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DE LA DURÉE

Le besoin de se perpétuer est la force vitale des sociétés humaines. La durée est la chair des groupes.

Tous les dépassements par lesquels l'homme, surmontant la notion fermée de sa seule existence, se range sous la foi d'un mystère de survie, naissent de cette horreur de cesser d'être.

Survie du sang rouge chez l'homme primitif. Le clan n a d autre raison d'être que d'assurer chez ses membres mâles la circulation contmue du sang artériel issu du totem. La ferrime, dont le système circulatoire n'est pas clos, est exclue de la mission de survie. L'enfantement même ne la réhabilite pas.

Survie de l'haleine animale dans les rites d'origine orientale. L'âme est un souffle dans un monde composé d'ombres.

Survie du patronyme. L'Eglise garantit à ses fidèles la perpétuité du nom par l'état civil, les offices anniversaires et la sauvegarde des dalles funèbres. Le souvenir fuyant de l'unique prend la vertu de la pérennité en s'incorporant dans la durée constante du multiple.

Survie de l'intention au sein du groupe.

Par un curieux renversement, les Eglises, nées pour propager les doctrines de l'éternité individuelle, offrent bientôt leur propre persistance comme modèle aux besoins de survie de leurs membres. Leur continuité devient un fait visible, sujet à une constatation temporelle. C est ainsi qu'appartenir au grand Corps de l'Eglise catholique finit par suffire à ses croyants. Au dogme de l'immortalité de l'âme succède celui de l'immortalité de l'Eglise. Et dès lors naît (ce qu'on n'a pas assez remarqué) un second temps du mysticisme catholique, — celui des Jésuites. Ignace succède à sainte Thérèse.

Spectacle d'aujourd'hui : les deux mysticismes, ébranlés, oscillent ; celui de la survie de l'âme individuelle, celui de la survie du Corps de l'Eglise. De là l'esprit d'association, qui pullule.

La grande force des politiques de l'Etat monarchique : avoir confondu la doctrme de leur pouvoir avec le dogme de l'immortalité du Corps ecclésiastique.

La grosse incompréhension des politiques de l'Etat laïque : prétendre imposer à la dévotion des hommes un pouvoir auquel rien n'assure la durée, — un pouvoir né de la Révolution et guetté par elle.

Chercher à constituer la conscience mystique d'une forme de gouvernement est une chimère. Les meilleurs s'y briseront. Il n'a même pas été possible de créer une mystique chrétienne non catholique, c'est-à-dire protestante, faute d'un Corps à image d'Eternité pour l'enclore.

La Secte, comme la Constitution, sont des créations privées de durée, par suite incapables de garantir à l'individu la réalisation immortelle de ses intentions. L'homme ne peut leur confier le souci de sa survie.

De là le débat du peuple entre les lois de l'Etat politique et les aspirations de sa conscience mystique.

De là le double mouvement de la conscience mystique qui est le besoin de durer : ou participer à l'héritage d'une tradition de pensée classique et idéaliste, comme un maillon participe à une chaîne ; ou se jeter dans une solidarité nouvelle que l'on nous présente universelle comme la foi, immortelle comme le travail.

Traditionnalisme et syndicalisme : — les deux formes modernes, inconciliables mais parallèles du besoin de persévérer dans son être qui est le sceau de l'activité humaine.

(L'E/orM^' avril 1911.)

DE LA DURÉE, ET AUTRES RÉFLEXIONS

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