‹ Carmina sacraChapitre 16 sur 36 · CYPRÈS · texte numérisé non relu

CYPRÈS

A Paul Audra.

Dans l'aube du malin j'aime à voir s'érigeant, Cependant que pâlit l'arc au limpide argent,

Ou dessinant là-bas sur la lune montante

Leur cime au cône noir vaguement chuchotante ;

Enveloppant de paix les discrètes villas, Dont la blancheur sourit au milieu des lilas,

Les villas, où parmi les jardins se profile Quelque Muse de marbre, en fantôme immobile;

Jetant leur note austère à travers la gaîté Des vignes, dans lardeur vivace de Tété;

Dominant les coteaux, comme des prêtres sombres Qui semblent convoquer le peuple entier des Ombres ;

Veilleurs toujours debout aux horizons toscans, Emioblis par leurs fûts tristes mais élégants;

Ou versant leur nuit grave à des tombeaux célèbres, Les hauts, les purs cyprès, sereinement funèbres.

JULI^ VALENTIiE AUGUSTiE

A Victor Colomb.

0 Valence au grand cœur, toi qui m'as enfanté A ces désirs du Beau, dont je suis tourmenté. Et qui, me nourrissant d'une chaude lumière, Dans mon âme éveillas le rythme la première : Si quelque gravité se marque dans ma voix, Si j'ai l'accent latin, Mère, je te le dois. Sous mon front, j'emportais la rumeur de ton fleuve, Afin d'en composer ma note antique et neuve ; J'admirais, je touchais de mes pieuses mains, Arrachés à ton sol, tes vestiges romains.

73 CA.RMINA SACRA

El, romane, j'aimais ta belle cathédrale, Où mon enfance avait reçu l'eau baptismale, Ton Saint-Apollinaire au porche harmonieux. Érigeant sa tour blanche et carrée en pleins cieux.

Et pourtant, toi toujours présente à ma pensée,

Depuis sept ans déjà, Mère, je t'ai laissée !

J'ai laissé sous ta garde, au sommet du coteau,

Dans l'enclos vert, planté d'ifs sombres, le tombeau

Où ce qui fut mon père et ma mère repose :

La maison du passé pour moi resterait close

Car, la maison natale, elle n'est plus à moi...

Ma fortune a suivi la singulière loi

Qui préside au destin mquiet des poètes :

Quittez, leur dit le sort, la terre dont vous êtes.

Allez vers l'horizon!

Et moi je suis parti.

L'Italie au grand nom, tout de gloire serti, Me tentait. J'ai couru par les côtes Ligures; J'ai vu les flots, les flots, les flots aux fraîcheurs pures,

Dans l'infini du soir s'élancer, écumeux !

Gênes m'est apparue avec ses mille feux.

Mais rOmbrie, endormie en son rêve tranquille,

M'invitait ; et, là-bas, cette mystique ville,

Assisi, pour toujours assise dans sa paix,

Sembla vouloir longtemps me garder à jamais.

Florence m'a tendu dans sa coupe élégante,

Sa coupe de Prêtresse et non pas de Bacchante,

Le philtre de beauté, d'un geste scuptural.

La Toscane aux cieux purs, conseilleurs d'idéal,

De sa noble lumière encore m'enveloppe;

Et si je n'ai pas vu la vive Parlhénope,

Mon souhait est d'aller quelque jour y songer,

Dans l'éternel printemps, qui fleurit l'oranger.

Il me faudrait encor te dire ici, Valence,

Ce que Rome m'a dit, quand j'errais en silence,

Méditativement, du Tibre à l'Aventin.

Oui, la Ville, un peu triste, avec l'azur lointain

Des monts d'Albc, des monts de la douce Sabine,

La Ville solennelle au soleil qui s'incline,

Plus que l'hôte, j'en fus, de cœur, le citoyen ! J'y souffris : mais souffrir, pour notre âme est un bien, Quand la souffrance en elle éveille l'énergie Et que, de ses douleurs, elle sort élargie.

Ainsi, dans l'Italie exquise, où m'a porté

Mon lyrique destin, je suis toujours resté.

Peut-être lentement ma fosse s'y prépare :

La charmeuse, elle a fait ma veine moins avare !

Mais toi, pays natal, dis, ne verras-tu pas

L'exilé, quelque soir, reparaître, un peu las?

Oui, ne voudra-t-il pas, fatigué de voyages.

Redemander la paix ancienne à tes feuillages,

Le long du Rhône, ainsi qu'autrefois s'égarer;

Sur des tombeaux moussus, s'incliner et pleurer?

Éveiller les échos divins de Faventine,

Comme aux temps effacés de l'extase enfantine;

D'un pied redevenu léger, tout seul gravir,

Dans Tair limpide où bat l'aile du souvenir

Et tandis que rougit la mûre au bord des sentes,

Parmi des cris d'oiseaux, tes Baumes fleurissantes?

Qui répondra? Lui-même il ignore aujourd'hui Ce que sera demain, l'obscur demain pour lui. Mais, dans ce lumineux exil où tout renchante, Il garde, il te Ta dit, ta mémoire vivante. El, s'il ne revient pas, ton enfant, vers tes bords, Embrasser les amis ou visiter les morts, Toujours il t'enverra, dans sa tendresse émue, Les hommages d'un cœur pieux qui te salue; Et, partis de si loin, purs et nombreux, ses vers. Te sembleront plus doux, te resteront plus chers.

AUX aïeux D'IRLANDE

A Paul M or Use

La saison est venue, où toutes nos pensées. Comme au son éloigné de légendaires cors, D'elles-mêmes s'en vont vers les choses passées . Car c'est demain Novembre et la fête des Morts.

Le ciel d'où ruisselait tout à l'heure l'averse Ne peut pas secouer ses nuages de plomb : Arrachant aux rameaux des feuilles qu'il disperse, Se lève par instants un vent sourd et profond.

Et moi, dans ce matin dont je sens l'atonie, Soudain je songe à vous, mes aïeux oubliés, Qui viviez dans les jours lointains de THibernie. Race mélodieuse et race de guerriers.

Faire pleurer la harpe ou brandir la claymore, C'étaient vos jeux, héros vaillants, jamais cruels ; Des Bardes vous guidaient dans le combat sonore, Et vous vous reposiez au chant des Ménestrels.

A vos cœurs il fallait d'idéales légendes.

Près de vos lacs voilés, près de votre océan ;

Et la Foi vous dompta, quand vinrent dans vos landes,

Une croix à la main, Patrice et Colomban.

La nature parlait à vos âmes profondes : Vous alliez l'écoutant, de son mystère épris, Pour vous les monts, les bois, les vallons et les ondes. Tout vivait animé d'invisibles Esprits.

A travers le brouillard qui monte des clairières, Vous croyiez voir glisser la Fée aux longs cheveux, Alors que, pour danser dans les hautes bruyères, Au lever du croissant vous allumiez des feux.

Votre main, large ouverte, était toujours loyale Vous aviez la tendresse unie à la fierté ; Et, dans la grande coupe, ardente et cordiale, Vous buviez le désir de l'immortalité.

Quand cessait de rugir un moment la bataille, Vous invoquiez Torage et, les cheveux épars, Vous rêviez près des rocs que l'âpre mer entaille ; Et la glauque étendue emplissait vos regards.

La foudre vous tentait : au-dessus de vos têtes, Des mânes de héros luttaient au firmament; L'éclair vous blanchissait. Puis un jour vous vous êtes Mêlés, fier sang gaël, au rude sang normand.

Vous avez retrouvé d'abord le flot sauvage, Dont le reflet vous fit les yeux à jamais verts : Puis vous êtes allés avec le Moyen Age, D'un Océan farouche à de plus douces mers.

Vous n'étiez pas de ceux dont le glaive se rouille. Pleins de la bondissante ivresse du départ, Vous avez convoité la Sicile et la Pouifle, Entraînés par Tancrède et par Robert Guiscard.

Peut-être vos regards virent-ils Syracuse, Taormine, Agrigente, aux temples désolés : Peut-être, dans le soir, un fantôme de Muse De son long cri divin vous a de loin hélés.

Si quelqu'un d'entre vous, trop fier de sa conquête, Pour y planter sa race est demeuré là-bas, Les autres revenus, la grande lâche faite, Ont, au pays natal, raconté leurs combats.

Parmi vous il en est, âmes au Christ féales, Dont le bras musculeux a voûté les arcs lourds; Ou lancé vers le ciel les flèches ogivales : Salut, hommes pieux, maçons des anciens jours.

Vous aimiez les vitraux que le soir incendie, Et dont l'ardeur s'embrase au rayon auroral ; Et vos cœurs comprenaient la grave psalmodie Qui monte lentement selon le Vespéral.

Oh ! qui dira la place, auprès des sanctuaires, Où vous dormez, héros des temps évanouis? Vous êles tous perdus en d obscurs ossuaires, Vous dont le rêve ancien m'a fait tel que je suis.

Et pourtant loin d'Irlande, aux robustes haleines Des Alpes, mes poumons se sont d'abord ouverts * Je suis né dans Valence, aux mémoires romaines, Qui voit les monts bleuir dans ses horizons clairs.

L'écho des chanls venus de la belle Provence, Alix aèdes brunis par l'éternel été, A bercé ma jeunesse, et j'ai dès mon enfance Connu l'enchantement de l'antique Beauté.

Mais j'hérite de vous dans ces époques grises, Où le Doute affaiblit les cœurs les plus virils, L'âme d'un constructeur de mystiques églises, Le désir du voyage et l'attrait des exils

Si j'aime, en purs contours, en immuables lignes Les marbres se dressant dans l'or des matins bleus, J'aime aussi les grands vols nostalgiques de cygnes, S'enfonçant dans un ciel d'automne nébuleux.

Ah ! que toujours l'espace, avec son amplitude, M'incile à souhaiter des espaces meilleurs : Qu'à jamais une austère et sainte inquiétude Me fasse soupirer vers l'immortel Ailleurs.

Que mon vœu de songeur et mon vœu de poèl<î Jusqu'à mon dernier jour demeurent d'accorder L'élan ardent de l'âme à la forme parfaite. Coupe d'or d'où le vin ne doit pas déborder.

Et que, les yeux fixés sur l'Idéal, je vive, Gardant, aïeux perdus dans un brumeux lointain, La richesse sans fond de votre ardeur pensive. Harmonieusement unie au goût latin.

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