Abrégé des Six Méditations, premier alinéa
la méthode) les choses véritables dont il sera permis de ne plus douter.
Profondément révolutionnaire dans le domaine de la science, la philosophie de Descartes est donc vame dans le domaine de la morale. Ayant fait un cercle complet, elle revient se poser sur le nez de son auteur. La méprise était profonde. L'observateur du monde actuel se doit de la bien connaître, parce qu'elle est un des faix sous lequel ploient aujourd'hui encore nos esprits. Conjointement avec l'anarchie de notre système économique, elle tient la clé de notre malaise.
Telle quelle, elle était captivante, elle enthousiasma. Ce fut une ruée. Il fallait une nature de premier ordre pour éprouver d'abord ses contradictions et manquer en périr. La première victime devait être de choix. Ce fut Pascal.
Car, au temps où Descartes enseignait, il y eut un homme qui réunit en soi tous les dons qui assurent aux yeux des hommes la prééminence, le bonheur et la gloire.
Il n'était pas né avec un visage avantageux ; mais la force de son génie plia la nature ; il soumit à ses caprices toutes les jouissances qu'elle tient en réserve pour qui sait jeter sur elle sa volonté comme une selle sur le dos d'un cheval de sang.
La vie de Pascal est bien faite pour confondre ceux qui, oubliant qu'il y a eu Goethe, Napoléon, Beethoven et Vinci, promènent dans le monde l'infatuation de leur mince mérite. Il naquit dans une famille de faible aisance, mais de bonne bourgeoisie, une de ces familles comme un siècle et demi d'ambitions purement mercantiles et honorlhques nous a déshabitués d'en voir ; où la culture était prisée plus haut que la fortune, le développement de la pensée plus haut que la réputation mondaine, le goût de la recherche désintéressée plus haut que les titres et les fonctions officielles. Il ne fit rien pour accroître le lustre de sa maison, il ne laissa pas des capitaux enflés par son industrie, il ne prit pas de grade important dans la hiérarchie. Et pourtant son génie pouvait prétendre à tout et y suffire.
Il n'est guère d'exemple, dans l'histoire de l'esprit humain, d'une aptitude plus précoce ni plus universelle. Etienne, son père, occupait à Clcrmont un siège de président ; on admettrait qu'il s'y fût
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épanoui dans l'étalage de toutes les vanités professionnelles ; d autant plus que ce genre d'emplois était lucratif pour qui y apportait 1« moindre consentement ; à cet égard les mœurs étaient élastiques. Or, quand Biaise eut huit ans, ce père étonnant quitta tout, au mépris des intérêts bien entendus de sa famille ; il se retira à Paris où il se consacra à l'éducation de son fils et au développement de sa propre valeur.
Etienne était bon mathématicien. Il gaspillait les revenus de son patrimoine à recevoir '* les habiles gens en cette science >'. L'enfant ne tarda pas à tout laisser derrière lui. On sait comment il retrouva par lui-même les éléments de la géométrie euclidienne. Ce fait n'a que la médiocre valeur d'une anecdote ; peut-être même a-t-il pesé sur plus d'un enfant bien doué, dont l'imagination n'a pu supporter sans fléchir l'exemple insoutenable du génie. Toujours est-il que l'habileté du père sut éviter les dangers que contenaient de si périlleuses prémisses.
Biaise Pascal est un enfant sans mère, qui s'en est toujours ressenti. Ses sœurs se sont faites ses adoratrices ; elles ont développé en lui le goût de la tyrannie que la supériorité entraîne. La seule femme qu'il a aimée le traita peut-être en laquais parce qu'il n'était pas noble. Tout au moins en bourgeois ; mais le cœur d'un Pascal ne devait pas se satisfaire avec des nuances de cette espèce.
Ces détails de sa vie contribuent à expliquer sa destinée. Il tourna à la volonté pure et au pur cerveau. Il devint prodigieux et dressa son prodige dans un vide croissant. Il se jeta avec furie dans les mathématiques, qui étaient l'enfant dernier-né de la pensée humaine. Il fît de la géométrie avec des ivresses de morphinomane. Le prestige d un monde magique, régi par l'intransigeante certitude des lois mathématiques, le fascina. Descartes s'empara de lui. Lisez le début de son traité inachevé sur VEsprit géométrique. Il n'y a pas d'hymne plus ardent, plus fiévreux ni plus angoissé à la sécurité de la méthode cartésienne. Ses découvertes s'accumulent. Par moments, comme un signe précurseur du mal qui le guette, des crises de terreur, des attaques de dévotion et l'abîme à sa gauche.
Et il n'a que vingt-six ans. Sa jeunesse est sa pire malédiction. Pourtant il n'a pas tout épuisé.
Son père meurt, une de ses sœurs entre à Port-Royal. Lui-même est janséniste, mais comme un honnête homme affamé de logique et content de trouver une doctrine qui mette de l'ordre dans le compartiment de la foi.
Il lui vient l'Idée de connaître le monde. Premier vertige où se trahit l'inquiétude de l'esprit, à la veille de chanceler dans l'excès de sa solitude.
Cet homme qui croit, qui a déjà surpassé Descartes et toute la mathématique depuis Archimède, qui a peu de fortune, qui porte un visage repoussant, s'introduit dans la société des libertins. Il fait la fête, ce que les manuels de rhétorique traduisent par ces mots : il étudie les passions de l'homme. Il fait mieux, au gré de la vie, ce que les professeurs de rhétorique ne comprendront jamais : il s'inocule les passions comme le venin le plus apte à hâter la décomposition après laquelle il soupire.
Il a trente-deux ans, l'hallucination est là qui le prend dans une nuit ; nuit qui serait demeurée délire chez un autre, qui devient chez lui « renonciation totale et douce «. Car la puissance de la nature veille jusque dans la déraison. La folie du médiocre tourne à la démence, celle de l'homme supérieur se fait création.
Et, dès ce moment, il aperçoit le havre où se réfugiera sa conscience, traquée par la contradiction de sa pensée.
L'an de grâce 1654,
Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr,
et autres au martyrologe.
Veille de saint Chrysogone, martyr et autres.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.
Feu.
Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, Non des philosophes et des savants.
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Cette prière de Pascal contient tout le secret de sa fuite tragique hors du monde des idées claires, hors du monde de la logique cartésienne où l'esprit se contente, mais où la conduite de la vie ne trouve ni une direction ni une nourriture.
L'appel fervent et humilié de l'intellectuel mondain aux saints que fête le calendrier des bonnes gens, cette répudiation du Dieu des philosophes et des savants, cet accueil plein de tremblement et d'effusion
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qu'il tait à une certitude née du sentiment et d'où naissent joie et paix, — il faut y lire la première révolte de l'homme qui étouffe dans un univers d'où l'on a tout extirpé, fors le seul plaisir de l'intelligence.
Pascal est le premier de ceux qui, après Descartes, ont recommencé à se sentir tourmentés par la recherche d'une raison de vivre mieux, par l'appétit d'une certaine paix du sentiment ; il est le premier de ceux qui se sont rendu compte qu'aucune méthode de l'esprit n'était susceptible de renfermer la délinition du Bien, ni de leur donner la rassurance perpétuelle qu'ils agissaient selon le Bien,
Il est celui qui s'évada avant tous autres, hors de ce spiritualisme des premiers plans, dont le XVI il^ siècle allait faire ses délices, et contre lequel Goethe, Beethoven, et, plus inconsciemment, moins profondément, les romantiques dressèrent leur protestation,
Pascal est le premier des romantiques, si l'on admet que le romantisme, pris dans sa signification la plus haute, soit l'insurrection de la douleur humaine contre la vanité des remèdes que suggère la seule raison raisonnante.
Mais si l'on s'arrêtait là, il n'existerait pas de crise proprement pascalienne, Pascal ne serait qu'un étrange et vif précurseur. Il ne poserait point de problème.
Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'au siècle où il vivait, le droit de l'homme était enfermé dans des limites singulièrement étroites. Ses formes les plus élémentaires étaient ignorées ou interdites. Le droit de l'homme à persévérer dans sa propre vie et dans la possession des biens indispensables à son existence, qui nous paraît aujourd'hui le fondement de toute communauté humaine, n'existait pas. De tout son pouvoir, l'ancien ordre de la société s'employait à en écraser le germe. L'mdividu était l'ennemi, parce qu'il était l'accident possible. Ce qui tendait vers l'individuel tendait vers l'hérésiarque, autrement dit vers la négation du plan de l'ensemble. Or, nié en une de ses parties, voire la plus infime, le concert agréable à Dieu était rompu ; la Religion et 1 Etat chancelaient sur leurs bases. La conscience isolée, qui taraudait devant soi, entraînait le risque de la commune et lourde machine.
Toutefois, — admirable prévoyance — la police des âmes et des corps avait pris ses précautions. Tandis qu'elle interdisait le monde des possessions matérielles aux courses de la pensée indépendante, qu'elle y enfermait l'individu derrière le double rivetage de la justice humaine et de la justice divine, elle ouvrait du même geste, à l'inquiétude de l'homme, l'infinie et pacifique prairie de la foi.
C'était là l'interminable terrain de jeu qu'il lui devenait loisible de parcourir à la poursuite de son absolu. Divagation ininterrompue à travers le monde sans périls des mythes. Issue éternelle et vaine. Sollicitation perpétuellement entr 'ouverte devant le fuyard.
Privé de tout autre recours, Pascal se jeta donc dans la foi du charbonnier. Il employa ses huit dernières années à mer le génie de ses vingt premières. Lt l'on se demande auquel des deux moments il en a mis plus.
Quand il fut parvenu à l'extrémité de ce long labeur de démolition, il écrivit finalement une phrase d'une étrange simplicité ; si simple que le langage courant lui a fait accueil pour fournir les esprits engourdis d'une garantie contre toute velléité de résurrection : « Qui veut faire l'ange fait la bête ».
Or, ces mots n'expriment pas moins que le grand fait du monde depuis Descartes : — le divorce entre la science et la conscience, — l'impossibilité du salut par le perfectionnement de la mathématique.
Dès ce moment la science a commencé, pour son plus grand bien, à s'éloigner de l'homme de chair dans une direction rectiligne. Elle est devenue indifférente et inhumaine, comme la nature.
C'était à l'intuition morale à comprendre qu'elle n avait rien à gagner en la suivant. Pour notre malheur, elle s'y est obstinée.
A la même époque où pensait Pascal, vivait un autre désabusé, mais qui n'avait eu que la goutte et ne sut être qu'un rhumatisant de mauvaise humeur. Il s'occupait à condamner le monde pour toutes les désillusions dont avait été payée son attente. Un homme que les solidités positives, — ayant bonne mine, biens, titres, fonctions et responsabilités, — avaient l'une après l'autre déçu.
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Or, par une étrange coïncidence qu'il est intéressant de mettre en lumière, ce Pascal d'espèce plus grêle parvenait, dans le silence de son fauteuil, à des constatations aussi décisives : « Il y a des raisons du cœur que la raison ne connaît pas ».
Mais des clairvoyances isolées ne sauvèrent pas le monde. Faute par Descartes d'avoir discerné, dès le principe, l'incompatibilité de la méthode des idées avec la règle des sentiments, l'humanité s'enfonça dans le plus inextricable chaos de pensée.
Voilà trois cents ans qu'elle s'y débat. Trois cents ans qu'elle se demande avec innocence pourquoi, tandis que les techniques des métiers se perfectionnaient, le « progrès » ne se portait pas également dans les actes de l'humanité.
Nous sommes à la veille d'un temps où se vulgarisera cette notion que le mot progrès perd toute espèce de sens dès qu'on le transporte dans le plan des soucis moraux.
Qu'on ne parle pas à ce sujet de faillite de la science. La science n'a pas failli ; elle a commencé à donner tout ce que les meilleurs esprits en attendaient. Elle ne pouvait rien où rien ne peut, sinon précisément ces impondérables dont elle ne se soucie pas encore.
Qu'on parle d'une faillite de la morale cartésienne, — à la bonne heure. Mais je suis sans confiance pour attendre cette franchise de la part de cette secte actuelle, qui se fait de Descartes son chef d'inspiration et qui prétend, avec l'aide de son autorité, nous ramener au fil d'une « tradition française ».
A vrai dire, quand Descartes arracha la connaissance du monde physique aux imaginations des théologues, il sonna le glas de la chrétienté.
.Qu ajouterai-je de plus ? Que son efïort fut si brusque que, du même coup, il entraîna la connaissance du monde spéculatif là où elle n'avait que faire ? Qu'ayant résolu de mettre un terme au désordre du monde gothique, il le transporta tout entier dans le monde qu'il inaugurait? Qu enthousiasmés par ce coup de génie, les faibles esprits qui lui succédaient ne surent pas distinguer dans son héritage l'essentiel du transitoire ? Que tout ce que nous ne comprenons plus, en nous et hors de nous, nous est venu de là ? Que Pascal, seul entre tous, eut la conscience du grand dégât qui s'opérait par cette confusion renouvelée de toutes choses entre elles, et particulièrement de la méthode de l'esprit avec la conduite de la vie ?
C est pourquoi Pascal, ayant pressenti le danger, chercha ce qui
pourrait l'en garder et ne vit que la fol. 11 jeta alors ce cri d'alarme dont l'écho nous émeut encore. 11 s'accrocha au grand mât de la chrétienté surmonté de la croix. Vainement. Toutefois, lui ni son temps ne pouvaient faire plus. Le vaisseau n'en a pas moins continué à sombrer lentement. Nous flottons aujourd'hui au gré de cette épave.
Mais je reviens à l'explication que je me proposais en commençant : il demeure que Pascal n'est pas une énigme. Son œuvre n'enveloppe pas un système. Le secret de l'angoisse de Pascal ne relève pas de la glose philosophique, il appartient à la connaissance du sentiment.
Pascal est un poète pris aux filets du prestige mathématique. Pasca est un révolté qui se rejette dans l'ignorance pour échapper à cette lumière sombre dont parlent les physiciens. C'est un homme qui met le besoin d'une règle morale devant le plaisir de la conquête scientifique.
Il ne fallait donc, pour le comprendre, que l'émotion spontanée de nos quinze ans. Il devait se lire du même mouvement que Vigny, qui est l'héritier direct de son angoisse. A vrai dire, nos quinze ans le comprirent et l'absorbèrent passionnément, jusqu'à la moelle.
Mais vint ce professeur de philosophie dont je parlais. Il nous fit acheter une édition des Pensées au seuil de laquelle s'érigeait une épaisse préface explicative. Le texte n'y courait pas quinze lignes sans trébucher dans une note du bas de la page. Des numéros renvoyaient à tout un convoi d'appendices bourrés de références. Les faux savants ont en eux un tel besoin de crédulité qu'ils refont un mystère de leur propre myopie.
On nous annonça que Pascal était un système, qui se plaçait chronologiquement entre celui de Gassendi et celui de Leibniz, et qu il y avait des chicanes parmi les écoles pour le classement des Pensées. La parole enfiévrée du grand tourmenté s'obscurcit. Il se hérissa d'allusions Insoupçonnées. Il y eut des forts en thème qui ne 1 avaient jamais lu jusqu'à ce jour et l'interprétèrent victorieusement, à notre nez, avec des divisions en trois parties.
Il me fallut du temps pour comprendre que Pascal avait prévu cette engeance et nous en avait vengés par avance en disant, au cours de son
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Entretien avec M. de Saci : " Les difficultés croissent à mesure qu'on les éclaire, les obscurités se multiplient par les commentaires ».
Mais le jour où j'eus compris le plein sens de ces mots véritablement débordants de conséquences, je retrouvai le Pascal de mes quinze ans et je me retrouvai moi-même, — par delà les règles de la méthode cartésienne, par delà les accolades, les systèmes et les écoles.
(L'Effort, 1^' juillet 1911.)