‹ Carnet de route d'un officier d'alpinsChapitre 1 sur 17 · Carnet de route d'un officier d'alpins · texte numérisé non relu

Carnet de route d'un officier d'alpins

Notre entrée sur les terres lorraines n'eut rien de bien glorieux. Mais ce ne fut pas notre faute, ce fut celle des Allemands. Nous pûmes rentrer chez eux comme un prince retourne en son fief. D'ailleurs, nous ne nous y attendions point.

Le i6 août, à 3 heures du matin, nous recevions en effet l'ordre de marcher vers la frontière et d'attaquer le Bois de la Croix, entre les villages de Lagarde et de Moncourt, bois où les Allemands s'étaient fortifiés pour arrêter notre offensive. Deux heures plus tard, nous sommes face à notre objectif et nous attendons l'ordre de mouvement.

Le jour s'était levé, froid et pâle, et la brume nous cachait l'horizon. Triste jour pour un premier combat ! Mais pour qui le jour est-il triste, pour eux ou pour nous ? Je ne crois pas qu'aucun de nous soit bien pénétré de ce fait que nous allons à la lutte :

— On va se battre, dit un chasseur, c'est pas possible tout de même !

— J'ai bien lu qu'il y avait des gens qui se faisaient la guerre autrefois, mais vraiment je ne croyais pas que je pourrais faire comme eux, dit naïvement un autre.

— Tu vois ce fusil? Eh bien, il va sans doute tuer un

homme. Si tu en avais tué un dans le civil, qu'est-ce qu'on t'aurait fait ?

— On m'aurait coupé le cou. Maintenant, on me félicitera!...

Je regarde les deux interlocuteurs en souriant. Sontils ironiques, ces braves paysans? Vont-ils dégager de leurs réflexions toute une théorie humanitaire? Eh non! Car ces réflexions sont de simples réalités. Ils observent et constatent, voilà tout. Et comme ils me voient sourire, un d'entre eux conclut par la règle de conduite, qui, au régiment, sert à tout bon troupier à oublier ses peines : « N'est-ce pas, mon lieutenant, faut pas chercher à comprendre ?... » Et il a raison.

Je vais serrer la main à mon capitaine et à mon camarade. Nous faisons aux hommes nos dernières recommandations. Rien n'est oublié. Nous récitons notre leçon. Mais, au fond, en savons-nous plus qu'eux ? On nous a même recommandé de leur dire qu'au cas où nous prendrions le village de Lagarde, il leur faudrait bien faire attention de ne pas boire l'eau des puits, les Allemands ayant jeté dedans des cadavres pour nous empoisonner. Je termine la série de mes recommandations par une petite exhortation morale. Cela me semble indispensable. Je la termine, pour me tirer d'embarras, par un bel aphorisme sur la question délicate :

— Il y en a probablement qui y laisseront leur peau ; mais maintenant ou plus tard, il faut bien que ce soit pour une fois.

— Pour ce qui est de mourir, me répond un chasseur, cela ne me fait pas peur ! Ce sera une sacrée occasion de savoir ce qui se passe au delà. Depuis le temps qu'on nous en parle à l'église !

J'ai remarqué qu'à côté de lui se trouve son meilleur camarade, un élève ecclésiastique, avec qui il ne cessait

Page 1