4 sa montre. Il n’était encore que neuf heures et demie. Sa mére n’était pas coiffée. Il n’hésita plus; il éta son habit, demanda une veste, et défia les Espagnols. Je le regardais faire en souriant, et un peu surpris.
— Il faut soutenir Vhonneur du pays, dit-il.
Alors je le trouvai vraiment beau. Il était passionné. Sa toilette, qui l’occupait si fort tout 4 l’heure, n’était plus rien pour lui. Quelques minutes avant, il etit craint de tourner la téte de peur de déranger sa cravate. Maintenant il ne pensait plus a ses cheveux frisés ni 4 son jabot si bien plissé. Et sa fiancée?... Ma foi, si cela eit été nécessaire, il aurait, je crois, fait ajourner le mariage. Je le vis chausser 4 la hate une paire de sandales, retrousser ses manches, et, d’un air assuré, se mettre 4 la téte du parti vaincu, comme César ralliant ses soldats 4 Dyrrachium. Je sautai la haie, et me placai commodément 4 |’ombre d’un micocoulier, de facon a bien voir les deux camps.
Contre Vattente générale, M. Alphonse manqua la premiére balle; il est vrai qu’elle vint rasant la terre et
lancée avec une force surprenante par un Aragonais qui paraissait étre le chef des Espagnols.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, sec et nerveux, haut de six pieds, et sa peau olivatre avait une
5 teinte presque aussi foncée que le bronze de la Vénus.
M. Alphonse jeta sa raquette 4 terre avec fureur.
— C’est cette maudite bague, s’écria-t-il, qui me serre le doigt, et me fait manquer une balle sire!
Il 6ta, non sans peine, sa bague de diamants: je m’ap-
ro prochais pour la recevoir; mais il me prévint, courut a la Vénus, lui passa la bague au doigt annulaire, et reprit son poste a la téte des Illois.
Il était pale, mais calme et résolu. Dés lors, il ne fit plus une seule faute, et les Espagnols furent battus com-
15 plétement. Ce fut un beau spectacle que |’enthousiasme des spectateurs. Les uns poussaient mille cris de joie en jetant leurs bonnets en l’air; d’autres lui serraient les mains, l’appelant ’honneur du pays. S’il etit repoussé une invasion, je doute qu’il efit recu des félicitations plus
20 Vives et plus sincéres. Le chagrin des vaincus ajoutait encore a l’éclat de sa victoire.
— Nous ferons d’autres parties, mon brave, dit-il a lAragonais, d’un ton de supériorité; mais je vous rendrai des points.
25 J’aurais désiré que M. Alphonse fit plus modeste, et je fus presque peiné de l’humiliation de son rival.
Le géant espagnol ressentit profondément cette insulte. Je le vis pAlir sous sa peau basanée. II regardait d’un air morne sa raquette en serrant les dents; puis, d’une voix
30 étouffée, il dit tout bas: Me lo pagaréas.
La voix de M. de Peyrehorade troubla le triomphe de
son fils; mon héte, fort étonné de ne point le trouver
présidant aux appréts de la caléche neuve, le fut bien plus encore en le voyant tout en sueur, la raquette 4 la main. M. Alphonse courut 4 la maison, se lava la figure et les mains, remit son habit neuf et ses souliers vernis, et cinq minutes aprés, nous étions au grand trot sur la route de 5 Puygarrig. Tous les joueurs de paume illois et grand nombre de spectateurs nous suivirent avec des cris de joie. A peine les chevaux vigoureux qui nous trainaient pouvaient-ils maintenir leur avance sur ces intrépides Catalans.
Nous étions 4 Puygarrig, et le cortége allait se mettre ro en marche pour la mairie, lorsque M. Alphonse, se frappant le front, me dit tout bas:
— Quelle brioche! J’ai oublié la bague! Elle est au doigt de la Vénus, que le diable puisse emporter! Ne le dites pas 4 ma mére au moins. Peut-étre qu’elle ne s’a- 15 percevra de rien.
— Vous pourriez envoyer quelqu’un, lui dis-je.
— Bah! mon domestique est resté a Ille. Ceux-ci, je ne m’y fie guére. Douze cents francs de diamants! Cela pourrait en tenter plus d’un. D2vailleurs, que penserait-on 20 ici de ma distraction ? Ils se moqueraient trop de moi. Ils m’appelleraient le mari de la statue... Pourvu qu’on ne me la vole pas! Heureusement que Vidole fait peur a mes coquins. Ils n’osent l’approcher 4 longueur du bras. Bah! ce n’est rien; j’ai une autre bague. 25
Les deux cérémonies civile et religieuse s’accomplirent avec la pompe convenable. Puis, on se mit a table, ot l’on but, mangea, chanta méme, le tout fort longuement. Je souffrais pour la mariée de la grosse joie qui éclatait autour delle; pourtant elle faisait meilleure contenance que je ne 30 Vaurais espéré, et son embarras n’était ni de la gaucherie ni de l’affectation.
nN mn
Peut-étre le courage vient-il avec les situations difficiles.
Le déjeuner terminé quand il plut a Dieu, il était quatre heures; les hommes.allérent se promener dans le parc, qui était magnifique, ou regardérent danser sur la pelouse du chateau les paysannes de Puygarrig, parées de leurs habits de féte. De la sorte, nous employames quelques heures. Cependant les femmes étaient fort empressées autour de la mariée, qui leur faisait admirer sa corbeille. Puis, elle changea de toilette, et je remarquai qu’elle couvrit ses beaux cheveux d’un bonnet et d’un chapeau a plumes, car les femmes n’ont rien de plus pressé que de prendre, aussit6t qu’elles le peuvent, les parures que |’usage leur défend de porter quand elles sont encore demoiselles.
Il était prés de huit heures quand on se disposa 4 partir pour Ile. Mais d’abord eut lieu une scéne pathétique. La tante de mademoiselle de Puygarrig, qui lui servait de mére, femme trés Agée et fort dévote, ne devait point aller avec nous a la ville. Au départ, elle fit 4 sa niéce un sermon touchant sur ses devoirs d’épouse, duquel sermon résulta un torrent de larmes et des embrassements sans fin. M. de Peyrehorade comparait cette séparation 4 l’enlévement des Sabines. Nous partimes pourtant, et, pendant la route, chacun s’évertua pour distraire la mariée et la faire rire; mais ce fut en vain.
A Ille, le souper nous attendait, et quel souper! Si la grosse joie du matin m’avait choqué, je le fus bien davantage des équivoques et des plaisanteries dont le marié et la mariée surtout furent l’objet. Le marié, qui avait disparu un instant avant de se mettre a table, était pale et d’un
30 sérieux de glace. II buvait 4 chaque instant du vieux vin de
Collioure presque aussi fort que de l’eau-de-vie. J’étais 4 cété de lui, et me crus obligé de l’avertir:
— Prenez garde! on dit que le vin...
Je ne sais quelle sottise je lui dis pour me mettre 4 Vunisson des convives.
Il me poussa du genou, et trés bas il me dit:
— Quand on se lévera de table . . . que je puisse vous dire deux mots.
Son ton solennel me surprit. Je le regardai plus attentivement, et je remarquai l’étrange altération de ses traits.
— Vous sentez-vous indisposé ? lui demandai-je.
— Non.
Et il se remit a boire.
Cependant, au milieu des cris et des battements de mains, un enfant de onze ans, qui s’était glissé sous la table, montrait aux assistants un joli ruban blanc et rose qu'il venait de détacher de la cheville de la mariée. On appelle cela sa jarretiére. Elle fut aussit6t coupée par morceaux et distribuée aux jeunes gens, qui en ornérent leur boutonniére, suivant un antique usage qui se conserve encore dans quelques familles patriarcales. Ce fut pour la mariée une occasion de rougir jusqu’au blanc des yeux ... Mais son trouble fut au comble, lorsque M. de Peyrehorade, ayant réclamé le silence, lui chanta quelques vers catalans, impromptus, disait-il. En voici le sens, si je l’ai bien compris:
« Qu’est-ce donc, mes amis? Le vin que j’ai bu me fait-il voir double? Il y a deux Vénus ici...»
Le marié tourna brusquement la téte d’un air effaré, qui fit rire tout le monde.
« Oui, poursuivit M. de Peyrehorade, il y a deux Vénus sous mon toit. L’une, je l’ai trouvée dans la terre comme une truffe; l’autre, descendue des cieux, vient de nous partager sa ceinture. »
Io
Il voulait dire la jarretiére.
«Mon fils, choisis de la Vénus romaine ou de la catalane celle que tu préféres. Le maraud prend la catalane, et sa part est la meilleure. La romaine est noire, la catalane est
s blanche. La romaine est froide, la catalane enflamme tout ce qui l’approche. »
Cette chute excita un tel hourra, des applaudissements si bruyants et des rires si sonores, que je crus que le plafond allait nous tomber sur la téte. Autour de la table, il
io n’y avait que trois visages sérieux: ceux des mariés et le mien. J’avais un grand mal de téte; et puis, je ne sais pourquoi, un mariage m/’attriste toujours. Celui-la, en outre, me dégotitait un peu.
Les derniers couplets ayant été chantés par l’adjoint du
‘5 maire, et ils étaient fort lestes, je dois le dire, on passa dans le salon pour jouir du départ de la mariée, qui devait étre bientét conduite 4 sa chambre, car il était prés de minuit.
M. Alphonse me tira dans lembrasure d’une fenétre, et me dit en détournant les yeux:
20 — Vous allez vous moquer de moi... Mais je ne sais ce que j’ai... Je suis ensorcelé! le diable m’emporte !
— Vous avez trop bu de vin de Collioure, mon cher monsieur Alphonse, lui dis-je. Je vous avais prévenu.
— Oui, peut-étre. Mais c’est quelque chose de bien plus
25 terrible.
Il avait la voix entrecoupée. Je le crus tout a fait ivre.
— Vous savez bien mon anneau ? poursuivit-il aprés un silence.
30 —Eh bien! on l’a pris?
— Non.
— En ce cas, vous l’avez ?
—Non... Je...je ne puis l’6ter du doigt de cette diable de Vénus.
— Bon! vous n’avez pas tiré assez fort.
— Si fait... Mais la Vénus... Elle a serré le doigt.
Il me regardait fixement d’un air hagard, s’appuyant a Vespagnolette pour ne pas tomber.
— Quel conte! lui dis-je. Vous avez trop enfoncé |’anneau. Demain vous l’aurez avec des tenailles. Mais prenez garde de gater la statue.
— Non, vous dis-je. Le doigt de la Vénus est retiré, reployé; elle serre la main, m’entendez-vous?... C’est ma femme, apparemment, puisque je lui ai donné mon anneau... Elle ne veut plus le rendre.
J éprouvai un frisson subit, et j’eus un instant la chair de poule. Puis, un grand soupir qu’il fit, m’envoya une bouffée de vin, et toute émotion disparut.
Le misérable, pensai-je, est complétement ivre.
— Vous étes antiquaire, monsieur, ajouta le marié d’un
ton lamentable; vous connaissez ces statues-la... Il y a peut-étre quelque ressort, quelque diablerie, que je ne connais point... Si vous alliez voir ?
— Volontiers, dis-je. Venez avec moi.
— Non, j’aime mieux que vous y alliez seul.
Je sortis du salon.
Le temps avait changé pendant le souper, et la pluie commengait 4 tomber avec force. J’allais demander un parapluie, lorsqu’une réflexion m’arréta. Je serais un bien grand sot, me dis-je, d’aller vérifier ce que m’a dit un homme ivre! Peut-étre, d’ailleurs, a-t-il voulu me faire quelque méchante plaisanterie pour appréter 4 rire a ces honnétes'provinciaux; et le moins qu’il puisse m’en arriver, c’est d’étre trempé jusqu’aux os et d’attraper un bon rhume.
22. De la porte, je jetai un coup d’ceil sur la statue ruisselante d’eau, et je montai dans ma chambre sans rentrer dans le salon. Je me couchai; mais le sommeil fut long 4 venir. Toutes les scénes de la journée se représen-
5 taient 4 mon esprit. Je pensais a cette jeune fille si belle et si pure abandonnée 4 un ivrogne brutal. Quelle odieuse chose, me disais-je, qu’un mariage de convenance! Un maire revét une écharpe tricolore, un curé une étole, et voila la plus honnéte fille du monde livrée au minotaure !
ro Deux étres qui ne s’aiment pas, que peuvent-ils se dire dans un pareil moment, que deux amants achéteraient au prix de leur existence? Une femme peut-elle jamais aimer un homme qu’elle aura vu grossier une fois? Les premiéres impressions ne s’effacent pas, et, j’en suis sir, ce M. Al-
15 phonse méritera bien d’étre hai...
Durant mon monologue, que j’abrége beaucoup, j’avais entendu force allées et venues dans la maison, les portes s’ouvrir et se fermer, des voitures partir; puis il me semblait avoir entendu sur l’escalier les pas légers de plusieurs
20 femmes se dirigeant vers l’extrémité du corridor opposé a ma chambre. C’était probablement le cortége de la mariée qu’on menait au lit. Ensuite on avait redescendu l’escalier. La porte de madame de Peyrehorade s’était fermée. Que cette pauvre fille, me dis-je, doit étre troublée et mal
25 4 son aise! Je me tournais dans mon lit de mauvaise humeur. Un garcon joue un sot réle dans une maison ott s’accomplit un mariage.
Le silence régnait depuis quelque temps, lorsqu’il fut troublé par des pas lourds qui montaient l’escalier. Les
30 marches de bois craquérent fortement.
Quel butor! m’écria-je. Je parie qu’il va tomber dans
Vescalier.
Tout redevint tranquille. Je pris un livre pour changer le cours de mes idées. C’était une statistique du département, ornée d’un mémoire de M. de Peyrehorade sur les monuments druidiques de l’arrondissement de Prades. Je m’assoupis a la troisiéme page.
Je dormis mal, et me réveillai plusieurs fois. Il pouvait étre cing heures du matin, et j’étais éveillé depuis plus de vingt minutes, lorsqu’un coq chanta. Le jour allait se lever. Alors j’entendis distinctement les mémes pas lourds, le méme craquement de l’escalier que j’avais entendus avant de m’endormir. Cela me parut singulier. Jessayai, en baillant, de deviner pourquoi M. Alphonse se levait si matin. Je n’imaginais rien de vraisemblable. Jallais refermer les yeux, lorsque mon attention fut de nouveau excitée par des trépignements étranges, auxquels se mélérent bientét le tintement des sonnettes et le bruit de portes qui s’ouvraient avec fracas; puis je distinguai des cris confus.
— Mon ivrogne aura mis le feu quelque part! pensais-je en sautant 4 bas de mon lit.
Je m/habillai rapidement et sortis sur le corridor. De Vextrémité opposée partaient des cris et des lamentations, et une voix déchirante dominait toutes les autres: « Mon fils! mon fils!» I] était évident qu’un malheur était arrivé a M. Alphonse. Je courus 4 la chambre nuptiale; elle était pleine de monde. Le premier spectacle qui frappa ma vue, fut le jeune homme a demi vétu, étendu en travers sur le lit, dont le bois était brisé. II était livide, sans mouvement. Sa mére pleurait et criait 4 cété de lui. M. de Peyrehorade s’agitait, lui frottait les tempes d’eau de Cologne, ou lui mettait des sels sous le nez. Hélas! depuis longtemps son fils était mort. Sur un canapé, a l’autre
mn
wn
ro
to on
bout de la chambre, était la mariée, agitée d’horribles convulsions. Elle poussait des cris inarticulés, et deux robustes servantes avaient toutes les peines du monde 4 la contenir.
— Bon Dieu !m’écriai-je, qu’est-il done arrivé ?
Je m’approchai du lit, et soulevai le corps du malheureux jeune homme; il était déja raide et froid. Les dents serrées et la figure noircie exprimaient les plus horribles angoisses. II paraissait assez que sa mort avait été violente et son agonie terrible. Nulle trace de sang cependant sur ses habits. J’écartai sa chemise, et vis sur sa poitrine une empreinte livide qui se prolongeait sur les cétes et le dos. On eit dit qu’il avait été étreint dans un cercle de fer. Mon pied posa sur quelque chose de dur qui se trouvait sur le tapis; je me baissai et vis la bague de diamants.
Jentrainai M. de Peyrehorade et sa femme dans leur chambre; puis j’y fis porter la mariée.
— Vous avez encore une fille, leur dis-je, vous lui devez vos soins. — Alors je les laissai seuls.
Tl ne me paraissait pas douteux que M. Alphonse n’etit été victime d’un assassinat dont les auteurs avaient trouvé moyen de s’introduire la nuit dans la chambre de la marieé. Ces meurtrissures 4 la poitrine, leur direction circulaire, m’embarrassaient beaucoup pourtant, car un baton ou une barre de fer n’aurait pu les produire. Tout d’un coup je me souvins d’avoir entendu dire qu’a Valence, des braves se servaient de longs sacs de cuir, remplis de sable fin, pour assommer les gens dont on leur avait payé la mort. Aussit6t je me rappelai le muletier aragonais et sa menace; toutefois, j’osais 4 peine penser qu’il edt tiré une si terrible vengeance d’une plaisanterie légére.
Jallais dans la maison, cherchant partout des traces d’effraction, et n’en trouvant nulle part. Je sortis dans le
jardin pour voir si les assassins s’étaient introduits de ce cété; mais je ne trouvai aucun indice certain.. La pluie de la veille avait d’ailleurs tellement détrempé le sol, qu’il n’aurait pu garder d’empreinte bien nette. J’observai pourtant quelques pas profondément imprimés dans la terre; il y en avait dans deux directions contraires, mais sur une méme ligne, partant de l’angle de la haie contigué au jeu de paume, et aboutissant a la porte de la maison. Ce pouvaient étre.les pas de M. Alphonse, lorsqu’il était allé chercher son anneau au doigt de la statue. D’un autre cété, la haie, en cet endroit, étant moins fourrée qu’ailleurs, ce devait étre sur ce point que les meurtriers l’auraient franchie. Passant et repassant devant la statue, je m’arrétai un instant pour la considérer. Cette fois, je l’avouerai, je ne pus contempler sans effroi son expression de méchanceté ironique; et, la téte toute pleine des scénes horribles dont je venais d’étre le témoin, il me sembla voir une divinité infernale applaudissant au malheur qui frappait cette maison.
Je regagnai ma chambre et j’y restai jusqu’a midi. Alors je sortis et demandai des nouvelles de mes hdétes. Tls étaient un peu plus calmes. Mademoiselle de Puygarrig, je devrais dire la veuve de M. Alphonse, avait repris connaissance. Elle avait méme parlé au procureur du roi de Perpignan, alors en tournée 4 Ille, et ce magistrat avait recu sa déposition. I] me demanda la mienne. Je lui dis ce que je savais, et ne lui cachai pas mes soup¢ons contre le muletier aragonais. Il ordonna qu’il fut arrété sur-le-champ.
— Avez-vous appris quelque chose de madame Alphonse ? demandai-je au procureur du roi, lorsque ma déposition fut écrite et signée.
— Cette malheureuse jeune personne est devenue folle, me dit-il en souriant tristement. Folle! tout a fait folle. Voici ce qu’elle conte:
— Elle était céuchée, dit-elle, depuis quelques minutes,
5 les rideaux tirés, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit, et quelqu’un entra. Alors madame Alphonse était dans la ruelle du lit, la figure tournée vers la muraille. Elle ne fit pas un mouvement, persuadée que c’était son mari. Au bout d’un instant, le lit cria comme s'il était chargé
ro d’un poids énorme. Elle eut grand’peur, mais n’osa pas tourner la téte. Cinq minutes, dix minutes peut-étre... elle ne peut se rendre compte du temps, se passérent de la sorte. Puis elle fit un mouvement involontaire, ou bien la personne qui était dans le lit en fit un, et elle sentit le 15 contact de quelque chose de froid comme la glace. Ce sont ses expressions. Elle s’enfonca dans la ruelle, tremblant de tous ses membres. Peu aprés la porte s’ouvrit une seconde fois, et quelqu’un entra, qui dit: « Bonsoir, ma petite femme.» Bientdt aprés on tira les rideaux. Elle 20 entendit un cri étouffé. La personne qui était dans le lit, a cété d’elle, se leva sur son séant et parut étendre les bras en avant. Elle tourna la téte alors... et vit, dit-elle, son mari 4 genoux auprés du lit, la téte 4 la hauteur de l’oreiller, entre les bras d’une espéce de géant verdatre qui l’étreignait 25 avec force. Elle dit, et m’a répété vingt fois, pauvre femme! ..-elle dit quelle a reconnu...devinez-vous? La Vénus de bronze, la statue de M. de Peyrehorade... Depuis qu’elle est dans le pays, tout le monde en réve. Mais je reprends le récit de la malheureuse folle. A ce spectacle, 30 elle perdit connaissance, et probablement depuis quelques instants elle avait perdu la raison. Elle ne peut, en aucune facon, dire combien de temps elle demeura évanouie.
Revenue 4 elle, elle revit le fantéme, ou la statue, comme elle dit toujours, immobile, les jambes et le bas du corps dans le lit, le buste et les bras étendus en avant, et entre ses bras son mari, sans mouvement. Un coq chanta. Alors la statue sortit du lit, laissa tomber le cadavre et sortit. Madame Alphonse se pendit 4 la sonnette, et vous savez le reste.
On amena |’Espagnol; il était calme, et se défendit avec beaucoup de sang-froid et de présence d’esprit. Du reste, il ne nia pas le propos que j’avais entendu; mais il l’expliquait, prétendant qu’il n’avait voulu dire autre chose, sinon que le lendemain, reposé qu’il serait, il aurait gagné une partie de paume 4 son vainqueur. Je me rappelle qu’il ajouta:
— Un Aragonais, lorsqu’il est outragé, n’attend pas au lendemain pour se venger. Si j’avais cru que M. Alphonse efit voulu m’insulter, je lui aurais sur-le-champ donné de mon couteau dans le ventre.
On compara ses souliers avec les empreintes de pas dans le jardin; ses souliers étaient beaucoup plus grands.
Enfin l’hételier chez qui cet homme était logé assura qu’il avait passé toute la nuit 4 frotter et 4 médicamenter un de ses mulets qui était malade.
D’ailleurs cet Aragonais était un homme bien famé, fort connu dans le pays, ot il venait tous les ans pour son commerce. On le relacha donc en lui faisant des excuses.
Joubliais la déposition d’un domestique qui le dernier avait vu M. Alphonse vivant. C’était au moment qu’il allait entrer chez sa femme, et, appelant cet homme, il lui demanda d’un air d’inquiétude s’il savait ot j’étais. Le domestique répondit qu’il ne m’avait point vu. Alors M. Alphonse fit un soupir et resta plus d’une minute
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sans parler, puis il dit: Allons! le diable aura emporté aussi! }
Je demandai a cet homme si M. Alphonse avait sa bague en diamants lorsqu’il lui parla. Le domestique hésita pour répondre; enfin il dit qu’il ne le croyait pas; qu’il n’y avait fait au reste aucune attention.
— S’il avait eu cette bague au doigt, ajouta-t-il en se reprenant, je l’aurais sans doute remarquée, car je croyais qu'il l’avait donnée 4 madame Alphonse.
En questionnant cet homme je ressentais un peu de la terreur superstitieuse que la déposition de madame Alphonse avait répandue dans toute la maison. Le procureur du roi me regarda en souriant, et je me gardai bien d’insister.
Quelques heures aprés les funérailles de M. Alphonse, je me disposai a quitter Ille. La voiture de M. de Peyrehorade devait me conduire 4 Perpignan. Malgré son état de faiblesse, le pauvre vieillard voulut m’accompagner jusqu’a la porte de son jardin. Nous le traversimes en silence, lui se trainant 4 peine, appuyé sur mon bras. Au moment de nous séparer, je jetai un dernier regard sur la Vénus. Je prévoyais bien que mon hdéte, quoiqu’il ne partageat point les terreurs et les haines qu’elle inspirait a une partie de sa famille, voudrait se défaire d’un objet qui lui rappellerait sans cesse un malheur affreux. Mon intention était de l’engager a la placer dans un musée. J’hésitais pour entrer en matiére, quand M. de Peyrehorade tourna machinalement la téte du c6té ot il me voyait regarder fixement. II apercut la statue et aussitét fondit en larmes. Je l’embrassai, et, sans oser lui dire un seul mot, je montai dans la voiture.
Depuis mon départ je n’ai point appris que quelque
jour nouveau soit venu éclairer cette mystérieuse catastrophe.
M. de Peyrehorade mourut quelques mois aprés son fils. Par son testament, il m’a légué ses manuscrits, que je publierai peut-étre un jour. Jen’y ai point trouvé le mémoire relatif aux inscriptions de la Vénus.
P.S. Mon ami M. de P... vient de m’écrire de Perpignan que la statue n’existait plus. Aprés la mort de son mari, le premier soin de madame de Peyrehorade fut de la faire fondre en cloche, et sous cette nouvelle forme elle sert a Péglise d’Ille. Mais, ajoute M. de P..., ilsemble qu’un mauvais sort poursuive ceux qui possédent ce bronze. Depuis que cette cloche sonne 4 Ille, les vignes ont gelé deux fois.
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