CARNET DE ROUTE 8H
Mercredi 9 seplembre.
Hier, toute l'après-midi s'est passée à changer notre position d'échelon, sans que nous sachions au juste ce qui se passait.
Au soir nous nous arrêtons dans une clairière près de Rieux, à 3 kilomètres de Montmirail pour dormir. Dormir est une façon de parler, car s'il y a des nuits où nous avons pu nous dire à labelle étoile, ce n'est pas celle-là; il pleut à verse de loh. du soir à 4 heures du matin.
Nuit atroce ; et puis, vers 2 heures du matin la mitrailleuse se met à péter, alternant avec notre canon. Peu après, c'est le tu... tu... tu... de la musette allemande. Ils font une contre-attaque, ce qui paraît être
leur tactique favorite; ce ne sera pas un succès d'ailleurs, car au réveil, après un lever maussade, on nous affirme que Montmirail, occupé par l'état-major allemand depuis quatre jours et par les troupes depuis la veille, vient d'être repris par le premier corps d'armée. Hier j'avais surpris une conversation entre lesgénéraux Hache, Mangin et Rouquerol, indiquant leurs intentions, mais je ne pensais pas que ce serait aussi rapide.
A nouveau donc nous marchons de l'avant et nous faisons une entrée triomphale dans Montmirail, dont toute la partie basse est ruinée, démolie et pillée, tandis que dans la seconde, moins éprouvée, les habitants nous tendent des bouteilles de vieux vin, des fruits, etc. D'après eux, les Allemands sont entièrement démoralisés.
Espérons que cette mentalité sera de longue durée.
Jeudi 10 septembre.
La journée a encore été bonne hier pour nous, et pour le 43° en particulier. Le capitaine Molliard qui, la veille, avait reçu les félicitations du général Mangin, pour avoir descendu un ballon observateur d'un coup de canon pointé par lui-même (d... 6.. 900), a été proposé pour la Légion d'honneur pour avoir démoli une batterie allemande. Nous sommes partis d'assez bonne heure afin de poursuivre notre marche en avant et avons traversé la Marne entre Sauvigny et Passy, 011 nous parquons en ce moment.
Le commandant Roger, du 1 1% fait fonction de colonel au 43"; il a jugé non sans
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raison que nous avons un peu l'air d'un cirque en tournée. Le fait est que nous n'attachons plus aucune valeur à quoi que ce soit. Nous laissons sur place sacs, manteaux, chevaux fatigués et nous ramassons les sacs, manteaux et chevaux abandonnés par les Boches,
De certains de ces trophées nous ornons nos galeries ou nos sacoches, ce qui, vraiment, nous donne l'apparence de la cavalcade Pinder. Nous avions même trouvé un chameau que nous avons heureusement abandonné.
Ce matin, lettres. J'en ai dix-sept, plus ce soir deux recommandées, l'une de maman, l'autre du notaire. Maintenant que je suis majeur je touche pour la première fois directement l'argent de ma pension. Avec ce qui me reste de celui emporté au départ, cela me fait une jolie somme d'avance ; depuis une semaine j'ai eu du mal à dépenser vingt sous.
Nous venons de recevoir Tordre de bi-
caum:t de route 87
vouaquer cette nuit à Passy. Nous sommes à loo mètres de la Marne, l'autre colline se dresse en face de nous, il est 6 heures du soir.
Un crépuscule mauve s'appesantitsur la ligne sombre des sapins ; vu du haut de la crête le fond de la vallée est presque noir. Près de moi, les feux des cuisines établis dans le sol, illuminent de lueurs rouges le visage des hommes qui préparent la soupe et les fayots.
Encore une chose vue...
Samedi 12 septembre.
Je romps pour une fois avec l'ordre chronologique que j'ai coutume de suivre pour relater le très triste événement qui vient de se produire :1a mort du lieutenant Marinier ; du même obus, Coudray a été tué aussi, D... des Loges et Merle blessés.
Le lieutenant Marinier avait fait les classes de mon peloton. Ancien sous-off il avait été aux colonies et instructeur de cheval à Pipo; son père était lieutenantcolonel . Il avait de l'esprit ; plein de bonne humeur c'était un brave homme dans toute l'acception du terme. Je prie très sincèrement que Dieu ait son âme.
La journée d'hier a été assez quelconque
SOUS la pluie. Nous avons marché de l'avant jusqu'à un village voisin de Logery où nous avons couché. Aujourd'hui de môme. Nous sommes en batterie au-dessus de Gueux. J'ai vécu tout à l'heure quelques minutes assez remplies en allant conduire un caisson au ravitaillement. Le tir des Allemands était réglé derrière notre batterie sur l'espace compris entre celle-ci et l'échelon. Durant le trajet il est bien tombé vingt obus dans cet espace, et nos chevaux harassés de fatigue, refusaient d'avancer à une allure plus rapide que le trot des ânes de Robinson. Là aussi ça valait la peine d'être vécu.
Mais cela c'est l'accidentel. En temps normal, si tant est qu'il y en ait, manger devient une occupation. On invente des ruses de sauvages pour aller explorer un village, sitôt arrivé au cantonnement, et Ton fait des platitudes près des indigènes pour qu'ils vous cèdent un pot de confiture, ou vous fassent cuire un lapin.
Dimanche 13 septembre.
Ce sentiment de désarroi que le spectacle de la mort m'avait à peine procuré, je l'ai ressenti hier soir vivement par la faute des éléments. La pluie qui persistait depuis 48 heures tombait encore quand vers 10 heures on procède au ravitaillement de l'échelon. Sitôt fait, nous allons conduire notre caisson à la batterie qui est presque au sommet d'une colline, les chemins de labour sont entièrement détrempés. Nous restons en panne, et l'un des chevaux conducteurs de mon ancien attelage tombe pour ne plus se relever. Il faut le désharnacher et le dételer; c'est un pataugeage d'une demi-heure dans une
nuit d'encre sous la pluie battante. Après quoi, vers minuit, nous couchons à Gueux, en pleine rue, sous l'averse qui persiste. Gela fait nombre de nuits que nous passons ainsi à la belle étoile, si on peut dire, trempés jusqu'aux os. Pour être glorieux, les rhumatismes que cela nous prépare n'en sont pas moins assurés.
Le réveil a été meilleur. Nous marchons assez lentement, laissant la route de Reims à notre gauche, en formant plusieurs fois le parc jusqu'à Merfy, où à présent les batteries sont en position.
La tenue des Allemands est rapportée dans les villages que nous traversons. On prétend qu'à Montmirail une jeune fille fut violée par des soldats qui tuèrent ensuite ses parents. On aurait tué des enfants. On s'est livré au pillage.
Saint-Thierry.
Nous venons d'avancer de i.5oo mètres pour former le parc plus en dehors du village. Nous sommes au haut d'unecôte, d'où par une large échappée nous avons vue sur toute la plaine de Reims- avec la ville au fond à 6 ou 7 kilomètres à vol d'oiseau. Ce serait un point excellent pour en tirer une vue générale, la cathédrale se détache bien isolée et nette, rappelant les gravures de Gustave Doré.
CAHNKT DK ROUTK
Lundi 14 septembre.
Pas grand'chose de neuf. Toute l'après midi d'hier notre groupe et le i" d'artillerie lourde ont bombardé avec succès, semble-t-il, un fort français abandonné^ aux environs de Reims, que les Boches auraientoccupé. Nous sommes redescendus de Saint-Thierry à Merfy pour passer la nuit et remonter ce matin ; les batteries tirent à nouveau.
J'ai déjà indiqué ici le désir que j'avais de quelques plaisirs de luxe; de quinze jours à Paris par exemple. Mais à y bien réfléchir, je vois que c'est plutôt l'atmosphère du plaisir que le plaisir lui-même que je souhaite, et il est amusant de
constater que les femmes n'y jouent guère qu'un rôle de figuration. Me conformeraisje déjà à la tradition qui veut que le guerrier soit chaste en ses actes comme en ses pensées ?
Mardi 15 septembre.
Rien de neuf quant à notre marche. La batterie qui aurait délogé hier, d'un château, l'état-major allemand, reste en posilion.
On m'annonce que je suis proposé pour être brigadier, et que ma nomination est à la signature du chef d'escadron. Je célèbre cette nouvelle qui me fait grand plaisir, en me confectionnanl des toasts exquis qui empoisonnent la fumée.
Vendredi 18 septembre.
Avant-hier et hier, la batterie est restée en position ainsi que tout le groupe et différents régiments d'artillerie lourde. Ce siège de quelques jours a reçu évidemment bien des explications naturellement contradictoires. Je n'en retiens qu'une, celle de ce bon de C... que je viens de rencontrer et qui est attaché comme chauffeur à la personne du général Hache. Nous avons mission de tenir une semaine entière à Saint-Thierry pour permettre à différents corps d'armée de nous rejoindre et de livrer avec nous une bataille peut-être décisive.
Nous n'arrivons pas à savoir exactement si le fort de Brimont est évacué ou non.
Il est curieux de constater combien le courage des gens est souvent proportionné à leur civilisation.
Tous ces jours-ci, comme l'échelon restait slationnaire et que l'imminence de mon grade me dispense de toute corvée, j'ai pu écrire pas mal de lettres et mettre mon carnet à jour.
Le goût de la séduction que j'ai en moi est assez curieux, car il s'exerce même sur des êtres qui ne sont que d'un agrément assez banal et d'un intérêt quasi nul.
Je me rappelle cette phrase de Georges de H. à Guy: « Plaire est un besoin maladif chez toi ». Serait-ce encore un point de commun à nous deux ? Je suis toujours sans nouvelles de Guy et suis réellement bien inquiet; je sais bien qu'étant donné sa personnalité de journaliste, sa correspondance peut être surveillée et retardée, mais cela ne dissipe pas toutes mes inquiétudes.
Mais je ne puis le croire, car il est de ceux que les catastrophes n'atteignent pas.
GARKET DE ROUTE
Dimanche 20 septembre.
En attendant mon entrée en fonctions, je continue à trouver à l'échelon ma petite Gapoue, à telle enseigne même que deux ' ou trois repas copieux, auxquels je nétais plus habitué depuis longtemps, m'ont valu hier une fameuse indigestion.
Mme Jélu, ancienne cantinière, près de la maison de laquelle nous cantonnons, m"a maternellement soigné et m'a fait un semblant de lit près du feu. Ce sont surtout les bonnes nouvelles contredites puis confirmées qui m'ont ragaillardi. La vie de l'échelon, d'ailleurs, commence de me sembler assez monotone et, dans la journée d'hier, en contemplant l'incendie de la ca-