‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 26 sur 56 · Voir l'essai intitulé Orgues et Clairons, page · texte numérisé non relu

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ESSAIS ESTHÉTIQUES

tristesse. Elles creusent l'isolement oii, faute d'une grande foi commune, l'homme moderne s'enfonce.

Une démocratie est un monde triste. Il y a deux siècles que l'Angleterre est parvenue à cet état. Les Etats-Unis ne passent pas pour un des asiles de la joie vivante. Les Français marchent grand tram vers une situation analogue.

Le goût de la musique, qui croît si puissamment chez nous, marque à l'extrême cette inclination isolée et mélancolique qui est le propre de notre temps.

Nos cérémonies publiques sont d'une pompe pitoyable et vame . Du jour où le culte de l'Armée civique aura rejoint dans le passé le culte des emblèmes de la Chrétienté, il n'existera plus de fêtes populaires dans l'Occident européen.

De sorte que nous serons arrivés à la proposition suivante : que le pessimisme chrétien fut générateur de joie publique, et que 1 optimisme démocratique crée une forme nouvelle de tristesse populaire.

1 . La duchesse d'Abrantès décrit dans ses Mémoires la cérémonie au cours de laquelle Napoléon remit, au Camp de Boulogne, les premières Croix de la Légion d'honneur : « Sur le trône élevé à la tour d'ordre, était placé le fauteuil appelé le fauteuil de Dagobert. Près de Fempereur était le casque de Bayard, contenant les croix et les rubans rouges qui devaient être distribués. On^ y avait ajouté, je ne sais trop pourquoi, le bouclier de François I^'', de ce roi qu on veut toujours nous présenter comme le type de l honneur et de la loyauté,... et qui ne fut en réalité qu'un homme fort peu honorable, un vrai fou... L' empereur savait bien tout cela et pensait tout ce que je viens de dire. Mais il avait voulu frapper les masses, et, en effet, l'impression fut produite. »

Toute la fadeur de la chose officielle est dans ce détail.

Napoléon est, en grande partie, le premier responsable de cette friperie d'accessoires romantiques que toute notre vie officielle traîne après soi depuis la Révolution. Jusque là, le décor public de la Cour se confondait avec les souvenirs de famille de la Maison royale. Cela jetait quelque bon" homie dans l'usage de ces antiquailles. Napoléon a inauguré le rnensonge guindé de l'apparat public, la convention la plus glacée qu'on puisse imaginer.

Une fête étant une antithèse sociale, ce paradoxe apparent s'explique facilement.

En réalité, si l'état présent de la démocratie n'est que l'approximation assez grossière d'une démocratie future, il est permis d'espérer que cette mélancolie ne restera pas la physionomie durable de notre civilisation.

La bourgeoisie dirigeante n'a guère été capable de mieux, depuis un siècle, que d'une caricature démagogique où les traits essentiels d'une démocratie se dessinent assez mal.

Et le principal grief que nous sommes tentés de faire à cette démagogie capitaliste est d'avoir fondé la morale publique sur l'optimisme. La niaiserie de cet optimisme officiel fera un jour la stupeur de l'historien, quand il en trouvera l'expression dans les actes de notre vie politique, — discours et professions de foi.

Et nous n'hésitons pas à affirmer que le levain essentiel qui fera lever la démocratie de l'avenir sera ce vigoureux pessimisme viril dont quelques hommes ont déjà nourri leur conception du mouvement socialiste.

Mais sans anticiper sur ce développement, il m'est déjà permis d'affirmer que la gaîté publique renaîtra le jour où l'optimisme officiel de la démagogie se consumera en cendres.

Elle renaîtra comme la marque même de la démocratie vivante, avec le sens âpre et ardent de la vie.

Les fêtes resurgiront de la double conscience d'une conviction collective et d'une règle nouvelle. Et s'il est déjà des hommes, parmi les révolutionnaires d'aujourd'hui, qui, dépassant le simple idéal d'équité matérielle sont d'accord pour asseoir l'équilibre du monde sur le travail considéré à la fois comme la seule justice physique et la seule santé morale de toute civilisation, je dis que c'est au succès de ce petit groupe d'hommes qu'est attachée (conséquence incidente) la résurrection de toute espèce de fêtes publiques dans 1 avenir.

On trouvera ce vœu d'autant moins futile que l'on se sera mieux pénétré des dépendances étroites qui unissent entre elles la vitalité des fêtes publiques et celle de l'art tout entier.

Quel caractère présenteront ces fêtes, je ne sais. Mais si Carnevale è morto, il n'est pas vain de souhaiter que se reproduise un jour un état du monde tel que les puissantes gaîtés publiques, désormais éteintes, fassent leur réapparition, comme un des fruits du verger nouveau,

{U Effort, mai 1914.)

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