‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 35 sur 56 · Ballades françaises, V^ série · texte numérisé non relu

Ballades françaises, V^ série

L'explique qui pourra. Pour moi, j'admire cette persistante virginité du sentiment poétique.

Mais plus que partout ailleurs, on la trouve dans les parties purement lyriques de son œuvre. J'en donne plus haut un exemple parmi les meilleurs, dans les Bœufs. Il faut rouvrir les douze volumes des Ballades pour se faire une idée de cette inépuisable faculté de création.

Fût-ce du fond des pièces les moins aimées, un terme, une image viennent à chaque instant vous rappeler que si parfois le bon Homère dort, jamais tout en lui ne dort :

... Le silence orageux ronronne....

... Mais le coq sur sa lance avait un beau trépas. Les flèches du couchant plantées sur ses deux ailes, tout le sang de son cœur ornait sa gorge d'or...

... Gonesse embroche le soleil avec la lance de son clocher...

...Le bleu drapeau des bois claque au ciel pour nous deux. A notre gloire un mont perd des oiseaux d'azur...

... Mon cœur ! le ru s envole tout ailé de roseaux...

Et ainsi de suite. Je tourne dix pages :

0 grande mer, que l'on se ravit de part et d'autre.... Les flottes peuvent s' arracher tes miroirs, les briser en se les arrachant !... Les flottes sont passées, tes miroirs renaissants resplendissent derrière elles.

Lisez la Ballade de la Nuit, Philomèle, Ophélie, toute la Tristesse de l'Homme ^. Ferai-je injure à Heine, à Lamartine, à Musset en leur comparant ce maître parmi les descriptifs? Avant Paul Fort, qui avait dit l'Ile-de-France, sa lumière, son ciel gris de lin, ses brumes violettes, la paresse pleine de sève de ses petites villes endormies, sa bonhomie, et tout l'amour dont déborde la coupe exquise de ses collines ?

Jusqu au fond des bois f entends se plaindre l étang rouge du soir qui s achève. Tout percé de ses roseaux se dressant sur l'eau, comme un cœur percé de

[glaives...

ESSAIS CRITIQUES

Mais il restait au poète un dernier pas à faire pour prendre rang. Avant même que la quarantaine fût venue, voici que Paul Fort nous ménageait cette surprise de faire cette conquête sans rien perdre par ailleurs.

La Tristesse de ï Homme fut l'annonce de cette seconde étape. A l'amusement descriptif, aux promenades sentimentales, aux joyeuses évocations historiques ^, à l'émotion lyrique, s'ajoute le retour fait sur luimême par celui qui a vécu et souffert.

U Aventure éternelle est l'aventure d'un homme haussée jusqu'à ce degré de généralité où elle devient celle de tout homme. Le premier chant paraissait il y a quelques mois à peine. Le second, de même taille (cinquante-deux tercets de trois strophes chaque), vient d'être publié dans Vers et Prose.

Ce second chant m'a paru gâté par quelques préciosités et, avant tout, par un pesant parallélisme de construction avec le premier ; il n'en contient pas moins de charmantes choses.

Quant au premier, il forme peut-être un des chefs-d'œuvre de notre langue.

Il s'ouvre d'une façon presque solennelle par une citation de Guyau, où nous pouvons apprendre l'idée que Paul Fort se fait de son œuvre : « Les règles de la sensation agréable sont des limites pour l'art ; le rôle du génie dans l'art est précisément de reculer sans cesse ces limites, et pour cela, de paraître parfois violer les règles... »

Libéré par sa mie, le poète se réveille « prisonnier de cette vie encore à vivre ! '

Assis au bord de cette route, les mains couronnant les genoux, me faudrat-il penser à toutes les misères qui sont en nous ?

1 . Voir en particulier la rencontre de M. Paul Fort et de Louis X, dit le Hutin, dans le petit village de Saint- Jean-aux-Bois (Ile-de-France, p. 61).

CARNAVAL EST MORT Son enfance. La mare où il voulut se noyer pour

être au sein de Dieu — Dieu m' aidant — son hien-aimé, lange farouche qui bat des ailes jalousement, de peur quun autre ange ne Le touche I

Les bohémiens qu'il suivit un jour, et auxquels son père vint l'arracher en le ramenant par l'oreille, la Vie de Napoléon qu'on lui prêta, puis le collège des Jésuites de Pans où il fallut qu'il allât. Je ne puis me hasarder à citer. Le chant tout entier viendrait à la suite,

La séparation, le voyage, Paris vu au petit jour, le collège et la fièvre cérébrale qui le prit à l'arrivée, constituent la trame d'un récit sur quoi l'imagination rêveuse du poète s'étend sans hâte.

Une humanité grave, proche de nous, apitoyée, virile pourtant, s'exprime dans ce poème. Paul Fort sait ce qu'est un enfant. Il en parle avec respect. Son père nous y apparaît en quatre traits avec une netteté saisissante.

La variété des tons y est un plaisir. Le chant finit sur cette boutade :

Dites-moi quand, mes chères âmes, un dictionnaire mal appris à mon nom joindra répigramme : Auteur diffus de trop d'écrits ?

Et, en cours de route, je rencontre ces deux tercets d'une rare beauté :

Ah ! ciel, que cette pluie frileuse, bleue et blanche au vent du printemps me fait de plaisir à présent, me rend la vie de lame heureuse I

Ah ! fy penserai donc sans cesse aux pluies d'avril de ma jeunesse qui rendaient l'horizon dansant. Ah I je ne me sens plus d'ivresse.

Ah ! bonne senteur de la terre I A moi mes sens î A moi mes sens I — Dore tout, au son du tonnerre, soleil agile et flamboyant.

Comment est l'âme ? — Pour une bruine, qui l'a fait rêver d'autrefois^ voici qu'elle chante à toute voix comme un coucou sur la colline.

Pour une bruine, pour un zéphyr, voici qu'à travers ses souvenirs, elle court comme court l'hermine à travers une pile de bois.

Comment est l'âme qui, déjà, oublie quelle est triste à mourir, — pour une bruine, pour un zéphyr, et le tonnerre au fond des bois ?

ESSAIS CRITIQUES

Tel est ce poète que la plupart de nos contemporains ignorent, dont l'Université tait le nom, dont tant de jeunes gens encore, parmi la jeunesse qui se dit intellectuelle, dédaignent d'ouvrir les livres.

Avec quelle pitié, pourtant, ils parlent de ces bourgeois de 1840 qui se vantaient d'ignorer Musset vivant ?

J'arriverais toutefois trop tard si je voulais me donner la ridicule prétention de le découvrir. Son nom commence à sortir des cercles littéraires. On réimprime certaines de ses œuvres, — grave symptôme en un temps où les théâtres vantent le mérite de leurs pièces en publiant le total des recettes qu'ils leur ont dû.

Je n'ai eu d'autre prétention que de marquer l'importance de Paul Fort dans cette galerie des Morts et des Vivants qui se construit ici.

Fort a su reprendre les thèmes éternels du lyrisme et les a chantés d'une voix qu'aucune comparaison ne saurait faire baisser.

Il s'est créé une forme dont quinze ans d'usage ont prouvé la souplesse et l'originalité.

Il a dépeint avec une étonnante sûreté d'artiste des pays dont la douceur et l'harmonie défiaient la description.

Il a employé une des plus pures langues qui de longtem.ps aient été parlées chez nous.

Il est, devant nos yeux, l'image vivante du poète de toutes les légendes. Il le sait, en jouit, mais le coup d'œil très net de ses yeux noirs détourne de croire qu'il en soit la dupe.

Nous aimons en lui tout ce que nous aurions aimé être. Il est, tout vivant et tout éveillé, le Songe d'une Nuit d'Eté. Et qui niera que les nuits d'été et les songes qu'on y fait ne soient le meilleur de ce que nous saurions éprouver, en l'étrange vallée où le sort s'est plu à nous envoyer ?

(L'Egor/, novembre 1911.)

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