‹ Carnets de voyage;Chapitre 32 sur 47 · BOURG EN BRESSE · texte numérisé non relu

BOURG EN BRESSE

plus originale de toutes, au menton mince, aux lèvres saillantes, l'air d'une dame qui reçoit dans son salon. — Toutes dans des robes grandement cassées, admirablement drapées et en mouvement; on dirait qu'elles vont parler.

Philibert est sur son tombeau, dans son manteau ducal et en armure; un lion à ses pieds, six lions à l'entour, le tout en marbre blanc. — Au-dessous est son corps nu. — Sculpture réelle. Il j a un effort vers Fidéal dans les petits anges : mais les membres sont tortillés, leur tête est fade et le compromis n'est pas heureux. — De même la solide et lourde Marguerite d'Autriche : une majesté officielle dans son lit de parade. Mais au-dessous son corps en chemise, sa tête de jeune femme endormie et le ruissellement de ses magnifiques cheveux, sont bien beaux.

Dans la chapelle de gauche, les statuettes sont beaucoup plus barbares et maladroites, mais il y a bien de la vie, de la sincérité, de l'expression; par exemple, dans la salutation empressée de la vieille et sèche Elisabeth sous sa coiffe. Au centre, Assomption delà Vierge, avec

le Père éternel et un chœur d'anges; le tout a l'effet triomphant d'un alléluia, d'une gloire à Dieu chantée par mille cœurs heureux à la fois.

— L'art du Moyen âge procède par la multiplicité des formes et des personnages. L'impression est celle d'une scène entière, de tout un monde. Au contraire, l'art grec aristocratique ne prend qu'un ou deux personnages.

— Que j'aurais voulu voir se développer cet art spontané gothique du xv*^ siècle, celui de Van Ejck, Memling, des sculpteurs de Strasbourg et d'Italie, sans l'invasion de l'idéal grec et de la pédanterie académique! Il aurait été plus approprié, plus fin, plus vivant; on aurait eu en sculpture, en architecture et en peinture des Shakespeare.

Tout est vert; les longs étages de collines boisées qui se développent en tournant le long de la rivière, les montagnes par derrière, âpres, tranchées à vif de grandes entailles et poussant, debout dans le ciel, leurs pans de pvramides, la mince lisière de prairie plate qui borde les deux rives. On est dans une coupe de verdure où luit une rivière bleue, roulée par le vent en flots d'émeraude grisâtre. Le soleil n'est pas haut encore, et pendant que les têtes onduleuses de la forèf rient, gaiement illuminées, les tranchées intérieures profondes de roc cassé restent noyées dans leur ombre noire. Parfois, au-dessous d'une saillie perpendiculaire blanche

comme un morceau de marbre, rampe une de ces longues noirceurs, haute de trois cents pieds, large d'un demi-quart de lieue. — Une fumée lumineuse, un poudroiement vaporeux, une pâle et charmante brume transparente dort sur toutes ces grandes formes, et, selon la distance, la verdure phis ou moins bleue semble enveloppée de plus de voiles.

On n'a pas idée, dans le Midi, de cette délicatesse vii'ginale et de cette fraîcheur universelle; il n'y a rien ici qui ne rie et qui ne vive, et au cœur de cette végétation pullulante, la rivière, recueillant les sources, avance toujours dans ses plis lustrés, dans sa voie chatoyante, toute vêtue d'azur et brodée de paillettes d'or.

Il y a seize mille ouvriers et ouvrières en montres à Besançon, et le nombre en croit tous les jours. Ils gagnent trois, quatre, cmq francs par jour et parfois jusqu'à quinze francs. Telle

famille de huit personnes gagne de trente à quarante francs. On a fabriqué, l'an dernier, 311 000 montres. — Beaucoup d'horlogers viennent de Genève et sont protestants. Il se forme ici une opinion libérale anticatholique; plusieurs conseils municipaux ont été renouvelés comme cléricaux. Le Proviseur bat en brèche les établissements ecclésiastiques, mais cela est propre au Nord-Est et unique en France.

Tous ces paysages du Nord sentent trop l'épinard; quelques vagues brumes blanches, quelques lointains bleuis adoucissent un peu cette couleur monotone ou crue. On pense aux monts du Midi, rosés, violacés, gorge-de-pigeon, d'un jaune doré. — L'œil du coloriste n'est pas heureux ici; ces sites-là parlent plus à l'être moral qu'à la sensibilité physique. Le paysagiste du Nord est forcé d'atténuer ou de transformer les verts, de chercher les tons roux de l'automne, les tons gris du matin, les noirs, ou les orangés du soir; bref, de tirer une harmonie d'un clavier où elle manque.

C'est la plus noble et la plusagréaJ3le ville que j'aie vue en France. Rien de bourgeois; j'entends rien du petit bourgeois prud'homme. Le style qui y règne est celui de la belle et opulente bourgeoisie du xvm'' siècle, libérale, paisible, point tracassière, appuyée sur une richesse héréditaire, honorée, ayant son assiette, son luxe et son art.

Jusque dans les médiocres rues, les têtes sculptées en demi-relief au-dessus des portes ont de la vérité et de l'expression. Ce n'est pas le misérable style néo-grec ou poncif, avec l'infusion de marchandes de modes, dont on salit la rue de Rivoli. Ce sont des têtes du

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