‹ Carnets de voyage;Chapitre 24 sur 47 · EXCURSION A SAINT-MALO · texte numérisé non relu

EXCURSION A SAINT-MALO

varech de minute en minute comme d'une gerbe de perles. Cependant, aux bords de l'ilot, elle fait une ceinture de dentelles mouvantes. Ces franges blanches si molles semblent encore plus délicates lorsque l'œil suit l'entassement des roches rugueuses, le hérissement des pointes dangereuses, l'implacable âpreté du granit nu. Au delà, la grande ceinture bleue ondule à perte de vue sous la blancheur lumineuse du ciel. La mer rit, joyeuse et tranquille. Çà et là elle palpite par une infinité de petites lumières, qui sont comme un frémissement d'écaillés d'or. Au milieu de toute cette splendeur, les ilôts gris, les vieilles murailles de granit terne, les deux cornes de la côte, tranchent et trouent la blancheur et l'azur.

J'ai trouvé la ville si laide, si déplaisante à habiter, il y adouze ans! Aujourd'hui elle m'amuse. Sur la montagne, avec ses rues tortueuses, ses bâtiments de tout âge et de toutes formes, empilés bizarrement, elle fournirait tous les vingt pas un motif de tableau à un peintre.

Rien de plus inhospitalier, de plus fermé au monde; la plupart des maisons bourgeoises sont complètes, chacune avec son jardin, ses dépendances, le tout clôturé de hauts murs, avec une porte redoutable.

Un ami de ma famille, M. N. . . , avocat qui songe à être magistrat, vient me trouver à l'hôtel. Il a trente ans et il a l'air d'en avoir quarante. Il n'a

pas bougé de Poitiers, sauf de bien loin en bien loin un petit voyage à Paris. Il est riche, sa famille a deux ou trois terres ; point marié, doux de ton, d'une politesse méticuleuse, d'une correction empesée, avec les savants ménagements de la province.

Il me conduit à Blossac, c'est la promenade : un grand terrain planté de charmilles hautes et épaisses, avec des terrasses d'où l'on voit le Clain et toute la plaine. A cette heure (neuf heures du soir), la ville a l'air d'une cité enchantée, la cité de la Belle au Bois dormant; longue rue déserte sans une âme vivante, avec deux lumières qui vacillent aux deux extrémités; tous les volets, toutes les persiennes fermés ; pas un bruit; les grandes masses noires, bizarres et heurtées ont un air sépulcral. — Sur la promenade les hautes charmilles, dans le vague de l'air sans lune, bruissent imperceptiblement; le ciel diamanté d'étoiles fait deviner des formes étranges dans la noirceur énorme qui tremble ou s'enfonce au-dessous des parapets; on n'aurait pas l'impression d'une solitude plus grande dans une ville morte tout d'un coup, surprise

et vidée d'habitants par quelque fléau subit. Surtout cette nuit incertaine des allées, de l'horizon indéterminé, avait une grandeur lugubre.

Quatre ou cinq sociétés distinctes et fermées : la noblesse, la magistrature, les autres administrations, le haut commerce, le bas commerce. Selon M. N..., il y a des fortunes de seize à dixhuit millions. Il me cite deux de ces millionnaires qui, dit-il, s'occupent d'érudition, d'art; cependant ils ne voient aucun des professeurs et savants de la ville. — R... a de vingt à soixante personnes à son cours, mais c'est le plus suivi. C..., professeur de philosophie, avait à peu près le même nombre d'auditeurs. La plupart sont des étudiants, ce qui empêche la bonne société d'y aller. En tout cas, selon B..., personne n'y prend intérêt, personne n'y travaille et n'est capable de suivre. Dans les villes comme Douai, Gaen, c'est mieux : les gens du monde y mènent leurs filles; mais alors le cours devient anodin, agréable; une conversation de famille. Ici Z... a fait scandale, et le vide a commencé autour de

lui, parce qu'il a loué les stoïciens en les opposant aux chrétiens.

Le précédent recteur, M. K..., était vicaire général quelque part dans le Nord. Aussitôt arrivé ici, il a été mis en interdit; pas un ecclésiastique ne lui rendait ses visites, pas même le plus petit abbé. L'Université étant l'ennemie, un prêtre qui devient son chef passe à l'ennemi.

Ici, les nobles font bande à part. Quand j'y étais', un préfet novice invita à son bal toute la société, bourgeois et nobles. A l'instant, il se fit deux camps dans le salon, séparés par un intervalle vide; quelques jeunes gens hardis osaient seuls établir des communications. Et le préfet en resta là.

C'est ici qu'habite le célèbre Mgr Pie, l'inventeur deGisquel, le zouave; il est tout-puissant. H fait dénoncer en chaire M. B... et sa femme, qui ne vont pas à la messe. — L'an dernier, il a reçu en son nom privé, sans désignation d'emploi, pour en faire ce (jui lui plairait, la somme

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