‹ Carnets de route de combattants allemands, traduction intégrale, introduction et notesChapitre 22 sur 27 · LT SN ES · texte numérisé non relu

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Journal d'un réserviste saxon 163

nous quittons. Le soir nous atteignons Châlons. La ville a capitulé.

Les 7 et 8 septembre il y a de très durs combats.

Le 8 septembre, une balle d'infanterie française me traverse la manche droite, en ressort et frôle ma jambe sans me blesser. Il est 8" 30 du matin.

À 10 heures, nous repoussons par notre feu les Français et nous courons après (*). Tout d’un coup font feu de côté des Français que nous n’avions pas vus. Une balle française m’atteint au bas de la jambe droite, en ressort du côté de l’intérieur et reste enfin piquée. Je suis très grièvement blessé et obligé de rester couché. Je suis complètement seul, tout autour de moi éclatent les obus. Je ne vais certainement pas quitter vivant cette place. Je me bande tant bien que mal et il faut que je coupe ma botte. Les combats se poursuivent ici sans interruption. Par suite, le service de santé ne peut pas venir me chercher. Je n’ai pas une bouchée à manger et n’ai plus que trois gorgées d’eau ; voilà ma position !

À 9 heures du soir, la fusillade s’arrète à cause de l'obscurité. Tout en souffrant beaucoup, je rampe quelques mètres plus loin, pour me mettre un peu à l'abri. Çà et là des camarades blessés crient pour

(x) Ce combat semble avoir eu lieu prés de Vitry-la-Ville, petit village de la Marne (canton d’Écury-sur-Coole) situé sur la ligne de Vitry-le-François, à 16 kilomëtres environ au sud-est de Chälons, Cf. plus bas page 169, note 2.

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demander du secours et appeler des brancardiers. Je rejoins deux autres blessés, qui sont du 139° (”). Nous restons ensemble. Il y a là, couché, en bonne santé, un camarade de ma compagnie, qui a perdu la troupe. Il me demande de l’eau. Je lui donne ma dernière goutte. Il passe la nuit ici, et le matin il repart pour chercher la compagnie. Je remarque que sa gourde est encore assez pleine et je lui demande de me donner un peu d’eau. Il me dit qu'il en a besoin pour lui-même et s’en va. C’est triste, un camarade qui dépouille ainsi des blessés !

9 septembre. — Les carions tonnent sans arrêt. C’est maintenant le deuxième jour que nous sommes là couchés. L’un de mes camarades s’appelle Richard Krause, de Gohlis, Halleschstrasse, 142/IT (?). Il a un coup de feu dans la cuisse gauche ; l’autre, Félix Kuhm, de Leipzig, Reud. Elsastrasse, 8/II. Il a un coup de feu dans la tête. Je mets un pansement à ce dernier. Il a dans son sac encore ses vivres de réserve. Nous nous partageons des biscuits et la portion de viande, et nous avons ainsi quelques petites choses à manger. Mes biscuits m'ont été volés il y a huit jours

(x) Le 139° régiment d'infanterie ou 11° saxon fait également partie M

du XIXE® corps. Il tenait garnison à Dôbeln et comptait à la 47° brigade, 24€ division.

(2) Gohlis et Reudnitz sont des faubourgs de Leipzig. Dans les adresses allemandes la disposition des chiffres, telle que nous l’avons respectée, indique, outre le numéro de la rue, l’étage de l’immeuble. I] faut donc lire : rue de Hallesch, 142, 2° étage.

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et mes conserves de viande m'ont été emportées par le mauvais camarade d’hier. Mes pensées ne vont que vers les miens, dont je relis toujours les lettres. Je prie Dieu de me secourir. Ah! si j’étais seulement à l’hôpital !

10 septembre. — Le troisième jour où nous gisons ici blessés a déjà commencé. C’est le 10 septembre. Depuis quelques heures il pleut, nous sommes mouillés. Je lèche les gouttes de pluie sur les feuilles, pour apaiser un peu ma soif violente, et je fume pour me distraire une cigarette de Walther. Ma jambe me fait très mal. Nos troupes se sont retirées. Les Français avancent. Dans la nuit, il passe des Français le long de la haie où nous sommes couchés, à environ 1 mètre de nous. Ils sont une cinquantaine d'hommes ; ils voient mon fusil qui est là devant moi et lemportent. Cela m’enlève le dernier appui que j'avais encore pour me soulever.

11 septembre. — C’est aujourd’hui le 11 septembre 1914, quatrième jour de la faim et de la soif. Il n’y a plus à attendre aucun secours du côté allemand. On peut périr misérablement ou bien s’abandonner aux mains des Français. Je pense à Curt : que peut-il faire aujourd’hui pour son jour de naissance? Il est 11 heures du matin. Devant nous, À environ 20 mètres, émergent deux cavaliers français, mais ils disparaissent.

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Maintenant ce sont des centaines de Français qui arrivent ! Ils viennent à nous, nous donnent la main. Nous demandons à manger et à boire et recevons en abondance du pain, du biscuit, de la viande, du vin, du café. Quiconque à quelque chose dans sa gourde nous en donne. Les Français sont très gentils et aimables; presque tous nous souhaitent le bonjour; un seul voulait se jeter furieusement sur moi. Un sous-lieutenant a causé pendant une heure avec nous, et m'a donné son adresse en me priant de lui écrire de Leipzig. Il vient encore d’autres Français ; ceux-là nous donnent aussi beaucoup de choses : du sirop de fruits, de la viande, du biscuit (*). Nous avons au moins bien mangé à notre faim!

Nous attendons jusqu’à $ heures de l’après-midi, puis viennent des brancards roulants. Il pleut à torrents. On nous roule pendant une heure, puis nous sommes chargés dans des voitures d’ambulance attelées et conduits pendant deux à trois heures à travers champs jusqu’à une ferme. Ce voyage est épouvantable., Couchés sur des brancards, nous sommes ballottés dans la voiture, ce qui nous cause

(1) On remarquera la cordialité joviale des soldats français vainqueurs. Cette absence de toute animosité vis-ä-vis du vaincu est l’une des caractéristiques de la tradition militaire française; elle est conforme à notre générosité naturelle et n’a pu être altérée que par des déloyautés réitérées de la part des soldats ennemis, surtout prussiens. La surprise causée aux premiers prisonniers allemands par cette affabilité, surtout chez les officiers français, ressort d’un très grand nombre de documents et atteste les légendes de férocité française dont on avait bercé leur candeur. Voir supra, page 85.

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de violentes souffrances. Dans la ferme nous sommes pansés; nous recevons du pain et du thé et nous sommes couchés sous un hangar sur de la paille, couverts de nos manteaux.

12 septembre. — Le matin, café sucré et pain. C’est une vraie jouissance. Nous changeons notre argent. Les officiers et soldats français nous demandent boutons, pattes d’épaules, casques, cocardes comme souvenir. L’un me demande ma gourde et m’en donne une française ; de même je reçois, en échange de mon gobelet de zinc, un « quart » français. À 9" 30 on nous donne du lait, je partage le mien avec mes camarades. Je rends grâces à Dieu à nouveau pour m'avoir ainsi sauvé, bien que je sois prisonnier de guerre.

L'endroit où nous sommes pour le moment (ce n'est guère qu'une grande vacherie et fromagerie) s’appelle Saint-Ouen (‘). De midi à 1 heure, un Français et moi nous nous sommes donné réciproquement des leçons de langues à l’aide d’un livre. C’était à mourir de rire. À 1 heure, il y a eu soupe, riz et viande de bœuf. À $ heures, mon élève d’allemand m'a donné un morceau de viande et du pain.

Le soir, à 8 heures, nous avons tous reçu un morceau de pain et un morceau de viande chaude.

(x) Il s’agit sans doute du petit village de Saint-Ouen, situé dans le canton de Sompuis (Marne), à une vingtaine de kilomètres au sudouest de Vitry-le-François,

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Mais pendant la nuit il m'aurait fallu sortir. Or, il n’y a pas de cabinets et il m’est impossible de me lever. Au dernier moment, je découvre derrière moi des boîtes vides de fromage de Brie. C’est elles que j'utilise, puis je les rejette derrière moi. L’odeur est peu agréable ; le procédé des plus incommodes ; mais du moins je suis délivré ! La nuit est extrêmement froide ; il pleut à torrents. Sans doute par suite de ce mauvais temps, j'ai des douleurs à peine tolérables dans la jambe.

13 septembre. — C’est dimanche ; à 9 heures, café; celui-ci est toujours sucré. J’y émiette mon pain (il n’y a ici que du pain blanc) et le mange ainsi; c’est un vrai régal (*). À 10 heures, un Français me donne une cigarette que je fume aussitôt. Aujourd’hui la nourriture est un peu moins abondante, sans doute parce qu’hier il est encore arrivé environ 150 blessés allemands. Nous n’étions d’abord qu’une cinquantaine et un petit nombre de Français. Il y a tout d’abord un morceau de pain, puis de la viande chaude et une tasse de bouillon ; préparation extra (2)! Il est midi.

L’après-midi est très ennuyeuse ; je n’ai rien autour de moi que quinze camarades blessés. Je relis bien pour la dixième fois les lettres de chez nous. Je prie

(zx) Textuellement : eine wabre Delikatesse.

(2) Le texte porte: Bereitg. tipp topp.

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Dieu de mettre bientôt fin à la guerre, pour que les miens ne s'inquiètent pas de moi; car il n’est plus possible maintenant d’écrire des cartes postales. Le soir, à 6*30, repas du soir (soupe, pain et ragoût, gros comme la moitié du pouce, mais préparé au beurre merveilleusement) (*). J'ai mis ma viande en petits morceaux sur mon pain, une fibre de viande pour une bouchée de pain. La nuit j’ai bien dormi, il pleut toujours.

14 septembre. — Lundi, à 6*30 du matin, café sucré; j'émiette encore mon pain et me régale; je viens d’apprendre que le lieu du combat où j'ai été blessé s’appelle Vitry (*). Nous allons être maintenant bientôt emmenés d’ici dans un hôpital, où nous recevrons des soins médicaux. Jusqu'ici nous n’avons qu’un pansement de fortune. L'hôpital serait à so kilomètres d’ici, dans le Midi de la France (5).

(x) Textuellement : grossartig! La naïve gourmandise du fusilier allemand ne fait pas seulement honneur à la supériorité du rata de nos troupes sur le goulasch des armées germaniques, elle est caractéristique d’une âme simple, aux instincts frustes et au tempérament passif. On sait que les animaux voraces sont les plus faciles à dresser ; il se pourrait que, dans l’espèce humaine, des appétits matériels très développés s’accordassent tout particulièrement bien avec les exigences d’une discipline irréfléchie.

(2) Voir ci-dessus, page 163.

(3) L'expression : Südfrankreich se retrouve à tout instant dans les carnets pour désigner des régions que nous appelons l'Est. On ne sait s’il faut attribuer cette singulière désignation à une ignorance vraiment surprenante, à quelque häblerie plus singulière encore ou à un usage général qui ferait appeler, en Allemagne, France du Sud toutes les régions situées au-dessous de la latitude Paris. Cf. plus haut, page 98.

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8 45. — Des cinq cigares et des dix cigarettes que ma bonne mère m’a envoyés le 6 septembre, je n’ai plus que cinq cigares. Les cigares de Walther sont déjà tous partis. Je fume une de ses cigarettes en pensant à tous ceux que j'aime à la maison.

À 2h30 nous sommes chargés sur des voitures à deux roues et conduits à la gare de Chavanges (”). Le voyage dure de 3 heures à 9 30 du soir. Je fume le dernier cigare qui me reste. À notre arrivée nous recevons de la soupe. Nous passons la nuit dans la halle aux marchandises, sur de la paille et une couverture.

15 septembre. — Le matin, pas de café et pourtant j'en ai bien envie. Nous recevons un morceau de pain. J'ai mis ma montre à l’heure française (une heure de retard sur l’heure allemande). A 8* 30 je pense qu’il y a juste huit jours à cette heure-ci que j'ai reçu ma blessure, et je n’ai pas encore été soigneusement examiné dans un hôpital. À 3 heures, soupe, viande de bœuf et pain pour le déjeuner. C’est tout pour aujourd’hui. Le soir, à 7 heures, le premier convoi de blessés allemands s’en va par le chemin de fer vers un hôpital.

16 septembre. — Nous ne serons déchargés qu’au-

(x) Chavanges (Aube), arrondissement d’Arcis-sur-Aube, sur la ligne de Vitry-le-François à Bar-sur-Aube,

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jourd’hui. A 8: 30 du matin, bouillon, viande et pain. Je pense justement au chocolat qui, d’après ce que m'écrivait ma bonne mère, devait m’arriver maintenant. Où sera-t-il bien resté? Ces bons parents làbas, qui ont tant besoin de leur argent, me font des envois et ce sont d’autres qui les mangent. Ah! si seulement cette méchante guerre était finie! Je ne peux m'empêcher de pleurer en pensant aux miens. Qui sait si je les reverrai jamais ?

A 3 heures, départ du train par Chaumont et Jessains vers... (*). Là des voitures nous transportent en trente minutes à l'hôpital. Arrivés ici à 10" 30, nous sommes aussitôt mis au lit. Nous recevons une bonne soupe chaude aux carottes.

17 septembre. — À 8 heures du matin, café. La nuit, je n’ai pas dormi à cause des gémissements des camarades. A midi, repas principal : chou blanc, pain, viande ; c’est très bon. J'ai grand’faim. La boisson qu’on nous donne semble être du coco. À 3" 30 j'ai été enfin pansé par un médecin. C’est un homme très agréable ; il parle un peu lallemand et avant tout il a la main très légère dans le maniement des blessures. Ma blessure n’a pas bonne mine; l'os au-dessus du cou-de-pied m'a été brisé.

(x) Lecture douteuse. Le nom resté en blanc dans le texte est évidemment Clairvaux. Jessains est l’embranchement de la ligne de Vitryle-François sur celle de Troyes à Chaumont,

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4 heures. — Une chose qui est vilaine c’est que nous avons tous la diarrhée. La nuit encore je n’ai pu dormir tant j'avais mal, et j’ai dû me déranger huit fois. À 6 heures du soir il y a, semble-t-il, ici le grand repas: soupe, pain, pommes de terre, viande de bœuf; c’est très abondant. L’endroit s’appelle ici Clairvaux (”). Notre hôpital est en temps ordinaire une maison de correction.

18 septembre. — À 7 heures du matin j'ai un petit verre de café sucré. Il est si bon et pourtant ilyena si peu ! À 10 heures je me suis lavé pour la première fois depuis quinze jours. À midi, déjeuner : soupe, pain, pommes de terre, viande de bœuf. Je mange encore la portion de deux camarades. Nous sommes couchés cinq hommes dans la chambre, parmi lesquels un sergent-major de réserve (employé des postes; il habite près de Festbesold). Ce dernier a un livre français-allemand dans lequel j’étudie. A st 30, repas du soir : soupe, pain, viande de bœuf, pommes de terre. La nourriture est abondante ; malgré cela je mange encore deux portions d’autres camarades. Je ne laisse rien repartir. Je charge un infirmier allemand de me rapporter deux carnets : un pour la langue française, l’autre comme journal, car celui-ci est au bout.

(x) C’est la maison d’arrêt bien connue,

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19 septembre. — À 7 heures, café sucré. Le matin j'écris mon journal. À midi, soupe aux légumes, pain, carottes et viande. Je mange encore la portion de pain et de carottes d’un autre camarade (”).

(x) Ici se termine le carnet du fusilier. Il est suivi d’une page consacrée aux différents mets dont le blessé avait envie à l'hôpital. On en trouvera la reproduction photographique ci-dessus, page 168.

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