‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 55 sur 56 · EXAMEN DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CONSCIENCE

« Avec ce cahier double commence véritablement la troisième année de V Effort libre (ancien Effort).

« Ce cahier porte officiellement la date du 10 janvier 1913. Toutefois il ne pourra paraître que dans le courant de ce mois (février).

« Cette constatation est la première qui s'impose. Elle marque même son empreinte sur l'examen de conscience que j'entreprends ici. Elle porte en sol une signification et des conséquences que je dégagerai au cours de ces notes.

« Avons-nous fait tout ce qu'il fallait faire ?

« Ou plutôt : ai-je fait tout ce qu'exigeait de moi le bon fonctionnement de ces cahiers ?

« J'ai besoin, autant que mes lecteurs, d'être fixé sur la réponse que cette question appelle.

« Les abonnés et lecteurs de ces cahiers ont besoin, de leur côté, de trouver dans ma réponse les éléments d'une confiance dont ils ont été amenés à me faire quelquefois crédit, au cours des années qui viennent de s'achever.

« Je crois, et je vais m'efforcer de prouver, que nous avons fait beaucoup.

« Je suis persuadé que nous aurions pu faire mieux. J'indiquerai en dernier lieu de quelle façon nous nous proposons de faire plus.

« Ha, ha, ha, c'est parlé, ça ! 0 mes professeurs de rhétorique !

« Je rappellerai d'abord ce que fut la première série de l Effort ^. Elle avait été entreprise par un homme seul, ne connaissant personne, connu de personne, au fond d'un obscur trou de province.

1. Vingt-six numéros sur quatre pages demi-jésus, du 1^"^ juin 1910 au 30 septembre 19)1.

(( Quinze mois plus tard, l'œuvre menée à bien à travers des difficultés et des dérangements de toutes sortes, s'ofïrait comme un des essais significatifs de la jeunesse présente. Une suite d'études, méthodiquement conduites, appelait sur cette feuille une attention croissante.

« Aucun communiqué n'avait annoncé à la presse et au peuple des revues la naissance de l'Effort, son programme, ni le nom de ses collaborateurs. Aussi nul journal, nulle revue, n'en avait-elle informé son public. C'est tout juste si, en quinze mois, tels articles par nous publiés se trouvaient, à une dizaine de reprises, ça et là mentionnés. Et, la plupart du temps, par quelles publications et en quels buts inavouables ! Je ris encore quand j'y pense. Diagnostic infaillible de notre néant temporel : le Mercure de France pas une fois ne se pencha sur notre petitesse.

« La circulaire par laquelle j'avisais l'opinion publique de notre venue en ce monde et du but que nous nous assignions était longue, quelque peu opaque, de fière allure pourtant, et pleine d'un son de vérité qui aurait pu frapper.

« Mais je fis le superbe. Je fis aussi l'ignorant. Je ne l'adressai pas à la presse. Je ne l'adressai quasiment à aucun homme de lettres. Je voulais le public, le grand public, du premier coup.

(i Je n'avais pas encore appris le premier précepte de toute vie intellectuelle, en ce pays : le public ne veut rien savoir ; le public veut suivre ; le public veut pouvoir répéter ; le public n'entend que ce que lui serinent la douzaine de ses pions d'art et de lettres.

« Toute voix libre, non introduite, ni palmée, ni châtrée, lui sonne aux oreilles comme un Insupportable bourdon. 11 lui faut le cliquetis de la chaîne d'huissier, qui se confond assez bien, il faut l'avouer, avec le cliquetis des éperons d'académicien.

« Convenons de toutes mes insolences : je parlais, alors que, pour ce faire, nul ne me payait. Quel sombre dessein devait être le mien ?

« En outre, je fondais une feuille que pour un journal vous pouviez prendre, et je ne demandais à mes abonnés que quatre francs cinquante par année.

« Quel pelé ! Ha ! si j'avais annoncé urbî et orbi que je fondais la revue

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la plus chère de Fiance et si j'avais ajouté que pour ce prix je ne promettais même pas un nombre déterminé de livraisons, alors vous auriez vu accourir ces chroniqueurs, ces couturiers, ces aviateurs et cette brillante jeunesse italo-yankee qui fait aujourd'hui le tout-Paris des nuits persanes ou romaines.

« Loin de là, mes pauvres amis. Quatre francs cinquante l année, des promesses honnêtes et une ardente sincérité. Comme je comprends que le public se soit dérobé !

'< Lui d'un côté, tranquille, nombreux, sûr de soi, habitué à se faire appeler le Grand, comme Louis, — et de l'autre trois pauvres hères dont le nom n'éveillait nulle réminiscence de louanges publiques, de couvertures jaune serin aux vitrines des libraires, de toiles bruyamment commentées aux Salons officiels.

1' Car, de suite, à moi s'étaient joints Thiesson et ce modèle d honnête homme dont je ne veux pas imprimer le nom ici pour ne pas continuer à le compromettre dans sa clientèle poitevine.

« Donc, Lui d'un côté, le Public, Public le Grand, - — et, de l'autre, nous trois. Dérision. Qui lui offrions-nous ? Une bagatelle : notre foi, notre conscience.

« Qu'y a-t-il à faire de ça ? Ça peut-il se danser, une foi ? se danser, une conscience ? se mettre en ombre chinoise, en robe entravée, en péplum grec, en cube, en conférence mondaine, en vers de mirliton avec accompagnement d'orchestre Colonne ? Une pitié je vous le dis.

« Mais ma naïveté n'avait pas atteint son couronnement.

« En tête du Grand Public, à qui 3e venais si plaisamment dire : " causons de vous à moi », je distinguais un petit groupe d'hommes lents, hommes de bien, peu payés, médiocrement vêtus, inclinés aux allures attentives. N'étais-je pas de l'Université moi-même ? Je fis fond sur eux. J'envoyai mes papiers à tous les lycées, aux bibliothèques d'Université et aux associations d étudiants.

« Ha ! mes maîtres, mes collègues, mes cadets, rions-nous donc au visage, les uns les autres, de ce beau titre d'éducateurs que nous nous octroyons. Une fols bâtés de notre grade, combien d'entre nous ne deviennent pas à jamais réfractaires à toute culture ?

« Le premier sens du mot éducateur devrait être : qui reste capable de s'éduquer. Littré ne le donne pas. Il a tort. C'est la signification morale du mot. Qui peut donner dune part, sans recevoir incessamment, et prendre, conquérir d'une autre ?

« Or, vous le savez bien, la moitié d'entre vous s'endort, le soir de l'agrégation ou de la licence, de ce sommeil gras de la suffisance, d'où nulle trompette ne les tirera.

« Le reste, plem d'une vaniteuse conscience, se tient, comme on dit, au courant. Au prix de quelques lectures professionnelles, ils croient remplir leur office. Est-ce cela tout ce que, le lendemain, l'enfant leur demandera ? Belle question !

« Le mauvais riche, au spectacle d'une misère, éprouve l'enflure de son portefeuille d'un resserrement de son bras et se plaît à sentir le poids dont pèse son gousset sur sa ceinture.

« A ces autres riches, ces riches de la connaissance, il suffit de sentir le prestige facile que leur donne leur acquis. Tous les ans, ils renforcent leur acquis (c'est encore comme ça qu'on dit). Le pauvre, à leurs yeux, c'est l'enfant. Et ces innocents croient de bonne foi lui enseigner la vie, eux qui ne savent par cœur que des choses.

« Qu'auraient-ils fait de V Effort, qui est un appel direct à de nouvelles pensées et à une collaboration de tous ? Collaborer, alors qu'on peut enseigner ? Se soucier d'un avenir, alors qu'il existe, à leur usage privé, ce vaste dortoir capitonné qu'est le passé ? Se remettre à la besogne, alors qu'on a ses grades ? Vous voulez rire.

« En effet, ils ont ri, les premiers alors.

« Ne soyons pas injuste. Comme il y a plusieurs Paris, il a plus d'une Université dans l'Université de mon pays. Il y a en elle la petite poignée qui s'est jetée là-dedans par amour, par soif de don, par ivresse intellectuelle, par haine du gain, par goût du dévouement obscur et par respect pour la vérité dont personne, là, ne vous demande compte, — l'administration étant, le plus souvent, occupée ailleurs. Je pense surtout à ces instituteurs qui, au fond d'une campagne, s inquiètent, lisent, et s'efforcent, seuls, vers un perfectionnement lointain et intime.

«De ceux-là, l Effort a plusieurs avec soi, depuis les débuts. Tous les ans, il lui en arrive quelques-uns. 11 lui en arrivera sans cesse, désormais. Mais combien sont-Us ? Combien peuvent s'abonner ? Combien savent où chercher ce qui existe, et où existe ce qu'ils souhaitent ?

« Voilà comment s'est fait, lecteur qui m'as suivi jusqu'ici, que le

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lancement de l'Effort a été le chef-d'œuvre des lancements absurdes, enfantins, ratés, — un vrai lancement idéologique.

« AJnsi, nous avions avec nous, pour tout potage, une poignée d'amis semblables à nous, sans crédit, sans influence, amis de lycée, de Sorbonne et de régiment,

(c A l'exception de deux ou trois d'entre eux, ils ne nous suivaient, d'ailleurs, que par fonction d'amitié. En cela admirables, et plus méritants que ceux qui partageaient notre foi. Ils grondaient, entre haut et bas. Ils étaient en train de faire leur vie, en des disciplines de travail qui isolent plus hermétiquement que l'espace d'un Océan. Nous les dérangions.

« Par quel miracle alors, un an plus tard étions-nous cent vingt abonnés ? Voilà ce que je ne comprendrai jamais.

« Il a dû se produire un phénomène de diffusion mystérieuse à la surface du territoire. Par des voies que ]e n'ai jamais connues, les pauvres paroles que nous murmurions dans l'étouffement de notre cave poitevine, et qu'aucun écho ne reprenait, s'en sont allées heurter des oreilles étrangères. Et des âmes se sont émues. Des lettres sont venues. Lettres sur qui mon cœur a battu. Lettres de Lille, de Dijon, d'Alger, de campagnes dont je cherchais le nom dans le Larousse et 1 emplacement sur des cartes à grande échelle.

« Mais ce n'est pas seulement sans un appui, sans presque un ami que nous partions. Nous sommes partis sans un article d'avance écrit, sans un dessin cliché, sans une direction, ni même la connaissance exacte de ce monde littéraire où nous voulions faire triompher l'honnête et le vrai.

« Le reproche nous en a été fait, depuis. Je me le suis adressé plus d une fois. La vie à la campagne est propice à ces examens de conscience. On n'en sort pas toujours blanc devant soi-même.

« N importe. Nous avons eu raison puisque, connaissant exactement Paris et le peuple de l'art, nous n'aurions pas fait l'Effort. Or cet Effort, je suis de plus en plus persuadé qu'il fallait le faire.

« Peut-être, Parsifal stupide, ai-je dans l'exubérance des premiers mois frappé plus d'un cygne que j'aurais dû respecter. Mais si nous

arrivons un jour à oes vues plus assurées, n'est-ce pas au prix de nos errements premiers ? Simples, nous l'étions ; purs non moins. Pouvonsnous faire à notre destin une autre prière que de persister dans le feu de cette simplicité et l'audace de cette pureté ?

« Les sommaires de cette première année en font foi. C'est un grouillement plein de courage et de défi.

« Puis la seconde année a commencé. Octobre 1911. Et tout le monde a pu sentir que la fol qui animait lEffort fléchissait.

« De juin 1910 à octobre 191 1 que s'est-11 passé ? Rien, et tout.

« Juin 1910 : solitude, silence, courage neuf : aucun doute.

« Octobre 1911 : trois mois de séjour à Pans, seize mois d'articles critiques, de lectures, de découvertes et de réflexions forcées : doutes.

« Je puis l'avouer, aujourd'hui ; j'ai terriblement douté, une fols perdu ce beau pucelage intellectuel des premiers numéros.

« Ce que je croyais être le premier à dire, d'autres l'avaient dit avant mol, sans plus de fruit.

« Là où je croyais la place vide et criais au vertige, ]e trouvais d obscurs et admirables travailleurs. La poésie moderne, que j'estimais morte, était au contraire l'objet d'une poussée pleine de vie.

« Je découvris que les cas étaient moins simples qu'ils n'apparaissaient, vus de Poitiers.

« La prose et le théâtre n'étaient pas bornés aux resucées de Dumas ou de Mau passant.

« Romain Rolland, Charles-Louis Philippe, Hamp ou Paul Fort n'étalent plus des lutteurs isolés, des exceptions sans racines, Claudel,. Suarès, Mauclalr, Gide, Halévy, Copeau, Spire, Romains, Vildrac, Duhamel, Franck, et d'autres étalent mes « découvertes ». Puis Whitman m'était arrivé d'un coup. Sa plénitude faisait sonner le creux à mes essais théoriques. Je connaissais des satisfactions un peu ivres qui me semblaient condamner plus d'une de mes condamnations. De l'admiration se fit jour dans mon intransigeance artistique.

« Mon intransigeance sociale n'était pas moins battue en brèche. On se souvient de ce qui était la base dogmatique de ï Effort à ses débuts : l'admirable perspective d'une reconstruction de la société par ses

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éléments neufs et encore sains m avait séduit comme elle en a séduit bien d'autres. Les sophismes de Sorel — les plus féconds de tous les sophismes modernes — n'avaient pas été pour rien dans le mouvement de passion d'où l'Effort était né.

« Jeter bas une société pourrie, disperser les idéologies sur lesquelles reposait la morale de la jouissance, lui substituer une civilisation qui aurait pour origine, pour but, pour loi, la morale du producteur, avec ce qu'elle comporte de nécessité, d'ordre, d'équilibre et d'amour, c'avait été mon rêve. Je ne nierai pas qu'il ne le soit resté.

« Mais j'accompagnais alors Sorel jusqu'à ses plus extrêmes conclusions. Je n'avais pas aperçu le point où sa logique bifurque et se fourvoie. Je répétais avec lui qu'il y va de l'avenir, de construire autour du peuple des producteurs (le prolétariat organisé en syndicats) une sorte de muraille de Chine, de telle façon qu'aucune des idéologies menteuses du monde bourgeois ne vienne souiller la morale en formation du monde prolétarien.

« L'admirable argumentation de Péguy dans Notre Jeunesse confirmait ces conclusions. Je ne me rappelais pas que le Français est le roi des logiciens, tandis que le monde se soucie de la logique comme d'un pantoufle. Une année de vie publique devait suffire à me l'apprendre.

« Octobre 1911. C'était le moment, si l'on s'en souvient, où la crise de démoralisation déclarée par les palinodies de Clemenceau, par l'accès de Briand au pouvoir, par la seconde grève des postes, par l'échec de la grève du rail, par le pullulement des mouchards au sein des organisations prolétariennes, se répandait de là à travers le monde ouvrier tout entier.

« La guerre éclatait entre la Confédération générale du travail et le Parti socialiste. La roideur de la C. G. T. dénonçait les hésitations politiques du Parti. Pataud prostituait l'idée d'action directe et tarissait par le ridicule la source d'héroïsme qui est en elle. La propagande ouvrière faiblissait. La conscience du prolétariat se repliait sur soi-même et commençait à se déchirer pour échapper à la honte qui grandissait.

« De son côté la classe bourgeoise reprenait quelque apparente

vigueur. Durand était condamné à mort ; Lépme et sa police comptaient autant de « journées « que de dimanches ; le Conseil municipal de Paris abandonnait les entreprises municipales aux financiers ; le coup de revolver qui tuait Moucliel dans les caves de la mairie d'Elbeuf éveillait à travers le monde capitaliste une formidable clameur de joie ; les syndicats d'instituteurs étaient traqués ; MiUerand promettait le retour de toutes choses au point où elles étaient avant l'Affaire ; l'aviation et le covip d'Agadir surexcitaient les ambitions chauvines ; la grande presse s'américanisait ; Bonnot et Garnier lui fournissaient bientôt des prétextes pour suspecter de complicité les anarchistes et, par extension, les révolutionnaires de tout poil ; Rousset était traduit en Conseil de guerre ; Gauzy allait être incarcéré.

« Ainsi le syndicalisme ne se montrait pas mûr pour constituer à soi seul mieux qu'un élément de manœuvre dans le seul plan des intérêts matériels.

« L'indiscipline et la jalousie, qui sont dans le caractère français, empêchaient même que cette force de combat demeurât perpétuelle. Entre chaque crise, le syndicalisme français perd ses cotisants, ses sections et sa doctrine. Il fait penser à l'armée espagnole du temps àes pronunciamentos : des cadres énergiques, mais point de troupes. De là, nulle suite assez effective dans l'action, des menaces trop souvent hors de proportion avec les résultats possibles.

« La force d'idéalisme que Sorel nous avait désignée en lui, que nous y voyions tous avec les yeux de la foi, n'existait pas encore.

« Voilà ce qui s'était passé en France, de juin 1910 à octobre 1911. Et ce qui s'était passé en France se passait également à l'Effort.

« j'avais trouvé le monde artistique moins vide que je ne le croyais. Le monde ouvrier était moins prêt que je ne le supposais.

« De là vient que la seconde année de F Effort est loin d'avoir présenté la décision et l'élan de la première.

« Elle a été une année de recueillement.] 'avais besoin de racommoder mes idéologies rompues, et de reviser mes jugements.

« J'ajouterai pour mémoire que le poids de la revue avait grossi. Je n'avais plus assez de liberté pour répondre aux lettres, envoyer les

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spécimens, assurer la parution régulière des cahiers, étendre la propagande. J'empiétais sur mon travail privé. Et le travail privé protestait à sa façon, qui était sans charmes.

« Aussi cette année s'est-elle bornée à publier une série de controverses assez générales et des articles de critique. A la vérité ces derniers ont eu le bonheur d'intéresser. Mais deux événements surtout sont venus donner à l'Effort la vitalité qui, sans cela, lui aurait manqué.

(c Le premier a été cette Anthologie de février 1912 qui a fait un si beau tapage. Elle était le fruit de mes dernières « découvertes ». Je désirais les partager avec mes lecteurs, et leur faire connaître ces « nouveaux contemporains ". On sait assez que ce petit volume de 180 pages a déchaîné l'enthousiasme, la colère, excité une curiosité générale et aidé tout le monde à voir clair.

« Le second événement a été l'incarcération prolongée de Gustave Hervé, et la protestation que, le premier dans le monde des lettres, lEffort a émise à ce propos. Relevée avec vivacité par les contradicteurs, cette protestation a vu ses remous se prolonger jusque dans le cahier de juillet, bien après l'élargissement d'Hervé.

« Mais 11 était de toute nécessité d'aviser. Cet assoupissement était mortel. Il se traduisait par des cahiers de plus en plus espacés. Les abonnements se faisaient rares.

« A vrai dire, il allait prendre fin avec les doutes. Car il ne faut pas croire que ces mois de demi-silence aient été des mois de demi-travail. L'énergie ancienne, un temps calmée, se réveillait.

« L'idée qui a été, en quelque sorte, le point de rejaillissement de ÏEffort est la suivante : au lieu de regarder comme suffisamiPient amorcée, du simple fait du groupement des producteurs en syndicats, la culture morale et intellectuelle du prolétariat, regardons F organisation du prolétariat comme le point de départ possible d'une civilisation nouvelle, — la civilisation révolutionnaire.

« Ne disons pas qu'elle doit naître implicitement de la lutte ; 1 événement a donné tort à une vue si naïve.

« Ne disons pas que la culture bourgeoise ne saurait que souiller les germes de la future civilisation du monde des producteurs ; cela est vrai pour tout ce qui regarde le clinquant de la décomposition bourgeoise ; mais il subsiste, dans la tradition démocratique, un grand nombre d'idées ou d'états d'esprits que le prolétariat a intérêt à ne pas ignorer. (Tout de même, d'ailleurs, que la civilisation bourgeoise, a intérêt à ne pas se défendre plus longtemps contre l'admirable contact d'héroïsme, de solidarité et d'ordre qui est la marque du travail organisé.)

<( La morale des producteurs est capable d'instituer, à la place de l'anarchie individualiste du monde moderne, un équilibre harmonieux des forces. Mais la preuve peut sembler faite que les producteurs, laissés à leurs seules initiatives, ne parviennent pas à se dégager des complexités de la lutte pour la vie. Les intellectuels, de leur côté, restent tout aussi incapables de s'évader par eux-mêmes du faisandage de leur byzantinisme,

« La preuve m'en était fournie par ces mêmes contemporains que la joie de la surprise m'avait fait mettre si haut, et qui le méritaient. Ils n'avaient pas tardé, en effet, à nous prouver que plus leur valeur était grande plus leur art était guetté par la décomposition de l'indiviaualismc.

« L'un, après avoir prophétisé des pensers nouveaux, revenait sagement se mettre sous la coupe de Moréas. L'autre s'abandonnait aux prestiges de son intelligence si prompte et si souple. Quelques-uns noyaient leur prose dans l'emphase soutenue de la pire tradition rhétoncienne. Les esprits les plus fins cédaient à l'horreur d'un avenir trop brusquement ouvert ; ils se raccrochaient, à leur tour, derrière Péguy, Sorel et Barres, à la recherche de leurs traditions, et ne se voyaient pas dupes d'un mirage historique. La corruption ambiante rejetait les uns vers le dilettantisme, les autres vers les plus fiévreux conservatismes.

« La nécessité d'un ordre, d'un équilibre, d'une discipline, d'un objet à notre amour se faisait donc aussi durement sentir du côté des intellectuels que du côté des révolutionnaires.

(( L'union des uns et des autres s'imposait. Il ne s'agissait plus, comme en 1900, d'une offensante '< descente vers le peuple », ni des profitables palinodies d'un « art social ». Mais il pouvait être question d'une collaboration, dans sa grandeur et sa réciprocité.

« D'un côté un public admirable — celui des fêtes syndicalistes et

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révolutionnaires, — à qui ne manque qu'un art où exalter sa foi ^.

« De l'autre des artistes excellents, privés de public, abandonnés aux seules impulsions de leur curiosité, confinés dans le travail des cénacles.

« Le but de l'E0ort se précisait donc à nouveau. 11 fallait rapprocher ces deux forces, vaincre la rancune et la méfiance des travailleurs pour l'artiste, dissiper le préjugé aristocratique et scolaire de ce dernier.

« Dépassant bientôt le seul point de vue de l'art, nous entrevîmes la possibilité de fonder, au sens le plus large du mot, un joyer de culture, LA REVUE DE LA CIVILISATION REVOLUTIONNAIRE.

« L'E0ort s'offrait, comme un outil dont l'ouvrier aurait momentanément abandonné le manche. Ce programme nouveau était la conséquence directe du programme primitif. Nous avons décidé de ramasser l'outil et de le faire servir à cette œuvre nouvelle. Et ceux qui se sont joints à nous sont partie prenante dans cette commune volonté.

« Telle est la destinée vers laquelle l'Effort libre s'engage. Tandis que nos camarades ouvriers, dans leurs journaux et dans la vaillante petite Vie Ouvrière, jettent les bases des entreprises prolétariennes futures, l'Effort libre collaborera à sa façon à la transformation qui vient.

« Une société nouvelle est en nous, veut naître et ne sait encore comment elle naîtra. Qu'est-ce qui doit périr dans la nôtre pour lui faire place ? où s'attacheront, par contre, ses traditions ? où battra son cœur? où sera sa foi ? quelle sera sa loi et sa règle ? comment aider à sa venue ? et quels sont les gestes avant-coureurs de sa naissance ?

« Nous ne pensons pas que des militants mêlés à l'action, que des artistes, que des hommes en un mot puissent assigner à leur vie un but plus noble et plus frémissant que cette recherche.

" Et c'est ainsi que l'Effort libre deviendra ce que par-dessus tout il

1 . C'est le public qu'Albert Doyen convoque à présent dans ses belles Fêtes du Peuple au siège de l'Union des Syndicats de la Seine, et qui y apporte un enthousiasme si p>uissant. (Note de 1919).

ambitionne d'être : une maison fraternelle, un foyer de vie, un signe ardent de ralliement.»

Et ce signe ardent de ralliement, l'Effort LIBJRE na pas cessé de l'être jusqu'à la veille même de la guerre ^.

1. Parmi les collaborateurs réguliers ou occasionnels de l'Effort libre, 11 faut citer : Romain Rolland, René Georgin, Henri Bachelin, Pierre Debeyre, Jean Daluze, Gaston HiRTZ, F. Bertaux, Maurice Cahen, C.-L. Freeman, Gaston Gravier, Marcel Cohen, Morichau-Beauchant, C. A. Borghese, m. Fuchs, Augustin Hamon, j. Laurier, Jean-Marc Bernard, G. Papini, g. Prezzolini, A. Soffici, Albert Turpain, Herwart Walden, D. WoLkowiTSCH, Kate Monnet, Emile Guérinon, Joseph Voisin, Henri Aliès, René Arcos, G. Chennevière, Georges Duhamel, Henri Franck, Henri GhÉON, Marguerite GiLLOT, Georges PÉRIN, Jules Romains, P.-C. Jablonski, Cyriel Buysse, Simone Bodève, Eugène Poitevin, Fernand Divoire, Louis Chadourne, F. Jean-Monique, Margherlta Sarfatti, Luc DuRTAiN, L. Mantoy, Israël Zangwill, Léon Baranger, Valéry Larbaud, Francis Jourdain, P.-J. Jouve, Jacques Mesnil, Paul Amann, Henri Guilbeaux, Jean LoMBARD, Victor Barrucand, Lucien Marchal, Roger Martin du Gard, Edouard Droz, G. Guy-Grand, Raymond Geiger, François Crucy, Henri Hertz, etc., sans compter les écrivains et le peintre auxquels ce livre est dédié.

En 1913 F Effort libre est devenu une sorte de coopérative intellectuelle. Sa direction a été assumée par ceux-là dont le nom figure dans la Dédicace de ce volume, c'est-à-dire par Charles AlbeRT, Léon BazalGETTE, Marcel Martinet, Louis Nazzi, André Spire, Gaston Thiesson et Charles Vildrac, auxquels il faut ajouter celui qui signe ce livre.

Actuellement tous les numéros de l'Effort libre qui ne sont pas épuisés ainsi que l' Anthologie de FEffort, peuvent s'obtenir auprès du dépositaire général, MM. Rieder et C^^, éditeurs, 7, place Saint-Sulpice, Paris, 6^.

Il n'est pas possible d'achever sans rendre hommage à la camaraderie des ouvriers qui constituent Y Imprimerie Nouvelle l Avenir, association ouvrière établie à Nevers, Leur collaboration affectueuse a grandement facilité la vie de la revue ; leur goût et leur science professionnelle lui ont donné un caractère d'excellence matérielle qui a été généralement reconnu.

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