‹ Carnaval est mort: premiers essais pour mieux comprendre mon tempsChapitre 54 sur 56 · CE QU'A ÉTÉ L'EFFORT LIBRE · texte numérisé non relu

CE QU'A ÉTÉ L'EFFORT LIBRE

L'Effort a été fondé en 1910 e/ son premier numéro a paru le 1^*" juin de cette année-là. Le numéro 3 de la revue {[''^juillet 1910) donne une idée assez juste de ce quil a prétendu être à ses origines : revue technique, et revue de combat :

« On peut aborder une œuvre sous l'empire de soucis qui ne soient ni historiques, ni psychologiques, ni esthétiques. On peut la prendre en soi, on peut l'étendre comme un cadavre sur une table d'amphithéâtre, et se proposer de la disséquer sans autre but que de savoir comment elle est faite. C'est ce qui pourrait se baptiser 1 anatomie artistique.

« Appliquez cette attitude critique à l'analyse d'une pièce, d'un roman, d'une nouvelle, d'une symphonie, d'un tableau, d'une statue, d une médaille, d'une construction ; donnez à chacun de ceux qui endosseront la responsabilité de ces études une expérience professionnelle, une foi âpre en leur métier, une volonté froide d'en extraire tout ce qu'il peut et doit renfermer d'art et d'humanité ; et vous comprendrez en quoi, au total, l'Effort sera une revue technique.

« Mais l'anatomie ne reste pas une science spéculative. L amphithéâtre touche à la salle d'hôpital, et le carabin finit bien par faire un médecin. C'est en suivant une même pente logique que, de technique, la revue se trouve devenir combative.

« Il n'y a pas de considérants qui ne se résolvent en un jugement. Toutefois — nous y insistons avec énergie — jugement avant tout basé sur une appréciation de probité artistique. Nous répudions par avance tout soupçon de partialité, d'indulgence, d'intérêt ou d'esprit de corps. La vérité sera due à nos amis comme à nos ennemis, quelque dure qu'elle puisse être.

(( Nos critiques, bien qu'ils ne doivent jamais engager que leur

conscience, auront pour tâche commune de ne s'mclmer devant aucune réputation, aucune célébrité, aucune gloire. Nos critiques ne dînent pas avec les auteurs à la mode, ils ne les rencontrent pas dans le monde, ils n'ont donc rien à ménager, si ce n'est eux-mêmes ; mais c'est là une cons'.dération par-dessus laquelle ils sont disposés à passer : s'ils ont du talent, une rancune puissante les forcera peut-être à piétiner quelques années de plus; or ils sont jeunes, ils ont fait crédit à l'avenir; et s'ils n'ont pas de talent, aucune flatterie intéressée ne saurait leur en donner.

« Ils seront donc indépendants et sincères avec les autres, dans la mesure où chacun d'eux sera parvenu à l'être en face de soimême. Les grands noms ne les impressionnent pas, ce qui ne veut pas dire qu'ils se livreront à la besogne puérile de nier ce qui est, au profit (bien éventuel) de ce qui voudrait être. Mais ils ont compris qu'il est vraiment temps de faire sortir auteurs, critiques et public de l'abominable comédie de bluff et de mensonge qu'ils se jouent les uns aux autres depuis une vingtaine d'années.

« C'est en vain que nous nous tournons de tous côtés. Pas une voix mâle ni affranchie ne monte vers nous. Partout la peur : la peur de se tromper, la peur de n'être pas assez moderne. Nous ne voyons plus autour de nous qu'une agence de flatterie mutuelle qui assure au sociétaire docile sa retraite de gloire pour la quarantaine. Tout le monde est t^ cher maître >', personne n'est plus apprenti. La terreur de manquer la découverte d'un vrai chef-d'œuvre en fait découvrir un nouveau tous les qumze jours.

« Au cours d'une enquête passablement humiliante qu'un journal de théâtre a ouverte récemment, nous avons pu lire avec stupeur les regrets qu exprimait un critique, pourtant maître de sa plume : il appelait de tous ses vœux une opinion sincère et courageuse qui dirait enfin tout naut ce que chacun pense tout bas, et qui délierait les esprits de 1 espèce d enchantement où la conspiration tacite de tous les intéressés les tient sciemment enchaînés depuis si longtemps. Mais quelqu'un que nous estimons y prononçait également une phrase salutaire, qui peut être regardée comme notre baptême : le vrai critique n'a pas d'amis.

« C'est ce vrai critique-là que nous nous proposons d'être. Et c'est, peut-être, pour le dire en passant, le meilleur moyen de nous faire des amis. Du moins nous le supposons, et c'est à ces amis inconnus que nous allons. On nous trouvera sans doute bien jeunes pour jouer ce rôle dangereux ; mais nous comptons plus sur la maturité de la volonté

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que sur celle du talent. On nous trouvera bien inconnus ; mais tout le monde a commencé par être inconnu ; et l'estime de quelques-uns des vieux lutteurs qui nous ont précédés, nos maîtres, suffit jusqu'à nouvel ordre à constituer notre Opinion publique. »

Peu de temps après, nous avions l'occasion de préciser dans ces termes une de nos directions :

« L'âme des foules d'aujourd'hui ne le cède pas en beauté à celles d'Homère. Agamemnon n'est pas une figure plus dramatique que Kropotklne. La mystique de la Grèce primitive n'est pas génératrice de plus de vertu ni de force héroïque que la mystique révolutionnaire. Il ne manque à notre temps que des artistes pour le voir.

« Il n'y a de couchers de soleil en Angleterre que depuis Turner », a dit Oscar Wilde.

" Quand un artiste se présente, qui a l'énergie de partir à la découverte de la beauté moderne, seuls les esprits obstinément rétrogrades peuvent le renier.

« Je m'incline devant la grandeur de la discipline classique. Mais nous ne deviendrons pas classiques nous-mêmes en fouillant dans les cendres froides du classicisme. Nous ne serons classiques que si nous parvenons à exalter notre temps avec tous les moyens d'expression que notre temps nous fournit, et avec '< cette délicatesse d'âme qui, rejetant les mensonges, si aimables qu'ils se fassent, ne peut goûter que le vrai >, comme l'a si justement dit Maurice Barres. La résurrection artificielle de la pensée et de la forme de nos classiques relève de ces mensonges aimables.

« Nous avons assez, dans notre histoire, d'une Renaissance faite les yeux derrière, La poésie, le roman, la sculpture, l'architecture et le théâtre originaux de la France y ont en partie succombé. Recommencer de sang-froid la même erreur serait une besogne criminelle. La vraie Renaissance consiste à penser son temps et à le vivre avec toutes ses forces d'artiste.

« Demain se construit avec les matériaux que nous livre l'aujourd'hui, La littérature ne reprendra une signification humaine que du jour oîi elle s annexera définitivement les passions de nos besoins sociaux.

« Les vrais classiques ont toujours été des révolutionnaires.

« Le classicisme est en avant et non pas en arrière. »

En mars 1912, nous revenions sur ces idées :

« Nous continuerons à penser qu'au culte du Moi, générateur d'élégances circonspectes et malsaines, doit succéder ou se substituer une recherche passionnée de convictions. Ces convictions, des esprits honnêtes et francs sont persuadés qu'elles existent ; elles échappent à l'examen critique d'intelligences beaucoup plus subtiles peut-être que les nôtres, parce que ces intelligences se sont nourries de lectures et de mépris ; elles apparaissent au contraire à tous ceux qui s'avancent face à la vie, en confiance et en cordialité avec tout ce qui vit.

« Nous continuerons à affirmer qu'il n'y a pour nous ni raffinés ni barbares, mais que partout où il se fait un effort il y a de la joie pour nous et une source d'inspiration pour notre art. Nous sommes aussi armés de scrupules que qui que ce soit en face des solutions mal vérifiées. Mais nos scrupules ne sont pas de l'ironie ; du moins l ironie n'est chez nous que le revêtement d'une gaîté fraternelle.

« Nous pensons que la libération du Moi, qu'enseignent quelques théoriciens, s'accomplit selon des voies nécessairement obliques, tant qu'elle ne prend en considération que les enseignements du passé et les vœux troubles de notre vingtième année. Car nous ne connaissons du passé que les contes que nous en font de spécieux dialecticiens ; et nos vœux de rhétoriciens, marqués d'une empreinte abstraite et scolaire, ont besoin de passer à la flamme avant de faire le métal de nos directions.

« Il nous plaît mieux de partir à la découverte des germes de l'avenir, que de cataloguer le legs de notre passé.

« Poussière pour poussière, celle des bibliothèques n'est pas celle qui nous attire.

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<i Un peu d'héroïsme nous rassure mieux dans l'action que beaucoup de raisonnements ; et si cet héroïsme ne suggère aucune analogie avec ceux de l'histoire légendaire, nous croirons plutôt notre cœur que la tradition.

« Nous avons la conscience d'être aussi « nationaux » à vivre dangereusement le sort des révoltés d'aujourd'hui, qu'à établir sans risque notre filiation avec les révolutionnaires d'hier.

« Enfin, par dessus les plus belles Idéologies, nous trouvons toujours qu'il reste une place pour la Bonté. »

Ces intentions constructives de l'Effort avaient une nuance politique. Le fragment suivant (numéro 4, juillet 1910) en fera foi :

« Une revue Oes Guêpes) inscrit en épigraphe, au-dessus de son titre, le chiffre fatidique 445 ; en troisième page de couverture un article, « le meilleur article de notre revue >, inséré douze fois l'an 0^ revue est mensuelle), dénonce la violation de la loi dont s'est rendue coupable la Cour de Cassation.

'( Je ne relève pas ce détail comme une bizarrerie à conserver pour l'histoire anecdotique de ce temps-ci. C'est une observation « à mettre au dossier », comme dirait Kipling. Au dossier de la misère morale et intellectuelle de notre époque. Je la dédie à ceux qui disaient : il n'y a pas d'Affaire, — à ceux qui disent : il n'y a plus d'Affaire, — à ceux qui pensent que tout est fini, qu'il ne reste plus, pour les amis et les ennemis d'hier, aujourd'hui réconciliés dans la gabegie commune, qu'à décrocher d'un même cœur la timbale et à se partager le fond ranci de l'assiette au beurre.

« Cette petite revue jaune qui met 445 sur son titre, on y trouve de la bonne prose ; il faut le noter de suite, sans quoi 445 perdrait toute signification, et ne serait qu'une distraction douteuse de petits camelots en mal de mauvaises plaisanteries. Donc ces jeunes gens n'ont pas l'air de jouer aux protestataires bénévoles. Et si, d'autre part, on relit attentivement ce qu'écrivent et pensent de vrais dreyfuslstes, M. Daniel Halévy dans l Apologie pour notre passé, M. Péguy dans Notre Jeunesse,

M. Sorel dans la Révolution dreyfasienne j et si l'on éeotite attentivement ce que révèlent tant d'homtnes distingués, dans l'amertume des confidences, qui niera que le problème de notre misère morale et intellectuelle ne devienne un procès d'ensemble où se jouent — entre autres — les destinées de notre littérature et de notre art ?

t* Que la solution doive être celle de M. Maurras, ou bien que ce soit celle des syndicalistes, toujours est-il que le temps des distractions d'art nous paraît clos. Les Guêpes consacrent leur fascicule de maijuin à Jean Moréas. Je trouve curieux que cette oraison funèbre d'un grand égoïste et d'un dilettante vienne accentuer la démarcation qui s'établit entre un passé insouciant et un présent noir de préoccupations.

« L'Affaire a été une Révolution à qui il n'a manqué, pour être cataloguée officiellement Révolution, qu'une Invasion et un changement de régime. Il ne lui manque même pas son Directoire. Regardez autour de vous. Ça grouille de sous-Barras et de sous-Rewbell.

<( Et à y voir d'un peu près, le régime n'a-t-il pas changé ? Il n y a que le nom qui soit resté le même. Les frontons sont en ruines, les colonnades disloquées jonchent l'herbe, mais les quatre lettres de bronze tiennent encore après leurs clous, — S. P. Q. R..

« Liberté, Egalité, Fraternité, for ever ; mais la République de M. Combes, la République de M. Clemenceau, la République de M. Briand, ont-elles, aucune des trois, un rapport avec celle de Gambetta ?

« Il ne s'agit pas de regretter un passé. Un passé ne se regrette pas. S'il est passé, c'est apparemment qu'il y avait des raisons à cela. Mais alors ?

« Alors serais-je en train de rrie fourvoyer dans une digression politique ?

« Il n'y a plus de politique. Tout se tient, tout participe à tout avec une véhémence douloureuse. Et toutes les petites perfidies publiques, comme les distributions de palmes ou de croix différées jusqu au lendemain des élections, font désormais souffrir en nous toute la machine à penser, à vouloir, et à croire.

« S'abstenir de politique est une hypocrisie et une lâcheté. Ce que nous pouvons et devons faire, c'est d'éviter l'enracinement dans un groupe.

« Il y a des hommes qui ont un instinctif mouvement de défense quand un copain les agrippe familièrement par-dessous le bras. Les copains de ces gens-là s'en vont dire partout qu'ils sont des êtres pkiris de morgue et de mépris. Il faut être un peu ces gens-lài

« Les partis politiques, les copains politiques nous prenrient volontiers

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par-dessous le bras, en nous rappelant les vieilles gaudrioles dont on a ri ensemble. 11 faut savoir surmonter les plus anciennes habitudes et les plus dures affections. A partir de ce moment-là de notre libération, nous pouvons, nous devons faire de la politique.

« Concevez-vous désormais qu'un artiste s'isole du malaise gênerai . Peut-être, à la condition d'être très fort ; et encore le plus fort n est-il pas celui qui voit tout ? L'isolé n'est plus bon qu'à fabriquer des amusettes. Voilà notre sort pour aujourd'hui, pour demain, pour de nombreuses années, pour un temps dont les hommes de vingt-cinq ans ne verront sans doute pas la fin.

« Il existe un problème. Donc il y a une solution ; il y a au moins une recherche de solution. Admettriez-vous que ceux qui font métier de penser, de décrire, de prévoir pour leurs contemporains, s en désintéressent ? Barres s'en est-il désintéressé ? Et France, et Jules Renard, et les Tharaud, et Guillaumin, et Lemaître, et Fâguet, et Bourget, et Wells, et Kipling, et Shaw ? Ils y sont venus, tous, les plus encroûtes d'humanisme, d'universitarisme, de littérature et d'infatuation personnelle.

« Il n'y a plus que nos messieurs de théâtre qui ignorent la chose ; ou du moins n'est-ce pour eux qu'une péripétie de cinquierne acte ; l'émeute transformée en catastrophe commode, et le socialisme eri thèses pour joueurs de bridge.

« Voilà pourquoi je ne peux réprimer ma stupeur en constatant que les jeunes gens qui débutent, en ce moment-ci "'■ dans les lettres ", mes contemporains de la génération de vingt-cinq ans, ignorent jusqu'au premier mot du malaise, du problème et de la recherche actuelle. i c

« Est-ce donc que le malaise n'existe pas pour tout le monde ? bi. Mais eux sortent en général d'un milieu où ces choses-là ne traiispirent pas, parce qu'elles risqueraient de déranger les belles combinaisons et l'ordre assuré des transmissions héréditaires. Ces messieurs qui Impriment dans Schéhérazade l'ignorent, et ces messieurs qui sont les fîls de M. Rostand, et ces messieurs qui écrivent le Rubicon ou autres saletés semblables l'ignorent tous.

« Est-ce donc alors que la génération de vingt-cinq ans est pourrie ? Après avoir vu la précédente, celle qui a trente et trente-cinq ans, tourner court dans la crainte du ridicule, et s'arrêter sur un pied ; après avoir vu la précédente, qui a quarante et quarante-cinq ans, foncer dans la pourriture et faire son trou au fromage national ; après avoir

vu la précédente, qui a cinquante et soixante ans, perpétuer les grâces frelatées et misérables du second Empire, allons-nous voir la nôtre fléchir à son tour ? M. Péguy nous le pronostique dans Noire Jeunesse. Pourtant nous l'avons vu grandir, cette jeunesse. Et elle valait, alors ! Que lui est-U arrivé ? Qui la secouera ? Qui la rappellera au sentiment de la réalité, de la vie qui se fait ?

« Ces angoisses expliquent pourquoi je me suis attardé sur ce chiffre hypnotique de 445. Elles expliquent pourquoi j'ai fait de la politique (au sens général du mot), pourquoi j'en referai, dans ces colonnes, chaque fois que l'occasion s'en présentera. Si ï Effort n'est destiné qu'à épucer les œuvres de la production courante, autant fermer boutique tout de suite et mettre la clé sous le paillasson.

« Sans politique, la critique technique d'une œuvre d'art, d'une œuvre de théâtre surtout, ne signifie rien. Sans politique, la question de la portée spirituelle d'une œuvre, de la valeur sociale de l'art, cesse de se poser. Ars est res politica, dans la mesure où il est res puhlica. (Qu'on ne fasse pas honte à ma latinité. J'entends bien ars dans le sens de technique, de métier.)

« Et voilà pourquoi j'approuve les jeunes gens des Guêpes d'inscrire 445 sur la couverture de leur revue, comme j'approuverais les jeunes gens qui frapperaient sur la leur les lettres C. G. T., — S. F. 1. 0. — ou telles autres qu'ils voudraient. L'art n'est pas une floraison maladive de nos neurasthénies. Il est chose sociale, émanation de la souffrance ou de l'espoir public. "

Cependant l'Effort traversait une crise. Cette crise trouvait son exprès^ sion dans l'article suivant, dont nous reproduisons les passages principaux (janvier 1913^ ;

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