DE BORDEAUX A TOULOUSE
Pays plat et tout en culture. Je n'ai vu qu'un seul bois en six heures de chemin de fer ; ni collines, ni rien — pas même une grande plaine; tout est petit ou ordinaire. On dit seulement : « C'est un bon pays » .
Certaines terres, formées par les alluvions de la Garonne, valent lo 000 francs l'hectare; on les cultive en blé, tabac, chanvre. Les terres ici sont comme partout et rapportent 2 l/:2 pour cent.
La Garonne se montre souvent sur la droite, jaune et rausse à cause de ses sables. Des oseraies pâles l'enveloppent. — Puis, entre deux chaussées, le canal du Midi. S'il est grand par
l'utilité, il ne Test pas pour la vue. — Variété de culture, petits champs, propriétés divisées, médiocres récoltes, dit-on. — Le partage des terres a gâté le paysage.
Ce qu'il y a d'intéressant, ce sont les constructions ; on sent le voisinage de l'Italie, la clémence du climat. Les toits sont presque plats; il n'y a pas de neige l'hiver. Beaucoup de maisons ont deux ailes, ce qui leur donne tout de suite un caractère. Plusieurs ont des péristyles, de longs balcons, des avancages pour prendre le frais le soir. Les clochers sont carrés ; quelques-uns, neufs, s'élancent bien, et dans ce beau ciel, sous cette riche lumière, leur blancheur, leur propreté, leur taille effilée sont agréables avoir. Les cloches ne sont point enfermées dans un clocher ; on élève seulement une sorte de mur isolé percé à jour. Parfois une tour, quelques jolis châteaux à pavillons et à tourelles. — Ilyaiciune sorte de sentiment de l'architecture.
Mais je sens bien que pour mon compte, mon vrai, mon profond plaisir me viendra toujours des forêts et dos fleuves. — Je ne suis pas un homme cki Midi, mais du Nord.
Hier, sur la place, j'ai noté quelques figures. On s'assoit sous les arcades, les cafés sont pleins, la place est remplie de boutiques et de lauriers; gaieté et mouvement. — J'ai passé cinq ou six fois devant deux jeunes filles. L'une d'elles est vraiment jolie, en robe de calicot jaune; c'est une grisette en cheveux; la taille est fine, le corsage bombe bien, les cheveux sont noirs, retroussés. Elles causent poliment, facilement, avec une grâce naturelle. Le vieux voisin boutiquier qui les accoste est très bien traité. Elles sont presque dames au premier aspect. Le Méridional a naturellement une sorte d'éducation, il est dégrossi de naissance. Le visage est
régulier, brun pâle; on se croit, au premier instant, devant une réelle beauté profonde ; on imagine de la finesse, de l'esprit vrai, de la noblesse même. — Au bout d'un quart d'heure, le tuf se montre ; tout est à la surface en ce genre de beauté et d'esprit. Elles ont la grâce, la vivacité d'un oiseau, d'une fine mésange babillarde; rien de plus, c'est un caquet. Pour leur plaire, il faudrait les mener au bal, les régaler, faire des calembours, parler beaucoup, les faire parler davantage, leur faire écouter des contredanses ou de la musique de régiment. — « Ah! comme les étoiles sont plus belles quand elles se mirent dans le ruisseau de la rue du Bac. » Elles me font penser à la Juliette du pauvre Heine qui devait passer singulièrement son temps avec elle, aux Pyrénées. — La Parisienne est autre : plus politique, plus curieuse du grand luxe et de la grande corruption.
Los gens ici me déplaisent excessivement. 11 y a dans l'accent un jappement et comme des rentrées de clarinette. A les voir remuer, s'aborder, on sent qu'on est en présence d'une autre race : un mélange du carlin et du singe; une facilité vide, une exagération involontaire et continue; un manque de tact perpétuel. (Par exemple, un avocat, un maître de pension, nous abordent et plaident pour avoir le droit d'entrer à toute minute dans notre salle d'examens.)
Mon impression hier, sur le Cours, est que ces gens-là ont besoin d'être gouvernés par autrui. — Ils sont parfaitement incapables d'avoir
le moindre empire sur eux-mêmes. Le sang, l'action, la colère leur montent tout de suite à la tête. On me contait comment ils ont manqué, en 1841, d'écharper M. Plougoulm, le procureur général —
Plus j'avance, j)lus je me convaincs de la tournure plate de notre démocratie. L'air y est mortel aux hommes complets, aux êtres delà grande espèce. — Il y a des monstres et des machines puissantes, rien de plus; au-dessous, la foule des prud'hommes. C'est un idéal atteint, mais un idéal inférieur. En somme, l'homme complet est celui ([ui est de loisir, qui n'a pas de métier, qui ne songe qu'à demi à son intérêt propre, qui est préoccupé de vues générales et qui commande, comme l'aristocratie anglaise aujourd'hui , les Piomains et les Athéniens dans l'antiquité; pour que cette aristocratie dure et se fasse pardonner, il faut qu'elle emploie sa force et son temps au service du public. — 11 faut de plus qu'elle aille chercher dans le public les enfants distingués; un législateur doit se dire : il faut produire les plus beaux, les plus
parfaits spécimens possibles de nature humaine, choisir comme dans un troupeau, faire des élèves supérieurs, au moral comme au physique, c'est-à-dire grands de cœur et d'esprit, munis de toutes les connaissances, libres de se développer jusqu'au bout, exempts de la servitude machinale du métier. — En outre, il faut que le reste du troupeau broute paisiblement, régulièrement, sous la conduite et les soins des autres. — Donner une prime magnifique, les honneurs, la fortune, la possibilité de fonder une famille, tous les plus hauts objets de l'ambition humaine aux grands mérites prouvés, quelque part qu'ils se trouvent. Cette prime, chez nous, est insuffisante; mais il j en a une petite pour chaque petit mérite.
D'autre part, on peut répondre qu'un pays est comme un jardin, que tel produit en soi est plus beau, meilleur, mais que tous les jardins ne peuvent pas le produire; que tout dépend du sol et de l'exposition, que le bon jardinier est dirigé d'avance, qu'il est absurde de demander des ananas à la craie de Champagne et qu'en
somme, la France produit maintenant les légumes à la culture desquels elle est propre. Pour les esprits élevés, le remède est de ne pas tomber dans la vie bourgeoise, de vivre seul comme Wœpke*, en bouddhiste.
Beauxquais,reauest toujours belle. Un moulin énorme avec différents étages et canaux d'eau courante, encadrés de verdure vivante. Une large écluse réunissant les eaux au centre de la rivière. — Les maisons rouges luisent d'une belle couleur franche ou sombre au soleil couchant. — En face est un vieil hôpital avec d'étranges fenêtres borgnes, mais vaste et grandiose; le haut mur bruni, mal percé, surplombe avec un air menaçant comme au moyen âge.
Derrière, monte un grand dôme, celui de Saint-Nicolas qui, à la nuit tombée, prenait une apparence tragique.
En amont s'allonge un solide pont de pierre,
1. Voir dans les Nouveaux Essais de critique et d' histoire lu notice sur Franz Waphe, p. 317.
flanqué à l'entrée de deux tours carrées terminées en pointe (style Louis XIII). Elles le défendaient sans doute autrefois.
Vers le Midi, les collines montent. L'air est si transparent, qu'on aperçoit dans un lointain énorme, comme une assise vaporeuse de nuages blanchâtres, la chaîne des Pyrénées. Ces collines, haussées les unes par-dessus les autres, font plaisir. La rivière arrive en les longeant, enveloppée de verdure riante. Cela m'a rappelé mon beau voyage — un beau et triste voyage, — j'en ai mis la partie idéale dans mon livre'. On fait toujours ainsi ; il n'y a que certains paysages, et encore à certains moments, qui présentent la beauté achevée. Ordinairement on n'a que des commencements de sensations, des motifs de cavatine! Pour les avoir parfaites, il faut les corriger, les compléter. J'éprouve ici la même chose ; il y a çà et là une façade, quelques vieilles maisons en bois et en terre, quelques tourelles de la Pienaissance, des églises gothiques. Mais j'aurais besoin d'achever le tableau.
Cependant, hier, l'église de Saint-Étienne, à