VERS LE NORD = EST
Les conséquences d'une victoire définitive sont :
1° Le recul de l'ennemi ;
2° Son écrasement.
Sur la Marne, les Allemands durent céder le terrain et se replier sur leur route d'invasion. Mais, fortement étrillés, ils furent loin d'être anéantis. La victoire de la Marne proprement dite fut complète. L'exploitation de son succès ne fut pas totale. Bien des gens, en véritables étourneaux, se sont indignés qu'on n'ait pas poursuivi les Allemands l'épée dans les -reins, jusque sur la Meuse, jusqu'au Rhin, jusqu'à Berlin. Ils n'ont pas eu l'air de se douter que nous étions dans un état d'épuisement total.
Les colonnes d'infanterie se traînaient sur les routes,, à la suite, plutôt qu'à la poursuite des Allemands. L'artillerie manquait de munitions. Et les pauvres chevaux' étiques, qui tiraient les canons et les caissons, faisaient peine à voir, tant ils étaient misérables. Tout le long de la roule, on en rencontrait expirant dans les fossés, le ventre ballonné, les quatre pattes raidies et tournées vers le ciel. La plupart des pièces n'étaient tirées que par cinq et même quatre bêtes de trait au lieu de six. Un officier d'artillerie me disait :
— Une mise en batterie au galop est impossible à
CARNET D UN OFF. ALPIN
QO CARNET DE ROUTE d'uN OFFICIER d'aLPINS
l'heure qu'il est. C'est le rêve pour l'artillerie à tir rapide.
Cependant, le i3 septembre au matin, nous traversons Bar-Ie-Duc, le cœur en fête, car nous savons que les armées du duc de Wurtemberg et du Kronprinz battent en retraite. Quand on marche vers le nord, l'étape est moins fatigante.
Le général Carbillet est à la sortie de la ville pour nous voir défiler. Ma compagnie est en tête du bataillon. Aussi puis-je l'entendre s'écrier, quand il nous voit :
« Voici mes alpins 1 »
Nous traversons les champs de bataille où les 5' et 6* corps ont lutté désespérément pour empêcher la jonction des forces du Kronprinz impérial et de celles du kronprinz de Bavière. Ces deux groupements opéraient de chaque côté de la bande du territoire qui, bordant la Meuse, s'étend deToul à Verdun. La première poussée allemande sur le fort de Troyon aurait, si elle avait réussi, complètement isolé Verdun du reste de la France.
Gomme du côté de Saint-Dizier, les coquelicots rouges et les bluels jonchent la plaine.
Nous traversons des villages qui ne sont que des amas de décombres : Sommeilles, complètement incendié par le régiment d'infanterie numéro 5i ('); Marats-la- Grande et Reihbercourt. Nous cantonnons dans ce dernier village. Nous installons notre popote dans le petit logement de l'institutrice. Celle-ci avait dû mettre tout son temps, tout son amour et toutes ses ressources, à décorer son intérieur. Les Allemands y avaient tout profané, jus-
(i) Sommeilles n'est plus «aujourd'hui qu'un amas de décombres ; les Wur^ tcmbergeois s'y sont conduits de la même façon que Prussiens et Bavarois ailleurs. On a trouvé dans la cave des époux Aderot une femme et ses quatre enfants qui y avaient cherché refuge. La femme et la fillette, âgée de onze ou douze ans, avaient été mutilées et violées (Voir le Livre Rouge).