G CARNET DE ROUTE
sommes encore en France, et il fallait payer cher ce que l'on prenait ; qu'est-ce que ce sera dans quelque temps, quand nous serons, car nous y serons, en Allemagne.
Lundi 17 août.
Ça commence à barder. Je n'ai pas eu le temps matériel d'écrire quoi que ce soit depuis samedi et, dans cet intervalle, j'ai atteint ma majorité.
Après une journée de repos vendredi, à Warnecourt, singularisée seulement par l'émotion générale causée par la distribution des lettres, on n'en n'avait pas eu depuis le départ de Caen, nous sommes partis sur alerte à 4 heures de l'après midi, samedi.
Aussitôt pluie battante, et à i.5oo mètres de Warnecourt, attente d'une heure et demie pour que le 74" d'infanterie nous dépasse. J'ai le sourire. Belles routes mais
défoncées, détrempées. Nous arrivons à Haudrecy avec la pluie et une nuit noire ; nous formons le parc au milieu de l'énervement du plus grand nombre. Après un pataugeage d'une heure à attendre un quignon de pain et un peu de confiture, arrosé de café et de schnike, nous nous couchons, il est minuit. Réveil en alerte à 3 h. 45- Il faut atteler et partir. Longue, longue journée ; en marche, en colonne au pas, l'infanterie nous précédant. Nous arrivons à Régniowez, à i.5oo mètres de la frontière belge. Ce matin réveil à 2 heures. Arrivée à i6 heures à Rance, en Belgique.
Mardi 18 août.
J'ai dû hier soir résumer et noter simplement les faits, pressé que j'étais par le temps.
Aujourd'hui, après avoir quitté Rance pour Solve-Singery nous sommes un peu moins affolés ; il m'est utile de revenir sur certaines impressions de ces derniers jours.
En premier lieu l'accueil extrêmement chaleureux que nous font les Belges. Estce parce qu'ils ne sont pas habitués à voir des soldats français, parce qu'ils nous considèrent un peu comme les libérateurs éventuels de leur territoire, ou simplement par affabilité cordiale, toujours est-il que,
tant sur la route qu'au cantonnement, il n'est pas de prévenance qu'ils n'aient.
Nous ne sommes pas 'passés, devant une maison, dont les habitants n'eussent préparé devant leur porte des seaux contenant de l'eau, de la bière ou du lait. Dans les agglomérations un peu plus importantes on distribuait du pain beurré, des confitures, du tabac. A l'étape enfin, un fermier fait préparer du café pour tout le monde. Un anonyme fait porter cinq tonneaux de bière. Un gros cultivateur, dans les écuries duquel nous mettons nos chevaux, y étale cinquante bottes de paille. Je me rappelle qu'à Raillicourt, sur le sol français, une femme grognait parce qu'on lui avait pris une vingtaine de poignées de foin. Une autre remarque au sujet de l'enthousiasme des Belges: de les entendre crier: Vive la France ! avec leur accent, a quelque chose de plus prenant.
Mercredi 19 août. — Tarciennc.
Ce matin, dans la marche en colonne, on a pris, pour la première fois, les dispositions de combat, une patrouille de cavalerie allemande ayant été signalée aux environs. En vain, d'ailleurs. Mais l'entrain joyeux que cela a déterminé a suffi à dissiper toute mauvaise humeur.
Et la marche a continué de plus en plus enthousiaste par Castrés, Warcourt, Somsée. Distribution de tartes, de bière, de café. Une brave femme donnait des médailles bénites.
Je pense depuis quelques jours à l'influence que cette guerre pourra avoir sur ma carrière si, parenthèse obligatoire,
42 CARNET DE UOliTHi
j'en reviens. J'arrivais à l'existence avec dans mes tiroirs et dans ma pensée des ébauches de romans d'une nonchalance assez artiste, des Dorian Grey revus et corrigés qui se synthétisaient dans ce fameux projet : Le double miroir ; cela aurait eu une clientèle, dans les conditions normales. Mais après celle guerre, quel que soit le succès de nos armes, la mode va être changée. Le « Militaire » sera au goût du jour. Il va falloir rapporter dans ma mémoire de quoi faire mes « Contes du lundi ».
J'écris ces notes aujourd'hui chez un brave homme qui me prépare un frugal dîner. Il a ce fameux accent que je retrouve chez maman, lorsqu'elle est allée passer huit jours à Bruxelles dans sa famille.
Je suis assez content de moi, affaire d'habitude sans doute, pour le manque complet de toute crainte, voire de toute appréhension, ce qui me paraît assez sin^ gulier, chez un nerveux de mon espèce.
CARNET DE ROUTK
J'avoue que j'ai hâte d'assister à un premier engagement. Cette position sur le qui-vive sans résultat est agaçante.
Espérons que ce sera pour demain.
U GARMir DE UOUTE
Jeudi 20 août, .Joncret, courte étape.
Un aéroplane allemand nous a survolés ce malin ; les mitrailleuses des fantassins ont tiré dessus. Il paraîtrait qu'il est tombé faute d'essence, un peu plus tard. Il est 2 heures. Il fait lourd... je vais dormir avec un rude plaisir, sur une botte de foin, qui a la bonne odeur du thé que l'on sert au Ritz.
cauNet De route 45
Vendredi 21 août. — Chatelet, près de Charleroi.
J'écris ces notes, les avant-trains défilés derrière un bois, la batterie de tir étant en^position. Il y a eu alerte. Pas très loin de nous le canon tonne, les mitrailleuses éclatent, et ça ne me semble pas encore pour de vrai.
Samedi 22 août.
Eh bien si! il paraît tout de même que c'est pour de vrai, car hier, peu de temps après avoir écrit mes notes nous voyons défiler sur la route des paysans qui décampent. Ce sont les habitants de Tarcienne, village voisin de Charleroi, que les Allemands vont incendier.
Notre groupe n'a pas tiré et, la nuit venue, nous nous replions un peu à l'arrière pour bivouaquer.
Il est 9 heures du soir, la nuit épaisse est percée par les lueurs rouges de l'incendie de Tarcienne et, plus loin, par les mille lumières de Charleroi qui à cette distance semble paisible et qu'on devine haletant.
C'est effroyable l'égoïsme qui peut se créer en nous, dans ces circonstances.
Quotidiennement dans les marches en colonne nous rencontrons des fantassins fourbus, flappis, malades, le long de la route; c'est à peine si l'on y fait attention.
Il semblerait qu'il faille concentrer toute sa sensibilité sur des êtres qui vous sont chers, et qu'on n'ait guère le temps de l'éparpiller sur des inconnus.
Cependant hier, ce paysage avait quelque chose d'émouvant auquel je n'ai pu me défendre d'être sensible. Ce matin, nous sommes revenus à notre position d'hier, les avant-trains défilés. Mais il y a un gros renfort d'infanterie avec nous. Notre groupe 9, me semble-t-il, commencé de tirer. Deux obus allemands sont venus éclater près de nous. Notre situation est meilleure, paraît-il.
7 h. 3o. — Cette fois, ça y est tout à fait. Je n'avais pas le temps de finir ma
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phrase, tout à l'heure, qu'on venait nous chercher pour conduire les pièces, deux kilomètres en avant. La batterie tire maintenant à 200 mètres de nous à notre vue ; tout à l'heure des halles, les premières, sont passées au-dessus de nous, pas très haut. Ça barde dans toute l'acception du terme, c'est réellement très chic.
16 h. 3o. — A 10 heures j'ai failli reprendre ce cahier pour y inscrire une phrase de ce genre: Qu'est-ce qu'ils ont dû prendre ! ce que nous avons pu leur envoyer ! Or, à 10 h. i5, les premières compagnies du 74" d'infanterie se repliaient très éprouvées, et en une demi-heure toute l'infanterie revenait, laissant des morts, et traînant des blessés. On bat en retraite; à un moment donné, un obus éclate à deux mètres au-dessus de nous, c'est de l'affolement.
Et puis, peu à peu, ça se régularise ; nous nous concentrons près de Tarcienne, où
nous cantonnions il y a trois jours. Le 32* d'artillerie y est déjà en batterie, dans une position de tir qui me semble excellente. Un aéroplane allemand vient nous survoler, il est probable que cela va encore chauffer dur.
La journée d'aujourd'hui m'aura éclairé sur mon sang-froid, je crois bien pouvoir compter sur moi, et comme j'ai toujours tendance à considérer les événements en fonction de mon institution, c'est déjà un service que m'aura rendu la guerre.
Dimanche 23 août.
16 heures. — Depuis midi nous sommes aux avant-trains, les pièces étant en batterie près de Hauvenelle où s'est concentré leS*" corps d'armée. Nous avons donc regagné un peu de terrain; ma batterie n'a pas encore tiré, les deux autres du groupe ont tiré fort peu, laissant ce soin à l'artillerie lourde qui cause, semble-t-il, de grands dégâts dans les rangs ennemis.
Mon adjudant, M..., est décidément très agréable en campagne. lia de l'expérience, du sang-froid, et sait remonter ses hommes.
CARNET DK ROUTE 51
Mardi 25 août.
La caractéristique des deux jours que nous venons de passer a été l'irrégularité des nouvelles générales qui ont été du meilleur au pire.
Le feu sur la batterie avait été excessivement dur, toute l'après-midi de dimanche, et comme réglage et comme intensité; heureusement, les obus allemands semblent être sans effets et il n"y a aucune blessure à signaler à la batterie.
Il est 7 heures, la nuit tombe, nous faisons deux mises en batterie qui ne manquent pas de charme et de mystère, on se croirait à la « Porte Saint-Martin ». Mais après, c'est une marche en colonne.
éreintante, au petit pas. Nous nous couchons à 2 heures, nous nous réveillons à 3. Nous allons pour reprendre notre position de la veille, lorsqu'on nous donne l'ordre de battre en retraite.
Désordre, découragement; je m'efforce à remonter quelques-uns de mes camarades très abattus, lorsqu'on nous donne la nouvelle (j'ignore encore si elle est exacte) que la situation générale est excellente, que les troupes anglo-belges viennent de remporter un gros succès près de Charleroi, ainsi que le flanc droit des Français au sud de Dinant. Notre division avait été sacrifiée pour attendre. Nous allons nous reposer et nous reformer en arrière, pendant que des troupes fraîches viendront nous remplacer. Marche en colonne de 7 heures à 16 heures, lorsque, au moment où nous arrivons au point où nous devrions cantonner, notre commandant de groupe débouche d'une route et réquisitionne toutes les pièces qui lui tombent sous la
CARNET DK ROUTE 53
main pour faire une pose en batterie, contre de la cavalerie aperçue à la lisière d'un bois. On ne sait pourquoi nous battons de nouveau en retraite ; nous allons être à cheval jusqu'à i heure du matin. Nous serons restés plus de 20 heures à cheval. Cette route, d'ailleurs, ne manque pas de charme par une belle nuit, une de ces nuits qu'à pareille époque je passe à Arromanches, en me créant, grâce au décor, de fines émotions avec des comparses aimables. Nous repassons la frontière française et nous passons la nuit dans un village, près de Moustier. Ce matin, nous repassons la frontière belge et nous cantonnons dans la position d'attente près de Chimay.
Des bruits courent; à quoi devons-nous cette retraite ? On nous aurait trahis en désignant à l'ennemi toutes nos positions de tir, nous envoyant ainsi à une tuerie certaine si les obus Krupp étaient plus efficaces; ce bruit a quelque chose de
vraisemblable. Je commence davantage à me sentir en guerre, les villages oii nous passons étant désertés, nous n'avons pas le temps matériel d'accommoder aucune nourriture, et c'est ainsi que nous avons dû laisser sur place deux vaches et quelques cochons fraîchement tués.
D'autre part, les ravages que la guerre exerce me semblent moins étrangers; la succession de gens que nous rencontrons, abandonnant leurs maisons à l'approche de l'ennemi, après avoir empaqueté quelques affaires dans un fichu ou sur une carriole, devient vraiment attristante. Je viens d'apprendre que Kermina, mon camarade de classe qui faisait son service au 74% serait tué. Je l'avais rencontré sur notre position de tir, samedi matin. Il m'annonçait gaîment qu'il était sorti indemne de l'échauffourée. C'est dans l'après-midi qu'il aurait été tué.
J'ai rencontré X..., qui fait partie de la catégorie des jeunes gens de lettres qui m'admirent assez, et me débinent éperdument; mon meilleur public, quoi !
Jeudi 27 août.
Les nouvelles générales continuent de nous parvenir dans un sens diamétralement opposé; il est amusant de constater à quel point, toutes les dix minutes, cela modifie l'état d'esprit de mes camarades.
L'ignorance où nous avons été, ces deux jours-ci, de savoir si nous battions en retraite ou si nous prenions une position d'attente, avait besoin d'être combattue par les nouvelles suivantes : trois corps d'armée allemands pris par les Russes, trois autres anéantis par les Français en Lorraine, l'armée du centre allemande coupée par les Anglo-Belges.
Il y a d'ailleurs d'autres facteurs que ces
nouvelles elles-mêmes pour déterminer l'état d'esprit général. C'est ainsi que partis plein d'entrain et de confiance de Mohon, avant-hier à 6 heures, mes camarades arrivaient à Fourmies (en France) après une interminable et monotone marche en colonne de sept heures, en parlant de défaite, de déroute, de débâcle.
Nous repartons à 4 heures du malin, nous commençons d'être réellement fatigués par l'insuffisance de la nourriture et le manque presque complet de sommeil. Une fois de plus l'état d'esprit est au noir, et je mets une certaine pointe d'amour-propre à user de mon influence sur mes camarades pour les ramener à une nuance plus tendre. Ce qui va, d'ailleurs, me valoir les compliments du capitaine Lebreton.
Toute la journée, ça va être de petites marches pour changer de cantonnements.
Nous croisons le ii" d'artillerie sur la route et j'y vois plusieurs camarades, dont
Salonne. Cette rencontre m'a fait beaucoup de plaisir, c'est un de mes amis que j'associe le plus volontiers à mon avenir. Je nous imagine aisément dans telle ou telle menue circonstance de notre existence, plus tard. Je le vois venant me prendre à mon cabinet, dînant à quatre, allant dans le monde ! Et je crois qu'il y a eu un peu de tous ces projets dans le regard et dans le : Bonne chance ! que nous échangeâmes.
Au cantonnement (La Capelle), le soir, on nous a dit de nous tenir prêts à partir vers 8 heures trois quarts. Et, au moment où nous allons débarquer, on signale une patrouille allemande aux environs. Nous devons partir dans une nuit profondément noire, les ordres et les engueulades étant chuchotes à voix basse. L'incendie d'un village saigne au fond, dans le noir du ciel. Un coup de mousqueton part isolé. C'est ainsi que j'aime la guerre ; à supposer du uhlan derrière chaque haie, on éprouve
une émotion très cinquième acte. J'ai toujours l'impression que quelqu'un (et pourquoi pas moi ?) arrivera, punira les traîtres, et délivrera l'héroïne.
Ce matin, après avoir passé la nuit dans un quelconque village, nous sommes derrière Etréaupont. Presque toutes les batteries du ^^ corps d'armée sont en position de tir dominant la vallée, la plupart masquées par des haies ou des taillis; on attend un grand coup de Trafalgar. Quant à notre corps d'armée, sa position me paraît bonne, si nous savons attendre avec la patience et la silencieuse immobilité du chasseur qui guette sa proie, à l'encoignure d'un fourré.
60 CAKNET DE ROUTE
Vendredi 28 août. — Vervins.
Oui, la journée d'hier a été bonne et nous avons mis bas une brigade d'infanterie allemande. Puis nous nous sommes retirés encore un peu en arrière", en faisant un mouvement tournant, car notre tactique générale est de retarder le plus possible les Boches, jusqu'à ce que les différents corps d'armée qui vont former l'Armée du Nord, sous le commandement du général Langle de Cary, se soient rejoints.
Le soir, il y a eu distribution de lettres; nous n'en recevons guère que tous les dix jours, mais alors c'est par paquets. C'a été une fin de journée presque parfaite,
GARîîET DE ROUTE (il
après notre victoire de raprès-midi. Quelle chose amusante que le caractère français, et comme une fois qu'on le connaît bien, il doit être facile à manier. Tous mes camarades étaient en délire et ne parlaient guère moins que d'entrer à Berlin le soir même.
Je crois réellement, à en juger par les lettres reçues, que je suis très aimé, et, c'est peut-être une des raisons de la confiance quasi absolue que j'ai en moi, à me sentir ainsi étayé.
Ce matin, nous sommes partis de bonne heure, pour faire à nouveau une longue marche en colonne en passant par S... (i); donc en avant cette fois.
Les nouvelles générales sont excellentes, l'Armée du Nord est presque formée; à l'est, le général Pau entrerait très avant en Allemagne. On ne confirme pas les bruits de trahison... Maintenant la batterie
(1) Mot illisible.
02 GARISET DE ROUTE
est en position de tir, et aïoi de nouveau aux avant-trains ; mon rôle d'artilleur se réduit pour l'instant à manger des pommes vertes, à écrire ces notes et à dormir vautré dans l'herbe, le képi sur la figure, la rêne de mon cheval passée sous le bras.
Vendredi 28 août, 19 heures. — Paisieux.
Nous venons de changer de position de tir; à présent, plusieurs régiments d'artillerie sont en batterie en fer à cheval, audessus d'une vallée. De grosses forces d'infanterie et de cavalerie sont avec nous. J'ignore l'étendue et le nombre des forces allemandes; s'il n'était pas si tard, je croirais à une très sérieuse bataille.
6t CARNET DE ROUTE
Samedi 29. — Landifay.
Non, mais aujourd'hui peut-être; depuis 7 heures du matin la batterie tire, et il est 5 de l'après-midi. Il y a de grosses forces de part et d'autre. Toute la matinée j'ai rempli les fonctions de servant. Après midi, aux avant-trains, cela chauffait sérieusement; pendant une heure les obus éclataient autour de nous, un éclat est venu déchirer la courroie d'un bidon fixé à la selle de mon cheval.
Lundi 31 août.
Samedi, en revenant du terrain de tir pour aller cantonner à Landifay, notre voiture casse son timon et nous devons nous arrêter momentanément dans un château.
Dans une salle du bas est étendu mort le lieutenant Reymend, de la 2" batterie. Le reste de la maison a été saccagé; dans le bureau l'encre est renversée, des centaines de feuilles de papier à lettres sont à terre, dispersées; on a mis le couvert dans la salle à manger, on a sans doute mangé et bu tout ce que l'on a pu et on a cassé, brisé, déchiré tout le reste ; l'électricité est allumée partout; les robinets sont ouverts et l'eau coule dans les escaliers, sur des
66 CAKiNET DE ROUTE
débris de vaisselle, de vases en morceaux, de bouteilles cassées.
A 3 heures, départ de Laiidifay, nous marchons en avant. Halte au point du jour à l'entrée d'un village, devant une cabane de cantonnier détruite par un obus, et où gisent les cadavres d'une dizaine de soldats, turcos, fantassins et chasseurs, qui tentaient de s'y réfugier. Ils sont horriblement mutilés. L'un a la tête arrachée, l'autre le bras. La lumière matinale donne une teinte de cire à tout cela qui, jointe à la tranquillité de l'attitude où les a surpris une mort foudroyante, donne à ce tableau quelque chose de « Musée Grévin », section des horreurs.
Un peu plus loin, le feu achève de consumer maisons et meules de paille. Dans cinq minutes j'ai à changer aux avanttrains trois cadavres de turcos qui nous gênent pour les manœuvres.
Il me semble pourtant que je commence à goûter aux horreurs de la guerre. Eh
bien, ce serait manquer de sincérité avec ce cahier, si je n'avouais pas que ma mauvaise éducation, trop littéraire sans doute, me fait trouver à cela quelque chose de déjà vu; aurai-je un manque presque complet de sensibilité ou devrai-je m'en tenir à cette idée déjà exprimée ici, dans de semblables circonstances, que nous devons la concentrer sur un petit nombre d'êtres, et ne pas l'éparpiller sur l'inconnu?
Nous nous mettons en batterie dans des positions sensiblement voisines de celles de la veille, lorsque l'ordre arrive de nous replier du côté de Laon. Notre lieutenant nous donne cette version, qu'après la grande victoire d'hier, la 5" division du 3" corps, très éprouvée, va pouvoir aller se refaire en arrière. Les hommes sont moins optimistes. Ils parlent de débandade, de retraite. Heureusement que les bonnes nouvelles circulent à nouveau; le soir même, le bruit court que les Russes, à 5o kilomètres de Berlin, viennent de lancer un
ultimatum à l'Allemagne, lui donnant quatre jours pour s'y soumettre.
Examinons la question à mon point de vue particulier, il va de soi (car pour l'autre il est hors de doute). Quoique très fatigué je ferai volontiers encore la guerre pendant quelque temps, je ne brûle guère de reprendre la vie de quartier; mais, par contre, j'envisagerais avec un rude plaisir quelques distractions de luxe, le théâtre, un souper chez Viel, du linge éclatant, des cigarettes à la fumée bleue...
Nous avons passé la nuit à Montigny, et ce matin nous sommes en batterie sur la position d'attente à Baranton-Cel.
Jeudi, 3 septembre, derrière Pont-à-Bucy.
Lundi à 9 heures du soir, étant garde d'écurie, je me disposais à ajouter quelques nouvelles notes indiquant l'état d'esprit où j'étais par ce clair de lune splendide dans une immense plaine légèrement vallonnée, jouant à merveille les champs de bataille.
D'importantes forces françaises étaient là de distanceen distance dont on n'apercevait que quelques feux et ne percevait que quelques cris. Nous autres, nous étions en batterie, lesavant-trainsàquinzemètres derrière leurs* pièces, le vrai cantonnement d'alerte, quoi !
Brusquement, l'ordre est arrivé de nous
7t) CARNET DE ROUTE
retirer derrière Laon et, toute la nuit, c'a été une marche éreintante à raison de 2 kilomètres à l'heure, avec un arrêt toutes les cinq minutes.
Je ne résiste au sommeil qu'en bavardant avec F..., mon brigadier, et en récitant des vers de Ruy Blas. Nous traversons Laon à l'aube naissante, et nous arrivons à 3 heures à Bruyères où nous formons le parc pendant quelques heures.
Le bruit circule que nous allons vers Paris, exactement à Salory, presque en troupe de dépôt, et cette nouvelle détermine chez quelques-uns de mes camarades un état d'esprit bien symbolique de la fatigue où nous commençons d'être. C'est une satisfaction presque générale. On attendra là-bas les nouvelles de victoire, car on sera vainqueur, n'est-ce pas? Toute la journée encore marche avec formation de parc, d'une durée variant d'tme heure à deux.
Nous arrivons au cantonnement, à
-a3 heures, à Goudelancourt. Je serais vanné et maussade si, par deux de mes camarades qui s'occupent du logement, je ne m'étais procuré de fortes quantités de chocolat que j'avale gloutonnement. Nous apprenons qu'en réalité notre point de direction est la frontière de TEst, tandis que des troupes plus fraîches vont nous remplacer dans le Nord, où a lieu le gros engagement.
Mercredi matin, en faisant l'abreuvoir, je croise le 11% et vois Salonne ; nous échangeâmes deux mots simplement.
Etape assez courte jusqu'à Brouillet.
Nous sommes vannés et les chevaux commencent de tomber un par un. Les miens, aujourd'hui, marchent en attelage haut le pied.
Aujourd'hui, nous avons passé la Marne à Châtillon sur un pont miné, prêt à sauter ; nous nous sommes reposés et la batterie tire sur Pont-à-Buison.
Voilà les bruits du jour dont quelques-
uns sont certains, Pau aurait eu un gros succès près de Reims, et on aurait intercepté une dépêche allemande demandant 400.000 hommes pour pouvoir tenir (car hier, on annonçait que les troupes allemandes sont dégarnies de l'efTectif de i63 trains qui partent se battre contre les Russes).
Je me suis réconcilié avecde G..., auquel, il y a dix jours, je voulais adresser mes témoins pour un geste maladroit de sa part. Ça pète très dur; deux batteries françaises tirent au-dessus de notre tête, et les obus allemands tombent drus autour de nos avant-trains. Ce n'est pas simplement par pose pour mes camarades que j'écris ces notes avec une belle tranquillité. Non, celle ci est réelle, et elle procède d'un fatalisme absolu, qui me fait dire que je ne serai tué que si je dois l'être; et parfois, si un obus siffle un peu trop près de moi, j'ai ce rapide signe de croix du pouce que Napoléon P"" avait.
CAUNET DE ROUTE 73
7 11. 3o. — Je viens de recevoir un éclat d'obus en pleine tempe; pas une goutte de sang, à peine une légère petite bosse. iMais en quoi sont-ils donc leurs obus Krupp?
Vendredi 4 septembre.
Nous avons dormi sur noire posit...
Dimanche 6 septembre.
6 h. — A vos chevaux ! garde à vous ! à cheval! une journée entière de marche et ce n'est qu'aujourd'hui que je puis continuer ces notes.
Nous avons donc dormi jeudi soir sur notre position de tir et nous sommes partis à 2 heures du matin. Dans le courant de la journée, mes chevaux étant momentanément inutilisables pour la batterie de tir, je passe à l'échelon, ce qui offre certains avantages.
La discipline est moins rigoureuse, on peut plus facilement se procurer du vin, du beurre, du chocolat.
11 h. ]5. — Notre état-major a été remanié, nos troupes sont sous le commandement général du général Pau. Le 3" corps est dévolu à Hache qu'on dit terrible liseur de cartes. Mangin, un colonial, prend la 5" division, et Rouquerôl, général de brigade, commande directement le 43" d'artillerie. Aussi les nouvelles deviennent bonnes; les Fiussesavancenttoujours et auraient fait 70.000 prisonniers en Galicie, les armées allemandes non encore entrées en France restent stalionnaires ou reculent. I^a position de celles qui y sont semble 1res compromise et toute la tactiquedu général Joflfre aurait été de les amener dans les plaines de Montmirail et de Champaubert, dans lesquelles nous sommes maintenant, pour y livrer le grand combat.
Les officiers qui ont passé par l'Ecole de guerre, ont étudié avec un minutieux détail les campagnes de Napoléon qui s'y sont déroulées. Aussi hier soir en gagnant notre cantonnement, car maintenant nous
marchons à l'arrière-garde, nous avons doublé sur la roule, pendant lo kilomètres, des troupes éprouvées ou fraîches, mais en nombre impressionnant, et ce matin, nous avons pour la première fois pris Toffensive. Les premiers coups de feu sont à peine tirés, et je n'ai pas été le seul à être frappé du bon ordre, de la régularité des marches et des repos. Tout se passe en file et en colonne, aussi bien dans l'infanterie que chez nous.
Il y a quelque chose de nouveau.
78 CARNET DK ROUTE
Lundi 7 septembre.
Oui, et qui n'a pas tardé de donner des résultats, car hier et ce matin, nous avons assuré une défaite soignée aux Allemands, qui, paraît-il, battent en retraite assez en désordre.
Contentement général !!!
Quelques vieilles femmes rencontrées dans les villages qu'on allait évacuer prétendent que la guerre de 1870 n'a pas été comparable en atrocité à celle-ci. Pourquoi cela m'a-t-il donné un certain orgueil ?
Il y a une heure, pour une imprudence, F... vient d'être blessé au bras, je me rends un compte très exact du décousu de mes notes aujourd'hui, mais je m'y laisse aller.
Mes lettres, au contraire, demeurent assez soignées quelle que soit ma fatigue. Même à distance et dans les circonstances où nous sommes, je soigne mon avenir littéraire.
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Mardi 8 seplembre.
10 heures. — Nous avons désormais Tétat d'esprit de la victoire car la matinée d'hier a été décisive et les Allemands battent précipitamment en retraite, bousculés par nous qui marchons à leur poursuite.
Nous avons successivement forméleparc à Courgivault et à Neuvi oii nous avons couché. Lélat dans lequel les Boches ont pu mettre ces deux villages est effroyable, mais s'expliquerait assez: les prisonniers que nous avons faits en très grand nombre disent qu'ils n'ont pas été ravitaillés depuis cinq jours.
Ils vont l'être de moins en moins, tant on vivres qu'en munitions, car ils semblent
GAHNET DE ROUTE 81
coupés de toutes parts, et la tactique du général Joffre nous paraît se préciser ainsi : nous les avons enfermés à un point voulu dans un triangle dont nous formons la base, l'armée de Pau à l'Est, et les Anglais au Nord, nous allons les resserrer et les réduire à merci.
Toute notre retraite donc aurait pour but de ménager notre sang. Et tous ces villages incendiés et ravagés pourront être rebâtis grâce à l'indemnité de guerre. Voici un aperçu des conversations des terreux normands de ma batterie sur les incidents de la guerre. J'aime entendre ce patois qui me rappelle toutes les bonnes vacances dans notre maison d'Arromanches : ft Nos est pis que 1' bétail, les quiens s' battent itou, mais y ne s'tuent point. M'est avis qu' c'est pas leur faute à (i) trétous, maisa leu chefs... »
« Ah ben, c'est d' les faire péri d' faim
(1) Allemands.