Nouvelle Revue Française, XXXt, juillet 1911 , p
Tout ton savoir de pauvre homme, Tous ces bruits, tous ces menus mots Qui sont en ta personne.
Tout cela, vraiment, n est-il rien du tout ?
Toutes ces douleurs misérables.
Toutes ces joies faites de peu
Et ces longs moments sans joie ni douleur.
Tous ces longs moments qui sont ta vie même.
Tout cela peut-il m' être indifférent ?
Et ces événements médiocres
Qui charpentent ton existence.
Qui te sont des événements considérables,
Qui sont pour toi les seuls événements du monde.
Les îrouverai-je négligeables tout à fait ?
Ainsi, attitude psychologique et attentive qui s'oppose à l'éloquence descriptive des néo-romantiques. M. Duhamel est de ceux qui regardent comme plus important de chercher le secret mobile des actes, que d'en photographier la ligne plus ou moms tourmentée. Et pour le dire en passant, voici déjà un premier point par lequel il se rattache à la tradition certaine des classiques français.
La tendance de M. Duhamel est donc moins de chercher de quelle façon les thèmes anciens de la littérature pourraient s'appliquer au monde moderne, que de se demander comment est fait, avec ses menus mots, ses douleurs misérables, ses événements médiocres, le pauvre homme de ce monde.
Assurément, d'autres s'en sont souciés, en styles différents. M. Tristan Bernard, par exemple ; mais celui-ci s'est appliqué à cette tâche avec l'intelligence persifleuse d'un sceptique, dont l'intention a été manifestement de nous rabattre notre caquet romantique ; aussi a-t-il dénombré nos tares et nos médiocrités avec une patience de nomenclateur réaliste, et a-t-il créé, en fin de compte, une caricature d'humanité où chacun de nous a pu trouver une de ses rougeurs et jamais une de ses fiertés. M. Duhamel apporte au contraire à cette recherche un esprit de bonté tel que son œuvre en est animée d'une étrange âpreté et d'une étrange souffrance.
Là encore il importe de préciser les démarcations. La bonté de M. Duhamel n'a rien de cet apitoiement dont Charles-Louis Philippe
eut le tort de composer quelquefois une sorte de genre. Elle est sérieuse et secrète. Voyez la Mort de F Enfant et, dans Moi seul, ces paroles adressées à l'ami agonisant :
Je suis très sûr, à tout instant, d'être le seul Qui sache que. Vraiment, tu dois bientôt mourir. Qui pèse ce que vaut l espoir entre tes mains. Et, cependant, cherche mes yeux sans inquiétude. Cherche, o mon pauvre ami, tu ne descendras pas Jusqu'au fond, où est la tristesse ; Et tu seras joyeux, et je serai le seul. Le seul encore à savoir trouver les paroles — Celles qu'il faut — pour te parler de l'avenir. Et tu seras joyeux...
Et l'heure d'être faible Ne m'a pris et ne me prendra que loin de toi. Si loin que rien ne t'atteindra de ma faiblesse.
Les deux extraits qu'on vient de lire caractérisent, je crois, la manière et la pensée de M. Duhamel. Je ne parlerai guère de sa forme. Il emploie le vers libre avec une tendance de plus en plus marquée vers une organisation simple du rythme à forme classique. De plus spécialistes que moi pourront l'apprécier en techniciens. Je constate simplement qu'elle ne me paraît guère manquer de musique ; en tous cas, elle ne blesse par aucune lourdeur. Elle n'a peut-être pas encore toute la souplesse voulue, mais elle est parfaitement adaptée à la langue, dont il faut dire deux mots.
M. Duhamel '< écrit blanc », comme on dit dans certains milieux. Il recherche une langue volontairement neutre et des tons sourds. Il évite l'épithète romantique. Il dédaigne l'épithète réaliste, inattendue et violente. Il se borne — mais est-ce se borner ? ^^ à l'épithète de nature, qui prolongera l'image en sentiment, qui généralisera la notation trop précise du substantif :
Leur main m'a semblé molle et douce...
Au vrai, il charge peu sa langue d'épithètes ; il sait qu'en forçant les colorations de cette espèce, on arrive à l'empâtement, on fatigue l'imagination, on tombe dans le conventionnel. Il préfère l'image plus appuyée, faite à larges coups de verbes et de susbtantifs. Ainsi, au début de La Neige :
Toute la lumière est tombée.
Toute la lumière est par terre.
Le ciel a l'air d'une campagne abandonnée.
Vous et moi multiplions Une monnaie éphémère A ï effigie de nos souliers...
Le dernier de ces deux tercets nous conduit jusqu'à la limite où, à force de concentration, l'image retourne à l'abstraction d'où le poète l'a tirée. C'est un danger que M. Duhamel n'évite pas toujours. Malgré la force qui est, avec la souffrance et la pitié, le caractère dominant de sa vision du monde, il s'y embarbouille quelquefois :
Dans cet état, chaque acte mien qui s accomplit
Mêle à plaisir le bonheur et le besoin
Et met une guirlande aux choses nécessaires.
Dans le genre, Sully-Prudhomme faisait mieux. Et il est heureux que M. Duhamel n'en fasse qu'occasionnellement son genre. Le plus souvent, cette grande discipline qu'il impose à son expression, cette musique interne qui allie si fortement le rythme de son vers à la nudité de sa langue, et ce sentiment aigu d'humanité qui anime son observation s'unissent pour donner à ses poèmes une puissance d'émotion à côté de laquelle je ne connais presque rien de comparable, en ce temps-ci :
Pourquoi parlez-vous de l'hiver
Et maugréez de l'haleine dans vos fourrures ?
Vous ne savez donc pas qu'il est fini l'hiver ?
... Pourquoi semblez-vous interdit ?
La vieille terre, à vous, ne Vous a donc rien dit ?
... îl est des gens qui ne sentent pas le pardon
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Dès les premiers cris de la colère ;
Il en est qui jamais ne voient
Parmi les sanglots l'aube de la joie,
Et non plus l'opulence dans la misère.
Eh bien ! depuis des jours, le sang marche dans les plantes.
Et vous ne l'avez pas senti.
Le ciel est cravaché de cavaliers portant des ordres.
Le ciel est plein de résolutions naissantes.
Vous ne les devinez donc pas ?
On conçoit ce qu'un pareil instrument peut donner dans le simple pittoresque. M. Duhamel ne s'y abandonne pas fréquemment. Pourtant voyez :
Depuis l'amour qui décida Votre naissance.
Jusqu'à l'heure que je vous vois,
Petit vieillard.
Vous avez de si gaillarde manière
Evité cent fois de mourir
Que ce m'est un plaisir de vous voir réussir
Ce petit rire en entonnoir, avec des rides...
Ces vers et nombre d'autres font penser à un Du Bellay moderne. Le goût de la vie qui coulait chez les hommes de la Pléiade parcourt l'œuvre de M. Duhamel.
Parti pour une fouille obscure de l'homme intime, à la poursuite de ses secrets mobiles et de ses vibrations silencieuses, voici que la force du sentiment fait de cette besogne, apparemment ingrate, un libre chant en l'honneur de l'existence. Sans attitudes tourmentées ni coups de tonnerre, M. Duhamel atteint à une amplitude de lyrisme et de tragique d'autant plus étonnante qu'elle ne fait usage que des moyens les plus simples.
Lisez, à ce sujet, ce drame animé, strident et terrible qui s'appelle L Attente dans la Nuit. Un homme seul et immobile dans sa chambre attend sa maîtresse. Les bruits vains et étrangers l'assiègent. Sa lutte contre l'étreinte mouvante du silence fait le sujet du drame. Enfin elle approche :
Secs, nets, les talons sur la pierre ;
...Et puis, un bruit profond de porte de caveau,
Un bruit interne, mais vraiment universel. Tu marches en bas, tout en tremble ici. Tu marches, tout en bas, dans la cave du monde... Tu marches très distinctement dans mon ventre.
...Et tout à coup, Par devant la toile de fond de l'univers. Tu apparais, follement grande dans ma tête. Ah ! toi tu ne sais pas, en marchant dans la chambre, La rude chasse et tous les bruits quon y a faits.
Je viens d'indiquer, je crois, les principales forces qu'il faut mettre à l'actif de M. Duhamel. Toutefois, il y a deux caractères sur lesquels, en terminant, je voudrais insister. Le premier, c'est la façon dont il se représente l'homme moderne et qui est, je crois, sa principale originalité.
Une créature nerveuse et impatiente, tourmentée de besoins inassouvis, terriblement fatiguée de désirer, tant par la multitude renaissante de ses désirs que par l'échec successif de toutes ses illusions. Une créature nerveuse qu'une sagesse précocement désenchantée tient à la gorge et arrête sur la pente de ses impulsions. Une tendresse sentimentale débordant jusqu'à la candeur, et que, seul, le plus implacable et le plus naïf des scepticismes peut plier aux nécessités de la lutte pour la vie. Une sensualité fringante, affranchie par la perte de la foi et par l'émancipation de l'art, que la douceur croissante des mœurs réprime, jusqu'à la tuer sur place, lentement, à force de soumission au bon ordre apparent du monde. Une soif d'amitié virile que les duretés de la vie matérielle ont élevée à une hauteur qu aucun temps, peut-être, n'a connue.
De ces traits que je rassemble pêle-mêle, celui qui a frappé M. Duhamel avec le plus d'insistance c'est le besoin de l'amitié virile.
Je ne connais pas de poète qui en ait parlé avec plus de dignité et plus de profondeur. Une partie de Selon ma Loi y est consacrée sous le nom expressif de Servitudes. La place me manque pour citer les poèmes que je me laisserais tenter de reproduire. II faut lire ce doulou-
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reux récit d'une amitié d'enfance qui s'enlise dans la médiocrité et l'égoïsme. Il ne s'agit d'ailleurs pas ici d'épisodes matériels, mais d'une progression morale qui donne bientôt la sensation de 1 inexorable. La première déception, la vie mesquine de l'ami tombé au mariage bourgeois, les lâchetés réciproques, les souvenirs nouveaux et étrangers dont s'entoure l'image de l'ami, — vraiment les vers déjà familiers se pressent à ma mémoire.
Il était aisé de rendre pénible cette partie du livre. En traitant son sujet à la hauteur qui convenait, M. Duhamel a montré plus que sa qualité de poète, il a prouvé sa valeur d'homme. Il a su, parce qu il l'avait sans doute éprouvé, qu'autant que l'amour, plus que 1 amour souvent, l'amitié est le grand épisode des cœurs masculins. Elle exige de la bonté et de l'âpreté. Elle demande à l'ami de se faire, d un autre homme, le père, la sœur et le fils. Des gamins de quinze ans réussissent cette gageure. Miracle plus grand, des hommes de trente la continuent, quelques-uns la renouvellent. Il ne fallait pas être de mince complexion pour aborder cette matière. Tout le monde peut bégayer sur l'amour les douze strophes de la puberté. Nul ne peut prononcer un mot sur l'amitié s'il n'en est digne. D'ailleurs, s'il n en est digne, le versificateur n'y songera même pas ; il a les passades à cent sous pour les chanter.
Le second caractère qu'il importe de signaler, c'est le mode abstrait de son inspiration. M. Duhamel est un visionnaire du monde intérieur. Il a pris pour sujet du drame que l'Odéon a joué l'hiver dernier, — la Lumière, — un aveugle que son infirmité contraint à la découverte de son esprit. Je prendrais volontiers ce symbole pour m'expliquer sur le compte de ce poète.
Il a une propension marquée à analyser la passion, à la faire jouer froidement devant lui sans autre intention qu'une hautaine et douloureuse joie de définir des états d'âme. En ce sens, M. Duhamel est racinien, et c'est la première fois peut-être, depuis longtemps, qu'il se rencontre un poète dont on puisse dire pareille chose sans se laisser prendre aux apparences d'un raisonnement pseudo-classique. Il est
racinien par le goût intellectuel de l'analyse et de l'observation, et, comme chez Racine, sa passion est moms de soufïrir que de se voir souffrir et de savoir comment il soufîre.
Art intellectuel, donc ; art de haute culture, pour mieux dire ; M. Duhamel est un « auteur difficile ». Il ne concède rien à ceux qui cherchent en tout poème un écho de romance ou de ballade. Un tel art a ses périls. Il peut prêter à un dangereux raffinement d'esprit. M. Duhamel corrige toutefois cette tendance par cette pitié humaine dont je parlais au début. Je souhaite qu'il ne lui refuse jamais sa part. Il lui devra beaucoup, un jour.
C'est d'ailleurs la raison qui fait que M. Duhamel est trop « inhumain » pour le théâtre. La Lumière est un beau poème irréel. La scène, qui exige double matière pour un corps, l'étremt et l'assèche.
Mais il n'importe. Selon ma Loi est une des plus puissantes consolations données à nos esprits depuis longtemps. Je connais déjà des gens qui se répètent des vers de Duhamel et s'en font un aliment pour les mauvais jours. Les poèmes qu'il vient de publier dans la Nouvelle Revue Française marquent un renouvellement d'inspiration. Le poète semble y sortir décidément de lui pour aborder le monde. Bonne chance au voyageur qui part d'un si beau pas pour une si belle route.
Et je ne puis oublier ce que disait, l'hiver dernier, un autre poète en parlant de lui : « Duhamel est le plus fort de nous tous '\
{L'Effort, l^J- octobre 1911.)