GEORGES DUHAMEL
La poésie vague, le plus souvent, dans le rêve complaisant d'un univers créé pour la perfection du rapprochement sexuel, de la sentimentalité élégiaque ou des voluptés religieuses. Cela est fort bien, mais il y faut des reins solides. Parler de soi exige qu'on présente quelque particularité intéressante par soi-même. Or il n'est pas donné à tout le monde d'être Baudelaire ou Verlaine. Tel qui n'a aucun génie, rien qu'une brave sensibilité moyenne, n'a qu'à perdre à cette contemplation neurasthénique du moi, sans compter qu'il assommera le monde.
Bon nombre de poètes l'ont senti. Il y a eu, de nos jours, différentes façons d'arracher la poésie à ce rêve dangereux. J'en compte jusqu'à trois.
Il y a la manière de ceux que j'appellerai les rétrospectifs. Ce sont ceux qui, pour échapper à la fois à un moi trop peu fertile et à l'incommodité d'un monde dont ils ne savaient que faire, s'en sont allés batifoler, non sans grâces désuètes, au bord des eaux mortes de Versailles, ou, plus loin encore, le long du Céphise et
de son onde tarie aux rayons de l'Eté ^.
Art chuchoté, fin et facilement pur, dandysme harmonieux, bibeloterie délicate... C'est la Centennale de la poésie.
Fracas de caissons sur les pavés, tubas et foudre au fond des cieux, voici venir, en second lieu, les néo-romantiques, — ces presque contemporains. Il faut se garder d'en médire. Verhaeren est le premier qui nous apprit qu'il pouvait y avoir une poésie — je dirais de préférence : une poétique — du monde moderne. Les Campagnes hallucinées sont, en ce sens, une œuvre prophétique :