DERNIER CHANT D'ORPHÉE
A Ernesi Raynaua.
Pâle et seul, dans les plis de sa longue tunique, Envahi par l'austère image du trépas, Va lentement Orphée, à l'âme prophétique, Se parlant tout bas.
Il regarde, au-dessus des cimes sourcilleuses, Les constellations se lever dans le soir. Le vent parfois émeut les profondes yeuses D'un murmure noir.
Et lui, prochain martyr promis aux Bacchanales, D'abord sur les gazons, tel qu'une Ombre marchant Il s'arrête, et, levant ses mains sacerdotales, Il chante ce chant.
Astres qui scintillez et soleils invisibles : Abîmes de lumière, ô formidables cieux; Vous qui, dardant vers nous vos feux inexlinguibleSi Tournez radieux.
Sommets dominateurs de la farouche Thrace, Que la grande nuit voit, énormes, reculés. Verser votre épouvante au voyageur qui passe 0 monts étoiles.
ORPHICA 127
Sapins, sombres sapins, tout bruissants de sève. Et par moments grondants, pareils aux grandes eaux ; Cavernes enfantant, comme du fond d'un rêve, D'étranges cristaux.
Fatidique Laurier, tronc caverneux du chêne, Dont la tête murmure au-dessus des ravins ; Terre aux germes cachés, vieille Nature pleine De secrets divins.
Fleuves prodigieux, ô vénérables fleuves, Qui, vous précipitant d'un indomptable cours, , Emportez vers les mers des ondes toujours neuves Antiques toujours.
\dieu. Nature, adieu, de l'astre d'or à l'antre. \dieu : car détesté pour son trop fier dédain, Ce prêtre qui t'aimait, et fut ton premier chantre, Va mourir demain 1
Et THèbre, dont les yeux des étoiles s'éprennent,
Roulera dans ses flots mélancoliquement,
Avec sa tête blême, aux longs cheveux qui traînent,
Son gémissement.
Venez, vous, maintenant; jevousattends, Bacchantes, Venez toutes, frappant sur vos tambourins fous. Venez briser la lyre aux cordes éloquentes, Qui charmait les loups
Que voire chœur hurlant des bois sorte et m'attaque 1 Moi, Poète, à vos coups saintement dévoué, Il me tarde d'ouïr le tumulte orgiaque De vos Évohé.
ORPIIICA 129
Sur moi fondez, ouvrez la mortelle blessure A ce flanc qui, pour vous, n'aura jamais battu ; Bacchantes, accablez de votre rage impure L'Aède abattu.
Que ma sève, arrachée à mes chastes artères, Aille sur vous rougir la peau des léopards. Toutes, disputez-vous, implacables panthères, Mes membres épars.
Jouez avec mon cœur brûlant, jusqu'à Taurore : Voyez-le se crisper sous vos ongles ardents ; Jetez-lui votre bave, et, s'il le faut encore, Mettez-y vos dents.
Mangez ma chair, buvez mon sang, profanatrices Et puissent longuement, ô filles de l'Enfer, En vous purifiant, vous combler de délices, Mon sang et ma chair !
Ainsi vous calmerez votre haine sauvage, Cependant que mon âme, élancée en plein ciel. Verra les Bienheureux lui tendre le breuvage Immatériel.
Celle dont vous étiez férocement jalouses, La fidèle Eurydice, aux regards éclatants, Aura pour moi là-haut, fleur des saintes Épouses, D'immortels vingt ans.
Le clair scintillement des larges auréoles Jettera sa lumière à l'entour de nos fronts : Tels que deux vivants lys, rapprochant leurs corolles, Nous resplendirons....
ORPHICA 131
Mais vous, qu'à votre tour vont battre les tempêtes. Amants de Téternelle et divine Beauté, A présent je vous parle, ô sanglotants poètes, Ma postérité !
Avant de s'en aller l'Ancêtre vous salue. En des âges méchants, pleins d'amour, vous viendrez, Sonneurs de lyre, enfants sacrés, phalange élue. Jeunes Inspirés.
Un monde, injurieux aux semeurs de lumière, Un monde ténébreux vous lancera l'affront ; Les âmes seulement éprises de matière Vous déchireront.
Que si, dans les horreurs d'une rouge curée, On ne met pas un jour votre corps en lambeaux ; Si vous n'expirez pas, la gorge lacérée De coups de couteaux,
Lorsque votre âme, en proie au souffle qui Tinspire, A des mortels impurs dira ses visions, Il vous faudra porter, ineffable martyre, Leurs dérisions.
Dévorez ce sarcasme, affrontez celte rage ! Lui-même — car je vois les siècles s'entr'ouvrir Au milieu des clameurs dont un peuple l'outrage, Un Dieu doit mourir.
Dressé sur un gibet vers les farouches nues, Et poussant jusqu'au ciel sa défaillante voix, Il a le front percé par des ronces aiguës, Et les bras en croix.
ORPHICA 133
Mais des Élus sans nombre, altérés de supplices, A la lutte invités par ce divin lutteur, Suivront, dans le sentier des âpres sacrifices, L'Initiateur.
Vierges, adolescents, qu'à sa palme il appelle, Sous le fer qui déchire et sous le feu qui mord, Dépouilleront pour lui Texistence mortelle. Ivres de sa mort 1
Souiîrez donc, ô chanteurs : c'est la future gloire. Dites-vous qu'une fois disparus, seulement, Par vos chants vous vaincrez l'ingratitude noire, Au rauque aboiement ;
Que, frappé par Téciair, votre front s'illumine; Que la Justice vient, de son pas sûr et lent; Et que, dans la splendeur sans ombre, se termine Le chemin sanglant.
A l'abbé Hector Reynaad.
IN OBITUM CAMILLiE VÎRGINIS CHRISTIAN^
0 la plus chaste fleur des guirlandes chrétiennes, Nulles vertus, jamais, n'effaceront les tiennes, Camilla, par nos mains couchée en ce tombeau : Aussi tu refleuris au printemps le plus beau. Toi, qu'un époux charmant n'aura pas couronnée, Comme loi virginal, des roses d'hyménée, La Mort, t'illuminant encor de sa pâleur, Doucement te mena vers un époux meilleur. Dans la divine paix tu ris, fille innocente, Et nous, près du foyer, nous te pleurons absente.
Nous réchauffions notre âme à ta seule beauté,
Et, puisque tu partis, rien ne nous est resté.
Ah ! puissent nos deux corps tremblants, bientôt descenc
Vers ces lieux souterrains où la chair devient cencre
Et notre âme, emportée aux cieux où tu l'attends.
Habiter, près de toi, les parvis éclatants 1
Mais, si le saint Pasteur, maître des destinées,
Dans ce séjour d'exil attarde nos années,
Si nous devons, courbés et traînant notre deuil,
Te regretter longtemps, ô notre saint orgueil,
Pense que nous t'avons préparée au Baptême,
Et qu'ainsi tu nous dois ta volupté suprême.
Ne va pas, t'enivrant d'un bonheur oublieux:
Du côté de la terre incline encor tes yeux.
Visite-nous parfois, forme muette et blanche ;
Que vers nous un visage, en souriant, se penche :
Le tien, aux profondeurs du sommeil entrevu ;
Presse un peu sur ton sein nos fronts, de ton bras nu.
Apparais à ton père, apparais à ta mère !
Ainsi tu nous rendras l'absence moins amère;
Et tu pourras, faisant moins lourds nos pas errants,
Consoler, Gamilla, tes douloureux parents.