CARNET DE F^OUTE
Mercredi 23 septembre.
La nuit j'ai assuré la liaison entre l'étatmajor et le capitaine Lebreton. Cela m'a beaucoup intéressé, car le fait de porter des ordres et des renseignements me donne l'illusion de participer de plus près à la cuisine de la guerre.
Et j'avais auparavant, avec des sous-officiers très agréables, agents de liaison d'autres groupes, participé à une cuisine réelle, celle de notre dîner, ce qui est également une occupation qui a son importance.
CARNET DE ROUTK 103
Vendredi 25 septembre.
Saint- Thierry ! Saint-Thierry ! Saint- Thierry!... Cela va faire quinze jours que nous y sommes et huit que la batterie est masquée dans le château, cachée par des arbres et des vignes, dominant toute la plaine du canal de la Marne au Rhin. Dans le bulletin de renseignements que j'ai transmis ce matin à mon capitaine, on m'indique que la situation générale demeure excellente, comme de juste, mais aussi que notre infanterie aurait repoussé sur tout le front les forces allemandes dépassant la première ligne formée par la route nationale.
L'artillerie lourde du i55 allemand qui
était devant nous se serait portée à notre gauche pour faire face à l'armée anglaise qui va entrer en ligne. Dernier renseignement enfin : les tranchées et les moyens d'abri qu'ils ont établis sont de première valeur mais ils seraient au plus mal ravitaillés en vivres, et d'après une lettre interceptée, ils n'auraient pas eu de repas chaud depuis cinq jours.
Je suis définitivement promu et désormais mes manches s'adornent de deux galons en laine rouge, « en forme de V renversé ». L'assortiment sommaire de la cantine du tailleur m'interdit toute fantaisie superfétatoire et j'ai bien l'air d'avoir pleuré pour les avoir.
A qui, à quoi les dois-je?
J'ai certainement la sympathie du capitaine Lebreton. L'adjudant Moreau, depuis peu le sous-lieutenant Moreau, m'aurait également été favorable et je lui aurai plu (parce que n'ayant pas la trouille).
Ouelles sont les mystérieuses raisons
CVRNET DE ROUTE
qui ont déterminé Moulié à pousser à la roue, comme indiscutablement il l'a fait? Si la guerre se terminait d'ici un mois ou deux, il est très vraisemblable que je serais libéré en janvier prochain. A certains points de vue, étroitement personnels, il va de soi, je regretterai ces deux mois que je viens de vivre qui, à côté de privations très dures, ont comporté des émotions d'une variété et d'une richesse merveilleuses. Quoique sans aucune frayeur de la mort, il serait dommage que je n'en revienne pas. Jusqu'à présent j'ai su faire la guerre.
lOf) CARNET DE ROUTE
Extrait d'une lettre du lieutenant Janvier A M"'« Bbunel de Pérard.
Octobre 1914.
Votre fils, Madame, a été sous mes ordres pendant les mois d'août et de septembre, c'est-à-dire jusqu'à sa nomination de brigadier et même quelques jours après. Il serait superflu de vous dire que j'avais éprouvé envers votre cher enfant, durant ces quelques semaines d'étroite collaboration, les mêmes sentiments d'amitié et de considération que tous, chefs ou camarades, lui prodiguions sans réserve, et l'annonce de sa mort si brutale nous a tous profondément afl'ectés.
Le samedi 26 septembre, vers 4 heures de l'après-midi, votre bien-aimé fils a été frappé à la tête par un éclat d'obus, au village de Saint-Thierry, les soins immédiats et les plus dévoués lui ont été prodigués ; la canonnade faisait rage, il a fallu le descendre dans les caves; sitôt prévenu, j'envoyai une voiture pour le conduire à l'ambulance de Chenay, je le vis ainsi passer dans une voiture, étendu sur un brancard, la tête enveloppée de bandes, il râlait. Il est mort le dimanche à 4 heures du matin sans avoir repris connaissance et ainsi sans souffrances.
Extrait d'une lettre du capitaine Lerreton, DU 43" d'artillerie, a M""" Brunel de Pérard.
J'ai chargé un de mes officiers de vous envoyer tous les détails concernant votre fils.
En dehors de l'affection qu'un capitaine partage un peu, entre tous ses hommes, j'avais pour votre fils une sympathie qu'il méritait; il a supporté, comme les mieux endurcis, les lourdes fatigues qui ont été imposées à ces enfants.
Conducteur de devant au i""" caisson pendant toute la première partie de la campagne et pendant l'horrible retraite, je l'ai eu près de moi.
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Je l'ai nommé brigadier après nos victoires, je sentais qu'il eût fait un bon gradé.
Il est tombé près de moi en revenant de transmettre un ordre. Si quelque chose, Madame, peut atténuer votre douleur, que ce soit ceci :
Votre fils est mort bravement à son poste et sans baisser la tête.
Novembre 1914.