‹ Carmina sacraChapitre 18 sur 36 · POUR UNE PORTE DE BIBLIOTHÈQUE · texte numérisé non relu

POUR UNE PORTE DE BIBLIOTHÈQUE

/. m. A. Déliant.

Porte, défends l'accès de cet intime [.ouvre A ceux qui ne vont pas, d'un noble songe épris ! Garde à jamais ce seuil du profane, et ne t'ouvre Qu'aux loisirs des grands cœurs et des mâles esprits.

Heureux qui vient ici, dans la pénombre auguste Se nourrir de silence et de recueillement ; Ou qui peut y survivre un jour, durablement, Dans le vélin d'un livre et dans l'airain d'un buste.

ORPHICÂ

A des disciples.

Son siî mortale quod optes.

Puisqu'il fallait un ^uide à sa pensée ardente, Puisqu'il te pressentait, au fond de l'inconnu, Cet adolescent plein de Virgile et de Dante ;

Puisque tu ralleudais, el puisqu'il est venu :

Environne son cœur de saintes jalousies ; Défends aux souffles vils même de l'effleurer. Trouve pour lui parler des paroles choisies ; Sois noble, sois divin, afin de l'inspirer.

Qu'il conserve en son cœur la pieuse mémoire : Qu'un jour il la transmette à ceux qui lui naîtront ; Et qu'il soit ta meilleure et ta plus pure gloire. Lorsque l'âge t'aura mis des rides au front.

ORPHICA 91

La clarté du printemps frémit dans les feuillages : L'azur est parsemé de molles formes blanches. C'est un léger matin qui mêle ses nuages Et son soleil aux branches.

Je vais par les sentiers traversés d'un rayon... Et, tout à coup, voici que dans le vert jardin, Où m'accompagnaient seuls et mon Dante et Platon, M'entoure un jeune essaim...

C'est VOUS que j'attendais, belle troupe ini^^éoue. Il suffit pour trouver des chants que je vous voie ; Ma tendresse vous est depuis longtemps connue : Venez, ma pure joie.

Enivrés de Téclat du matin enchanté, Formons un groupe errant, de liens d'or uni : Vous, recevant les dons de ma maturité, Moi, par vous, rajîuni.

Je vous prodiguerai mon intime richesse, Ma raison parlera la langue de la Lyre. A-fin de mieux charmer, il faut que la Sagesse Ait un divin délire î

— Je dis, et cependant que s'élève ma voix, Comme la voix orphique aux âges primitifs, Sur mes pa<î, empressés, les yeux clairs, je les vois Ardemment attentifs.

ORPHICA 9S

Si le temps qui flétrit et qui métamorphose, Doit emporter jamais cette candeur que j'aime, Ah ! leurs âmes du moins garderont quelque chose Des germes que j'y sème.

Mais toi, parmi le chœur de ces adolescents, Que ma lyrique main voudrait tous couronner, fu te dresses plus fier, et sur ton front je sens De grands destin'* planer.

Parfois ton âme y songe, et sur ton pur visage, Qui, déjà méditant, prend des teintes moins vives. S'unissent doucement les grâces de ton âge, Et les vertus pensives.

Toi que je mène à la lumière ; Toi que, tremblant dans ton émoi, Tai choisi pour verser en toi mon âme entière, Coule tes jours auprès de moi.

Ma vie, hélas ! fui traversée Par toutes les grandes douleurs :

Sache y mêler enGn des fleurs ; Bannis Tombre, de ma pensée.

ORPHICA f)5

Ah ! combien il rae reste à dire Avant que tombe, abandonnée Par mes doigts défaillants, la Lyre !

Ce sera donc ta destinée D'inspirer celui qui t'inspire.

Tire de moi des nombres d'or, Inentendus encor.

Oui, qu'un flot de nouvelle s^ve Coure en mes veines rajeunies; Que je commence un plus grand rêve.

Oublieux des vieilles nénies ; Que mon vol, avec toi, m'élève Aux éternelles harmonies ;

Que ta gaîté pure et sonore

Me refasse un sang vif et beau ;

Que je rallume à ton aurore,

Plus clair qu'autrefois, mon flambeau;

Et que le feu qui me dévore,

Ne redoute pas le tombeau...

Rends sublime avant son automne Le poète qui te couronne 1

Et si, demain, s'éteint ma vie, Pense, pense à mon âme amie I Viens au bord de ma pierre

Tumulaire Appuyer ta mélancolie ; Ou pleurer longuement, comme un jeune génie

Funéraire.

ORPHICA 97

Fait pour laisser un jour une durable trace, Et rêvant d'ajouter par tes efforts, bientôt, Une grandeur nouvelle à celle de ta race, Au moment magnifique où ton génie éclôt,

C'est plein d'espoir en toi que tout bas je te nomme. Par de longs entretiens, tu sais que j'ai vouIl Éveiller un beau feu dans ton cœur de jeune homme Et mettre des éclairs dans ton regard d'élu.

La fleur de la jeunesse, épanouie, aspire L'air vaste : devant toi le monde radieux, Ouvrant ses horizons, est comme ton empire; Un désir infini fait rayonner tes veux.

Ces jours, ces jours si pleins, ils passeront trop vile' Ainsi que le printemps se hâte vers Télé, L'âge où la sève en nous monte et se précipite Se précipite aussi vers la maturité.

Ton père, les amis, et plus qu'eux tous, ta mère, Ont peut-être rêvé doucement, mais en vain, D'arrêter sur ton front cette grâce éphémère Qui te pare aujourd'hui de son éclat divin.

Comme nous tu devras connaître la souffrance. Savoir la vie amère et les hommes ingrats; Il te faudra lutter : mais j'en ai l'assurance, Jeune homme, lu sauras lutter, et tu vaincras.

ORPHICA 9S

Tu ne laisseras pas, comme tant de victimes De nos âges, pesants de médiocrité, S'éteindre le flambeau de tes vœux magnanimes Au souffle obscur d'en bas, jaloux de sa clarté.

Ces Muses l'ont juré, dont la voix d'or te presse De n'aspirer jamais à rien que d'éternel, Et je sais les ferments de l'héroïque Grèce, Dans tes veines roulés par le sang maternel.

Eux-mêmes, tes aïeux de Rome et de Sicile, Te conjurent, du fond de leur sacré tombeau, De porter haut tes pas, loin du chemin facile, Jusqu'aux sources du Vrai, jusqu'aux sources d u Beau

Ces fontaines, mon doigt aussi te les indique : Tendrement inquiet, par l'âme je te suis; Je pénètre ton cœur d'un regard prophétique, Je vois les rêves fiers qui traversent tes nuits.

Dans son océan noir, quand le sommeil te roule, N'entends-tu pas, avec des rumeurs d'ouragan, A tes pieds s'agiter une confuse foule, Que tu domptes soudain par un geste éloquent?

D'élans virils et purs tes aurores sont pleines : Sur le clavier tes mains voltigent sans repos; Tu te plais à chanter des strophes tyrtéennes, Et ton sein, par instants, s'enfle comme les flots.

Ah I merveilleux élans d'une âme neuve encore I Elle peut s'en aller de sentier en sentier ; Ri^n ne contentera l'ardeur qui la dévore : \ cette soif sublime il faut le Ciel entier...

heure estcharmanteetgrave, où jetedisceschoses.. Le cœur trop frémissant pour pouvoir m'endormir, Dans l'ombre, qu'embaumait l'été chargé de roses, Cette nuit j'ai cru voir ton étoile frémir.

ORPHICA 101

C'est Florence, là-bas, qui maintenant t'appelle; C'est Bologne la docte, asile aimé des Lois ; C'est toute l'Italie indiciblement belle, Qui voudrait attirer ta chère âme à la fois.

Sois fier d'être un des fils de cette auguste terre, Dont les siècles n'ont pas épuisé les trésors ; Nourris pour elle un culte ardent, fidèle, austère; Recueille en ton esprit l'esprit de ses grands Morts.

J'ai rêvé de laisser ma dépouille à ses rives. Mais si le sort, demain, m'en éloigne à jamais, Garde le souvenir des saisons fugitives Où l'Aîné, qui t'aima, fut sûr que tu l'aimais.

Pense à lui longuement dans tes heures obscures. Et, ranimant ton âme à son souffle lointain. Fort de son espérance et selon ses augures, Sans orgueil, mais sans peur, marche vers ton destin .

Ami, c'est la charmante et la molle saison, Où l'on mêle le songe avec les causeries : Déjà le bel été brandit ses clairs tisons Sur la forêt fleurie.

A travers les rameaux, vois-tu brûler l'air bleu? Ah ! comme le soleil flambe dans les clairières I V^iens reposer sur l'herbe, enfant aux nobles yeux, Ta t^e ardente et fière.

ORPHÎCA JOS

Mets ta main dans ma main : et dis-moi longuement, De ta voix où je sens trembler toute ta fièvre, Si c'est l'ambition des vulgaires amants Qui fait frémir tes lèvres.

Non, de plus grands désirs je te sens agité : La céleste fureur anime tes prunelles; Tu voudrais posséder les terrestres beautés Dans leur forme éternelle.

Toi qui n'étais qu'un faible adolescent hier. Maintenant, dans ton àme, il s'élève un murmure, Plus grand et plus profond que la rumeur des mers Roulant dans les nuit pures.

Mâle enfant, tu seras poète aussi : j'en crois Ce regard qui s'élance et cette ardeur confuse ; Et je vois Remporter dans TEther avec moi Le vol divin des Muses.

Tu crains d'être de ceux qui, dans la fleur de Vêigi Les yeux resplendissants, le cœur de rêves plein, A peine à leurs aînés laissèrent une page, Et sont morts, en gardant des trésors dans leur sein.

Ils n'ont pas connu même une amère victoire. Seuls quelques-uns, parfois, encor les nommeront ; A moins qu'une élégie, envers dignes de gloire, N'apprenne aux temps futurs la beauté de leur front.

ORPHICA 105

Tu vois ton Ombre unie à ces légères Ombres, Dans un jardin funèbre aux languissants parfums, Et moi, qui suis l'ami surtout des heures sombres, D'un geste conjurant ces songes importuns.

Puisque pour travailler à quelque œuvre immortelle, Les jours les mieux remplis toujours semblent trop courts, Enfant de mes espoirs, sur toi mon âme appelle, Par ses ardents désirs, l'abondance des jours.

Mais, si tu dois demain, médiocre, stérile,

T'en aller confondu dans le vulgaire épais,

Toi, né sur le rivage où vint mourir Virgile,

Dans un bonheur sans flamme ayant trouvé la paix,

Que ton dernier soupir à tes vingt ans s'exhale A.vant que l'âpre vie ose te déflorer, Pour qu'eu moi conservant ton image idéale, Avec des pleurs divins je puisse te pleurer.

Ce jour a des tiédeurs qu'on dirait aprilines .

Sous un vivant soleil, les fuyantes collines

Se dessinent, au loin, dans leur voile léger :

La Nature, au printemps semble déjà songer.

Les oliviers, gardant la paix dans leur feuillage,

Ont fini d'essuyer les gouttes de l'orage.

Tout me parle de toi parmi cette douceur :

J'y sens battre, lointain, mais proche aussi, ton cœur.

Pour quelque temps, tu vis dans la Cité bruyante.

Ah ! que, du moins, ton âme, harmonieuse, y chante

ORPHICâ lOT

^t que rien, par le vent de notre âge apporté, ^y détruise ta force, en tuant ta fierté... deviens me consoler quand finira l'automne : fes livres sont ici ; les miens, je te les donne ! S'ous aurons un hiver tranquille et radieux : >s poètes anciens, qui ne sont jamais vieux, S^ous charmeront avec leurs graves mélodies; 'admirerai l'essor de tes ailes grandies, ^a tempête pourra, sous h »ioir firmament, ^lénade sans re^os errer confusément, '^ous n'écouterons pas ses plaintes affolées letentir dans l'horreur profonde des vallées; ^ous mêlerons nos cœurs, nos extases, nos voix, ^u boiras à la coupe idéale où je bois, dors un plus beau feu luira sous ta paupière; "u penseras toucher aux portes de lumière, Pu croiras t'élancer, jeune aigle, d'un vol prompt et, prophétiquement, tes yeux entreverront, -,à-bas, ainsi qu'un ciel dont s'écarte la brume -,' Avenir, où ton Astre auprès du mien s'allume.

0 toi, qui m'apparus sons de limpides cieuT, Dans ton adolescence ingénue et ravie, Toi, qui vins consoler mon esprit anxieux En mêlant la fraîcHeur de ta vie à ma vie,

A cause des chemins, ensemble traversés, \lors que le printemps riait dans les ramures : Pour les moments présents, pour les instants passés, Sois béni; sois béni pour les heures futures.

ORPHICA 109

Esi-il rien de plus beau dans ce qui prend le cœur, El rien de plus suave au cœur que le front d'ange, Le front orphique et blanc d'un tout jeune chanteur; Qu'un chanteur plus âgé laure de sa louange?

0 fils harmonieux des pays du soleil, Enflammé de Tespoir des seuJs divins trophées, Dans ta jeunesse pure, enlacée au sommeil, Tu murmures encor des rimes étouffées...

Ah ! nos jours ne sont pas propices à tes chants ! Tout idéal se meurt, au cœur même des femmes : L'Aède est conspué par les hommes méchants; On rit des grands desseins, on rit des saintes flammes !

Que sera l'Avenir?... Mais que t'importe à toi 1 Dans ces abjections, tu marches, magnifique; Tu gardes le trésor de ta lyrique foi, Car lu veux conquérir la couronne Delphique.

110 C/VRMINV SACRA

Prix de puissants efforts, prix de mâles sueurs, La couronne immortelle, enfin qu'elle te ceigne !... Mais il faut Tacheter avec bien des douleurs : Vois le sommeil s'enfuir, médite, soufire et saigne,

Et, pour qu'un jour Téther justicier et profond. Vainement blasphémé par lesloules athées. Te reçoive, gravis le sentier rude, où vont. Près du Génie en pleurs, les Vertus msultées

OftPHICA m

Si de vagues accor^ls dans ton âme bruissenl, Fixe-les bien, de peur qu'ils ne s'évanouissent.

L'air subtil du matin est propice à tes vers : Marche, en les modulant, sous les platanes verts.

Nos têtes le matin sont clairemenL sonores :

Et c'est l'heure, pour toi, des fraîches métaphores.

Mais le temps fuit : midi nous menace. Bientôt Le soleil dardera ses rayons de plus haut.

Et puis triomphera, conseillant la paresse : Sans haleines de miel, sans légère caresse,

Incendiant les cieux, tarissant à la fois

Les chants dans noire cœur, les sources dans les bois

Desséchant le gazon et le feuillage tendre, L'Été, qui brûle tout, de son aride cendre.

ORPIIICA 113

L'Amitié dans ce monde apporte tous les biens Quand, marchant de concert avec la Poésie, Et mêlant son nectar à Tauguste ambroisie, Elle charme deux cœurs, aux bords italiens.

Tels nous étant trouvés : toi dans ton ardeur vierge, Moi déjà mûr; ornés des poétiques dons, Sur le beau luth, qu'ensemble encor nous accordons, Tu fis sonner l'accent, par qui ton nom émerge.

Un destin bienheureux a voulu nous iîer.

Je fus sur ton chemin celui qui vous révèle

A vous-même, et vous laisse une empreinte éternelle.

Je t'ai marqué d'un sceau : tu ne peux m'oublier!

Mon âme a fait frémir en toi l'âme divine, Quand je t'ai rencontré parmi les jeunes gens; Et, le premier de tous, j'ai deviné les chants, Oui dormaient, inconnus dans ta fière poitrine

ORPHIGA 315

ÎX

C'est toi que je voudrais, toi mon fils, toi mon frère, Pour m'assister un jour dans l'angoisse dernière; Oui, toi qui m'as chéri, qui m'as compris : toi seul, Afin de me plier dans l'austère linceul; Puis, tandis que plus rien, cœur et chair, ne palpite, Quand, timide, au sortir de son corps, l'âme hésite, Oui, seul je te voudrais, penché dans l'ombre, et là. Parlant bas à celui qui, jadis, te parla. L'hiver, près du foyer aux cordiales flammes, De ce mystère où vont, a})rès la mort, les âmes,

Me dire : je viendrai sur ta tombe, attends-moi.

La nuit, sans te remplir d'un solennel effroi,

S'épaissirait; ta main allumerait, discrètes,

Ces lampes qui brillaient dans nos soirs de poètes

Tu sentirais, parmi le silence profond.

Que mon esprit ailé t'écoute et te répond.

Mon visage, oublieux des horreurs du long râle.

Sourirait, inondé de sérénité pâle;

Tu me murmurerais : ami, je me souviens;

Sois heureux : à mon tour je romprai mes liens;

Dans ton repos j'aspire, ô mon maître, à te suivre...

La nuit s'écoulerait; tu prendrais quelque livre,

Et, de ta voix d'antan, de ta plus tendre voix,

Tu me dirais des vers, lus ensemble, autrefois.

ORPHICA 117

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