‹ Carnets de voyage;Chapitre 25 sur 47 · Kn · texte numérisé non relu

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de 250000 francs. Il a fallu envoyer un préfet spécial, M. L..., très habile, pour le contrebalancer. Au bout de trois ans, celui-ci était las, et s'en est allé. Pourtant il avait pris pied. A son arrivée, sachant que les visites du préfet dans le monde aristocratique n'étaient point rendues, il était resté chez lui, contrairement à l'usage. Puis, en revanche, il avait fait visite à tous les négociants, industriels, avoués, notaires, louant la bourgeoisie utile qui travaille, raillant la noblesse oisive qui moisit. Il avait charmé ces gens-là, les avait reçus chez lui, avait donné ou provoqué des fêtes. Il y eut deux bals par souscription, chacun de sept cents personnes. Effet énorme ; jusque-là les légitimistes répétaient toujours que le commerce dépendait d'eux, et que, tant qu'ils resteraient chez eux, les industries de luxe mourraient de faim.

Ces nobles ont quantité d'enfants, n'ayant autre chose à faire ; dans telle famille il y a vingttrois maîtres à table. Nulle occupation, nul emploi : ce serait déroger. Chaque enfant a son cheval; partant, dépenses et gêne fréquente. Dans tout le voisinage, il n'y a que deux ou trois

familles ayant cinquante ou soixante mille livres de rente. De là des mesquineries singulières : B... chasse avec le directeur des contributions, et un jour, sans le savoir, se trouve à cinquante pas de son terrain loué, sur les domaines de la vicomtesse de.... Il ne tirait pas, il avait son fusil sous le bras, il était égaré. Un garde se présente. Procès-verbal : « Mais je ne chassais pas. — Vous vous expliquerez avec Mme la vicomtesse. » — Le directeur est fort penaud; il ne veut pas absolument, à cause de son état, comparaître en justice; il va au nom de B... et au sien trouver la vicomtesse. Elle le reçoit dans un haut et superbe appartement lambrissé, mais meublé de vieilleries; il expose le cas. « C'est vingt francs chacun », et elle tend la main.

La noblesse a des maisons vilaines et tristes, sans apparence au dehors; au dedans ce sont des appartements grandioses et les jardins sont de vrais parcs. Ajoutez les trente-huit couvents fermés, cela fait une fort étrange ville; de petites rues tortueuses, en pente, avec de vieux pavés, de l'herbe qui pousse, de loin en loin un réverbère qui meurt dans la nuit, des noirceurs

lugubres, une solitude morne dès huit heures du soir et le plus souvent toute lajournée;des deux côtés, des maisons fermées qui font ventre ou qui rentrent en dedans; peu de fenêtres, quelquefois une seule en manière de poste d'observation; des portes cochèresqui semblent n'avoir jamais tourné sur leurs gonds, des mousses entre les pierres, le silence et l'idée vague de je ne sais combien de vies moisies ou cloîtrées.

Quand j'y étais, faute d'autres divertissements, les jeunes gens prenaient des grisettes quelconques; ils les installaient dans deux chambres et les entretenaient magnifiquement à trois francs par jour. Dans l'après-midi, ils allaient dans leur café sur la place d'Armes, ils s'amusaient à bâiller et à tracasser leurs chiens. Il paraît qu'ils continuent. Un jeune légitimiste, il y a quelque temps, étant gris, eut une aventure compromettante. Faute d'argent, il avait dû laisser en gage une bague de famille avec ses armes. Le jour suivant, le commissaire de police, faisant sa ronde, trouva la bague et se la fît remettre contre reçu. Le père du jeune homme survint queUjues jours api'ès. Tem[)èteet fureur.

Il va chez le commissaire de police, qui lui dit : « Monsieur, c'est dans votre intérêt; on aurait pu vendre la bague et c'est un bijou de famille : j'ai payé tant pour vous, remboursez-moi; voici votre bague et donnez-moi un récépissé. » L'autre signe un récépissé constatant et décrivant la bague, l'endroit où elle a été laissée, la date, etc. Le préfet a gardé le précieux petit morceau de papier dans ses cartons; il avait toutes sortes de documents pareils pour un moment d'urgence.

Du reste, les jeunes gens sont nigauds et encroûtés : leur seule conversation est : « Les bécassines ont passé hier. — Sitôt que cela ! ce n'est pas possible! — Je vous dis que j'en ai vu trois hier soir, sur l'étang des canardières. — Le cheval de G... est le plus beau trotteur du département. — Je parie que ma jument baibrun va plus vite », etc.

Le tempérament du pays est mollasse et nerte; personne ne se remue, ne s'expose ou ne s'impatiente. Le cours de B... est le plus suivi de la ville; un jour, à propos d'une leçon sur la philosophie grecque, il a été dénoncé;

lévêque s'est plaint, on a parlé de destitution à Paris et ici; on exigeait une rétractation. Il a tenu bon, a eu les honneurs de la guerre; le jour décisif où il devait reprendre la parole, nul ne savait l'issue, et s'il n'allait pas faire par ordre une rétractation publique : néanmoins il n'y a pas eu une personne de plus à son cours.

Cette espèce d'inertie morale se peint sur les visages. Beaucoup déjeunes paysannes dans les rues, avec leur haute coiffure blanche et leur corset raide, semblent des figures du Moyen âge; on pense aux costumes du x\^ siècle sous Charles VII. Il y a une immobilité, une candeur étranges dans ces traits unis, et cependant une grâce française, un piquant, un attrait voluptueux et bizarre dans ces longs cols minces, dans ces têtes intelligentes quoique endormies. On tutoie ici la servante, cela est primitif. Comme en Bretagne, les classes sont séparées par plusieurs siècles. Les trois quarts des grands événements politiques en France viennent de là. 11 n'y a qu'une religion et une activité politique pour élever et civiliser les hommes. Malgré la Révolution française il y a toujours deux peuples

en France, les Gaulois d«n côté et de l'autre le corps des fonctionnaires latins avec les debr.s de l'aristocratie germaine.

Par suite, la religion est toute-pu>ssante. Trente-huit maisons religieuses dans cette seule ville : le pensionnat des jésuites a sept cent calquante élèves. - Tout est écrasé sous .nfluence de Mgr Pie. - On compte par an tro.s cent mille personnes qui viennent à la chasse de sainte Radegonde;quandvientlafètedelasa>nte,

en août, les pèlerins sont si nombreux et en

général si pauvres, qu'ils couchent dans une

•sortedecamphorsdela ville. Jaivule tombeau:

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déjà fortement enfoncée en terre. A toutes les portes et dans toutes les rues avoisinantes fo,sonnent des femmes qui courent sur vous et vous persécutent, avec des petites médailles de cinq sous, de dix sous et quantité de cierges; sur le seuil, de vieux mendiants implorent la charité d'une voix chevrotante et lamentable. En vingt minutes, j'ai vu une douzaine de personnes ,„.trer, gens du peuple, demi-bourgeo.s, tous avec un ou plusieurs petits cierges; les plus

riches ne se sont pas contentés de cela; ils sont allés dans un magasin latéral faire provision d'un assortiment de cierges plus complet.

Il y a deux reliques et l'enipreinte du pied de Jésus-Christ apparaissant à la sainte; les deux statues sont coloriées; quantité de sous ou pièces de deux sous jetés à travers la grille; tous les matins, dit-on, on jette quelques sous pour amorcer. Au fond de l'église est la crypte, très basse, très obscure, une vraie uuit d'un noir terrible et lugubre, sous une voûte écrasée, percée de lourdes baies cintrées; on tâtonne des mains, on pose le pied sans savoir où, dans les ténèbres de cette humidité sépulcrale. Le tombeau est une pesante pierre creusée, exhaussée au-dessus du sol, sombre et brune, marbrée de reliefs barbares; il est presque invisible, tant il est rejeté dans la noirceur par la profusion et le contraste des cierges toujours brûlant; des ex-voto, des portions de poupées, des membres de cire sont plantés entre les cierges; la fumée chaude monte en rampant sur les voûtes; l'épaisse odeur de la cire se mêle à ^l'odeur de cave. C'est vraiment

un spectacle du Moyen âge : ce flamboiement violent au fond d'une sorte de puits, au-dessus des os d'une morte, est une vision de Dante; il y a de quoi remuer les nerfs, dans le silence tragique de cette obscurité terrible; c'est la fosse mystique d'une sainte qui, du milieu de la pourriture et des vers, voit dans son cachot de terre gluante entrer le rayonnement éblouissant du Sauveur. Je me chargerais avec trois mois de retraite et un sanctuaire pareil d'amener des femmes aux visions et aux stigmates. — Mme B. . , qui a conduit ses enfants aux stations de la semaine sainte, en a ramené un malade, avec des crises de nerfs Quand j'étais à Poitiers, une paysanne ayant approché son œil d'une fente du sépulcre y vit le ciel ouvert et Jésus - Christ dans sa gloire. Cela fît miracle. Dernièrement on y a conduit une lépreuse; elle y est restée une heure pendant la messe, rampant sous la châsse avec des cris épouvantables. Elle était entrée en sueur et il y fait froid comme dans un caveau : elle en est sortie guérie et est morte trois jours après. Un médecin qui la visita, attribua la guérison, puis la

mort, à une réaction trop forte; mais le miracle n'en a pas été moins authentique, et l'incrédulité du docteur lui a fait beaucoup de tort.

Mme C... et Mme B... sont bien des Françaises, incapables de supporter l'ennui et n'aspirant qu'à Paris; c'est le contraire de Mme X... à la Flèche ; celle-là est d'Amiens, mais tout à fait flamande, calme, blanche, sensée, placide, tout entière absorbée dans son ménage et dans ses enfants.

Un autre type curieux est le Proviseur, ancien maître d'étude, professeur, censeur, puis proviseur, bref, vingt-cinq ans de séjour ici; lui-même, enfant du pays, ayant une femme du pays. On vient de le décorer parce qu'un élève du lycée a eu le prix d'honneur dans le concours des départements. Figure et tenue d'un ancien mercier, d'un sage marchand de rouennei'ie qui a ménagé toutes les pratiques, qui a été à la

messe et a lu le Charivari, attentif à faire son chemin, mais par la filière, à la façon des bœufs; ayant pour souverain plaisir de manger un melon en famille, agissant peu, patient, pliant le dos, jamais révolté, fonctionnaire de cœur et de naissance, avec un sourire discret et des yeux ternes; solidement fourré dans un bon habit et solidement établi sur ses larges pieds; le plus médiocre des hommes, utile, durable, plat, vulgaire et propre comme un trottoir.

Du reste, ici comme à la Flèche, comme partout, on se déchire; les petits fonctionnaires vivent comme chiens et chats; faute de débouchés, toutes les piqûres s'aigrissent. J'ai entendu d'amis intimes à amis intimes des cancans atroces. D'ailleurs, pour qu'un récit soit intéressant, on le rend littéraire, on exagère, on met en saillie, et plus on frappe fort, plus on est amusant.

Journée à Arcachon. Je suis parti par un train de plaisir. La multitude, surtout la foule de gens du peuple est incroyable. Ils ont un besoin étonnant de changement; quel contraste que la vie moderne si agitée, si remplie, si diversifiée, avec la vie collée au sol du 3Ioyon âge! Plus on y pense, plus on y voit une transformation complète de la tête humaine. Les grandes passions persistantes et acharnées, les coups de foudre deviennent rares ou impossibles. Figurez-vous, par contraste, un tisserand d'une cave de Bruges au xv^ siècle devenant lollard, ou un paysan comme on en trouve encoreen Bretagne. — Et celui-là, aujourd'hui, a la conscription!

ARGACHON. 1 79 Dans le wagon, plusieurs types de femmes : une mère, amoureuse de son fils, peut-être parce qu'elle n'a pas eu l'assouvissement de son cœur dans le mariage; elle le gâte, elle l'appelle tout haut mon bijou, mon chéri, elle le caresse de la main, elle lui pose la main sur le genou, elle le couve encore, et il a dix-huit ans! Elle ne songe qu'à un point : lui voir de honnes manières et le garder le plus longtemps possible auprès d'elle : elle veut qu'il fasse sa première année de droit à Bordeaux; lui, veut Paris tout de suite et donne pour raison qu'il désire concourir pour le grand prix de Droit de Paris. — C'est un flâneur blême, lymphatique, habitué aux flatteries, répondant d'un ton sec, et écartant les caresses de sa mère comme on fait d'un insecte importun. Il est désolé d'avoir oublié son lorgnon, conte qu'il a fait une expérience avec du nitrate d'argent sur la main d'une femme de chambre pour voir si la peau deviendrait noire

A côté de lui, une cousine de vingt-huit ans, point riche, non mariée, irritée de ne pas l'être, attentive aux toilettes, ayant l'expérience de la

parole, sachant tourner un compliment, femme du monde en disponibilité et très belle, le menton grec, le nez parfaitement pur et droit, de beaux yeux noirs qui nagent dans un fluide bleuâtre, des mains blanches, des ongles soignés : une maîtresse femme qui a manqué son coup. Plus on avance vers le Midi, plus la femme devient incapable de timidité, de pudeur rougissante, de réserve délicate. Ce sont des hommes. Peut-être faut-il dire que la femme, à la longue, se modèle sur les exigences de l'homme; au Nord, dans la race germanique, il a besoin de commandement, il sait l'exercer, il lui faut la paix domestique; de plus, il est froid de tempérament. A cause de tout cela, l'influence de la femme est moindre; ejle est forcée de plier davantage et elle se plie dans le sens indiqué. D'autre part, selon les climats et les constitutions, ce sont telles ou telles vertus qui ont l'importance et l'empire. — Ainsi, dans le Nord, vous avez la réflexion froide, le bon sens, toutes les habitudes de calcul et d'empire de soi nécessaires pour soutenir la bataille de la vie, tout ce qui convient au naturel lent, au tempe-

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rament froid; dans le Midi, le génie de l'improvisation, la hardiesse, le brillant, tout ce qui se rattache à l'action et à la sensation vive. Or le naturel de la femme est celui de l'homme avec un degré plus grand de sensibilité, d'improvisation, d'émotion, d'invention, de convoitise nerveuse. D'où il suit qu'elles tombent plus bas et dans une dépendance plus grande dans le Nord où ces qualités sont moins utiles, et que, par suite, elles montent plus haut, jusqu'à l'égalité et à la supériorité, dans le Midi où ces qualités sont plus utiles. Une femme d'intrigue et de salon à Paris, aujourd'hui ou sous Louis XV, ou bien encore la Sanseverina de Stendhal^ est égale ou supérieure en influence à n'importe quel homme. Au contraire, une femme dans le Nord se trouverait dépaysée pour le commandement de cinquante commis, pour supporter de sang-froid une banqueroute, raisonner tarif, douane, économie politique, etc. La vie et le naturel du Midi étant plus féminins, les femmes sont sur leur terrain et commandent.

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