I.o Voyage aux Pyrénées
six heures du soir, était grandiose et lugubre. Elle est toute biscornue, déjetée d'un côté. Mais au dedans, dansl'obscurité, un pilier gigantesque montait, noirci, indistinct, parmi des clartés indécises, des tableaux énormes, des boiseries. Je ne trouve pas de mots pour rendre ces noirceurs insondables, vagues, mouvantes, à la Rembrandt, ce grandiose vaisseau rempli d'ombres. — La rosa ce gardait encore quelque lumière, douloureuse et mystique avec son incarnat violacé, ses figures étranges et entrelacées, les derniers scintillements de la sanglante magnificence. Comme c'est là le ciel, vu le soir en rêve, par un homme qui aime et qui souffre!
Beaucoup de promenades dans la ville, surtout le soir. Elle est bien tortue, bossue. '< C'est un Poitiers endimanché », disait le colonel. Mais il y a du mouvement dans la rue, une foule sur la place, au café; tout cela ondoie dans l'ombre noire ravée de lumière. — Ce n'est pas
une ville morte, c'est un centre, une capitale provinciale, fière d'elle-même. Elle a deux: journaux fort répandus; on les trouve chez le plus mince coiffeur ou gargotier; ici, dans notre hôtel, qui est le meilleur, pas un journal de Paris. V Aigle et le Journal de Trmlouse s'occupent des événements locaux, de tel chanteur du pays qui vient de débuter à Lyon. Léotard, le gymnaste, est d'ici, ils s'en font un titre de gloire. Ils ont un correspondant, un certain monsieurdu pays, qui traite les hautes questions politiques. Je vois plusieurs libraires; l'un très bien fourni, avec les livres nouveaux et les réfutations de Renan, même les réfutations des réfutations. — Les gens soignent leur toilette; les hommes ont l'air pimpant et propret, avec leur barbe noire bien taillée en brosse, leur redingote serrée à la taille. — Ce sont des diminutifs d'Italiens avec un air de coiffeur. — Mon soldat, hier (il est deBar-le-Duc), m'en disait du mal. « Ils sont menteurs, craqueurs toujours, et ce ne sont pas des gens qui aient des mœurs. — Qu'est-ce que vous voulez dire par là? — Eh bien, quand ils sont au théâtre, ils sifflent, sif-
fient, ils font un tapage d'enfer, enfin ce sont des brutaux. Ils respectent le soldat, sans cela il y aurait toujours ici des querelles. »
Figures et poses involontairement comiques de bravaches et de matamores dans les rues. — Plus souvent encore, la suffisance heureuse d'Acaste, dans Molière :
J'ai du bien, je suis jeune, et sors d'une maison Qui se peut dire noble avec quelque raison.,.. Et l'on m'a vu pousser, dans le monde, une affaire D'une assez vigoureuse et gaillarde manière. . . Je suis assez adroit; j'ai bon air, bonne mine, Les dents belles surtout, et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, je crois, sans me flatter, Qu'on serait mal venu de me le disputer.
Le gentleman manque en France; voyez tous ces gros personnages, fonctionnaires et propriétaires, qui viennentau débotté nous solliciter pour leurs fils, demandant qu'on prive autrui d'une place pour la leur donner'. Tout cela impudemment ou délicatement, ce n'en est pas moins de-
1. 11 y a de bonnes comédies: tel père veut amener d'avance son fils à l'hôtel pour l'habituer à la figure du colonel. Un autre dépose en cadeau pour les examinateurs des bouteilles d'huile chez le portier de l'hôtel. — iSous avons dû les renvoyer au commissaire de police.
mander une injustice. Ils croient la faveur chose toute naturelle, et aussi Timprobité; on a copié effrontément dans le Centre; mes collègues me disent que de tout temps le Midi s'est montré moins loyal dans les compositions que le Nord. — C'est une tradition en France; sous l'ancienne monarchie, il fallait aller solliciter les juges. Encore aujourd'hui, on n'a d'articles dans les journaux que par camaraderie. Au contraire, en Angleterre, C... disait qu'on ne remerciait jamais un journal pour un article; ce serait le choquer. Voyez dans Carlyle, Life of John Slirling, la lettre de sir Robert Peel à l'éditeur du Times, et la réponse! Ici le royaume de la grâce, et là-bas, celui de la justice.
Vieilles maisons mal raccommodées, toits en tuiles, pêle-mêle étrange de constructions de tous degrés et de tous styles. Horribles petits pavés pointus, formés de cailloux de rivière, qui blessent les pieds. — Mais la joie, la sérénité du ciel, la pureté, le rayonnement de l'azur, sont admirables.
Promenade, hier, sous la conduite de M. B. ., professeur d'histoire à la Faculté. 11 a cinquantecinq ans et en paraît quarante. 11 est libéral, il va dans le monde poli, aristocratique; il est fort bien, presque artiste et antiquaiie passionné.
— Chemin faisant, il nous conte l'état des choses.
— A Toulouse il va soixante-dix-sept maisons religieuses sur une population de cent mille âmes; entre autres, trois énormes collèges, l'un ayant cinq cents élèves. Quand le frère Léotade a été condamné, beaucoup de gens l'ont déclaré martyr; Tannée suivante, son collège a eu trente ou quarante élèves de plus à la rentrée.
— De même à Poitiers, trente-huit maisons religieuses sur trente-cinq mille habitants. A Poitiers, à Rennes, le lycée est tombé de moitié par la concurrence. J'ai vu à Bordeaux, il y a six ans, un énorme et magnifique bâtiment que Ton construisait pour les congréganistes. — Tel de ces bâtiments, ici, a coûté deux millions.
— A Paris, les pensionnats religieux font entrer par an, à Saint-Gyr, soixante-dix à quatrevingts jeunes gens, qui font bande à part. Jusqu'à des bicoques comme Rethel, ils prennent
tout rt t'ont tomber le petit collège municipal; tout cela depuis 1852, principalement par les Jésuites, M. Billault a parlé à la tribune des legs qu'autorisait le gouvernement, legs qui vont à plusieurs millions chaque année : « Ettout ce qu'on ne déclare pas! »
Nous n'avons pas d'idée de cela à Paris; nous vivons dans un petit cercle de sceptiques instruits et spirituels; nous ne voyons pas le gros public, la grosse France. Nous autres écrivains, nous avons besoin plus que personne d'apprendre ces faits. Qu'est-ce que peut lire un homme à redingote noire et à gants corrects de province, marchand, fonctionnaire, noble, campagnard, propriétaire? Presque rien. Ils sont en dehors de notre vie. — Dans ce marais stagnant s'étend le filet ecclésiastique. Les vieilles dames, les pères devenus conservateurs avec l'âge, font des legs au clergé. Nulle excitation, nul renouvellement d'esprit : le culte avec ses pompes, l'habitude, le poids de la tradition, la litanie solennelle indéfiniment répétée, les ramènent à la vieille routine. De là fe tapage causé parla Vie de Jésus',
c'est comme une pierre qui tombe dans un
étang de grenouilles.
Nous discourions à table sur les conséquences probables d'un pareil état; le catholicisme s'atténuera-t-il, comme le croit M. Guizot, à la façon du paganisme sous Julien, en se transformant, en s'interprétant, en acceptant une tournure symbolique? Je ne crois pas, pour mon compte, que jamais un professeur dans un séminaire fasse, comme M. Michel Nicolas, de la critique ou, comme Jamblique, du symbolisme. L'avenir qu'on peut le plus raisonnablement prévoir, c'est une suite de pléthores et de saignées. Les gens d'église s'enrichiront pendant cinquante ans de paix, et quand les révolutions viendront, on leur prendra leurs biens. Mais ces purgations périodiques violentes sont malsaines.
Ici, toutes les sociétés sont séparées II n'y a qu'une maison mixte, chez une vieille dame, où M. B... voulait me conduire hier soir. — Beaucoup de petits nobles, des familles ayant de dix à trente mille livres de rente; on passe trois mois à Toulouse avec un luxe tel quel, et le reste du temps à la campagne pour faire des
économies. On fait un aîné; les cadets tâchent de se marier ricliement; péchera la dot est leur grosse affaire. Nulle occupation; il n'y a qu'un emploi qu'ils consentent à rechercher, celui d'ofticier, officier de cavalerie. — Au-dessous sont les fonctionnaires, puis les bourgeois, les enrichis, qui sont grossiers, bien moins polis que dans le Nord. Ils ne donnent pas trop dans la mangeaille, et ils ont une maison de campagne, une voiture.
Mauvaises mœurs; aventures de toute espèce et de tout degré. Les jeunes gens riches n'ont pas d'autre occupation. — Ce qu'il y a de plus triste, c'est qu'on dit la même chose dans tous les centres.
Voyez dans Gœthe le contraste de la bourgeoisie allemande; je lisais cette nuit Aus meinem Lehen. Quelle innocence de mœurs et quelle froideur de sang dans toutes ces libertés permises de son temps! Les jeunes gens s'embrassent, donnent des gages, jouent au mariage, vont se promener en téte-à-têle, se tutoient, etc. Mais vous avez donc de la glace dans les nerfs?
M. B... nous montre d'abord le musée; j'en ai parlé à la fin de mon Voyage aux Pyrénées; il est charmant. C'est un ancien cloître; deux cours avec des arcades qui font un promenoir carré, séparé de la cour par des piliers en trèfle. Ces cours sont pleines d'arbustes du plus beau vert, et les galeries ont des toits de tuiles rouges; au delà monte une haute tour en briques, ornementée de petites fenêtres cintrées avec des colonnettes. — Ce rouge debout, solide, dans le magnifique bleu du ciel, réjouit le cœur. — Nous remarquons que le gothique du Xord ne s'est jamais véritablement établi ici. Voyez la collection des églises italiennes; rien de triste, de douloureusement fantastique. Le gothique lui-même y est transformé, pacifié, tourné vers la beauté vraie et presque saine.
La grande curiosité delà ville est Sain t-Sernin, église romane du xi*" siècle, « la plus belle de France », dit M. B... (c'est un homme du monde, mais la passion, l'orgueil involontaire et aimable de l'antiquaire, percent sous sa modestie obligée). En effet, cette église est vaste et curieuse, d'un stvie pur; on travaille à la restaurer. C'est
du pur roman et encore tout latin; à ce titre, l'esprit en est intéressant; c'est la limite de deux arts. — Voici ce qui est latin : toutes les arcades circulaires à plein cintre, aucune ogivale; la voûte principale elle-même cintrée par des arcs semblables; les piliers carrés, sans ornements, ayant seulement sur le devant une colonne demi-saillante qui monte pour expliquer et soutenir la voûte supérieure. Partant, une grande impression de solidité, quelque chose de simple, de sain, de serein, qui par sa régularité et sa force paisible rassure l'esprit.
Le passage d'un art à l'autre se voit dans l'altération des chapiteaux : quelques-uns gardent l'acanthe grecque; mais la plupart ont déjà des feuilles transformées, ou un lacis barbare de mailles et de petits animaux entremêlés les uns dans les autres.
Cinq voûtes et nefs; à mesure qu'on approche du mur latéral, chaque voûte baisse de hauteur. Les fenêtres sont de médiocre grandeur, les murs sont très épais; point de vitraux. Cette abondance de formes rondes et de belles structures antiques est très noble, et la transformation
de l'antique par Télévation de l'édifice, par la
galerie, par le plan en croix de l'église, donne
un vif plaisir, une sensation de nouveauté et
d'invention.
Les figures debout en bas-reliefs, qui sont comme incrustées autour de la crypte, sont tout à fait primitives, dignes du x*^ siècle, apparence égyptienne, jambes raides, pas de poitrine, tête tournée de côté, maladroitement, avec une expression presque grotesque. Sur l'abside, plusieurs statues à barbares costumes ont du mouvement et semblent du xv*" siècle.
Au dehors, charmant clocher formé par cinq étages octogones d'arcades, les trois premières rondes, les supérieures anguleuses; c'est original et élégant; par derrière, une abside de chapelles rondes qui montent les unes sur les autres comme à Ra venue et à Vérone. En somme, c'est une belle œuvre, fille directe de l'architecture romane, construite comme toutes les œuvres antiques et classiques, avec une idée très simple et bien développée. — Les nefs latérales, l'étage superposé, le clocher, les absides secondaires sont le bourgeonnement de l'idée
architecturale antlcjne. — Cette idée se développe en même temps que la société et le culte. Il faut un plus grand espace pour contenir toute cette foule nouvelle, esclaves, femmes, enfants : un peuple entier. L'ancien temple était local et aristocratique.
M. B... nous montre plusieurs maisons anciennes bien conservées; l'hôtel d'Assezat, bâti pour Marguerite de Valois ; l'hôtel des Cariatides, bâti par Bachelier sous François P' ; d'autres encore, tous charmants. Ce style de la Renaissance, ces fenêtres encadrées de fruits, de fleurs, d'enfants nus, de satyres, de torses de femmes, ce goût pour la nature florissante, ce sentiment de l'ornementation riche et vivante, font un plaisir extrême. — Il n'y a eu d'artistes qu'en ce temps-là : nous sommes des bourgeois archéologues. Comme à côté de cela toutes nos constructions modernes, nos rues de Richelieu sont plates! Comme le Louvre et la place de la Concorde ne semblent plus que des décorations d'opéra!
Ces maisons ont une terrasse sur le devant, avec des verdures, des vignes, des glycines pendantes ; les chevelures vertes montent parfois jusqu'au premier étage. 11 y a des figures, des corps en mouvement au-dessus des portes, dans les coins; les façades sont peuplées; rien do plat, aucune philosophie allégorique et pédante comme aujourd'hui. — Les gens de la Renaissance aimaient à voir des êtres bien portants et vivants; ils se réjouissaient de la vie.
B... nous conduit chez lui et nous montre son musée. — Beaucoup de goût, bien des choses rares : collection des poids du Midi, de colliers et ornements de l'époque gallo-romaine, d'ambres de toutes espèces, etc.... Il aime passionnément l'art des xii^et xni*^ siècles. Il nous avait fait voir au musée de superbes abbés courl)és sur leur tombe : têtes et vêtements d'une simplicité grandiose. Il nous montre chez lui une Vierge, paysanne à grosse figure vulgaire, mais vierge, avec des bras trop grêles et des vêtements gracieusement plissés ; puis un ivoire du xi*^ siècle — un Christ au centre avec tous les saints personnages à droite et à gauche, hiéra-
ti(jue et raide, vrai contemporain des massacres et des grandeurs de la première croisade. Toutes ces acquisitions ont leur histoire. Sa passion d'archéologue a conservé B.... au physique et au moral, Ta préservé de l'ennui, delà bassesse, delatiMvialité, il est resté ou devenu libre et fin. — Ce souci, cet idéal toujours présent, ce tact toujours éveillé, en ont fait un Parisien.