CHAPITRE VI
TAXAXARIVE.
Ordre de marche. — Journée du 15 septembre. — En avant-garde*
— Un écritean hoTa. — Combat des monts Ambokîmena. — Babay. — Combat da 26 septembre. — En vue de Tananarive.
— La Tiile sainte Ambohimanga. — La joomée du 30 septembre*
— Prise de rObservatoire. — Le bombardement. — Colonne d'assaut. — Entrée dans la ville. — Les premières semaines de l'occupation. — La fête du Bain. — Bruits de complots. — La Noël et le i*' janvier. — La vie à Tananarive. — Départ du général Duchesne. — Une revue passée par le général Voyron en présence de la reine.
14 septembre, — Le i" bataillon est en avant-garde. Vient ensuite une de mes compagnies avec le géncr;vl en chef. Plus de route. Nous avançons par les rochers, les précipices, les pentes presque à pic, les marais ot les rizières ; tantôt dans l'eau à mi-jambes, tantôt sur des sommets très élevés. La montagne de Tafofo que nous gravissons domine toute la campagne ; le coup d'œil est splendide sur les deux vallées. Nous apercevons au loin les Hovas très nombreux, retranchés dans
rejoins le général en chef et ma 5* compagnie qui Tescorte. La 6' compagnie garde l'artillerie de la brigade. Ordre m'est donné d'appuyer le mouvement d'attaque avec le reste de mon bataillon. J'en prends le commandement. En gravissant une pente très raide, quelques obus nous sont lancés. L'un de ces projectiles tombe tout près de moi et de six ou sept hommes de la y compagnie ; il éclate et n'atteint personne. L'artillerie gagne enfin des positions favorables et ouvre son feu utilement. Presque aussitôt, les Hovas, n'étant plus abrités, se hâtent de plier bagage.
Nous déjeunons à midi et demi. Aussitôt après, installation du camp. On découvre siu: le terrain un blessé hova.
La légion a perdu : un tué et un blessé.
Étape parcourue : 16 kilomètres.
16 septembre, — Départ à cinq heures et demie. Le bataillon est en avant-garde. Nous rencontrons des redoutes, des batteries, des tranchées abandonnées. Pas un ennemi à l'horizon.
Arrivée à midi à Ambahinoro : 14 kilomètres.
Ordre de faire connaître aux habitants que 50 kilogr. de paddy seront payés 2 fr. 50 ; un bœuf sera payé 10 francs. De nombreux troupeaux rôdent dans les environs, mais nous n'avons pas le temps de leur donner la chasse.
les animaux. Des bœufs ont été pris et abattus; nous faisons un repas chaud.
L'après-midi, à trois heures et demie, rendez-vous des officiers supérieurs sur une croupe élevée , du haut de laquelle on découvre quatorze ouvrages ou fortins en terre, construits pour nous barrer la route par les Ho vas. Le rôle de mon bataillon sera de se tenir en réserve avec le sac. Les autres bataillons déposeront le sac avant d'attaquer.
Dans la soirée, nous nous rapprochons des positions de l'ennemi. Il fait froid, sur ces hauteurs, lorsque le soleil disparaît.
ig septembre, — Dès six heures, le bataillon est sous les armes. L'artillerie attend le moment favorable pour se mettre en batterie.
A sept heures et demie, elle ouvre le feu et tire cinq obus, tous trop courts. Les Hovas répondent de la même façon.
C'est une conversation amicale. Personne ne se fait de mal.
La légion avance prudemment et lentement, de front, tandis que la 2* brigade, celle du général Voyron, tourne l'ennemi. Vers neuf heures, le mouvement est bien dessiné. De la position que j'occupe, j'embrasse du regard tout le terrain de l'action.
Dès que les Hovas se voient menacés d'être envelop
« Les membres de la Société a la Chéchia » , asso- « ciation amicale des anciens militaires du 3* régiment a de zouaves, réunis en assemblée, le 20 juillet 1895, « adressent à MM. Lentonnet et Pardes, du corps « expéditionnaire de Madagascar, anciens officiers du a régiment, leurs plus chaleureuses félicitations pour a leurs brillants faits d'armes et leurs meilleurs soua haits pour les armes françaises pendant l'expédition, a — Paris, le 20 juillet 1895. »
Enfin me parvient l'adresse que voici, qui porte les signatures d'un grand nombre d'habitants du III' arrondissement de Paris, arrondissement où je suis né :
a Monsieur le commandant, nous vous adressons de vives félicitations pour le courage et l'énergie que vous avez déployés à la prise de Tsarasaotra, dont nous avons eu connaissance par la presse.
a Nous souvenant que, enfant du peuple, depuis de longues années vous vous êtes toujours dévoué au service de la patrie et par ce fait avez prouvé une fois de plus que la France peut toujours compter sur ses enfants pour la défendre. — Vive la France ! Vive l'armée ! »
Ces témoignages de sympathie m ont profondément touché.
21 septembre, — Séjour prolongé. Mes hommes vont en corvé.e ramasser du paddy à Fiantsona. Je visite ce
22 septembre, — Départ à cinq heures quinze. Nous marchons en avant-garde.
Les Hovas ont laissé sur le terrain des traces de leur passage : un canon, des affûts, des nattes, des objets divers , parmi lesquels une forme de cordonnier.
Les villages rencontrés sont tous incendiés.
Étape de 18 kilomètres; le bataillon arrive, très fatigué, à une heure, près d^Ankazobe et établit son camp.
22 septembre, — Départ à six heures trente; route difficile. Nous passons près d'un temple protestant qui a été respecté. Les maisons de la banlieue de Tananarive sont assez bien construites. Nous y trouvons des débris de mobilier indiquant le sens du confortable.
Le village de Mahatidza, où nous nous arrêtons, n*a pas été brûlé. Nous sommes en Émyrne.
Grande chasse au cochon autour des maisons.
Les vivres ne manquent plus.
24 septembre, — Nous nous sommes mis en route à cinq heures quarante et nous gravissons de fortes pentes jusqu'à i ,410 mètres d'altitude. Les Hovas tirent quelques coups de feu, au moment où le général, marchant en avant de nous, est seul avec son état-major.
Sur tout le parcours, les villages sont abandonnés, mais non brûlés.
A l'étape, à Ambohidiorara, les hommes démolissent les toits des maisons pour faire du feu.
Demain, on abordera Tennemi à la baïonnette, si possible, et on poussera droit devant soi.
26 septembre, — Je quitte le camp à six heures cinquante. A peine mon bataillon est-il en marche que le canon se fait entendre et que la fusillade éclate de tous les côtés. L'action s'engage vivement et semble devoir être chaude. Je fais presser le pas, et je rejoins le 3* bataillon à sept heures.
L'ennemi a déjà abandonné une première position ; il se retire sur les crêtes, puis bat encore en retraite, en tiraillant. Notre artillerie lance quelques obus. Nous continuons à marcher, passant des rizières et des ruisseaux, escaladant des talus très raides, puis descendant. C'est un vrai steeple-chase.
Les fuyards hovas se sont abrités derrière les collines. Au loin apparaît un groupe de maisons sur lequel nous braquons nos lorgnettes.
Presque aussitôt retentit une détonation, puis une autre. Deux flocons de fumée s'élèvent au-dessus d'un buisson. Des obus tombent à quelques pas de mon bataillon. L'un d'eux éclate et tue le caporal Gémaux, de la 5* compagnie. Le capitaine Pradal est renversé; plusieurs fusils sont brisés.
Nous précipitons notre marche, et le bataillon s'abrite derrière un mur en terre, hors de la vue et des coups de l'ennemi.
A ce moment me parvient l'ordre d'occuper le village d'Ambohipiana, où est née la reine actuelle de Madagascar, Ranavalo. Elle y a passé ses premières années.
Nous marchons en avant, arrêtés à chaque pas par des fossés, des cours d'eau, des murs, des digues.
De plus, le village que nous devons occuper est perché à quinze cents mètres. Je dirige donc une véritable ascension. Nous sommes arrivés au but sans rencontrer d'autre résistance que celle des obstacles naturels.
Les hommes ont immédiatement fait le café, après quoi j'ai été installer mon camp sur la route, en réserve des avant-postes.
Entre temps, nous réquisitionnons poules, chèvres, cochons, oies, et des provisions de riz, de haricots rouges, de cannes à sucre, d'ananas, de bananes et de manioc.
Chaque escouade, ce soir, fait un succulent repas. De notre camp on aperçoit, paraît-il, Tananarive; mais lorsque j'en suis avisé, il fait nuit noire.
2^ septembre, — La journée est consacrée au repos. Nous sommes de réserve d'avant-postes. Le général en chef veut concentrer ses troupes pour attaquer Tananarive. On attend donc l'artillerie, le 3* bataillon du 200' et les convois.
Des hauteurs d'Ambohipîary, on découvre Tananarive, la terre promise ! La ville s^élève assez imposante, en amphithéâtre, sur des hauteurs dominant une vaste plaine.
Enfin ! nous allons porter les coups décisifs ; il est grand temps d'agir et d'imposer la paix, car le corps expéditionnaire fond à chaque étape.
^ 28 septembre, — Départ du camp à six heures cinquante. Marche longue, dure et déprimante, toujours par de mauvais chemins que coupent des rizières inondées, des rivières sur lesquelles, bien entendu, aucun pont n'a été jeté.
Mais on approche du but, et mes soldats marchent gaillardement. Des coups de feu partent de temps en temps et un peu de tous les côtés; enfin, vers deux heures , nous parvenons près de la ville sainte d' Ambohimanga.
Le convoi de bagages qui nous suit n'arrive que fort tard. Il a été attaqué en route par un gros parti ennemi séparé de l'armée hova depuis le combat du 26. Cinq soldats de la légion et un Sénégalais ont été blessés (i).
La queue du convoi ne rejoint que dans la soirée avec le colonel Oudri.
(i) Ce conyoi était sous les ordres du capitaine d'artillerie Gendron, qui organisa promptement et énergiquement la résistance. M. Gendron fut cité à Tordre du jour de l'armée.
6* compagnie, celle du capitaine Castel, s'avance vers la gauche.
Tandis que s'exécutent ces divers mouvements, on transporte en arrière, dans un enclos où s'est installé le docteur Béchard, médecin-major du bataillon, le sous-lieutenant Zaigue, atteint à la tête, et trois tirailleurs blessés. Le docteur leur donne ses soins. Le combat ne se prolonge pas, et l'ambulance improvisée ne reçoit pas d'autres hôtes.
Le bataillon a donc pu reprendre sa marche et occuper une série de villages se touchant presque et formant comme les faubourgs d'une ville.
Nous tournons Tananarive, nous attaquerons la ville au nord et à l'est.
Bivouac à Ambohidiasahara.
Je suis content de ma journée. Un instant, en effet, l'action a été très chaude, les balles sifflaient, le plomb tombait dru. Tous mes officiers et soldats se sont crânement tenus.
jo septembre, — A cinq heures vingt, le bataillon est en marche vers l'est; il reçoit des obus des positions hovas à l'ouest et au nord; mais nous ne nous arrêtons pas. Ces obus, mal dirigés, ne nous causent aucune perte. Nous continuons le mouvement tournant par les hauteurs boisées et le village d'Andrianariwa. La marche se prolonge jusqu'à dix heures.
fortifiée dite de TObservatoire, à Test de Tananarive, et sur laquelle s'élevait autrefois un observatoire appartenant à la mission française, et que les Hovas ont détruit. Cet observatoire devient notre objectif, et nous le criblons de feux à dix-sept cents mètres, puis à quatorze cents mètres.
Les Hovas doivent abandonner bientôt leurs tranchées.
Notre artillerie continue à tonner contre les batteries ennemies et les fait taire. Le bataillon se met alors en marche pour enlever la position. Les tirailleurs sakalaves s'avancent à notre gauche; ils arrivent à l'observatoire les premiers, et leurs officiers tournent aussitôt un canon, abandonné par Tennemi, contre la ville de Tananarive.
Les obus pleuvent autour de nous, sans heureusement toucher personne.
Pendant l'exécution de ces mouvements, l'infanterie de marine, servant de pivot, avançait lentement au nord, et conformait son mouvement au nôtre. Le 200* et la légion, restés en réserve, arrivaient à leur tour. L'artillerie enfin descendait des crêtes, du haut desquelles elle avait éteint le feu des retranchements ennemis, et commençait immédiatement le bombardement de Tananarive.
Les obus à la mélinite produisent des effets terribles.
Le corps expéditionnaire compte aujourd'hui quatre tués, trois officiers et cinquante et un hommes blessés. Les Hovas ont perdu plusieurs centaines d'hommes et tout leur matériel de guerre.
Fin glorieuse du deuxième trimestre de la campagne et peut-être de la campagne elle-même.
Soirée du 30 septembre. — Si Tassaut avait été donné, quelle hécatombe de part et d'autre! Quatorze canons Gardner, douze mitrailleuses barraient les rues ; plus de dix mille défenseurs armés étaient répartis dans les maisons et derrière les barricades.
En montant les pentes raides qui conduisent à la place Andohalo, on voyait cet après-midi foiumiller les lambas blancs. Les fusils sont cachés; mais ceux qui les portaient ce matin encore se montrent; ils n'ont plus rien à craindre.
Tout ce monde croyait, sur la foi de leurs pasteurs protestants anglais, que la ville serait livrée au pillage, que les chefs hovas seraient fusillés. Or, de notre côté, aucune violence n'a été commise. L'ordre est parfait.
Nous aurions pu cependant user de représailles.
On sait que deux tirailleurs blessés et un tué de la compagnie Castel avaient été laissés dans un village tout proche de Tananarive; ces malheureux ont été mutilés et décapités.
je sais qu'en temps de guerre il faut savoir se cuirasser le cœur ; mais je ne suis pas maître de mon émotion.
Saura-t-on jamais quels exemples de dévouement et de sacrifice ont donnés les soldats du corps expéditionnaire de Madagascar, qui n*ont même pas eu pour faire diversion les ardeurs salutaires du combat?
Mon régiment est celui qui a le mieux résisté. — Sans lui, disait un général, l'expédition n'aurait pas abouti.
Le général en chef, que les trois derniers jours de marche avaient fortement inquiété, qui voyait le nombre des malades augmenter sans cesse et les provisions et munitions s'épuiser, savait bien qu'il jouait sa dernière carte. Il a fait preuve de très grandes qualités, il a su organiser et diriger l'expédition très difficile avec beaucoup de sagesse ; mais il doit sa plume blanche au régiment d'Algérie. Nous espérons que le général Duchesne ne chicanera pas sur les propositions, et que le gouvernement ne marchandera pas les récompenses.
Les marchands de viande, de fruits, etc., se pressent, rassurés, autour du bivouac de mon bataillon ; ils font d'excellentes affaires, car les tirailleurs ont grand besoin de se ravitailler.
L'abondance renaît. Quelques officiers, à défaut d'autre vin, ont trouvé du Champagne, et nous buvons au succès de nos armes.
Dans la journée, ordre d'aller nous installer à Am-
Au bas du pain de sucre, au milieu de jardins remplis de roses, s'élève un chalet très coquet et d'aspect confortable. C'est la Résidence française. Elle a été respectée pendant la guerre •
j octobre, — Nous sommes occupés aujourd'hui au désarmement des Hovas. Tananarive était un véritable arsenal, rempli de canons et de fusils. On se demande comment des gens aussi bien armés n'ont pas mieux résisté. Il est vrai que beaucoup de ces canons et fusils ne se trouvaient pas en très bon état. Les Anglais qui leur ont écoulé tout un vieux stock ont, certainement, réalisé de beaux bénéfices.
4 octobre, — J'ai aujourd'hui cinquante-quatre ans, et je n'en suis pas plus fier pour cela, bien que j'aie résisté pendant cette campagne mieux que certains jeunes gens. La vieille armée avait du bon.
Temps chaud et lourd. Plusieurs orages en une journée.
La signature de la paix est notifiée aux troupes par l'ordre du jour ci-après :
Ordre général «• *j8.
a Officiers, gradés et soldats de la colonne légère, L'effort que je vous demandais, par mon ordre gé- T\Cr2\ n* 68, du 8 septembre, pour atteindre Tananarive, a porté les fruits que j'en attendais.
pagne est-elle terminée? Serons-nous relevés bientôt par d'autres troupes et rapatriés? C'est peu probable, car voici venir la saison des pluies qui nous bloquera pour de longs mois à Tananarive.
Officiers et hommes sont consignés au camp.
10 octobre. — Pas un incident à signaler du 5 au 10. Vie des plus monotones. Il circule aujourd'hui en ville des bruits alarmants. On parle d'un chef ho va qui tiendrait encore la campagne avec six mille hommes. Cela me paraît fort exagéré.
On craint pour demain, jour de zoma ou grand marché , qui attire à Tananarive beaucoup d'habitants de la banlieue, une émeute, des désordres. Je reçois, à ce sujet, des instructions du quartier général, afin que mon bataillon se tienne prêt à marcher, s'il y a lieu.
// octobre. — Nous sommes restés sous les armes toute la journée. Pas la moindre alerte. Tout se passe tranquillement ; mais la ville est fort animée.
Les précautions militaires prises ont été heureusement inutiles. Tant mieux!
La population, qui va et vient à ses affaires, semble n'avoir contre nous aucune hostilité,
12 octobre, — Les soldats sont casernes dans les maisons, dans les écoles ; des piquets assez forts sont commandés de service pour maintenir l'ordre, car on parle
On y rencontre des indigènes de toutes les tribus, des esclaves, une population mêlée aux types et aux costumes les plus divers. Beaucoup de bruit. Les Hovas sont très bavards et paraissent être de très bons commerçants. Beaucoup de marchandises anglaises sont étalées au marché. J*ai acheté des souliers jaunes et quelques menus objets.
On m'offrait à assez bon marché un matelas de raffia et des meubles; mais, bien qu'il soit à peu près décidé que nous serons maintenus jusqu'en avril au moins à Tananarive, je préfère attendre avant de m'installer.
Nous sommes encore en camp volant.
Plus heureux que nous, le i" bataillon du régiment et le 200% ou du moins ce qu'il en reste, vont être rapatriés avec le général M etzinger.
20 octobre, — Nous sommes installés à Soanerana, hors de la ville.
22 octobre, — Avant de quitter Tananarive, le général M etzinger nous adresse un ordre du jour dont nous avons le droit d'être flattés :