‹ Carnet de campagneChapitre 11 sur 20 · ADIEUX DU GÉNÉRAL METZINGER AUX 2* ET 3* BATAILLONS · texte numérisé non relu

ADIEUX DU GÉNÉRAL METZINGER AUX 2* ET 3* BATAILLONS

a En adressant mes adieux aux 2* et 3* bataillons du régiment d'Algérie, je tiens à les remercier du précieux concours qu'ils m'ont constamment donné et à leur

régalent alors de la Marseillaise avec force couacs ; ce qui n'empêche mon tirailleur de planton d'admirer les artistes de Ranavalo et de me dire : « Ils jouent très bien. »

Tous mes turcos ont Pair de cet avis et semblent enchantés de ce concert inattendu. Il est vrai que la plupart des instruments de ma nouba sont crevés.

jo octobre, — Le 200* de ligne et la légion, ainsi qu'un nombreux convoi, nous ont quittés. Nous restons définitivement à Tananarive, et le séjour ne promet guère d'être agréable. Nous sommes affreusement logés et nous continuons à manquer de pain. Aucun des objets de première nécessité, dont l'envoi nous est annoncé par les lettres que nous recevons, ne nous parvient.

Il est question d'organiser ici un cercle militaire.

Le général nous a reçus à la résidence. La table était bien servie; mais le vin, trop alcoolisé, n'est pas buvable. Après le café, on a parlé de l'avancement. Très aimable, le général demande à tous encore un peu de patience. On lui a promis d'être généreux.

2 j novembre, — C'était hier la fête du Bain, quelque chose comme le jour de l'an malgache, à l'occasion duquel de grandes cérémonies ont lieu à Tananarive. Avant-hier donc, mes officiers et moi, nous recevions chacun une invitation de S. M. Ranavalo, nous priant

épaules couvertes de poudre de riz, et des pierreries au cou, tout comme la belle Otero, la couronne sur la tête. Sa Majesté s*avance, accompagnée d'un esclave portant la grande théière, remplie d'eau du bain royal. Presque à chaque pas, la théière verse dans la gracieuse main de Sa Majesté un peu de cette eau. Ranavalo asperge. d'abord consciencieusement le général en chef, qui reçoit la douche sans sourciller, puis tous les officiers français. Nous gardons autant que possible notre sérieux; mais Sa Majesté, moins correcte, ne peut s'empêcher de sourire d'abord, puis de rire comme une petite folle. Nous ne bronchons pas. Ranavalo, d'âge indécis, nous semble assez banale : physionomie quelconque très commune à Tananarive. Je dois ajouter, pour être juste, que l'eau du bain était très parfumée au lubin.

La reine est sortie du palais et a béni la ville, puis est revenue vers nous.

Elle reprit place sur son trône, entourée des membres de sa famille, lesquels s'apprêtaient à lui servir un repas public. Les étranges cuisiniers qui avaient opéré sous nos yeux servirent les mets royaux, riz et viande grillée, sur des assiettes en porcelaine. Deux de ces assiettes furent présentées à la reine, ainsi « cuiller en corne. Sa Majesté daigna faire hc festin.

l'une des proches parentes de la reine, en lui remettant une offrande en signe d'hommage.

La quêteuse s'était étendue aux pieds du général Duchesne, comme en signe de soumission.

Enfin, le premier ministre a joué son rôle dans la représentation. N'ayant jamais vu Rainilaiarivony, je ne sais s'il eut jamais réellement l'aspect prestigieux que voulaient bien lui reconnaître les Hovas de Tananarive et même quelques Européens ; sa physionomie, dit-on, était fine et intelligente; celle de son successeur est grotesque. Nous comprenons que le général commandant en chef n'ait pas poussé la cruauté jusqu'à infliger un tel mari à Ranavalo. Imaginez-vous un homme de taille moyenne, dont le type est à peu près celui du bouledogue, âgé d'une soixantaine d'années, ventripotent, gras à lard, habillé de soie, du reste, et digne de l'être. Il portait, étalée sur la poitrine, une ferblanterie extraordinaire, collection de décorations invraisemblables, parmi lesquelles, assurent les mauvaises langues, on distinguait les palmes académiques. Son habit de soie grise était serré à la taille par un brillant ceinturon en or. Il avait tout l'air de quelque rastaquouère d'opérette ou d'un roi de féerie. Ce haut personnage prononça un discours que nous dûmes écouter sans rire et de pied ferme ; puis il poussa des cris de commandement en se tournant vers quelques offî-

invariable, ainsi composé : œufs sur le plat; poulet; pommes de terre; viande de bœuf; riz au sucre. Dessert : bananes, pêches, ananas, mangues et raisins. Café et cognac malgache pas potable.

Nous restons réunis jusqu^à midi. Chacun ensuite vaque au service et à ses occupations. Les uns vont à la pêche, les autres font une promenade à cheval.

Vers six heures et demie, rendez-vous sur la place Soanerana, où Ton fait les cent pas avant le dîner, qui est servi à sept heures, et dont le menu ne varie guère plus que celui du déjeuner : soupe au bœuf, omelette, pommes de terre, poulet, riz, dessert et café.

A huit heures et demie, chacun rentre au logis.

2^ décembre, — Pour fêter la Noël, distribution extraordinaire de vin à la troupe : trente centilitres par homme. C'est ainsi que l'intendance se montre généreuse.

Les soldats sont contents et se promènent dans la ville en fête.

i*' janvier i8ç6, — Je ne croyais pas commencer ici la nouvelle année , lorsque je fus désigné pour commander un bataillon du corps expéditionnaire. Toutes mes pensées vont ce matin à ma chère femme à Paris, à tous mes parents et amis.

J^espère bien passer Tan prochain auprès d'eux cette journée du i •' janvier.

Un ancien préfet d* Alger, M. Laroche , est résident général, gouverneur civil. Le général Voyron prend le commandement en chef des troupes d'occupation. La 5* compagnie était de service avec la nouba et le drapeau au palais de la Résidence.

28 janvier, — Le général nous a reçus très aimablement.

Tous les officiers se plaignent de ne rien recevoir des bagages qui leur ont été expédiés via Tamatave. Il paraît que le nouveau résident et sa suite avaient réquisitionné tous les bourjanes ou porteurs de la région pour leur service personnel. Aussi rien ne parvient-il plus. Le pain manque. Les colis s'accumulent à Tamatave.

j février. — Un petit détachement, composé de convalescents, de libérés et de deux sous-officiers envoyés à Saint-Maixent, a quitté Tananarive pour se rendre à Tamatave.

Parmi les libérés ayant fait du a rabiot », se trouvait un soldat de mon bataillon qui n'a plus ni père ni mère, ni famille en France, et qui demandait l'autorisation d'installer ici une cantine. Cette autorisation lui a été refusée. Pourquoi? Nous n'avons cependant pas trop de colons.

8 février, — Alerte cette nuit. Des coups de feu sont tirés dans le village que nous occupons. Le poste

choque un peu; il aurait pu faire, pour la circonstance, un bout de toilette.

Ranavalo survient peu après ; un cortège absolument grotesque, formé d'officiers aux uniformes brodés d'or, de chambellans d'opérette et de dames à falbalas. Cet assemblage réunit toutes les couleurs de l'arc-en-ciel aux tons les plus criards. C'est comme une exhibition de singes et même de vilains singes.

La revue commence. Le général Voyron passe sur le front des troupes, qui ont vraiment bonne mine et en imposent aux habitants de Tananarive. Le commandant en chef distribue des décorations, et d'abord la croix de commandeur au colonel Bouguié, du 13* d'infanterie de marine, lequel remet ensuite lui-même au général les insignes de grand officier.

La reine suivait des yeux très attentivement tous les détails de la cérémonie. Elle portait, pour la circonstance, une robe de soie pourpre et le manteau royal brodé d'or, enfin le ruban de grand-croix de la Légion d'honneur en sautoir.

Après le défilé, le peloton de chasseurs d'Afrique a poussé une charge et s'est arrêté au pied des tribunes. Les Hovas, peu habitués à voir évoluer la cavalerie, poussaient des cris d'admiration.

En résumé, l'impression de la journée est bonne.

— Je suis M. Laroche, résident général.

Échange de politesseis, et nous causons. Le résident déplore la mort de nos compatriotes ; mais il est d'avi? que nous n'usions pas de rigueur et que nous ramenions les populations par la douceur. Je me permets de lui répondre que je ne partage pas tout à fait sa manière de voir.

Sur ces entrefaites, rentre le colonel Oudri. Je dois partir pour Andraisoro. Je me rends au poste indiqué. A peine y suis- je arrivé, de plus en plus souffrant, qu'il me faut remonter à cheval — ordre transmis par un gendarme — pour rentrer à Soanerana. Impossible de prendre le repos dont j'ai cependant grand besoin.

Deux compagnies de Haoussas nous rejoignent dans la soirée; peu après, arrive la compagnie Bordeaux; enfin, le colonel Oudri vient coucher dans la salle à manger de notre popote. Il est trois heures du matin. Nous devons partir à cinq heures.

/•' avril, — Je suis debout avant le lever du jour ; mais, au moment de monter à cheval, je me sens pris d'^in tel malaise que le colonel , avec une extrême affabilité, me fait comprendre que je ne dois pas me mettre en campagne en si mauvais état. Le docteur insiste, et, la mort dans l'âme, je vois partir les troupes. J'ai les yeux pleins de larmes de rage.

2 avril, — Un médecin de marine vient me voir à

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12 avril. — Dès le âépsit^ à àx hemes, lÈoas traversons la rivière Aiakabokaboka. Les hommes oot de l'eau jusqu'au ventre, et ce bain forcé n'a rien d'^;réable par un temps de bfooîllard épais et fnnd. On ne sèche pas vite. Nous évitons de notre mieux les rizières et nous marchons jusqu'à onze heures.

Les vill^res que nous rencontrons ont arboré le drapeau Uanc; quelques habitants nous sahent en signe de soumissicm. Halte près de trois petits villages abandonnés.

A midi et demi nous repartons du pied gauche vers le sud. On va au petit bonheur^ car les cartes du pays mises à notre dispontion sont très incomf^ètes.

Vers tnns heures, nous parvenons à Kallj Mafane. Les halntants du village, nous dit rinterjmète, sont des esclaves du gouverneur de Manarantsoa; ils cultivent le tabac et sont employés aussi à l'extracticm de For, Tous se sont enfuis.

/ j avriL — VHvttsts colonnes sont envoyées autour ducamp dont la garde m'est confiée. Je ne mai^ que du, m au hit et des oeufs, et je me trouve làai de ce r^;ime, quoique le dimat du pays où nous opènm^ ne soit pas fameux.

Il pleut depuis trois jours.

ijf avril. — Nous partons à six heures du matm par un temps humide et froid, et nous pataugeons

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pour nourrir les animaux. C'est la ruine pour les habitants lorsqu'ils reviendront. La reconnaissance rentre. Rien de nouveau.

i6 avril, — En route à six heures, direction nord. On marche jusqu'à midi dans un pays très accidenté, mais découvert. Aucun habitant. On traverse une rizière où les hommes à pied ont de l'eau jusqu'aux hanches, puis, après, une rizière vaseuse.

A midi, nous prenons le café près d'un établissement de lavage d'or, appartenant au gouvernement ho va. Le terrain a été très fouillé.

A trois heures, nous campons à Antsiota. Quelques esclaves viennent nous vendre du maïs, des œufs et des patates. Journée assez chaude et très pénible pour les hommes. Il paraît que pour moi la promenade est hygiénique, et que j'avais grand besoin de changer d'air, car je me porte très bien, d'autant mieux que j'ai reçu aujourd'hui de bonnes lettres de Fi-ance, cinq colis et des journaux.

77 avril, — Marche dans la brume de six heures à huit heures un quart du matin. Nous sommes enfin , Manarantsoa, où les trois Français ont été massacrée Les habitants ont pris la fuite. Je déballe mes colis. Il contiennent du linge, quelle fête! La lecture des jour naux me fait ensuite passer le temps. , Tiais

tant lu.

OÙ, paraît-il, on ne se montre pas très rassuré sur les dispositions de la population.

Il doit cependant être arrivé maintenant de Tamatave 200 tirailleurs algériens de relève ou de renfort en attendant. Il y en aura 400 dans un mois, et aussi 400 Sénégalais.

21 avril. — Les Haoussas sont partis. A deux heures, parvient ici un convoi de quatre jours de vivres. Orage épouvantable et torrents d'eau, suivis d'une pluie abondante toute la journée.

Distribution de pain biscuité pour quatre jours.

A dix heures du soir, la compagnie Bordeaux reçoit l'ordre de se mettre en route immédiatement. Mission secrète.

22 avril, — Le camp est levé à six heures du matin par un temps brumeux. Trois heures de marche dans la montagne, et nous arrivons en vue de Mananjara Kely, qui est en feu.

La compagnie, partie hier dans la nuit, est arrivée au village à trois heures du matin et l'a cerné. Deux petits détachements sont entrés, sous les ordres d'un officier, M. Gheitz, par la seule rue du village; ils ont été reçus à coups de fusil et ont dû se défendre vigoureusement et corps à corps. Les maisons étaient occupées par des fanatiques, prêtres d'idoles, avec leurs sectaires, qui ont résisté avec acharnement.

fanatiques tués dans la nuit du 2 1 au 22 que nos soldats.

Le grand prêtre d'idoles qui était à la tête des sectaires se nommait Rainibintsoa.

Un vieux Malgache, nommé Ingahinrandroto, est parmi les prisonniers. Son fils, élève prêtre, a été tué. Ce vieillard, interrogé, nous explique que l'idole vénérée est un morceau de bois d'arbre sacré, couvert de soie rouge et attaché par un fil, au moyen duquel on lui fait exécuter des mouvements, à la stupéfaction et à l'édification des gogos, persuadés que Tidole est animée.

Les prêtres de ce culte logent tous dans des maisons en bois; la pierre et la brique ne doivent jamais abriter le dieu. Dans ces maisons se pratiquent des sortilèges. Impossible d'imaginer momeries plus ridicules et plus grossière superstition.

Cependant, les fidèles du culte des idoles sont encore nombreux. Ils sont coiffés de façon à se distinguer des autres Malgaches; leurs cheveux sont roulés en papillotes comme ceux des femmes et retenus par des épingles en corne.

Lorsque les idolâtres se rassemblent, ils amènent un bœuf au lieu du sacrifice. Cet animal est tué par le grand prêtre et dépecé avec des couteaux spéciaux pour chaque membre. On partage ensuite.

mite servant au grand prêtre seul. Cette marmite est en fonte et venait de Cuba.

Le grand prêtre et ses élèves ont chacun deux femmes.

Après deux sérieux interrogatoires, le vieillard arrêté est remis en liberté, ainsi qu'une femme, sa sœur, sur l'avis des Hovas qui nous accompagnent.

Puissions-nous ne pas avoir à regretter cette clémence à l'égard d'un fanatique pour lequel nous serons toujours des ennemis !

24 avril, — Départ à six heures cinquante. Nous marchons jusqu'à neuf heures dans la montagne. Au bivouac, à Masindray, le bois faisait défaut. J'ai secoué d'importance l'interprète, nommé Rasoatra, surnommé par les soldats Rasoir, et il nous a rapidement procuré, contre argent, tout le nécessaire.

2^ avril, — Nous quittons Masindray à six heures quinze et arrivons à Anosy-Bé après une heure un quart de marche sur une belle route et par un beau temps. Le marché se tient à 800 mètres du camp. Un grand kabary est tenu, à la suite duquel nous remettons en liberté un jeune Ho va prisonnier, sur lequel les habi-tants du pays donnent de bons renseignements.

26 avril, — La moitié de la colonne part en reconnaissance à Ambohimondrianariva, village perché sur

2ç avril, — Je quitte Manarantsoa à cinq heures et demie du matin par un clair de lune splendide. Le temps est très froid.

Route affreuse. Les hommes et les animaux enfoncent dans la vase et ne s'en tirent que difficilement. Nous arrivons à on?e heures et demie à Tsylafi. Je commande la colonne. Le général, pour rentrer à Tananarive, a pris le chemin des montagnes, à Test, avec une escorte de vingt hommes.

Je fais cantonner mes hommes dans les maisons et je m'installe sous la tente.

30 avril, — Départ à cinq heures et demie du matin. Même clair de lune que la veille, mais bientôt un brouillard épais nous enveloppe et ne se dissipe qu'à neuf heures, lorsque nous parvenons au bord de l'Ikopa. La traversée de la rivière s'effectue sans incident en cmquante minutes.

A dix heures et quart, nous étions au cantonnement, et je revoyais avec plaisir mon logement où je me reposerai et où je renoncerai pour quelque temps aux habitudes vagabondes. Tout était bien en place.

/" mai, — Il est agréable, après une longue absence, de se réveiller chez soi au milieu d'objets familiers. Décidément, je deviens casanier.

Je me rends dans la matinée, en filanzane ou voiture à quatre hommes, chez le général Oudri, qui ne sait

fois plus nombreux ) insuffisamment armé il est vrai, mais fanatisé au point de devenir dangereux pour un adversaire qui aurait montré quelque timidité. »

Ordre général «• 141,

« Le général commandant supérieur des troupes est heureux d'adresser, par la voie de Tordre, ses félicitations :

« I' A M. le capitaine Bordeaux, commandant la 1 1* compagnie du régiment d'Algérie, pour avoir, dans la journée du 22 avril, après une rapide marche de nuit, fait preuve de vigueur et de coup d'oeil à l'attaque du village de Mananjarakely, où tous les rebelles qui l'occupaient ont été tués ou pris ;

« 2* A M. le lieutenant Grillo, de la 7* compagnie du régiment d'Algérie, pour s'être porté sans hésitation, avec vingt-sept fusils, dans la nuit du 30 avril au I*' mai, au village de Majakandriana, où sept fonctionnaires ho vas venaient d'être brûlés vifs et où un mouvement rebelle se prononçait, et avoir montré dans le combat qui s'ensuivit une décision prompte et une grande vigueur. »

Le régiment d'Algérie a sa belle part dans ces félicitations.

2 mai, — Je ne me lève qu'à six heures et demie. Quelle paresse ! Nouvelles du jour : Arrivée de cent

promu lieutenant-colonel depuis près de neuf mois, je commande toujours un simple bataillon.

4 mai, — On paraît satisfait à la résidence et au quartier général des résultats obtenus par la colonne dii sud. Les populations se tiennent tranquilles.

Vu aujourd'hui plusieurs personnes. Il n'est question que des maladresses du résident qui n'a de confiance que dans les prédicants. On assure qu'il voulait faire accepter par le payeur comme monnaie les piastres coupées. C'est fort!

A quatre heures du soir, aujourd'hui, une forte secousse de tremblement de terre a mis en émoi Tananarive. Mon ordonnance se trouvait là.

— C'est, me dit-il, le chemin de fer qui passe.

Secousse du sud au nord. Elle a duré environ vingt secondes. Aucun accident.

5 mai, — Je suis allé visiter le poste de la 8* compagnie à Ambohijanary. Promenade au marché très curieux, grand bazar où l'on rencontre un peu de tout, des objets venus d'Europe échoués là, à la suite de quelles aventures !

6 mai, — Le temps redevient très beau. On apprend que M. Bourgeois, du 3* bataillon du régiment d'Algérie, a surpris des Fahavalos et en a tué douze ; de son côté, M. Grillot, des Haoussas, en a surpris une

autre bande et en a tué sept.

DU LIEUTENANT-COLONEL LENTONNET IQS

Le général Oudri, lui aussi, est d'avis que je parte pour Marseille par le plus prochain paquebot.

8 mat, — C'est décidé ! Je quitterai Tananarive le 25. Je vais chercher acquéreur pour mon brave cheval Sakalave, que je ne peux ramener avec moi.

La nuit dernière, des Fahavalos ont brûlé un village à vingt-cinq kilomètres d'ici.

Deux compagnies du bataillon reçoivent l'ordre de se rendre àTamatave, où elles s'embarqueront avec des Kabyles pour l'Algérie. Traversée par le Cap, c'est-à-dire cinquante jours de voyage.

çmai. — Ce matin, grand rapport. Le général m'apprend que la reine l'a fait mander et l'a félicité sur les opérations de notre colonne au sud de Tananarive.

Le général trouve la reine gracieuse et bien mise, mais franchement laide.

10 mai, — J'écris mes dernières lettres à l'adresse de France, qui seront datées de Madagascar. Je n'indique pas de façon précise le jour de mon retour, afin que ma femme n'éprouve pas de déception, si ce retour est encore retardé.

// mat. — Reçu une lettre de la colonne du nord m'apprenant que le caporal Lannes, de la 6" compagnie, a été tué dans une reconnaissance faite sous les ordres de M. Zaigue, aux abords d'une grotte dans

Je fais le soir une partie de mon travail d'inspection.

75 mai, — Le commissaire de la reine Rainivelomarantsoa et son interprète Rasoatra, dit Rasoir, viennent me voir et me proposent d'acheter Sakalave. Je le cède avec la selle pour six cent cinquante francs, et non sans émotion, car je m'étais attaché à ce bon compagnon.

1 6 mai, — Je remets au général Oudri mon travail d'inspection. Le général m'engage à partir au plus vite.

Je me rends de là chez le général Voyron, afin de lui déclarer que j'accepte définitivement sa proposition de départ pour le 4 juin. Il me dit : a Arrangez- vous avec mon chef d'état-major. »

Je vois donc le colonel Geil. Il est convenu que je quitterai Madagascar le 4 juin.

77 mai, — Mon départ est annoncé au rapport de la place.

Rainivelomarantsoa vient prendre livraison de Sakalave.

Il me remet 650 francs, dont 150 francs en pièces de cent sous, le reste en pièces de 2 francs.

Mon pauvre Sakalave est parti. J'ai beaucoup recommandé à son nouveau maître de ne pas le battre et de bien le soigner.

J'espère qu'il ne sera pas malheureux. La brave bête m'a rendu bien des services.

gieuses, et je lui demande, en raison de réloignement, de boire à la santé de Mme Lentonnet. »

Le repas est terminé à une heure.

Je termine la journée en commençant mes préparatifs de départ.

20 mai, — J'ai des comptes à rendre et des pièces à classer, afin de tout laisser en ordre parfait à mon successeur. Je travaille donc jusqu'au soir. A peine ai-je le temps de lire quelques journaux de France.

21 mai, — J'ai fait aujourd'hui une visite d'adieu au résident. Il était sorti. Je me suis rendu chez le général Voyron, qui m'a dit :

— Il nous faudrait beaucoup d'hommes comme vous. Vous êtes de ceux qui, par leur exemple, remontent le moral.

J'ai vu également le colonel Geil, les colonels Bouguier, de l'infanterie de marine, Marmier, du génie, tous deux très aimables ; le payeur, M. Béchu; enfin le général Oudri, qui se montre charmant pour moi.

22 mai. — Promenade au marché, où la foule est toujours nombreuse.

Le commissaire hova, Rainivelomarantsoa, me remet unbeaulamba en soie; l'interprète m'offre un sabre. Je donne 10 francs à ce dernier et n'ose rien offrir au premier.

23 mai. — A huit heures, je réunis les sous-officiers.

A Sabotsy, je rencontre le commandant Noël et la relève des cadres du régiment colonial.

Déjeuner à Andrakana avec un lieutenant du train. Je passe le Mangaro en pirogue pour 30 centimes. Ce fleuve a cent mètres de large et quatre à cinq de profondeur. On y voit des caïmans. Arrivée à Maromanga.

26 mai, — Nuit affreuse. J'ai été dévoré par les moustiques, et de gros rats sont venus se promener jusque sur mon lit. L'un d'eux a même renversé mon chandelier et emporté ma bougie.

A six heures, je monte en filanzane par un temps brumeux. Nous voyageons en pleine forêt. Au delà d'Analazamantra, la route ressemble à des montagnes russes colossales. On descend aux enfers , puis on monte au ciel. Le sentier est si étroit que je dois quitter mon logis, c'est-à-dire ma chaise à porteurs, pour laisser passer des mulets. Un officier de marine, qui conduit le convoi, a perdu la moitié des animaux à lui confiés. Ils sont tombés dans des ravins.

Nous traversons des torrents. Les bourjanes sont de plus en plus merveilleux d'adresse aux endroits dangereux. C'est à donner le vertige. Je déjeune en compagnie d'officiers du génie de la relève.

Arrivée à cinq heures à Ambavaniasy.

2y mai, — Route épouvantable en forêt. On marche dans le lit des torrents, on les traverse; on descend

DC LIECTEKAîrr-O0IX>XEL LE2CTX»ÇKIT ^DJ

Le gcwrrcnicnr est reim m'apporter ime pacle, des osais et i3es baiffîntes; je l'ai rcaneicâé et hn ad demandé ds lait; il n'en a pas.

U m*a doxmé iiB£ catse tits profxc, cxmstraîte SOT pil^ tis. Le terrain est sd teUezzïent bmxûde que, â les habitatkms n'étaiesst pas sméferées, od coucherait dans la

J'ai grand besoin de repos et de sommefl.

28 mai. — Departà six heures dn matin par on beau temps. Nous tra.vei%ons une forêt de rafias et de bambous. Le pays est vraiment admirable et grandiose. Nous rencontrons en chemin des Chinois portant les bagages de la mission géc^^phique et des commissaires de la marine. J'arrive à Ranon-Muiana, dit les Eaux-Chaudes, où je déjeune.

Le pays , jusqu'à Maromby , est certainement un des plus beaux du monde. Arrivée à cinq heures, après une journée de 50 kilomètres.

Maromby est occupé par de Tartillerie de marine, qui monte vers Tananarive. Je suis logé dans une toute petite case. J'ai pour compagnon un officier d'administration.

2g mai. — Aujourd'hui, pour rompre la monotonie du voyage, je m'embarque en pirogue sur l'Imosa. Trois heures de navigation très intéressante, et on a' rive à Andevourante. Là enfin, je peux acheter k

J'ai dit adieu à mes porteurs, de rudes gaillards qui ne m'ont pas trop secoué, bien que parfois ce transport en pays accidenté m'ait donné le mal de mer. Je leur distribue un bon pourboire, et leur chef me dit : « Merci, commandeur. » Ils ont été très complaisants pendant la route ; ils sont très sensibles aux bonnes paroles, et le moindre cadeau les enchante.

Il faudra du temps avant que des communications faciles soient établies entre Tananarive et Tamatave.

Et maintenant, repos bien gagné.

/" juin, — J'ai rencontré ici un ancien camarade du 4* zouaves, le capitaine Delcroix. Nous causons d'autrefois. Ce matin, l'aménagement de mes bagages étant terminé, je visite la ville, assez animée, avec quelques hôtels et magasins européens. Les cases indigènes sont relativement propres et assez bien construites. Leur aspect est tout dilBférent de celles de l'intérieur. Cependant, elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Elles sont en ordre ; leur groupement forme des quartiers traversés de rues régulières, et l'ensemble ne ressemble pas, comme celui de Tananarive, à un jeu de dominos brouillé au hasard.

Les commmerçants commencent à affluer et font payer fort cher les objets de première nécessité.

Les hangars de l'État regorgent de paquets envovés

2o6 CARNET DE CAMPAGNE

par leurs familles, de France, aux officiers et soldats du corps expéditionnaire, et qu'il est impossible d'expédier faute de moyens de transport.

Je découvre à mon adresse des boîtes diverses dont je n'ai plus que faire et qui m'auraient cependant été utiles à Tananarive.

2 juin, — Encore une journée à passer ici. La pluie tombe sans interruption, et ce temps n'invite guère à la promenade. Je fais cependant quelques dernières courses, et je revends mon filanzane, que je ne saurais où loger dans un appartement de France.

2 juin. — J'ai quitté ce mdXïn V Hôtel Moderne et je me suis embarqué à sept heures trois quarts sur le Djemnah. J'ai retenu une bonne cabine donnant sur le salon et je m'y suis installé. Le capitaine ordonne de lever l'ancre à dix heures, et nous voguons, par une mer assez houleuse, vers Diego-Suarez, car nous ne rentrons pas directement en France. Nous devons prendre et débarquer des passagers à Diego et à Majunga.

J'indique quel sera mon régime pendant la traversée : des œufs et riz au lait.

Tout irait bien, si je n'étais maintenant affligé d'un rhume qui me secoue nuit et jour et ne me laisse pas de repos.

4 juin. — Mauvaise nuit. Vers quatre heures, nous

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Je descends à terre et je visite avec curiosité cette ville où nous débarquions l^an dernier et qui commence à se transformer. Je dois déclarer tout d*abord qu'elle est plus propre. On y a construit de nouveaux bâtiments, mais je n'ai guère le temps ni la force de me promener, et je rentre à bord.

Tous les officiers de la garnison et le capitaine de vaisseau, commandant la marine, sont venus nous serrer la main.

8 juin. — Nous arrivons vers neuf heures du matin à Mayotte. Un orage formidable gronde et déchaîne des torrents de pluie. Personne ne descend à terre.

p juin. — La mer est mauvaise. Le bateau, peu chargé, roule beaucoup, et la plupart des passagers souffrent cruellement du mal de mer.

Nous marchons à raison de quatorze nœuds à l'heure. Après dîner, je monte sur le pont; je bois un verre de marsala dans un grand verre d'eau. La soirée est chaude.

10 juin. — Nous sommes à Zanzibar à sept heures trois quarts. Deux navires anglais et un navire italien sont au mouillage. A peine notre bateau a-t-il pris la bouée qu'une escadre de pirogues nous entoure, qu'une nuée de marchands se précipitent à bord et viennent nous offrir des bijoux, de la soie, des éventails, de l'ivoire, des cuivres, des bronzes, des objets en corne.

nuit. Le navire a embarqué du charbon. A quatre heures du matin, les marins lavent le pont à grande eau. A six heures, le Djemnahlèwe VaLncre. Nous n'arrêterons plus nulle part avant six jours.

Nous sommes en route pour Aden.

Ici s'arrête le journal du lieutenant-colonel Lentonnet. Dans une lettre en date du même jour, ii juin, lettre inachevée, trouvée dans les papiers qu'il a laissés et qui furent remis à sa veuve, le colonel, se défendant encore d'être malade, déclarait qu'il ne voulait pas être considéré comme un rapatrié convalescent.

M Je suis bien installé, écrivait-il, à bord du Djemnah, et en fort bonne compagnie. J'ai la meilleure cabine du bord, je suis content d'avoir quitté l'île de Madagascar et de ne plus entendre les racontars de popote. Je commençais à en avoir assez : toujours sur le qui- vive pour rien... m

Le brave défenseur de Tsarasaotra, le vaillant soldat qui tant de fois avait bravé la mort, ne devait plus jamais revoir la patrie bien-aimée ni les êtres qui lui étaient si chers. Après avoir longtemps résisté, grâce à une constitution exceptionnellement robuste, aux fatigues et aux privations de la campagne, et à la fièvre guettant les organismes anémiés, le lieutenant-colonel Lentonnet, bien qu'il se défendît, comme on l'a vu, dans ses notes et correspondances, d'être atteint par le mal, bien qu'il voulût se faire illusion à lui-même, avait fini par dépérir et par souffrir beaucoup d'accès paludéens.

Lorsque ses chefs le décidèrent non sans peine à rentrer en France, sans attendre le rapatriement de son bataillon qu'il

Comme la terre la plus proche était encore très éloignée, le corps du défunt dut être immergé. Le navire stoppa, les pavillons furent mis en berne, et, au signal du maître d'équi page, le cercueil disparut dans les flots

H. Galli.

promu lieutenant-colonel au 200' après la prise de Mévatane, décédé à Majunga.

Le troisième, le lieutenant-colonel Lentonnet, mort en mer.

Le quatrième, le colonel de Lorme, du régiment colonial, décédé peu après son retour en France. Le colonel de Lorme, d'une vieille famille militaire, était un vaillant soldat, engagé volontaire en 1870, ayant combattu en France contre les Allemands, puis au Tonkin, à Formose, en Annam, âgé de quarante-trois ans à peine, lorsqu'il fut promu colonel ; il était l'un des plus jeunes chefs de corps de notre armée.

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