‹ Carnet de route d'un officier d'alpinsChapitre 2 sur 17 · NOTRE ENTREE SUR LES TERRES LORRAINES · texte numérisé non relu

NOTRE ENTREE SUR LES TERRES LORRAINES

d'avoir des discussions théologiques. Ce devait être une pointe à son endroit; car mon brave chasseur se déclarait {( voltairien ».

L'ordre de départ est donné. Cette fois-ci, ça y est. Nous ne pouvons pas le nier, nous ne sommes pas les acteurs d'une comédie. Véritablement nous allons nous battre. Une heure et demie de marche d'approche, en formation contre l'artillerie. Mais celle-ci ne veut pas se dénoncer. Nous arrivons près du village frontière de Xures. Ce village est libre. Nous le traversons. Une pauvre femme affolée, suivie de sa marmaille, court derrière mes hommes avec une bouteille de rhum, qu'elle brandit comme une massue :

— Ils ne Font pas eue, celle-là. Chassez-les, ces monstres! Voyez, la frontière est là, vous n^avez qu'à passer.

La brume s'est dissipée, et, dans le lointain, nous apercevons le Bois de la Croix, ce bois qu'il nous faut attaquer, dont les arbres se dressent vers le ciel lorrain. Mais toujours aucune action de la part de l'ennemi. Il ne daigne pas encore nous saluer.

Cependant, les hommes ont fait silence. Ils sentent, malgré tout, que l'heure est peut-être grave pour eux. Je les regarde bien, tous mes chasseurs ! J'affirme qu'aucun ne manifeste un sentiment de peur. Ils vont tous sans frayeur à ce premier combat. Mais, plus tard, je n'en dirai pas autant des mêmes. Et dans nos engagements ultérieurs, il en est peu qui n'aient eu à dompter en leur âme la peur de la souffrance et de la mort. Ils n'en ont que plus de mérite pour cela...

Et je me dis : comment se fait-il que, dans les guerres d'autrefois, l'habitude du combat vous apprenait le mépris du danger, et qu'aujourd'hui, c'est tout le contraire ? Serait-ce parce qu'autrefois la guerre était moins

terrible que ne se le figuraient les jeunes recrues sans chevrons, et qu'aujourd'hui nos armes sont plus meurtrières que nous ne pouvions l'imaginer?... Mais à force de tirer sur des silhouettes aux champs de tir, on avait peine à concevoir qu'une balle qui vous atteint, vous mutile et vous abat.

On monte vers le bois. Toujours rien. On s'approche, on arrive à la lisière, c'est-à-dire à la frontière elle-même ; plus un Allemand. Ils ont abandonné leurs positionscette nuit même. Pourquoi ? Cela est trop difficile à savoir. En tout cas, nous avons mis le pied sur le sol ennemi.

Maintenant, le jour s'est levé. Devant nous, dans lefond d'un vallon, nous apparaît le village de Lagarde, puis, en arrière, une série de crêtes qui s'estompent sur un horizon bleuâtre. Ce sont les terres lorraines, c'est le pays de nos frères opprimés par quarante ans d'hégémonie prussienne.

Je montre cette perspective à mes hommes, et je lesmets en ligne le long de la frontière, pour rendre hommage à cette province mutilée qui fera bientôt partie intégrante dn territoire national : nous rendons les honneurs aux terres lorraines. Et tandis que je commande : « Présentez armes !... » — d'une voix que je rendsaussi ferme que possible, une émotion, une sorte d'exaltation s'empare de mon âme. Avoir passé la frontière, avoir foulé du pied le sol ennemi à la tête de son unité, voilà mon rêve de jeunesse enfin réalisé. Il est si peu derêves qui se réalisent !

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