ROBES NOIRES
Trois contes de M. Henri Bachelin, dont 1 idée mère fait penser à Flaubert et la forme parfois à Maupassant, parfois à Jules Renard. Que M. Bachelin ne prenne pas ce début en mauvaise part. Ces rap-
ESSAIS CRITIQUES
prochements ne sont destinés qu'à marquer des parentés d'esprit, lis n'ont pas pour but de masquer la personnalité de l'auteur, qui existe avec force.
Ce qui se dégage tout d'abord de ce livre c'est une odeur moisie de cléricature. M. Bachelm est obsédé par le parfum douceâtre, par la tristesse, l'ennui et l'inutilité des rites mourants que la splendeur du climat ne sauve pas. Sans un geste d'anticléricalisme, il suit à la piste, avec un acharnement jamais las, les déformations physiques et morales auxquelles 1 idéal ascétique plie les créatures. D'êtres que n'entraîne aucune exaltation mystique, de natures humbles et ternes, il nous montre comment l'étreinte du culte tire des névrosés, des hystériques, des malades en rupture d'existence, des apparences vides d'idées et de sensations.
M. Bachelin rend son tableau plus saisissant en le faisant plus général. A part le héros propre à chacun de ces contes, l'entourage ne cherche pas à se préciser. Les visages et les caractères se fondent avec les robes noires du séminaire, les tilleuls méthodiques des cours conventuelles, l'ombre des cloîtres et les silhouettes brumeuses des cathédrales. De tout cela, non sans un art très sûr, il ne compose qu'une impression d'atmosphère. Le poids de ce milieu va du reste jusqu'à l'angoisse. Réaliste qui ne s'amuse pas aux détails de la réalité, et sobre d'images distinctes, M. Bachelin serait presque classique s'il n'était si impressionniste.
Il semble avoir soufîert de l'éducation cléricale. Il est en pleine révolte contre '■'• l'empreinte >'. On doit le louer d'apporter tant de tact à 1 expression de ses antipathies. Les deux passages que je vais citer rentrent parmi les rares où perce le sentiment de l'auteur :
Elle n'avait aucun soin de son corps. La vermine ne l'inquiétait pas : de grands saints ne tirèrent-ils pas vanité d'être couverts de poux ? Il serait exagéré de dire qu'elle embaumait, de l'odeur de ses vertus, toute la cité ; mais il n'y avait pas besoin, pour la sentir, d'être assis très près d'elle.
... Les vies des saints sont admirables. Hommes saints de corps et d'esprit, imitez ce Louis de Gonzague, que l'Eglise nomme l'Angélique, et qui était d'une telle pureté, d'une telle innocence qu'il n'osait pas regarder en face sa mère, de peur d'avoir de mauvaises pensées !
L ironie éclate. L'ironie soutenue, au reste compatissante, est l'attitude de sa haine. 1 out son individu proteste contre la misère physiologique et la niaiserie morale où se complaît la dévotion moderne. A force
de revenir avec une insistance douloureuse sur ce thème unique de déchéance, il parvient à nous donner l'effroi d'un grand peuple catholique agonisant, qui serait le nôtre. Un peuple de vieilles filles aigries, d'hommes enchaînés par le serment d'Albérich, et tout ensemble un peuple hanté par des images sensuelles, par l'hallucination constante d'une souillure charnelle, par le désir effréné d'une rencontre avec la femme de Putiphar. Un peuple de détraqués inquiétants. (Il sait d'ailleurs la distinction qu'il faut établir entre la virginité cabrée de l'homme et celle de la femme, qui n'est souvent qu'un étiolement).
Mais comment se fait-il que ni Balzac dans le Curé de Tours, ni, à un degré rnomdre, Fabre dans lAbbé Tigrane et M. Boylesve dans Mademoiselle Cloque, ne nous donnent cette oppression d'une décadence sans issue ? Le mal est-il donc pire qu'il y a un siècle ou vingt ans ?
C est plutôt au tour d'esprit et au procédé ordinaire de M. Bachehn qu en remonte la responsabilité. Fidèle peut-être trop complaisamment aux modèles que doivent être pour lui Un Cœur simple de Flaubert, et Une Vie de Maupassant, il choisit comme sujets de son observation les êtres les plus dénués de tempérament, d'énergie et de personnalité. Des formes sans résistance sur qui s'exercera bénévolement la pression du milieu.
Comparez à son Raguel ou à sa « Vierge » l'ossature farouche de l'abbé Troubert, la violence un peu soufflée de l'abbé Tigrane ou la folie mystique et pratique en même temps de Mademoiselle Cloque, — vous saisirez pourquoi ils nous paraissent ainsi réduits à une neutralité minutieuse. C'est là un des plus gros dangers de la formule de Flaubert.
Un autre, c'est l'abus du récit, la rareté de l'action. M. Bachelin aime décrire de longues évolutions de caractères. Ne gagnerait-il pas à les concentrer plutôt en quelques scènes vivantes qui marqueraient les étapes ? Son procédé tombe vite à la monotonie. Monotonie qui aide à l'impression d'ensemble mais nuit à la vie. La Bancale, son nouveau roman, dont la Nouvelle Revue française commence la publication, semble marquer, à ce point de vue, un allégement heureux.
M. Bachelin est sans doute provincial, et il a contre la province la rancune de tous ceux qui lui ont échappé. Mais nous autres Parisiens que le métier a envoyés dans les petites préfectures, nous avons vu,
ESSAIS CRITIQUES
à côté de cette province mourante et pouilleuse, un autre pays qui nous a plus vivement frappés. Un pays qu'il serait temps de révéler. Où l'on fait de la politique, avec une âcreté et une passion que ne connaissent pas même les grands meetings parisiens (la politique — la seule distraction actuelle du peuple français). Où l'on fait des affaires, où l'on s'enrichit, où l'on bâtit des usines, où l'on construit des tramways, où l'on barre des rivières, où l'on creuse des ports. Trentecinq millions de gens, songez-y, qui y vivent et s y suffisent, et qui ne s'étiolent pas tous dans l'humidité des ombres ecclésiastiques. Cela ne vaudrait-il pas tout de même la peine de le raconter ?
M. Bachelin ne m'en voudra pas de le lui dire. Mais il lui reste peutêtre à opérer en lui ce dernier affranchissement de la tradition. Coup de reins dont il est parfaitement capable. A présent qu'il a soulagé ses rancunes, qu'il aille à la vie présente. Elle est prodigieuse.
Et nulle part cette renaissance ne se manifeste avec autant de vigueur qu'en Nivernais. Il semble que ce soit là que passe aujourd hui, au cours de son lent déplacement d'Ouest en Est, l'axe de la force française. Terre des bûcherons syndiqués, terre socialiste en partie, et d'où sortent pour l'heure quelques-uns de nos meilleurs écrivains morts ou vifs. Charles-Louis Philippe et Jules Renard, pour commencer. Puis M. Romain Rolland, M. Guillaumin, M. Bachelin lui-même.
Région qui nourrit son homme, aujourd'hui, et promet. Ce qui n'est pas un procédé indirect pour signifier que Robes noires ne promette pas. Je n'ai qu'à renvoyer le lecteur au début de la Vierge, aux trois « chers frères » et à toute la fin de la Vieille aux Bêtes. Il y a là une sorte de gaîté puissante et rapide dont le rythme entraîne. L'œuvre est humaine. Et le couple Pannetrat, homologue sans doute du couple Panainnin de la Bancale, est d'une originalité que n'écrase même pas le souvenir de Ragotte et de son Philippe.
{L Effort, jf"- novembre 1910.)