DE L'UTILITÉ EN ART ET POUR EN FINIR AVEC L'ART POUR L'ART
Un anonyme plein de prudence m'envoie un numéro d'une feuille hebdomadaire royaliste, bonapartiste, ou simplement antisémite, qui, manquant sans doute de collaborateurs et de talent, remplit une partie de ce numéro avec un article de Mirbeau, exhumé des Grimaces de 1883, et intitulé le Théâtre juif .
Cet article constitue ce qu'on est convenu d'appeler un beau morceau de style. Il est d'une sonorité verbale étonnante. Il contient même une ou deux vérités. Il ne les contient pas toutes. Mirbeau, celui de 1912, s est probablement rendu compte, depuis 1883, que le problème est moins naïvement simple qu'il ne se plaisait à le penser dans son incontinente jeunesse ; et il ne se satisferait plus uniquement avec des mots à effet.
Toujours est-il que le courageux anonyme à qui je dois la comm.uni-'
cation de cet article a cru m'embarrasser fort en soulignant les trois lignes suivantes : les Juifs n aiment pas à pratiquer l'art pour l'art, et trouvent que la poésie n'est bonne que pour les chrétiens qui se nourrissent (le rêves.
La seconde proposition m'a procuré un bon moment de gaîté. Je ne sais si les chrétiens qui se trouvent à la tête du Creusot, de la maison Krupp, de la Rhodesia, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, du comité Mascuraud, et ceux qui se partagent la Tripolitaine, le Maroc, la Perse et les colonies portugaises se nourrissent exclusivement de rêves. Mais si j'avais à « définir le chrétien » je me rappellerais qu'il existe aussi un Tolstoï, un Rodin et d'autres encore. Et je me garderais de tout exercice de sputation dont la trajectoire inconsidérée risquerait de ramener le projectile sur mon nez.
La première proposition, encore qu'elle ne soit pas moins niaise sous sa forme absolue, peut conduire à d'intéressantes conclusions. J'écarte pourtant tout d'abord cette risible assertion que le Juif se caractérise par son antipathie envers l'art pour l'art. Reprenez les deux noms d'écrivain que je citais à l'instant ; ajoutez-y par exemple ceux de Whitman, de Kipling, de Claudel, de Francis Jammes, de Zola, de Balzac, de Fogazzaro, d'Ibsen, de Bjornson, et vous aurez sans doute constitué une galerie de chrétiens qui tous pratiquèrent Vart pour l'art ? Et nous n'oublierons, s'il vous plaît, ni le nom de Lemaître, ni celui de M. Maurras, ni celui de M. Bourget, ni celui de Brunetière, ni celui de M. Léon Daudet, ni même celui de Mirbeau, rêveurs assurément désintéressés, en l'inaccessible cellule de leur tour d'ivoire. Tandis que Spinoza, pamphlétaire sordide et affamé de succès....
Mais si je relève cette phrase, ce n'est pas pour me donner le plaisir facile d'en souligner la pauvreté ; c'est qu'elle me permettra d'approfondir quelque peu cette délicate notion de l'utilité en art.
L'Académie des Sciences, par une décision solennelle vieille d'un siècle et demi, a proclamé qu'elle écarterait de ses délibérations les problèmes de la quadrature du cercle et de la trisection de l'angle. Elle a prétendu par là débarrasser le champ des recherches scientifiques de deux questions qu'elle estimait posées en dehors de toutes les règles de la pensée mathématique.
Qu'elle ait eu tort ou raison, c'est affaire au colonel Monteil ; mais je ne pense pas que les mathématiques aient souffert de ce coup de balai.
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Comme j aimerais qu'une autorité aussi vénérable déclare solennellement que la question de l'art pour l'art ne serait plus discutée, pour cette raison quelle n'existe pas.
Le problème de l'art pour l'art a été posé par des esprits confus et repris par des esprits confus. Il y en a beaucoup de ce genre dans la littérature. Et la confusion a eu ici pour principe dominant l'incroyable orgueil de l'homme de lettres.
Quand un ébéniste achève une table, son travail peut se présenter sous deux aspects : d'abord l'utilité privée ou publique de la table ; en second lieu la perfection plus ou moins grande avec laquelle cette table est exécutée.
Le premier des deux aspects détermine la place que l'ébénisterie, et par suite chaque ébéniste, occupe dans la formation et dans l'entretien de la vie sociale. Selon l'importance que les hommes d'une certaine époque sont disposés à accorder aux tables dans l'économie de leur existence, et à l'emploi des tables dans l'exercice de leurs besoins communs ou particuliers, l'ébénisterie et les ébénistes jouissent d'une considération plus ou moins élevée, et exercent dans l'État un rôle plus ou moins prépondérant. Mais il n'est jamais venu à l'esprit d'un ébéniste, fût-il l'ébéniste le plus vaniteux de la corporation, de prétendre que l'ébénisterie constitue une doctrine propre, isolée, n'ayant d'autre fin qu'en elle-même et sans commune mesure avec l'intérêt public, les nécessités nationales et les mœurs privées. En un mot, on n'a jamais vu d'ébéniste fonder la théorie de l'ébénisterie pour l'ébénisterie.
Le second point de vue que j'indiquais tout à l'heure, je veux dire la perfection plus ou moins grande avec laquelle une table est exécutée, ne saurait pas non plus servir de base à cette théorie. Car s'il est évident que pour achever une table avec cette perfection dont les meilleurs ébénistes ont fourni l'exemple, il faut s'adonner pendant de longues années à des travaux techniques qui n'ont pas d'autre but apparent que la connaissance des bois, de leurs essences, de leurs propriétés, de leur âge, du tournage, de la mouluration, de la sculpture, des difîé-
rentes espèces de joints et d'assemblages, il n'en est pas moins vrai que cette Initiation doit préparer l'apprenti à confectionner une table, et que la table doit satisfaire à un besoin social. De ce côté non plus le plus illuminé des ébénistes ne trouverait donc de quoi asseoir une théorie de F ébénisterie pour rébénisterie.
Il se peut d'ailleurs qu'il en soit tenté. Les longues études de détail peuvent, par moments, lui faire perdre de vue la destination finale de son travail. J'admire un ouvrier quand, emporté par l'amour de son métier, il professe pour le moindre détail de ce métier une passion intolérante.
Mais si jamais un ébéniste s'est livré à de tels écarts de sensibilité, la table n'a pas tardé à être là, dont le triomphe ou l'insuccès en face du besoin public devait infailliblement ramener l'artisan à la juste estimation de toutes choses.
Dussé-je être taxé d'abominable brutalité, j'affirme qu'il y a autant de bon sens à écrire ou à prononcer ces mots : l'art pour l'art, qu'il y en aurait à dire ou à écrire : rébénisterie pour l'ébénisterie ou bien la charcuterie pour la charcuterie.
Ce qui empêche les artistes d'admettre d'aussi vulgaires rapprochements, c'est, d'une part, leur Incroyable vanité et, de l'autre, ce fait que l'art est une chose essentiellement complexe.
L'art concentre en sol une masse si lourde d'humanité qu'il n'est pas possible de rapporter son utilité à un objet précis. Le rôle de l'art est universel comme l'est dans la nature physique celui de l'air ou de l'eau.
Il est le grand Intercesseur. Il est le Messager souverain, entre nous et la nature physique, comme de nous-mêmes à nous-mêmes. Il est l'artisan de l'unité entre les éléments les plus disparates de notre nature ; il est le lien palpable qui joint l'instinct à la pensée ; il dégage, d'une façon visible pour tous, les règles constantes qui dominent notre activité ; il cherche et propose les formules, supérieures à celles de la simple légalité, sous l'influence desquelles les hommes pourront vivre en société sans se haïr ni se déchirer ; il suggère les hypothèses avec
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lesquelles, un siècle plus tard, on fera la matière des mœurs, des lois et de la science.
En un mot, nous appelons art cette manière d'être qui, n'étant ni l'instinct pur ni le simple raisonnement ni la traduction sèche de l'intérêt ni l'observation désintéressée du monde extérieur ni un recueil de prescriptions techniques, contient pourtant la substance de ces divers éléments, et leur donne un sens à la fois plus physique, parce qu'il est présenté sous une forme concrète, et plus général, parce qu'il intéresse notre sensibilité tout entière.
C'est assez dire, je pense, que l'art est à la fois une manifestation très haute et très humaine de la vie. Plus je l'élève dans mon admiration, plus je sens avec vivacité les liens qui le rattachent aux moindres tressaillements des hommes. Plus je lui reconnais d'importance dans l'élaboration de ma personnalité, plus je lui concède d'empire sur les rapports qui harmoniseront l'action de ma personnalité avec celle de la société entière.
M'amenant à mieux me connaître, il m'amène à la science de concerter la recherche de mon bonheur privé avec cette puissante aspiration à la durée et au bonheur de durer, qui s'appelle la vie.
Une telle ampleur de dessein n'a pas été sans déconcerter. Beaucoup d'artistes sont des cœurs prompts mais de faibles cerveaux ; ils sont venus à l'art sur leurs dix-huit ans, par chaleur d'adolescence et par entraînement scolaire ; et leur trentaine plus mûre a été surprise par l'mtimidante révélation d'un spectacle de plus hauLame envolée.
Ils me font penser à cet enfant de c'hœur d'une église de campagne qu'on emmena voir Saint-Pierre de Rome, et qui en rapporta l'habitude de dire nous quand il parlait du pape. D'avoir bâillé sur le second Faust donne de même au moindre écnvaillon l'impertinence de prétendre assigner à l'art une étendue conforme à sa propre capacité.
Or ces deux causes, — la difficulté qu'on rencontre à déterminer un but pos'-tif, local, de l'art, — et la naïve vanité de bon nombre d'artistes, — se sont précisément unies pour créer l'équivoque de l'art pour l'art.
Je pense a ces malheureux ouvriers que la division du travail condamne à agrafer, pendant toute la durée de leur vie, des œillets dans des tiges de brodequins, et aux yeux de qui l'œillet métallique et sa pose deviennent bientôt le but suprême de la cordonnerie, sans que la fabrication des tiges, celle des semelles ou des talons, ni la destination finale des brodequins conservent quelque réalité.
C'est à un même paralogisme que nous avons à faire. Le travail de l'artiste, comme celui de l'ébéniste ou du cordonnier, se partagent en deux moments bien distincts : la confection de l'œuvre, et l'application de l'œuvre.
Dans le premier « moment '>, interviennent des facteurs techniques, la recherche de l'expression parfaite, la poursuite de la forme absolue. Ce moment appartient en propre à l'artiste. Il relève purement de sa conception de l'art et de l'étude qu'il a faite de ses procédés. Il est son domaine ; nul, pas même l'amateur ni le snob, ne peut en approcher ; nul ne peut deviner la solitude qui y règne.
Tandis qu'il travaille, c'est-à-dire qu'il pourchasse de mot en mot l'ombre de sa conception idéale, alors il peut être tenté de croire que nulle considération, hors celles qui découlent de son art, ne vient s'interposer entre lui et sa création ; il peut imaginer qu'il fait de l'art pour l'art. Il en est en réalité aussi loin que l'ébéniste est loin de l'ébénisterie pure, lors même qu'il s'acharne au détail d'une mouluration.
Car le moment n'est qu'une figure dont nous nous servons par besoin de logique. Aucun fossé ne sépare le présent du passé, aucun autre ne l'isole de l'avenir.
Or le passé, c'est l'élaboration de l'œuvre, alors que mêlé aux hommes l'artiste tire d'eux, autant que de soi, la substance de sa création.
L'avenir, c'est l'effet de l'œuvre, alors que, formée, elle retombera sur les hommes qui l'ont fait naître, comme retombent en pluie sur la terre les eaux qui d'elle s'échappèrent.
L'artiste qui peut prétendre à l'estime des maîtres avant de mériter le nom de maître contient en soi ces trois aspects du temps. Ce que les autres hommes séparent, il l'unit. Oii ils voient l'incompatible, lui voit le simultané. Quand bien même la ronce du taillis sollicite toute son attention et que son pied fonce dans les tourbières, à aucun moment son esprit ne perd de vue l'orient. D'oii il vient, où il va, ces deux ■ notions se joignent dans une connaissance persistante et
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gonflent de leur certitude chacun des mots qu'il emploie. Ses gestes y sont asservis.
Une logique supérieure à la démarche commune lui impose la plus futile en apparence de ses expressions. Cet homme qui vous paraît halluciné du détail sait Vutilité suprême de chacun d'eux. Là oii la misérable conception de l'art pour l'art veut l'enfermer dans le cycle fermé d'une besogne aussi étroite que celle de l'agrafeur d'oeillets métalliques, je ne vois que symétrie profonde du dedans'^au dehors. L'œuvre et l'humanité se font pendant et contrepoids. Cet homme qui respire en Amérique, que je ne connais pas, que je n ai jamais vu, que je ne verrai jamais, sais-je si, sans lui, j'aurais pu écrire mon œuvre? et sais-je si, privé d'elle, il aurait pu endurer sa vie ?
Des pensées pures, des actes sans plus, sont également insuffisants. J'envoyai chacun de mes rêves brouter la réalité dans le champ illimité du monde, en sorte qu'ils devinssent des bêtes vivantes, non plus d'insaisissables chimères, mais des êtres qui désirent et qui souffrent.^
La notion de l'art pour l'art suppose l'existence d'une satisfaction qui se nourrirait exclusivement avec les victoires remportées sur les difficultés techniques. Ces difficultés ne se surmontent pas du dedans de l'œuvre, mais par une perpétuelle considération du monde dans son ensemble.
Je n'hésite pas à affirmer qu il est impossible de raconter une anecdote de cent lignes douée de quelque intérêt, si l'on ne s'est fait au préalable une conception générale, systématique, du monde et de ses rapports internes.
Et j'en déduis, comme une conclusion nécessaire, que cette conception systématique est le premier ressort qui entre en jeu pour résoudre toute difficulté d'exécution, d'ordre aussi matériel que vous voudrez l'imaginer.
Si donc le travail technique de l'artiste, pris dans son acception la plus journalière, fait éclater les cadres où veut l'enfermer la théorie de