SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER
L'essai que M. Michel délia Torre vient d'écrire ^ devrait être lu et répandu. Il touche au problème le plus instant de notre art dramatique. L'œuvre critique et théâtrale de Saint-Georges de Bouhélier est féconde, sinon en réalisations actuelles, au moins en promesses. Elle se présente à proprement parler comme une annonciation.
M. délia Torre s'attache à mettre en lumière la pensée essentielle qui s'en dégage. Le monde est composé d'une Réalité et d'une Vie éternelle. La Réalité nous opprime ; les Idées claires nous entourent au point que nous en restons frappés de cécité ; l'existence quotidienne est tissue de violences sans grandeur, de soucis sans beauté. La Vie
1. Essai sur la Dramaturgie de Saint-Georges de Bouhélier, Bruges, The St-Catherine Presse, 1910 ; une brochure de 47 pages. Michel délia Torre a été tué à la guerre.
ESSAIS CRITIQUES
éternelle est au contraire le domaine des idées secondes ; c'est le milieu où se meuvent, avec une lenteur cosmique, les mythes et les utopies ; c'est l'univers de la signification véritable.
L'art de Saint-Georges de Bouhélier est donc un art platonicien. « L'existence quotidienne, dit-il, travestit la vie éternelle... Tout homme apparaît comme un mythe. Il s'agit de l'interpréter. — Ce qu'il incarne, quoiqu'il l'ignore, voilà vraiment ce qui importe... Le site où passe un laboureur, un bûcheron, c'est là son âme transsubstanciée. '
Le rôle de l'art est de jeter, comme fit le dieu des Nîebelungen, le pont lumineux qui unira la réalité au mythe. Il révèle à l'homme, phénomène misérable, douloureux, aveugle et agité, la vérité de son incarnation. Par cette découverte, il confère à sa vie une dignité nouvelle. 11 l'élève jusqu'au sentiment d'une signification universelle. Il transforme vraiment l'acteur « des plus basses actions quotidiennes " en un dieu. Il tend à en faire « un roi parmi des rois. >*
On peut penser du système ce qu'on veut. Il n'est pas moins réel qu'il s'en dégage l'impression d'une nature créatrice et pure. Il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est l'entrée dans notre vie théâtrale d'un élément nouveau. Complètement gangrené par l'imitation brillante et avilissante de Dumas fils, réduit aux recettes faciles, grâce auxquelles on atteint la centième et on lance dix tournées à travers les deux mondes, notre art dramatique reçoit de Saint-Georges de Bouhélier, comme de François de Curel, cet idéalisme dont l'absence le tuait.
Qu'on m'entende bien : par idéalisme, je ne dis pas romantisme. Nullement une séparation d'avec la vie. Fatigué par la réalité et impuissant à la comprendre, le romantisme lui tourne le dos. Au contraire, il s'agit ici d'aller à la réalité plus hardiment encore que ne le firent les naturalistes ; ils y allèrent, mais en se bouchant le nez, et disaient : <* Voilà ce qu'est la vie ; quelle triste puanteur ! '> Saint-Georges de Bouhélier répond : < Voilà ce qu'est la vie ; quelle beauté ! »
Je ne discute pas ici ses moyens scéniques. On peut regretter qu'il ait abordé la vie par le symbole, au lieu de s'être haussé au symbole par le spectacle de la vie. C'est la marque d'un esprit excessivement abstrait. Son œuvre, son dialogue, les personnages qu'il forme fléchissent tous sous le poids de cette tare originelle. Ils tombent trop aisément à l'allégorique et à l'imprécis.
Je veux me borner à noter deux idées dans la brochure de M. délia Torre. La première, « c'est qu'il n'est pas de grand théâtre sans héroïsme. » Il y a là une constatation de la plus haute importance.
Assurément la réaction àntiromantique a eu raison de nous débarrasser du faux héroïsme de cape et d'épée. La grandiloquence de Gennaro et d'Antony méritait d'être exécutée : « ces jeunes gens parlaient trop et manquaient de fraîcheur. »
Mais il fallait respecter l'enthousiasme qui cohabite en nous avec la honte et la lâcheté. Frédéric Moreau, de l'Education sentimentale, et sa postérité, le Jeûne homme rangé, ne totalisent pas toutes nos puissances. L'héroïsme n'est pas uniquement une maladie honteuse issue de la contamination littéraire, comme voudrait nous le faire croire la pitié de M. Tristan Bernard. Il se rencontre dans la foule en grève, dans la foule au théâtre, dans l'artiste isolé ; il se rencontre, quelquefois, chez l'horhme public.
L'héroïsme se révèle chaque fois que noUs opérons un dépassement de réalité ; chaque fois qu'au delà du phénomène isolé qui nous enveloppe de sa médiocrité, nous joignons la chaîne des faits ; chaque fois qu en un instant du présent nous sentons la secousse d'un passé et d un avenir également solidaires. Et cette lointaine résonance n'est pas moins de la réalité. Mais de la réalité héroïque.
Cette conception de 1 héroïsme au théâtre l'a conduit tout naturellement à rechercher quelle forme nouvelle peut lui donner notre époque. Sa découverte, sa véritable trouvaille a été de voir que la seule fatalité acceptable aujourd'hui ne se manifestait que par les formes, lès modes et les conventions du Milieu Social Les révoltés joueront donc un grand rôle dans
les drames de Bouhélier.
Je crois cette vue très juste. Ibsen l'avait précédé dans cette voie. Ce qui nous fait tressaillir dès les quatre premières répliques des Revenants, c'est précisément que tout y respire une vie hautaine et héroïque.
La marque distirictlve de la littérature française est d'être une littérature satisfaite, une littérature heureuse de l'existence; en paix avec son climat, en coquetterie avec ses maîtres. Eschyle, Dante, Cervantes, Shakespeare, Gœthe, Ibsen, Tolstoï, sont autant de véhémentes questions posées par des peuples tourmentés à l'énigme de leur sort. Opposez à ce monde rongé d'angoisse la certitude de Rabelais, la tranquillité bonhomme de Molière, la suffisance triomphante de Voltaire et l'optimisme de Hugo. Vous comprendrez peut-être pourquoi, — toutes différences gardées, — Saint-Georges de Bouhélier travaille dans un quasi isolement et Curel s'est retiré du théâtre. Combien y a-t-il de Français qui comprennent pleinement de quelle inestimable valeur Vigny, cet autre tourmenté et cet autre isolé, anoblit son demi-siècle ?
La littérature française s'ouvre à tout, mais se dérobe souvent devant l'héroïsme. Nous sommés, à cet égard, le peuple le plus méfiant du monde.
Cette absence d'héroïsme ne frappe pas seulement le théâtre de stérilité dans les sujets qu'il traite et le but qu'il se propose ; il lui retire toute fécondité, toute richesse de moyens. M. Camille de Sainte- Croix qui suscita tant d'espoir, il y a un an, lorsque nous apprîmes qu'il fondait, en plein Pans, en défi à toute notre époque, un Théâtre Shakespeare, me faisait l'amitié de m'écnre récemment :
Je crois... à ce réveil de l'intérêt au théâtre — de l'intérêt réel et justifié — tout simplement par une révolution dans les administrations de théâtres, si incompréhensives des vœux du public, et dans leurs exploitations excessives, mornes et tripoteuses !... ^ Et aussi par un effort plus ingénieux des auteurs et des acteurs vers le pittoresque des présentations, la diversité des tableaux, — vers le va-et-vient, les oppositions, les revirements, Iès événements plus alertes, plus vivaces, dans les spontanéités d'action, des sourires, des charmes, des suggestions, des angoisses, — c'est-à-dire vers ce qu'il y a de plus naturel au théâtre et dans la vie...
1 . Le Théâtre eu Vieux Colombier venait de réaliser à Paris, avant la guerre, cette révolution de palais que demandait Camille de Sainte-Croix en 1910.
On ne peut juger notre art d'une façon plus sévère ni plus juste. Mais je m'obstine à ne rien attendre, pour ce réveil, du plus grand ou du moindre savoir-faire des auteurs ; ce réveil d'une action dramatique nombreuse et diverse, ce ne sera pas autre chose que la rentrée de l'héroïsme en nous et dans notre théâtre.
Accumulons les preuves. L'excellent acteur qu'est M. Dorival me disait l'autre jour : « Que voulez-vous, on ne nous permet plus d'être excessifs ! » Je retiens ce mot qui me paraît lourd de vérité. L'excessif effare dans une vie que des castrats nous mesurent au compte-gouttes. Quoi ! ne sommes-nous pas Dix-huitième siècle, Second-Empire, Vieille-France? Ne devons-nous pas, parmi nos bibelots et les teintes délicieusement passées de nos étoffes, garder au coin de la bouche le sourire ironique de gens qui savent, parce qu'ils ont longtemps vécu ? Ne sommes-nous pas mesurés, polis, raisonnables ?
La société du Dix-huitième siècle, elle aussi, avait peur de l'héroïque. Elle ne permettait pas non plus aux êtres puissants de se montrer excessifs. Faut-il prévoir (et souhaiter) à notre société le même réveil? Ofîenbach ne cessa de ricaner que lorsque la Commune inonda Pans de pétrole. Nous faudra-t-il cette issue pour réapprendre que la vie n'est pas un passe-temps d'oisifs en gaîté et qu'elle est pesante, au delà des forces humaines, pour qui se sent un cœur héroïque ?
« Maintenant que gortira-t-il de cette nouvelle conception du théâtre ? » se demande M. délia Torre. Ici, j'aurais voulu plus de précision. Mais la faute en est moins à l'exégète qu'à son auteur.
L'Art de Saint-Georges de Bouhélier est un art œcuménique comme celui de tout dramaturge qui interprète les vrais problèmes de son temps... [111 veut que le théâtre ne nous donne plus de basses et banales comédies, d'insipides drames de mœurs ou des pièces à thèse..., mais des Légendes modernes dans les brumes desquelles apparaissent les lueurs des Utopies victorieuses, des tragédies reflétant un angoissant conflit de passions déchaînées et pleines de vie générale, où les bruits de la Ville fassent l'oflice du chœur antique, où la Réalité contemporaine apparaisse comme transfigurée... où les choses les plus banales se lèvent dans leur dignité et dans leur beauté mystique.
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Et M. délia Torre ajoute : il envisage le Théâtre comme créateur de mythes et de féeries.
On sait avec quelle ferveur Bouhélier s'est consacré à la réalisation de ces idées, dans le Roi sans couronne et dans la Tragédie royale. Mais cette théorie se sépare-t-elle violemment des autres dramaturgies contemporaines ? Mettons à part les faiseurs dont la marchandise, vendue sur pied, revêt le goût et la couleur que réclame le bon public ; n'y a-t-il pas, en tout dramaturge convaincu, un aspirant créateur de mythes, un aspirant tragique ? M. Bourget a cru l'être dans la Barricade et le Divorce, comme M. Hervieu dans tout son théâtre.
Toutefois il y a en plus, dans le système de Bouhélier, une intention volontaire de s'attaquer à la vie moderne intégrale — ce qui est parfait, — et une tendance particulière à la travestir en légende, — ce qui est dangereux.
En somme, M. Bouhélier va bien à la vie, mais avec le parti-pris d y trouver de l'épique, de l'évangélique et du shakespearien. Nous pouvons vraiment nous demander si ces impedimenta littéraires sont de toute nécessité. Il y a beaucoup à parier qu'en abordant un sujet dans l'intention d'en faire un mythe, on ne le réduise à une construction idéologique dénuée de vie. Aussi bien cet aspect de ses opinions relève du tour d'esprit abstrait que je constatais en lui avec regret.
Il n en reste pas moins que '< son théâtre, puisé à même la modernité sanglante et violente, est beaucoup plus près de la ligne et de la beauté classiques que les imitations de Racine et des Antiques que l'on nous sert un peu partout. » M. délia Torre finit justement sur cette remarque dédiée aux niaiseries néo-classiques.
L'exemple de Saint-Georges de Bouhélier commande l'estime. L'orgueil avec lequel un artiste excessif (on comprend désormais que j emploie ce mot en le dépouillant de tout sens péjoratif) tourne le dos à la faveur de ses contemporains pour marcher vers son idéal, est d'une contagion d héroïsme aussi nécessaire à notre conscience que les productions même de son talent. Et dans le cas présent, il s'agit d'un talent qui n'est mince ni contestable. C'est un de ces talents de qui nous attendons plus d'une surprise.
Je termine en citant, après M. délia Torre, un passage de la lettre à André Antoine, qui préface la Tragédie Royale :
Sans le formidable retour à la Nature accompli p^r de grands écrivains héroïques vers la fin du dernier siècle, cette pièce n'aurait sans doute pas pu être écrite. Mais sans votre réforme du Théâtre-Libre, elle n'aurait guère été possible sur un théâtre national. J'ajoute que, pour l'interpréter, les comédiens d'abord auraient manqué. Ainsi les poètes que talonne la soif de vie ont contracté envers nous une grande dette.
Il n'est pas de paroles aqxquelles nous puissions, nous devions plus fortement souscrire. Elles font honneur à celui qui les a écrites. Et sans prétendre diminuer, par un trait, Saint-Georges de Bouhélier, j'en rapproche ce mot profond d'un acteur, qui sent le bonheur d'avoir passé six ans dans la troupe du Théâtre Antoine : « André Antoine est U plus grand auteur dramatique de ce temps-ci, »
(L'£#or/.l«' octobre 1910.)