PAUL HERVIEU
Cet article n'est pas de la pure critique académique. Le point de départ de cet examen est une observation simple et courante : nous n'avons pas le théâtre qui nous convient. Ou plutôt : le théâtre qu'on nous donne ne nous convient pas.
Nous ne nous faisons pas l'illusion de proclamer un paradoxe inattendu; nous n'exprimons que ce que tout le monde pense. A la vérité, il y a différentes manières de penser ; la pensée claire, qui est la plus rare ; la pensée obscure, qui est à la portée de bien des esprits ; enfin la pensée inconsciente, qui est universelle, mais dont l'expression est l'apanage d'un petit nombre d'individus d'élite, les grands hommes et les idiots.
Nous prétendons simplement que penseurs clairs, obscurs ou inconscients partagent l'opinion que nous résumions plus haut.
Les apparences me donnent tort. Les théâtres font recette, les auteurs aussi, les acteurs quelquefois, et, non moins, les journaux qui impriment leurs louanges, les tailleurs qui en font des Adonis, les hôtels qui s'en réclament et les marques d'automobiles qui ont l'honneur de les voiturer.
Je connais de braves gens qui n'en manqueraient pas une. Ils paient leurs mauvaises places cher, très cher (c'est là une des idiosyncrasies du théâtre contemporain) ; on leur donne beaucoup d'entr'acte et peu de spectacle, très peu (autre idiosyncrasie) ; ils rient, ils applaudissent, ils récompensent largement l'ouvreuse ; ils exécutent en somme tous les rites par où se reconnaissent des gens profondément heureux du sort qui leur est fait. Le directeur, les yeux noyés de béatitude, dit à l'auteur : « Redonnez-m'en ". L'auteur, l'irrésistible auteur, persuadé qu'il fait l'honneur et la joie de sa génération, tire vers de riches résidences, en quête de sujets nouveaux qui soient « dans sa
1. P, Hervieu, Théâtre complet, 3 volumes, Paris, Fayard éditeur, 1910.
manière " ; les critiques, un peu effarés, s'interrogent de loin en clignant des yeux, puis ils s'en vont établir, chacun dans son journal, d'une voix que chaque semaine rend plus assurée : « C'est un succès, donc c'est un chef-d'œuvre >'.
Toutefois il se produit ceci, qui ne manque pas de piquant : si vous arrivez à joindre le bourgeois qui vient d'applaudir et de payer, vous entendrez d'étranges considérants : « On a ri ; mais que vouliez-vous qu'on fît ? Rentré chez soi, on n'en trouve pas moins la chose fort stupide. Etait-ce vraiment la peine de tant se déranger pour ne voir que du vieux neuf ? Qu'est-ce que c'est donc, au bout du compte ? Monsieur, Madame et l'Autre? Voilà cinquante ans qu'on en cause ; il faut moins de temps pour voter une loi ouvrière ; est-ce bien renouveler le problème, que de varier ïautre à l'infini, d'en faire un docteur, un explorateur, un américain, un ingénieur, un inventeur, un sadique, un timide, un petit jeune homme, un cocher ou un apache ? — ou bien, si c'est l'homme qui sert de pivot à la combinaison, de faire de Vautre une femme mariée, une veuve, une professionnelle, une actrice, une demi-vierge, une vierge forte, une vieille fille ou une petite fille ? II y avait bien, tout à l'heure, un peu d'esprit par-ci par-là. Mais, sacristi, les héros de ce théâtre n'ont donc qu'une préoccupation, celle de coucher les uns avec les autres ? Au taux d'une pièce par soirée, dans la saison, c'est à donner la nausée aux don Juan les mieux taillés. J'en ai assez. Je ne remets plus le pied au théâtre. '>
Et pourtant il y revient. Etat d'esprit parisien que Messieurs les auteurs, si ferrés sur leurs manuels de psychopathologie, feraient bien d'approfondir. Ils y reviennent, parce qu'il faut bien tuer le temps, occuper les soirées, voir les actrices, avoir un sujet de conversation, faire comme les autres. Ils y reviennent, parce qu'ils escomptent chaque fois la surprise d'une nouveauté. Et chaque fois recommence la grande comédie dont vit la petite : ils payent, rient, rentrent, grognent et reviennent. C'est avec cela, songez-y, qu'on laisse grandir les révolutions.
Nous élisons des gens, depuis nos ministres jusqu'à nos conseillers municipaux de la campagne, pour nous répéter que nous sommes le peuple le plus beau, le plus spirituel, le plus fin, le plus délicat, le plus artiste du monde, — sans comipter les vertus qui n'ont rien à voir avec le sujet que je traite. Les Bandar-Logs, dans la jungle, n'ont pas d'autre éloquence. i?-^i
Demandez à la masse de ces étrangers chez qui des tournées crimi-
ESSAIS CRITIQUES
nelles vont exhiber nos tares littéraires. A l'annonce d'une pièce venue de France, c'est un empressement. On fait salle comble. La France, pays du goût et de l'héroïsme, pays des cathédrales, pays de Jeanne d'Arc, de Calvin, de Molière, de Voltaire, de Napoléon, — et on leur joue la Vierge Folle ! On en voit qui sortent blancs de colère et crient qu'on les a mystifiés. D'autres, plus nombreux, s'entre-regardent, consternés, et nous rayent du nombre des peuples vivants.
Que voulez-vous que nos meilleurs amis objectent alors aux sournois : ^^ On nous 1 avait bien dit I Ils sont finis ^ » ?
Notez bien que ce n'est pas le talent qui fait défaut, ni l'ingéniosité, ni le travail, ni la culture, C'est quelque chose d'autre que je tâcherai de définir : l'audace (pas celle des situations, celle des idées), l'invention, le sens de la vie d'aujourd'hui. Le Théâtre de M. Paul Hervieu va nous servir d'exemple.
Il y a quelques années, M"^® Réjane annonça une reprise de la Course du Flambeau. Je n'avais pas vu la pièce en 1901 . Je savais seulement, de science certaine, que c'était un chef-d'œuvre, que j'allais y voir concentrées la pensée grecque et la pensée française, dans un cadre moderne, et autour d'une action rapide, intense et profonde. Nous décidâmes, un ami et moi, d'aller voir ça. Je jure devant les hommes que nous arrivions là-bas dans l'intention de n'en sortir qu'enthousiasmés. Au reste tous ceux qui aiment le théâtre n'auront aucune peine à nous comprendre ; il n'y a pas de parti pris qui tienne. Dès qu'on cesse d'être soi, qu'on devient public, on n'est plus que pâte à pétrin et chair à émotion.
Le rideau se leva sur un salon banal. Une vieille dame, qui semblait avoir de l'asthme, et un jeune homme imberbe occupaient la scène, La vieille dame expliqua pourquoi elle lisait le journal :
1 . Il a fallu quatre années de guerre et la boucherie de Verdun pour que le monde civilisé se décidât à revenir sur un verdict dont nous étions les auteurs responsables. (Note de 1919.)
Voyez-vous, je ne saurais toucher à rien de ce qu'il [son pauvre et cher mari] a fait. Si vous me trouvez en compagnie de son journal... Tenez, cela n'a pas cessé d'être le sien, je fais toujours renouveler l'abonnement à son nom... Oui, si j'ai gardé la manie, chaque soir, de déplier cette feuille, c'est qu'il m'en faisait la lecture à pareille heure quand nous étions deux. Et, maintenant, je m'isole dans le silence pour retrouver le son de sa voix, avec mes yeux.
Nous jugeâmes, à notre corps défendant, que la vieille dame parlait trop bien. Elle entreprit immédiatement de renseigner le jeune homme imberbe sur la situation de son père à lui :
Aujourd'hui, cet excellent Maravon jouit d'une honnête retraite, plein de vigueur encore et de santé, après ses trente ans d'activité dans l'Instruction publique. Il vit désormais indépendant, parmi ses livres et ses amis, regardant l'univers d'un œil philosophique.
Nous prévîmes malgré nous que ce Maravon serait le raisonneur de la pièce, chargé d'extraire des événements leur sens déclamatoire. Mais il était superflu de réciter cette notice biographique au fils.
Le petit développa ses ambitions :
Je veux devenir riche... très riche. Etre millionnaire, n'est-ce pas, en effet, dans les mœurs actuelles, être baron ou comte, si l'on veut ?
Et la vieille dame de dire :
Je prends plaisir à votre ardeur de jeunesse, à votre foi flambante. Je vous souris comme à un joli feu clair dans la pièce, quand, soi, l'on vient du froid.
Et par-dessus l'épaule elle nous révéla que, pas mal d'années plus tôt, son gendre s'était ruiné et que sa fille avait fait « sa rentrée dans cette demeure en vêtements de veuve, épuisée par les larmes, ayant une orpheline toute pâle sur les bras. »
Pris d'enthousiasme, le jeune homme imberbe répondit : « Vous me représentez [la vieille dame, sa fille et sa petite-fille] un admirable triptyque des trois âges. »
Cette scène d'introduction nous parut pénible, conventionnelle et suprêrriement oratoire. Nous n'osâmes nous l'avouer. Mais le jeune homme se trouva tout à coup seul en face de la petite-fille de la vieille dame. Il rappela longuement à la demoiselle certaines circonstances de leurs conversations passées.
ESSAIS CRITIQUES
Je suis en ébuUltlon !... Depuis que vous m'avez laissé vous confier mon projet de vous demander en mariage, vous-même vous avez fixé la date à laquelle vous consulteriez votre mère. Cette date était celle où vous rentreriez dans votre dix-huitième année. Marie- Jeanne, nous y sommes aujourd'hui ! Pour me comprimer, je n'ai plus le sentiment de l'échéance à venir. Je ne vois plus cette borne que vous aviez dressée contre mon impatience, ainsi qu'une sorte de fétiche.
La demoiselle n'hésita pas à lui répondre sur le même ton :
Mon cher Didier, j'obéis, en effet, à un peu de superstition, en me prononçant plus tôt que je ne devrais, et en voulant faire commencer notre union dès maintenant, pour ainsi dire... [Ce pour ainsi dire nous sembla une trouvaille]. Oui, cet anniversaire de ma naissance que, d'aussi loin qu'il m'en souvienne, l'on me fête avec des cadeaux, des fleurs, dans un cercle d'amitié, oui, ce jour, je me suis accoutumée à le regarder venir chaque année, comme mon jour favorable. Voilà pourquoi je l'avais choisi entre tous pour m'y faire accorder à vous, et c'est aussi pourquoi je n'y ai pas résisté à l'élan de me promettre.
Nous restâmes interdits devant une telle correction et une telle éloquence, dans le tête à tête de deux jeunes gens qui prétendaient s'aimer. Certainement cette demoiselle s'imaginait être encore aux Oiseaux et faire un >< style >'. Cela n'allait pas durer ; M. Hervieu allait nous montrer qu'il la jugeait, comme nous, parfaitement ridicule. Hélas, aux yeux de l'auteur tout cela n'était que pudeur exquise et charme d'adolescence !
Une petite scène schématique nous montra ensuite très rapidement une fille qui se sacrifiait aux coquetteries surannées de sa mère, et une mère en train de se ruiner pour les fantaisies de sa fille. Maravon fit alors son entrée et, en quarante lignes d'un style de Larousse, il nous narra qu'il y avait, chez les Grecs, une cérémonie religieuse au cours de laquelle un flambeau allumé devait passer de main en main sans s éteindre, tout le long d'une chaîne de citoyens espacés. II prédit à la mère de la jeune Marie-Jeanne que, le jour venu, elle n'hésiterait pas à sacrifier sa mère à sa fille.
A la suite d'un jeu d'entrées et de sorties dont les malices se cousaient de fil blanc, un Américain fit son apparition. Conformément au poncif, il était rasé, prêt à quitter le bal pour s'en aller le soir même à la Nouvelle-Orléans, riche à millions, Implacable, passionné et pratique. Et entre la corpulente mère de Marie-Jeanne, que personnifiait
M'"® Réjane, et ce Yankee pressé, s'engagea la plus curieuse scène d'amour que nous eussions jamais entendue.
C'était de longues tirades composées dans le genre « dissertation française ^> et dans une langue abstraite, fleurie de grâces scolaires. Avec une rigueur qui ne nous faisait grâce d aucune mineure syllogistique, les thèses se déployèrent. Le Yankee voulait épouser la dame, qui lui opposait des arguments chevillés dans le genre de ceux-ci :
Reconnaissez que j'ai le devoir de ne pas nuire à l'établissement de Marie- Jeanne. Elle est actuellement fiUie unique. C'est là un bien que le sort m'a fait lui constituer, en quelque sorte, depuis sa naissance [sic]. Si je l'en dépouillais, quel acte accomplirais-je à son égard ?... Elle ne possède rien, du chef de son père. Elle a tout à revenir de moi... D'après la façon dont on compte dans la société, une fois la mère remariée, devant la perspective des survenances d'enfants, la valeur de la fille est tout de suite rabaissée de moitié, des deux tiers, des trois quarts.... Si je m'unissais à vous, n'aurais-je pas à redouter pour elle, désormais, les méfiances peut-être insurmontables d'une famille dans laquelle Marie- Jeanne se mettrait en tête d'entrer ? Les étrangers objecteraient que l'entente morale entre vous et moi [qui réserverait intégralement à la fille du premier lit la fortune de la mère] est irrégulière, que de futurs enfants auront moyen d'attaquer les dispositions prises, que même nous pouvons, vous et moi, nous raviser au bénéfice d'un petit être nouveau. Et si Marie- Jeanne est alors sérieusement éprise ? Et si des parents détachent d'elle un fils déférent, un fiancé qu'elle chérirait [sic] ?... Ou bien faudra-t-il que je l'oriente vers des mariages inférieurs à ceux que mon esprit, jusqu'à présent, s'était plu à lui destiner [sic] ?... Oh 1 non ! ne me demandez point que je coure aucun risque de faire à ma fille du tort, du chagrin, du mal 1
J'en passe. Plus loin :
Le parfum qui me vient de cette âme blanche en fleurs, puis-je le chasser de moi ?... Cela corromprait d'un goût de remords les joies qui voudraient se poser sur mes lèvres...
L'homme répondait à cela, assez raisonnablement, qu'il ne pouvait continuer à gâcher son existence. S'il ne pouvait vivre par l'amour, il vivrait dans le travail ; il partirait. Ces arguments ne parvinrent pas à toucher celle qui disait l'aimer. Elle lui répondit : ma fille se mariera un jour, le plus tard possible, à mon gré : « Oh ! soyez alors auprès de moi pour me soutenir, pour me consoler, pour me griser !... »
11 était évident que cette femme n'aimait pas, sans quoi elle eût
ESSAIS CRITIQUES
trouvé un peu mieux. Du reste, l'hornme partit, et la petite Marie- Jeanne vint annoncer à sa mère qu'elle avait projeté d'épouser le jeune homme imberbe. Avec une sorte de hame aigre, qui était le premier sentiment sincère de l'acte, la mère la repoussa, mais en quels termes !
Le triste sort de mon ménage, par la suite, n'a que trop justifié les conseils de temporisation qui me furent alors prodigués !... Tu me frappes de cette révélation que nos baisers, nos caresses, le tendre nid où je t'ai mise, que tout cela ne te suffit plus, que rien d'ici, rien de mol, ne saurait te retenir.
Et la grand'mère, pourtant favorable au projet, ajouta son bloc de sel : « Ce serait sage d'attendre qu'il [le jeune Maravon] soit entré dans la vole de la prospérité. > Ah ! qu'en termes galants ces choses-là étaient mises !
L'acte était terminé. Nous nous regardions, pris d'une déception comique à constater ce qu'était devenu notre chef-d'œuvre. '•'■ Ce n est pas de la chair humaine, dit l'un de nous, c'est du bois. '>
J'arrête là cette analyse et ces citations. Elles ont pu paraître longues, mais nous y trouvons l'essentiel de ce que sont le style, la technique, les sujets, les passions, les êtres, la famille et la société pour M. Hervieu. En efîet, en publiant, comme il vient de le faire, son Théâtre complet^ M. Hervieu nous donne le droit de généraliser^.
Disons-le en passant : la mode d'imprimer ses œuvres complètes avant sa mort est curieuse, et elle devient trop usuelle pour qu'on n en parle pas un peu. C'est, pour un auteur, avouer qu'il considère sa carrière comme close. Son métier l'a mené où il voulait parvenir, à la notoriété, à l'Académie, quelquefois à la fortune. Et il a tout dit. Avoir tout dit ! Ne trouvez-vous pas cet état d'esprit monstrueux ? Etre un écrivain, exprimer les aspects multiples du monde, façonner des êtres vivants, et poser sa plume, un beau jour, en déclarant : « Ça y est ! Je n'ai plus rien à dire. Il n'y a plus rien pour mol dans 1 univers et dans les hommes >\
\. Rappelons que cette étude a été éaite en 1910.
Il existe de malheureux artistes qui s'interrompent soudainement de travailler parce qu'ils ne peuvent plus créer. Ceux-là continuent bien à voir, mais l'expression les a quittés comme elle était venue, les laissant nus comme Job. Ils ne savent plus. Ils peinent dans le vide. M. Hervieu ne semble pas appartenir à cette catégorie de tourmentés. Il n'y a rien de dantesque dans son génie. Il n'a été constitué ni pour les grands essors de création, m pour les fatales impuissances. Sa première pièce a été jouée en 1890. Après dix-neuf ans de production, il cesse de se regarder comme un contemporain ; il se relègue volontairement dans le passé et nous livre son œuvre complète sur de 1 assez mauvais papier.
Le style de M. Hervieu est le curieux mélange de quatre éléments disparates : la boursouflure romantique, l'onction ecclésiastique, 1 académisme et la lourdeur. Les citations que j'ai transcrites plus haut suffiraient à prouver ce que j'avance.
M. Hervieu n'est pas un écrivain de race ou d'mstinct. Sa prose est construite laborieusement. Elle ressemble à ces devoirs d'élèves dont on dit : " studieux, appliqué, doit réussir. " Et comme le goût lui manque, il maçonne sa phrase avec tous les matériaux que ses réminiscences littéraires et son inspiration personnelle lui présentent. C est le pêle-mêle de quatre vocabulaires incompatibles. Les expressions de juristes et de couhssiers y voisinent avec les métaphores extravagantes du bas romantisme.
Nul discernement de personnage, et cela n'est pas moins frappant. Chacun des héros de M. Hervieu parle la même langue prétentieuse, papelarde et brutale. Vierge, douairière, explorateur, amoureux coquebin ou docteur philosophe endossent, les uns comme les autres, le même extérieur naïf et massif. Les truismes les plus élémentaires y prennent des airs emphatiques d'oraisons funèbres ; mais les sensations vraies s'y délayent, tournent en phraséologie ou s'édulcorent en manière. Piquons quelques exemples au hasard.
j a) Pathos romantique :
Mon nom est l'égal des plus fiers, et couvrira la vie de la femme qui le portera {Les paroles restent. II, 2).
Tu es un être de séduction, je ne le sens que trop, hélas !... Mais persuademoi que tu ne l'a jamais aimée ! Soulage mon âme du mal affreux que tu lui as fait (La loi de l'homme, 1,7).
Je ne jetterai pas un morceau de notre avoir à cette usine vorace, dont
ESSAIS CRITIQUES
j'ai maintenant appris à redouter les deux ou trois cents bras, le souffle grondant de fumée. Je n'alimenterai pas ce monstre, qui ne cesse d avoir faim et qui nous mangerait tous !... (La course du flambeau. II, 5).
Je me demande si votre apparition n'est pas une péripétie d'un songe où je marche ? (ibid., IV, 2).
Si le désespoir m'emporte et m'aveugle, si malgré l'évidence, 11 y a encore dans ta chair un petit coin de sensibilité pour moi, oh ! proteste contre mes paroles, proteste, petite, que tu n'avais pas prévu tant de peine que j'aurais. Déclare vite que tu ne saurais plus t'arracher de mes bras, ni faire régner entre nous cette immensité d'absence ! (ibid., IV, 6).
Chaque fois qu'il est en cause, mon âme a des antennes qui tâtent l'avenir et toutes les possibilités (Dédale, II, 4).
Tu ne cesserais plus d'entendre autour de toi un réveil de choses où ce sont nos baisers qui se remettent à chçinter ! (ibid., m, 5).
Je ne veux pas qu'une mort violente fracasse cette tête dont j'ai bu les sourires, martyrise ce corps que j'ai tant adoré (ibid., V, 9) — etc. etc.,
b) Pathos académique :
Est-ce ma faute si j'ai une âme qui se sent, pour ainsi dire, devenir veuve aussi bien des braves gens que des belles choses, des grands rêves qui finissent ? (Les paroles restent, II, 1).
Ce serait presque vouloir outrager à nouveau, sous une autre forme, celle dont on ne peut se rapprocher sans que l'on respire aussitôt le parfum d'honnêteté qui s'exhale d'elle (ibid.. Il, 2).
Quand nous ne sommes pas ensemble, il me faut le souvenir tout chaud d'avoir tenu vos mains, et l'espérance que je vais bientôt me pencher sur vos yeux, respirer le parfum de vos paroles (Tenailles, II, 6).
Moi, je crie mon horreur de feindre cette vie de mariage que nous n'avons pas, d'être l'un et l'autre sans cesse, à nous attiser dans la haine, alors que 1 on n est ici-bas que pour aimer et faire son bonheur du bonheur que l'on fait (ibid., II, 9).
Les plus belles années que l'on passe à démériter de la jeune fille dont, plus tard, on s'efforcera de marier les illusions à ses propres désillusions (ibid., 7).
J ai cru voir s'introduire ici des mains brutales, qui s'abattaient impitoyablement sur ce mobilier, auquel tient l'âme de Marie-Jeanne par l'intimité de tous les jours, par les sentiments affectueux pour les objets donnés, par la petite gloire contente que font les objets choisis (Course du flambeau, II, 5).
Je défends, dans la tourmente, le radeau sur lequel, après le naufrage de ton mari, tu as repris pied la première, sur lequel Marie- Jeanne
va pouvoir, à son tour, monter, et en même temps repêcher son mari (ibid.) ^.
N'en veuillez donc pas à Didier, de lapreté qu'il a pu mettre, dans cette péripétie suprême, à vous demander les moyens de redevenir un citoyen, un homme, quelqu'un enfin de libre et d'égal aux autres (ibid., III, 3).
Le destin n'aurait-d pas été plus clément s'il m'avait fait adhérer à votre lettre, par une lettre de très loin ? (ibid., IV, 4).
Nous sommes au seuil de la jeunesse, nous autres, pleins d'appétit, et l'endroit où l'on nous ofîre de mettre notre couvert, c'est au pays de la fortune, à la table des millions ! {ibid., 6).
J aurais perdu la situation par une impuissance physique à faire front contre la vérité... Je me suis désormais encouragée à comparaître devant votre cœur (Dédale, I, 8).
Et la vérité est sortie de moi dans un cri d'agonie, parce que sous le contact, je sentais se mêler à mon sang le froid éternel de ce qui, entre nous deux, est mort (ibid., V, 9).
Faut-il parler des : « Je l'ai pu voir », des : « Ah ! Madame ! », des : <' Un je ne sais quoi », des : « Ne t'exprime pas de la sorte ! »? Au plus fort de leurs passions, les personnages de M. Hervieu se souviennent de leur grammaire. C'est une langue abstraite ; la phrase est construite autour de la syntaxe et non autour de la sensation. Périsse l'émotion pourvu que l'imparfait du subjonctif reste sauf ! Cet amphigouri général ne connaît, du reste, pour exprimer les angoisses les plus fortes, que les accumulations de mots, et, pour exprimer l'amour, que les plus fades rengaines : « C'était sur la terrasse de la villa de votre père, à la iin de la journée. Nous étions seuls, accoudés côte à côte, etc. »
c) Pathos sui generis :
Après notre douloureux entretien du mois dernier, j'avais lieu de croire que tu persévérerais dans la mesure de tact qui t'avait fait, depuis longtemps, t'exiler de notre maison (Les paroles restent. II, 2).
Si ceux dont tu me prédis les gorges chaudes pouvaient lire en mon âme... (ibid.,3).
On s'afflige devant la marque d'un souci sur le front d'un ami (ibid-).
j'ai un rendez-vous avec lui pour en remporter sa signature (ibid,, m, 1).
Et c'est ainsi que moi, cette opinion dont je suis enveloppé, pour ce qui me reste encore de souffle, je la sais empoisonnée, je ne puis me défendre de la sentir délétère, mortelle (ibid-).
1 . « Les métaphores trop scrupuleusement suivies sont, en littérature, la marque même de la préciosité. » (Brunetière).
ESSAIS CRITIQUES
Nous en avons bien fini de cet affreux temps, où j'ai certes dû lui faire sentir une main de fer {Tenailles, III, I).
Non, j'ai osé la révélation parce que c'était ressaisir mon fils pour toujours, le reprendre à vos sentiments les plus obligatoires d'homme simplement civilisé {ibid., 6).
Quels témoignages plus rassurants pourrais-je vous témoigner que mes efforts continuels pour vous ramener à moi, quand je vous vois, dans des dispositions comme celles d'aujourd'hui ? {Loi de l'homme, I, 7).
J'ai préféré ne la faire simplement que changer de plage {ibid., II, 1).
Que je t'embrasse d'avoir gardé tes bonnes couleurs ! — Oh ! je les ai encore plus de vous avoir revue {ibid., 9).
Contre vous, contre ma fille elle-même, je saurai préserver sa candeur de la tare sous laquelle vous ne rougiriez pas de la faire entrer dans le monde {ibid., m, I).
Dis-moi que je ne pouvais pas supporter cela, que je ne t'ai pas donné la vie pour la partager, ou même me la laisser prendre toute entière par celle qui a détruit la mienne {ibid.).
Un adoucissement leur viendra, soyez sûr, dès qu'il ne me sauront plus, en chair et en os, tel que j'étais pour faire ce qu'ils flairent que j'ai fait {L'Enigme, II, 13).
Je me résignerais à ce que les grandes expressions ne montassent jamais à vos lèvres, si vos lèvres étaient à moi {Dédale, I, 3).
Tu m'as suggéré une préoccupation dans mes sensibilités maternelles ; et, à présent, tu veux que je la garde dans l'esprit indéfiniment {ibid., II. 6).
N'ayant pas eu le temps de requérir son père ou sa mère sans se mettre en retard d'un train, elle avait voyagé seule {ibid., III, I).
Je ne franchirai jamais le seuil d'un intérieur où se respire l'offense aux idées que je vénère {ibid., IV, I ).
d) Pathos ecclésiastique :
Celui-là n'est apparent qu'à des nuances. Ce sont les jeunes filles qui sont de « chères filles », de <' charmantes filles », les mères qui sont « bonnes mères, pauvres mères », les « chers parents », les « saintes ignorances ', les « timides projets », les « frêles espérances », les « nobles idées ", les « grandes et chères autorités », l'étalage des vertus, les adjurations à Dieu, les appels à l'éternité, toute une sensiblerie en biscuit bleu pâle pour accessoire de dévotion. Au reste, ce caractère bénisseur et dévotieux éclatera bien plus fortement dans l'analyse des héros et des situations.
Il fallait que ceci fût écrit à notre époque, pour n'être pas écrasé par la misère d'une semblable forme.
On prétendra qu'un auteur dramatique ne doit pas écrire ? Comment se fait-il que Molière soit notre plus grand écrivain ^? Mais le pire, c'est que M. Hervieu écrit, et qu'il s'y applique de tout son pouvoir, et qu'il est persuadé qu'il y arrive, et que tout le monde en est persuadé avec lui.
La technique de son théâtre possède la même richesse d'originalité et de puissance que son style. Son action dramatique repose sur l'usage de quelques trucs bien innocents.
Ce sont d'abord les deux drames jumeaux, identiques l'un à l'autre, dont l'un, le drame mineur, s'accomplit chez des comparses peu caractérisés et sert de repoussoir et de modèle au drame majeur. Dans la Loi de l'homme, d'Orcieu, trompé par sa femme, donne, pour sauvegarder le bonheur de son fils, l'exemple du pardon que Laure de Raguais, trompée par son mari, mais avant tout mère, s'empresse de suivre. Dans le Dédale, Paulette de Saint-Eric est ramenée par la mort de leur enfant à son mari, qu'elle trompait (cela va sans dire) ; de même, la maladie de leur fils commun rejette Marianne de Pogis vers le beau Max, son mari divorcé. Dans Connais-toi, Anna Doncières, trompant son mari, prépare les voies à l'adultère de Clarisse de Sibéran ; et Sibéran pardonnant, Doncières pardonnera.
M. Hervieu ne répugne pas à se fournir de ficelles au magasin des poncifs les plus démodés : lettres détournées, conversations entendues derrière un bosquet ; mais il abuse surtout du bon vieillard ; le vieux savant Maravon (La Course du Flambeau) , le vieux philosophe Neste (U Enigme) , le vieux magistrat Vilard-Duval (Le Dédale) , le vieux docteur Dubois (Les paroles restent) , sont autant de fastidieuses redites dont la bonhomie imbécile est chargée d'annoncer et de commenter sans pitié le sens intime du drame.
Ces mannequins entrent et sortent sans qu'on puisse comprendre le pourquoi de ces mouvements : « Mais voici un tel, déclare tout à coup l'un des interlocuteurs, je lui cède la place ». « Offrez-moi le bras, promenez-moi », dit une femme ; « Milady, enlevez-moi », dit un homme,
I . « Qui tient sa langue tient la clé qui de ses chaînes le délivre. » (Mistral).
ESSAIS CRITIQUES
quand ils sentent que leur présence devient encombrante pour les besoins de l'auteur. Le personnage attendu entre fatalement par une porte au moment où celui qu'il ne doit pas rencontrer referme la porte vis-à-vis. (Voir à ce sujet tout le second acte des Tenailles; le métier de M. Hervieu se montre là dans le suprême de sa maladresse).
Il est presque superflu de faire remarquer que le décor est, en règle générale, un salon, c'est-à-dire le lieu le plus banal et le plus incolore de l'esthétique théâtrale moderne. Un fade Louis XV quelconque, quatre issues, un divan, — ce n'était pas la peine, en vérité, d'avoir fait la révolution romantique pour retomber au palais romain. Tout au plus M. Hervieu nous emmènera-t-il dans la chambre à coucher si l'acte se termine par une réconciliation, près d'un précipice s'il faut qu'il y ait suicide ou mort d'homme.
Est-ce en considérant cette pauvreté des milieux où il nous transporte qu'on a baptisé tragédies les lourdes menuiseries de M. Hervieu ? En partie.
Les tares et les faiblesses que nous avons relevées jusqu'ici dans le théâtre de M. Hervieu — langue et technique indigentes — tout cela peut à la grande rigueur paraître anodin à une bonne part des lecteurs.
Le courage de se montrer difficile est rare.
Ce public, que les auteurs ont intérêt à nous représenter comme un monstre vorace, apporte à absorber la drogue littéraire qu'on lui sert une facilité qui confond. Rien n'égale sa bonhomie ; nulle part ailleurs qu'au théâtre il ne se contenterait de si peu. Mais il est venu pour s'amuser, ne l'oublions pas. Et il en prend son parti avec bienveillance. C'est un attendrissement universel.
Toutefois, tant de mollesse ne lui fait pas une vertu. Car ce public est le même qui laisse tomber à plat, en deux jours, Coriolan. Tant de mollesse prouve la perversion de son goût.
Ou il nous faut changer le public — ou il nous faut changer de public.
Avant d'en venir à cette dernière extrémité, essayons encore de la première alternative. Le médicastre avant le chirurgien.
Besogne inique, d'ailleurs, de l'avis d'un grand nombre, je n'en ignore rien. « Quoi? Voilà un bon public, fait de bonnes gens, qui s'en vient, sur l'appel d'un bon directeur dans l'espérance de passer une bonne soirée ; on lui joue quelque chose, n'importe quoi, mais d'un bon auteur. Et vous voudriez empêcher ce bon public de prendre du bon temps en passant une bonne soirée ? Et vous arrivez en criant : Faites attention, vous avez tort de vous amuser, vous devriez vous retirer d'ici malades de honte ? Allez, mon bon ami, laissez les bonnes gens prendre du bon temps, les bons auteurs gagner du bon argent, et tâchez d'en faire autant : les empêcheurs de danser en rond n'ont jamais fait un bon métier. >'
Un mot : vous qui m'opposez ce robuste bon sens, n'êtes-vous pas le même qui disait hier : « Le peuple s'alcoolise ? C'est sans doute que ça l'amuse ; ce pauvre bon peuple, il a si peu d'occasion de se distraire ; pourquoi l'ennuyer ? »
On vous voit paraître, avec votre robuste bon sens, chaque fois que quelque chose court un péril en ce pays ; et, grâce à vous, tout ce qui était une menace est devenu un fléau. Souffrez que je mette votre « robuste bon sens » au dossier — et passons.
S'il n'y avait à critiquer, dans le théâtre de M. Hervieu, que sa langue et sa technique, on serait enclin à l'indulgence. Mais la tare est plus profonde. Elle apparaît dans le choix des sujets, dans l'analyse des êtres, dans la description de la société.
Un sujet est tout et n'est rien.
Entre les mains d'un maître, l'anecdote la plus fausse se transfigure. Le pantin du scénario passe au creuset et en sort archétype. Faust est une féerie de mauvais goût, Hamlet un conte médiocre, le Mariage de Figaro un méchant vaudeville.
Mais choisissez un héros authentique, confiez le à un praticien de rencontre, et constatez ce que Gounod vous fera de Faust, Ambroise Thomas de Hamlet. Un maître entraîne son sujet avec soi. Un faible doit demander à son sujet de le hausser déjà, par sa vertu propre, à mi-chemin de la force. La mauvaise matière demande le bon ouvrier ; le faible a le droit de se montrer plus exigeant que le maître.
Comment M. Hervieu comprend-il ces exigences ? Voici. Soit De A et De B deux personnages. De A le mâle. De B la femelle, unis entre eux par un lien légal, le mariage. Soit De C, un tertius quidam, mâle ou femelle selon les cas, destiné à rompre l'harmonie qui règne
entre De A et De B. Soit enfin D, un enfant, de l'un ou l'autre sexe indifféremment.
Tout le problème consiste à placer De A et De B dans une alternative telle que la loi actuelle leur refuse toute issue libératrice, D intervenant pour compliquer la solution avec des variantes sentimentales. Telle est la donnée des Tenailles, de la Loi de F Homme, et, jusqu'à un certain point, du Dédale.
L'art de M. Hervieu consiste à s'enfermer lui-même dans un dilemme d'où il s'évertue à ne pouvoir sortir que par la violence. Dilemme factice, dont un des termes ne tient pas, qu'un amendement du législateur fera tomber demain. M. Hervieu regarde la loi avec une sorte de fétichisme. Il fait d'un article du code sa fatalité et admet que les destinées se brisent devant lui.
Fatalité adventice, secondaire, on le voit, transitoire, actuelle. Fatalité pour sénateurs et avocats généraux. A aucun moment elle n'oppresse, parce qu'elle n'est pas en nous, comme la fatalité des Atrides, celle d'Hamlet ou celle de Don Juan ; ou comme celle de Bubu de Montparnasse. Elle dort dans notre bibliothèque, à telle page du Code civil et non ailleurs. Nous pouvons aller l'y chercher, et l'y remettre. Concédons-lui même un sens plus large : fatalité de notre ordre social présent, et rien de plus. Posons dès maintenant ce jalon.
M. Hervieu se sert-il au moins de ce réseau factice d'obligations pour protester contre la loi, à la façon des frères Margueritte ? Nullement. Elle est. Il l'accepte, comme un insecte qui creuse son nid au milieu d'une allée sans prévoir le passant qui va venir tout bousculer. Ce passant, ce sont les mœurs, c'est la société vivante toute entière. M. Hervieu les ignore.
M. Hervieu peuple-t-il au moins cette convention avec des êtres de chair, d'os et de sang ? Nous verrons dans un instant que non.
A l'abri de cette fortification de carton-pâte ornée d'emblèmes pour gardes champêtres (« la Loi »), rien n'est plus facile que de nouer une intrigue qui donne l'épouvante de l'inévitable, avec toute la rigueur d'une tragédie cornélienne. Il n'y a qu'à faire manœuvrer les murs jusqu'à tant qu'ils aient l'air d'écraser l'acteur en se resserrant. Malheureusement les murs sont de carton peint. Et cela, nous ne l'oublions pas. Nous assistons froidement aux évolutions de ce machiniste du dilemme qu'est M. Hervieu. Et nous ne pouvons nous empêcher de nous répéter : « dire qu'un bon coup de pied dans ce mur, un bon coup de pied passionné, passerait au travers ! »
Au reste le public aime ça. Le public adore voir M. Hervieu se donner un mal de tous les diables pour mettre ses murs de carton-pâte en branle sur leurs roulettes. A le regarder tant suer, il se figure bénévolement que c'est tout massif.
Le public aime les pièces de M. Hervieu parce qu'elles sont cons^ truites.
Il est à noter ici que chaque public, dans chaque pays, a un certain minimum irréductible d'exigences qui sont proprement ses exigences nationales.
L'Allemand, un sandwich de pam d'anis et de viande de cochon au chaud dans sa poche, une raie de bière séchée tout autour des lèvres, attend de l'auteur une cascade de sourires virginaux, d'effusions, d'amours incompris, dans le cadre d'un intérieur bourgeois et sous la menace d'une autorité constituée.
L'Anglais veut qu'on s'agite, qu'on danse, qu'on saute, qu'on se vole, qu'il y ait des songes, des hallucinations, qu'il y ait un vieux monsieur qui parle longuement et confusément, dans un jargon salutiste, du commerce britannique et de l'Empire, que les girls soient folâtres, enjouées, provocantes, mais sages, et que la conclusion le renvoie chez lui avec une provision de rêves optimistes et de morale hygiénique.
Ni les uns ni les autres ne s'occupent de la pièce.
Le Français, lui, ne s'occupe que de la pièce et nullement des personnages. Que ce soit construit, fût-ce dans le vide, qu'en partant il sache où il va, qu'en arrivant on lui rappelle d'où il vient et qu'on lui dise : ça y est ; qu'en cours de route, tout serve et qu'il voie partout la charpente, il est satisfait. Il dit : c'est logique. Il dit : ça se tient. Vous pouvez garnir la charpente d'ombres vaines, il n'y prendra même pas garde. M. Hervieu le sait bien.
Il le sait si bien que, là où il ne fait pas appel au Code, il se crée, pour son usage particulier, des petites fatalités réduites, encore plus bénévoles et factices, d'autant plus frappantes.
Ainsi l'Enigme : un pavillon de chasse isolé dans une forêt ; deux maris, (deux gros sangliers), leurs femmes, (deux petites perruches), et un petit amant. Le petit amant découvert se tue. A qui l'amant ? Dilemme, oppression, resserrement, fatalité. C'est construit.
Ainsi la Course du Flambeau : trois femmes (deux veuves, une fille) ; la grand'mère symbolise l'argent, la mère la famille, la fille l'amour. Aux tiers, simples occasions de conflits, il n'est attribué qu une per-
ESSAIS CRITIQUES
sonnalité schématique : le mari de la fille sera un benêt ; le soupirant de la mère, riche Yankee, se verra expédié en Amérique. Ainsi se fera le vide nécessaire à M. Hervieu pour y perpétrer son émotion dramatique ; au moral, la forêt de F Enigme. Le benêt se ruine, la fille demande des fonds, la grand'mère les refuse, la petite menace de s'expatrier ; pour qui la mère va-t-elle opter ? Dilemme, oppression, resserrement, fatalité. C'est construit.
II va de soi que si M. Hervieu subordonne la réalité mouvante des sujets à la raideur d'une logique préconçue, il ne lui sacrifiera pas avec une moindre allégresse l'étude des passions humaines.
Trois sentiments se partagent ses préférences : l'honneur, la tendresse maternelle, l'amour. Par dessus tout l'amour.
Mais comme une passion n'est pour lui qu'un ressort dramatique, il ne se préoccupera pas un instant des conditions de milieu et de personnes qui la déterminent. Ses personnages n'aiment pas parce qu'il est dans leur nature et dans les circonstances de leur vie d'aimer, mais parce qu'il est conforme aux fins de l'auteur qu'ils aiment.
De là résulte, dans l'expression, une outrance constante, une affectation, une insincérité emphatiques et brutales. Quand on ne sait caractériser un individu que par des mots, il faut de toute nécessité qu'aux moments pathétiques les mots deviennent violents et solennels. Goûtons, entre autres, le morceau que voici — sachant que la femme qui le récite est divorcée, remariée, et s'adresse à l'une de ses amies au moment où celle-ci vient de lui avouer une faute :
Sans ce titre de mari, lout individu qui me voudrait approcher me ferait l'effet d'un fou, d'un satyre... Mais par la magie de ce mot : mon mari ! je sens ne plus avoir, en face d'un être qui s'appelle ainsi, ni restriction, ni personnalité. Je me confonds en lui. (Le Dédale, II, 6).
L amour, chez M. Hervieu, revêt tour à tour deux aspects : la sensualité, la sentimentalité. Jamais le mot simple, qui sonne plein et porte droit.
La sensualité est la forme moderne de l'amour au théâtre. On se
désire, on se veut, on se possède, on se halète dans la bouche. Rien n'évoque jamais l'amour aussi fort que le désir, plus fort que le désir, où retentit l'appel profond de deux natures.
L'amour est rare ; il est distant ; il est chaste. Il n'a pas de mots à lui, il n'a pas de gestes à lui. Lui, le maître de toutes choses, il emprunte tout aux instincts voisins. Mais il y fait passer une vibration en hauteur qui est sa marque. Il est chaste, ce qui ne veut pas dire pudique ni stérile. Nu, en plein rut, l'amour est chaste. Vêtu et produit sur la scène, l'amour à la mode du théâtre contemporain est une flétrissure. Il fait rougir.
Mais il est un piège plus grave, que la justice immanente tend à ceux qui, sans la moindre émotion au cœur, se mêlent d'exprimer les sublimes non-sens de la tendresse. Comme M. Hervieu ignore ce qu'est l'amour, il en remplace l'expression par celle de la sentimentalité, qui en est la parodie répugnante ; la passion n'existe pour lui qu'à l'état de postulat commode.
Toutes les créatures qui sortent de ses mains auront donc cette fraternité d'être de pauvres et sèches apparences. Leur grâce tourne aux grâces ; leurs sentiments tombent dans une insoutenable et douçâtre mignardise. J'en ai cité un exemple, au début de cette étude. C'est par dizaines que je les nnultiplierais. L'amour se venge cruellenient.
L'honneur non rpoins. C'est un sentiment complexe ; il n'échappe à la grandiloquence que par un extrême soin apporté à la vérité de son expression — ou par une extrênie chaleur. De chaleur, M. Hervieu n'en a pas. De vérité, il ne saurait. D'où ce ton de caricature montée qu'il a donné au colonel de Sibéran. La grande critique ellemême en a eu vent.
Donc tout, dans cet attirail passionnel, proclame sa fausseté.
Il y a pourtant un état d'esprit que M. Hervieu a fort bien compris, dont — par un phénomène sans exemple, je crois — son théâtre est la peinture même : c'est la susceptibilité.
Ces fantoches déclamatoires touchent à la réalité par un point. Ce
ESSAIS CRITIQUES
sont des irritables, des nerveux. Ils s'offensent à tout bout de champ. Leur dignité froissée se gendarme et ils sortent courroucés en faisant claquer les portes. Je parlais plus haut de '< haine aigre ». C'est le terme précis.
Laure de Raguais n'a pas devant son mari infidèle d'autres plaintes que les revendications de l'orgueil blessé {La Loi de l'Homme, I, 7). Point d'autres non plus Sabine, quand sa hlle sollicite d'elle l'autorisation de se marier {La Course du Flambeau, l, 17). Point d'autres Raymond et Gérard en présence de la trahison de leurs femmes {F Enigme, II), point d'autres Sibéran quand il surprend le baiser de Clarisse et de Pavail {Connais-toi, III, 5), ni Guillaume quand Marianne de Pogis hésite à l'épouser (Le Dédale, l, 3), ni M'"^ Vilard-Duval quand Marianne lui apprend son mariage {ihid., 9).
Et lorsque Max de Pogis, mis en présence de sa première femme près du lit de leur enfant malade, lui révèle comment elle le poussa au divorce, lors de sa faute, par l'irréductible sévérité de son courroux Ge choisis mes termes), Marianne, qui pourtant cède à la suggestion de l'amour ancien, au heu de percevoir tout à coup dans une révélation de charité féminine le partage des responsabilités passées, ne trouve danç son être qu'un mouvement d'orgueil revêche et sot :
Vous me rendiez responsable, moi !... Vous m'accusiez de quelque chose, moi !...
II n'est pas un personnage de M. Hervieu qui ne s'explique par ce cri de féroce incompréhension. Tout ce qu'il y a en eux d'hostile, de repoussant, de coriace est là-dedans.
Cette analyse de la susceptibilité présentait son intérêt. Toute passion portée 9 l'extrêrne prend une majesté. Mais celle-là, entre toutes dégrade l'homme qui la pourrit. Elle alimente sa grandeur à elle avec sa petitesse à lui. Elle est d'autant plus forte qu'il est plus vil, moralement.
Et c'est cellerlà, entre toutes, dont M. Hervieu a poussé l'étude. Il l'a menée, rendons lui cette justice, plus loin que personne. Et il lui a voué un goût si exclusif, que si d'aventure il compose un personnage dénué de susceptibilité, le pauvre mannequin s'effondre ; le seul corps que M. Hervieu donne à ses créations lui manque.
C est à ce rôle de la « vindicative » que son œuvre doit une grande part de son succès, joint à la construction de ses drames. Le public, le public oisif surtout, se forme d'une majorité de personnes faibles et
dcsœuvrccs. La dignité sotte est le recours de notre impuissance. En blessant, nous nous donnons 1 illusion d'agir. Nous y trouvons le fantôme d'une domination. Et les airs drapés dont nous couvrons notre vanité flattent notre romantisme. Il y avait là une vue juste, jusqu'à un certain point profonde. Le public et l'auteur se sont rejoints dans une compréhension commune.
Mais sacrifier à l'orgueil blessé le reste des passions humaines relève d'une observation mesquine et déformante. L'atmosphère qui se dégage de ce théâtre en est corrompue. On ne la respire qu'avec dégoût. N'est-ce pas le Bouddha qui a dit : si l'aigreur répond à F aigreur, où s'arrêtera l'aigreur ?
Il se trouve, en outre, dans cette œuvre en bois mal équarri, quelque chose de particulièrement intolérable. Voici un théâtre oià ne passe pas un frisson d'amour vrai ; — oii la sensualité même, qui en est la parade facile, est réduite à un torrent de phrases littéraires ; — où la susceptibilité tient le rôle de toutes les passions, — et où l'on n'entend parler, d'un bout à l'autre, que d'amour, de désir, de lits et d'accouplements. Rien que des hommes et des femmes occupés à se jeter les uns sur les autres pour les besoins algébriques d'une combinaison scénique.
Il y a, dans cette obsession des gestes amoureux chez des natures compassées comme sont ces personnages, une sorte de sadisme de la plus vilaine espèce. D'autant plus déplaisant que cet érotisme est mis censément au service des hautes fins de la morale. C'est la hantise d'une imagination de prêtre. Et le souvenir d'une belle page de Nietzsche s'impose à l'esprit :
Cette diabolisation d'Eres a fini par avoir un dénouement de comédie : le « démon « Eros est devenu peu à peu plus intéressant que les anges et les saints, grâce aux cachotteries et aux allures mystérieuses de l'Eglise dans toutes les choses erotiques. C'est grâce à l'Eglise que les affaires d'amour devinrent le seul intérêt véritable commun à tous les milieux, avec une exagération qui aurait paru inintelligible à l'antiquité et qui ne manquera pas, un jour, de faire rire. Toute notre poésie, du plus haut au plus bas, est marquée et plus que marquée par l'importance diffuse que l'on donne à l'amour, présenté toujours comme événement principal. Peut-être, à cause de ce jugement, la postérité trouvera à tout l'héritage de notre civilisation quelque chose de mesquin et de fou.
ESSAIS CRITIQUES
Monde d'aigreur et de concupiscence. Tel est donc celui où nous transporte M. Hervieu. Faut-il s'étonner si ses personnages sont des faibles ? Tous, indistinctement. Ils ne donnent d'aventure l'illusion de la force que par quelques airs de hauteur. Tous conspirent à humilier notre humanité.
Les femmes sont des pécores, des filles ou des oies blanches. Pas de demi-mesure.
Régine, des Paroles restent, nous est présentée comme un type de vierge forte. Elle a parcouru l'Europe, elle s'est fait une vie indépendante d'artiste. Voyez-la à l'œuvre : elle apprend qu'on potine sur son compte (i, 13) :
Régine, indignée. — Une pauvre fille qui n'a que sa réputation !... Est-ce qu'on vous a déjà dit des choses contre moi ?... Vous m'auriez défendue, n'est-ce pas ?... Vous me défendriez ?...
Plus loin, elle nous est représentée comme faisant de petites mines de volonté. Des amateurs imbéciles viennent voir ses toiles ; la première critique venue, la plus niaise, la plonge dans le navrement. Elle étale une sensiblerie de Bibliothèque Rose :
Il me semble qu'il faut ignorer le malheur de quelqu'un pour ne pas faire son bonheur.
Parcourez la scène il, 6 ; elle est tout entière dans ce ton là : •' Je vous ai calomniée '>, dit son fiancé -
Ah ! bah ! qu'est-ce que vous avez trouvé à mon sujet ?... que je me teignais les cheveux ! Vous savez que je ne les teins pas du tout. C'est leur couleur presque naturelle, qui leur vient tout de suite, avec l'eau qui me sert à les laver.
Non ; Nohan, le fiancé, a un jour prétendu qu'elle était la maîtresse d'un nommé Missen. Survient Missen. Elle lui révèle, devant Nohan, la calomnie d'autrefois. Et quand, ce qui était fatal, les deux hommes
sont allés sur le terrain et que Nohan a reçu son coup d'épée, elle ne trouve qu à se tordre les mains et à s'accuser, après coup, d'un résultat trop facile à prévoir. Le chirurgien bande le blessé qu'on entend gémir : « Allez empêcher qu'on lui fasse encore du mal ! », crie cette intelligente personne.
Toutes les femmes de M. Hervieu sont taillées sur ce patron. Epouses maladroites et gauches, elles sont causes pour moitié des infidélités de leur mari qu'elles n'ont pas su retenir et à qui elles n'opposent que des lamentations et de l'aigreur. Amsi, Irène, des Tenailles.
Marie-Jeanne, de la Course du Flambeau, nous est présentée comme une grande amoureuse. Jugez-en :
La décoration fait son petit effet sur presque tout le monde. Il n'y a guère de regard qui n'en soit taquiné. Quand passent dans la rue les gens à ruban rouge, je ne me retiens jamais de chercher à reconnaître, du coin de l'œil, si c'est le vrai... Quand nous irons au théâtre, au Bois, sur les plages, dans les villes d'eaux, cela m'amusera d'imaginer que nous faisons dire aux badauds : « Elle n'est pas trop mal, cette petite femme, qu'on Voit, toujours, avec son mari, qui est décoré... » Ah ! me montrer avec toi! Etre sans cesse avec toi ! C'est le but de ma vie et de tous mes instants !... (îl, 2).
Et le mari, — homme d'affaires, ne l'oubliez pas, — de s'extasier devant « le babil de cette chère innocente... ses habitudes heureuses, ses joies d enfant chérie, ses luxes innocents de belle petite madame... '> (il, 4). Notez que ces personnages ne sont pas, dans ce théâtre, des médiocrités d'exception ; c'est 1 homo médius de M. Hervieu, son type courant. L homo médius d une société où il n'y aurait pas de héros.
C'est là le fait de ce théâtre; Pas un héros. Un théâtre qui n'exhibe que des volontés vides de but, que des susceptibilités à doubles tnusclëâ, — pas un héros. Une égale médiocrité dans les sujets, dans les passions, dans les individus.
Je pourrais allonger cette analyse par l'étude des homrhes. Nous y constaterions cette même et décourageante misère humaine. Tous pareillement des faibles» des lâches, enfoncés dans la raideur solennelle de leur déclamation. Ils payent, par le désarroi de leurs ménages» la peine d'être des oisifs, des sanguins en quête de distractions. C'est juste et sain. Nous n'avons pas à nous apitoyer sur eux.
ESSAIS CRITIQUES
Je préfère dire un mot de la société telle que la voit M. Hervieu. Cette société se borne à la famille. Et quelle famille ? Une association sans bonté, une autorité tatillonne et méchante. Les femmes de trente ans y sont traitées comme des galopines et s'humilieht devant la colère ; les filles de vingt ans qui désirent se marier s'y voient en but à une agressivité haineuse devant quoi elles ne savent qile rester tremblantes.
Sabme plie devant la méchanceté de sa mère et se venge sur sa fille. M'"^ Vilard-Duval malmène comme une enfant Marianne, divorcée et mère, et ose lui interdire de se remarier. Le prince Grégoire de Sylvanie et le colonel de Sibéran sont deux pères à la manière forte, qui va jusqu'au geste.
M. Hervieu apporte d'ailleurs une dilection spéciale à étudier le despotisme sénile des vieilles femmes sur les jeunes. Il y a là un jeu d'esprit auquel sont portées les natures conventuelles.
Tout en nous est donc blessé par cette caricature de société où manque la chanté, où règne une oppression acerbe, sans idéal. M. Hervieu s est complu dans la description d'un type de famille rétrograde et majestueux. D'ailleurs, ce n'est que commodité de littérateur. Car cette famille n'existe plus qu'à l'état de types sporadiques, Isolés, en vole de régression.
Une preuve entre mille : les couples de M. Hervieu n'ont jamais qu'un enfant. Cette marque de stérilité est le signe de la dégénérescence qui frappe les milieux qu'il aime dépeindre.
Au long des trois volumes de son Théâtre Complet, bien des problèmes sont agités ou effleurés. M. Hervieu donne-t-il au moins une solution à toutes les misères qui lui ont servi de thèmes dramatiques ? Nullement. C'est du métier pur et simple, et du mauvais métier.
Aucune conclusion à ces désordres, aucun remèdej ni social, ni religieux, ni moral : une cohue d'êtres dégradés qui se heurtent les tins contre les autres, selon un plan arbitraire, sans vie et sans utilité.
Une technique qui ne vaut pas celle de Scribe, appliquée à une société pourrie et déjà perdue dans le passé, tel est le spectacle que nous offre ce Théâtre Complet,
Assurément il y a dans l'œuvre de M. Hervieu un effort de sincérité. Mais ce sont là les affaires du Paradis. Mettons cette considération à son compte personnel. Constatons que M. Hervieu n'est jamais volontairement malsam. Toutefois, nous avons droit à d'autres exigences, et, celles-là, M. Hervieu les déçoit toutes. C'est ce que j'ai voulu montrer.
Si je m'y suis attardé un peu, c'est que ce théâtre passe pour le plus beau représentant du théâtre sérieux de cette époque. Il n'est pas à côté, comme Ibsen ou Shakespeare. Il se joue dans la Maison. C'est le théâtre où l'on pense.
Qu'une telle réputation ait pu s'échafauder sur une telle médiocrité, il n'y a pas de pire condamnation pour notre art contemporain m pour la société qui s'y est reconnue.
{U Effort, 24 juillet et 7 août 1910.)