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qu'aux humbles portraits des parents de cette pauvre jeune fille ! Les armoires sont vidées, les meubles cassés, le linge déchiré.
Cependant, au milieu de la salle à manger, sur une table couverte d'une nappe, se dressait triomphalement, comme fier d'être sorti de sa pénombre et de son isolement, l'objet meublant la table de nuit. Pour qu'il n'eût pas froid sans doute, les goujats l'avaient entouré de la modeste fourrure que l'institutrice, après plusieurs années de labeur, avait pu se procurer péniblement.
Les Allemands ne se contentent pas d'être des Vandales; ils ont du Barbare le sadisme éhonté. Comme des écoliers tenus sous la discipline du maître d'école, ils se livrent à tous les excès quand ils sont lâchés en liberté. Sensuels, violents, je les vois satisfaisant leurs désirs de brutes dans un gros sourire équivoque et hypocrite. Le sourire d'un Méphistophélès ou d'un Bismarck. Qui connaît les Allemands et les a fréquentés pendant quelque temps, ne s'étonne pas en lisant le récit de leurs exploits. Ils pensent d'ailleurs que leurs débauches ne sont que des représailles, vis-à-vis d'un peuple dont la capitale n'est qu'une « Babylone moderne ».
S'il y a quelque excuse à ces excès, c'est que, sans doute, ces infects buveurs de bière ont bu le vin clair de notre France, comme ils boivent de leur épaisse et lourde boisson nationale. Ils ont avalé les bouteilles comme ils avalent leurs chopes de grès.
Le lendemain, étape par Saint-André et Ippécourt sur Rampont. Quand nous traversons Saint-André, il pleut à torrents. Près de l'église, un amoncellement considérable d'équipements et d'uniformes allemands révèle une fuite précipitée. Dans ce village, nos ennemis se sont encore conduits en nobles combattants...
J'entre, durant une pause, dans la cuisine d'une ferme
OÙ se sont rassemblées une dizaine de femmes. Elles me racontent que, pendant le combat qui eut lieu autour du village, les Allemands les avaient emmenées et fait coucher dans les tranchées. De sorte que plusieurs d'entre elles avaient été atteintes par des projectiles français, tandis que les combattants allemands de la tranchée les injuriaient et les piétinaient, tandis qu'elles se mélangeaient dans une promiscuité infecte aux blessés allemands.
A Rampont, où nous cantonnons, les Allemands ont été plus décents, parce que, sans doute, plus talonnés par nos fantassins. Des officiers qui s'étaient réunis dans une pièce pour faire un bon repas avaient même dû interrompre leurs ripailles. La table s'y trouvait toujours mise. En ouvrant un placard, j'y trouve le cadavre du cuisinier de ces messieurs. 11 porte encore un tablier de serveur. Pourquoi est-il enfermé dans ce réduit? Pourquoi a-t-il reçu dans la tempe une balle de revolver? Le dîner probablement n'était pas prêt à l'heure...
Sur la table* je trouve une lettre non achevée. Elle était sans doute expédiée par l'un des officiers à sa tendre épouse. 11 lui narrait leur façon de faire la guerre par l'exploitation du pays conquis. J'y relève cette phrase que je traduis textuellement (^) :
« Mon ventre est plein, et la cave vide. »
Comme en termes galants ces choses-là sont dites !
La spiritualité française trouve que cette « élégance » ne manque pas de saveur.
Le lendemain, à la première heure, nous continuons notre marche offensive vers le nord, en contournant la
(i) « Baiich voll und Keller lefir. »
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place forte de Verdun. Cette fois-ci, nous sommes sous la protection des canons des forts avancés de la ville. Nous subissons malgré nous l'attirance de la place forte. Mais en continuant toujours de l'avant, nous atteignons bientôt la limite de son rayon d'action et, quand le soir descend, nous avons atteint la crête de Gumières qui domine le village du même nom. Nous pensons que les Allemands viennent d'en sortir.
Je descends vers le village en pointe d'avant-garde, avec ma section. Mes hommes, l'arme à la main, en suivant les fossés, se précipitent dans le village. La nuit est complètement tombée. Il fait noir comme dans un four. J'entends dans le lointain un galop précipité. Ce sont des cavaliers allemands qui vont apporter aux leurs les renseignements. Les maisons sont barricadées. Pour faire ouvrir les premières d'entre elles, il est nécessaire de taper contre les volets à coups de crosse. Ces portes s'ouvrent enfin, timidement. Mais quand, dans l'obscurité, le propriétaire apeuré reconnaît un uniforme français, lorsqu'il perçoit nos appels de : « Ouvrez donc !... » — sa face s'illumine et sa prudence se change en une folle expansion. D'un bout à l'autre du village on entend crier :
« Ce sont les nôtres ! »
Nous traversons le village, et nous nous portons sur la crête qui le domine au nord, la crête du Haut de l'Oie. Nous y prenons les avant-postes. Il est vraiment troublant de prendre ainsi position durant la nuit, dans un pays inconnu, sans savoir au juste la distance qui sépare de l'ennemi. Mais cette nuit-là ne fut pas pour nous inquiétante, car la joie d'avoir enfin rejoint ceux que nous poursuivions devait nous rasséréner.
L'aurore se lève. Du haut de la crête se déroule devant nos yeux un panorama splendide... C'est le village de Montfaucon qui se dresse sur les hauteurs, orgueilleux
et superbe... La crete de Cuisy, aux contours discrets et harmonieux, estompés par la brume du matin... Le bois de Forges, d'où s'élevaient les feux de bivouac des Allemands... La vallée de la Meuse, aux larges prairies vertes et fraîches... Les bois de Gonsenvoye, de Dannevoux, surplombant les étendues plates et marécageuses de la Woëvre.
Les hommes eux-mêmes, ragaillardis par la fraîcheur du matin, sentent toute la beauté de ce paysage. Une grande joie nous étreint le cœur. Nous espérons que les jours suivants verront le choc des armées en présence, et (^ue, comme nous avons refoulé l'ennemi sur la Marne, nous le refoulerons sur l'Aisne et dans l'Argonne. Nous sommes loin de penser que s'ouvre alors la deuxième période de la guerre, cette période non encore terminée, cette période de stagnation et d'usure, à laquelle l'histoire a donné le nom de « guerre des tranchées » .
Et tandis que nous nous laissons aller à nos pensées, une énorme « marmite » nous tire de nos rêveries, en venant s'abattre sur la route et mettre en pièces deux mulets et leurs conducteurs. Hommes et bêtes gisent mutilés dans une mare de sang. C'est un navrant spectacle. Le général, qui vient à ce moment-là nous voir, me dit en passant :
« Il y a d'horribles visions, à la guerre, n'est-ce pas ? Mais il en est par contre de si réconfortantes ! »
Par la suite, nous fûmes transportés des bords de la Meuse en Argonne. Dans celte région, également, nous pouvions être édifiés sur les procédés de rapine de la « vertueuse » Allemagne. En particulier, la délicieuse petite ville de Glcrmont-en-Argonne a été elfroyablement
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« arrangée )) par nos ennemis. Elle fut d'abord incendiée par une brigade wurtembergeoise, pendant la nuit du 4 septembre (^). Un civil nous raconta que les soldats allemands, mis en gaîté par le formidable incendie, avaient envahi l'église. Au son de l'orgue, ils menèrent une sarabande effrénée, et la musique religieuse scandait leurs sauteries burlesques.
Dans tous les villages environnants, le pillage a été organisé avec méthode. Quelques maisons cependant ont été respectées. Sur leurs portes sont inscrits les mots : <( Bitte, Tiicht pliindern (-). »
Si l'exception est de ne pas piller, la règle générale est donc de le faire. Malgré nos très nobles sentiments d'inaltérable humanité, ces procédés-là méritent quelque vengeance, et, si jamais nous avons le bonheur de fouler aux pieds le sol ennemi, nous l'assouvirons avec plus d'élégance, en mettant sur les portes des suspects : '( Prière de piller à l'aise. » Et si ces suspects ne sont pas parmi les lourdes et serviles populations paysannes, ils se trouveront nombreux parmi les fonctionnaires de bas étage, suppôts de l'hégémonie prussienne et de la culture germanique, parmi les conseillers innombrables du Gouvernement allemand! (Rechnungs-Handlungs- Kanzlei-Kommerzien , etc.. Rath.)
Nous ferons venir à nos tables, pour nous servir, leurs femmes opulentes et leurs filles aux tresses blondes — et cela, certes, sans les violenter, par dégoût et par mépris.
Je me souviens qu'il y a quelques années, traversant,
(i) L'incendie fut allumé par un soldai qui répandit, dans la maison de l'horloger où il était logé, le contenu de la lampe à alcool avec laquelle il avait préparé son café.
(2) f S'il vous plaît, ne pas piller... » — Recommandation ironique parfois I A Clermont-cn-Argonne, un major l'inscrivit sur la porte d'entrée d'une maison... dont il put ainsi, dans la quiétude et le calme — sans craindre la curiosité d'un complice — déménager méthodiquement tout le mobilier.
qO carnet ue uouTi: d'un officiek d'alpins
avec mon frère, pendant la nuit, la région laborieuse de la Ruhr, en Westphalie, j'eus l'impression qu'elle était tout entière en llammes. L'incendie montait des chantiers et des usines en travail, et des hauts fourneaux qui éclairaient l'obscurité comme d'immenses torches.
Je voudrais revoir cette même région qui, par son intensité industrielle, symbolise la puissance allemande (celle des canons Krupp), la revoir soumise à l'incendie que nous y allumerions par esprit de stricte justice. Puisque l'ennemi nous a montré comment il fait la guerre chez nous, nous ne dérogerions pas en l'imitant chez lui.
Quand on a vu les spectacles d'horreur des régions dévastées, il est impossible de garder son sang-froid. Je voudrais que des représentants de tous les peuples y fissent un voyage d'étude. Ils comprendraient alors que, s'il est admissible d'être neutre en ses actes, il est immoral de l'être en ses idées.
A propos de la mention : a Ne pas piller... », dont j'ai parlé tout à l'heure, j'ai vu sur une porte, dans le village d'Aubréville, le renseignement : « Bitte, nicht plûndern. Es sind freundliche Leute und nûtzlich » (').
C'était pour nous une explication suflisante et, en effet, un bon renseignement. Je pense que nos hommes firent ce que les Allemands priaient de ne pas faire, et que la maison en question fut amplement mise à sac.
En effet, toutes les contrées frontières ont été, avant la
(i) « Prière de ne pas iiillcr, ce sont des ijeiis aiinal>lf;s et uliles !...