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xviii*^ siècle, gaies, joyeuses, fines, sensuelles souvent, mais toujours pleines d'esprit et de bonne humeur.
Ces larges rues droites, auxquelles le temps a ôté l'air mécanique et administratif, cette belle place monumentale et pompeuse, ces grilles de fer ouvragé ornées de feuillages d'or, ces toits à balustres avec des rangées de flammes et de statues, ces lointains des rues qui prolongent la place à perte de vue, ces colonnades de vieux arbres, et, à l'horizon, ces graves et belles collines qui encadrent la ville, donnent un air de grandeur ou du moins de dignité véritable. — Un portique, une colonnade, une façade de palais quand elle a de l'unité, quand tout n'est pas composé de pièces rapportées, quand l'idée bien décidée d'un siècle entier s'y exprime, transporte à l'instant l'âme au-dessus de la platitude de la vie ordinaire. Une pareille ville de province pourrait devenir un centre, ressembler à Heidelberg.
Hier soir, dans la nuit, la grande église élevait ses deux dômes et sa riche façade ornée, belle et agréable comme la façade d'un vieil
hôtel. Cela remplit d'idées sérieuses et nobles; on prend la vie comme une riche décoration, comme un habit de velours brodé qui sied bien et qu'on est content de porter. — Mais le chefd'œuvre est la promenade; un grand et beau parc, point trop anglais, point trop soigné.
Je n'ai rien vu des alentours; je suis resté tout le temps assis à mon métier. Je me promenais de temps en temps pendant les intervalles d'examens dans la cour du collège, regardant le bleu du ciel entre les feuilles jaunies qui tombent.
L'herbe pousse dans les rues de Nancy. Le soir à huit heures, on aperçoit çà et là une lumière et partout une grande ombre inanimée. C'est une espèce de Versailles; on y est bien pour mener la vie de famille. Peut-être notre vie de Paris est-elle contre nature. Peut-être est-ce un excès, une monstruosité continue que de vivre comme nous le faisons, de tête, occupés par des projets de livres, amusés de temps en temps par un diner en ville, une soirée, une conversation au journal. Mais on ne peut se refondre, quand on a vingt ans d'habitude dans
ce sens-là. — Et ils s'ennuient tant ici; ils souhaitent tant Paris!
On imprime à Nancy une revue libérale, Varia, point d'abonnés. On me dit qu'elle est plus connue à Paris qu'ici. — De même à Metz, le bibliothécaire me raconte qu'une publication sur Metz a été vendue à Paris ; Metz n'en a pris que cinq exemplaires! Deux ou trois sanscritistes à Nancy : c'est une oasis perdue; ils correspondent avec les autres centres de l'Europe. — Belle bibliothèque; quarante mille volumes bien rangés, avec des livres modernes et au courant, La ville donne deux mille francs par an pour acheter des livres. Le bibliothécaire y est depuis 18:24!
M. N. . . , ancien notaire, aujourd'hui amateur de littérature et de philologie, me mène au musée. Admirable rampe d'escalier d'une courbe élégante, assez ornée et point trop ornée. Il me semble qu'on entendait alors la décoration des intérieurs aussi parfaitement qu'on comprenait peu la décoration des extérieurs. On cherchait l'agrément dans l'habitation, non le plein air et le grand espace. — Trois ou quatre belles choses
à ce musée, parmi une multitude d'œuvres douteuses ou de croûtes, — un besm Philippe de Champaigne ; il me semble que tous ces peintres français sont des hommes de cabinet, d'étude, de sérieux bourgeois laborieux et non, comme ceux d'Italie, de simples artistes. Voyez par contraste le grand tableau sévère de Secchi : Sixte-Quint porté en habit de cérémonie par une douzaine de forts coquins rougeauds à collerettes. Voilà tout de suite une franche et large idée de peintre, un grand morceau de la vie réelle, découpé, transporté sur la toile, sans philosophie ni théorie préalables, et n'arrivant à l'esprit que par les veux.
La porte du palais des anciens ducs (xv*" siècle) est charmante : riche, ornementée, originale et sincère. La chapelle où sont leurs tombeaux est un étrange éteignoir, une sorte de haute cheminée conique, où deux ou trois cents figures d'anges mignards et fades pjramident comme des files de jambons. Les coffrets noirs où sont les cendres, ressemblent à des
poivrlôres fermées, surmontées par des os de grenouilles en sautoir. Mais à gauche en entrant, il y a une bien belle statue; je ne sais plus quelle vieille duchesse du Moyen âge, blanche, ridée, couchée sur sa tombe, enveloppée dans sa mante noirâtre, et qui donne le sentiment du repos éternel.
A Metz, cinq cents élèves aux Jésuites. Le général de Martimprey a fait changer le jour immémorial de la musique militaire afin que les élèves du lycée cessent de l'entendre et que les élèves des Jésuites puissent Tentendre. Il y a d'autres grands collèges de Jésuites à Paris, Vaugirard, Poitiers, Toulouse, Lyon, Amiens et dans plusieurs petites villes. Les anciens hbéraux, magistrats, ingénieurs, militaires, y mettent leurs fils, parce que c'est le ton et la mode; parce que la nourriture, les
soins y sont réputés meilleurs; parce qu'on y
gagne de belles relations, une protection pour l'avenir : tel ancien élève vient de faire par ce moyen le ])lus riche mariage; parce que la mère obtient qu'on le mette là, d'abord pour la première communion, et qu'ensuite il y reste; parce que les Pères se font camarades de l'élève, tandis que le professeur est froid, et le maître d'étude ennemi. — A Nancy, ville libérale, vingt-trois conseillers sur vingt-neuf, trois professeurs de la Faculté sur cinq, prêchent les idées catholiques. — Quantité d'institutions religieuses, institution pour les filles, asile pour les étudiants en droit, etc.
Conversation avec Mme de.... Ses enfants sont aux Jésuites, à Metz. L'établissement va si bien qu'ils ont refusé dix-sept élèves cette année. Ils prennent les mères en faisant montre de maternité : « Ne vous inquiétez pas de lui, disait un des professeurs; il est seul, eh bien, je serai son père. » Et il le caressait doucement de la main. Us gagnent l'amitié des enfants, deviennent leurs camarades, se pro-
mènent avec eux, bras dessus, bras dessous, pendant la récréation, dans les cours, etc. Les enfants les aiment et, devenus grands, viennent les revoir. Point de piété obligatoire; cependant un élève qui ne ferait pas ses pâques serait exclu. En général, on se confesse une fois par mois; avec cette donnée, ils peuvent entrer dans la confiance, tout savoir; de plus ils confessent en ville et tiennent ainsi les parents. Très grands soins pour la nourriture, l'habillement, les manières. Dans certains établissements, ils ont des maîtres de danse, d'équitation ; ils s'appliquent à former l'homme du monde. Encore une prise sur les familles, notamment sur les femmes.
Il y avait un Père à tous nos examens de Paris, pour prendre nos questions et préparer l'année suivante en ce sens. Toutes les fois qu'un élève passait, le directeur des études était là pour l'encourager.
Ils écoulent leurs élèves faibles sur les centres de province, afin que les examens de Paris soient tout à fait brillants. Us en déclarent plusieurs externes pour échelonner à
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propos leur force ou leur faiblesse. Impossible d'être plus adroits dans les petits moyens. — Par exemple, la i^vmnastique est ordinairement négligée ailleurs, quoiqu'elle ait une valeur; tout de suite, maître de gymnastique excellent, avec obligation rigoureuse pour tous les élèves de s'exercer tous les jours. Aussi, en cela, leurs élèves étaient vraiment supérieurs.
A la cathédrale : le portail seul est dégagé tout à fait, le flanc gauche à demi, le reste est presque masqué par un lourd palais épiscopal du xviii' siècle, des ruelles collées contre l'église, un grand bâtiment neuf à moellons épais, un amas de sottises et de barbarie. Quel contraste avec ce beau moment de l'an 1200! Cela correspond à Homère.
L'idée fondamentale, c'est le parallèle entre la théologie qui se construit alors avec saint Bernard, Albert le Grand, saint Thomas, religion repensée à l'état sec, et l'architecture qui est la religion repensée à l'état figuratif, toutes les deux dans des âmes neuves.
Tout à fait supérieur; bien au-dessus des cathédrales de Paris, Tours, Strasbourg, pour la richesse et l'élégance. Cela fleuronne et foisonne comme un arbre épanoui de fleurs mystiques chez Dante.
Le caractère universel est Télancé. La façade ressemble au fronton d'un reliquaire ciselé, mystique, éblouissant, digne d'être en or. Au contraire, le Parthénon doré serait choquant. — Rien d'exagéré, comme à Milan, c'est l'accomplissement et la fleur du gothique.
Le chevet est admirable, c'est un chefd'œuvre comme celui de Cologne; mais différent, et combien supérieur à la sotte armature de contreforts à la façon d'un crabe, de Notre-Dame de Paris! — On ^dirait un souvenir de Saint-Sernin et du style roman méridional.
11 y a visiblement différents âges dans cette architecture. Viollet-le-Duc dit qu'au xv'" siècle on suivait toujours le plan primitif, mais qu'à la fin on a écourté faute d'argent. Et depuis, par les placages de maçonnerie, les crampons visibles de toutes parts, les restaurations, on
voit que la bâtisse était frêle. Le gothique est toujours en réparations.
J'ai visité Saint-Remi, dont la carcasse n'est antérieure que d'un demi-siècle à la cathédrale : le changement est énorme. La large nef finit par un grand chœur concave; on y respire; c'est encore fort, serein et beau dans le sens antique.
Le blanc cru crayeux de la Champagne est horrible. L'effet prosaïque est complet. Impossible d'apercevoir une forme ou une couleur belle. Jamais les arts ne naîtront ici. Voyez par contre l'œil allumé, la bouche narquoise, le ton goguenard, le grand nez vulgaire, irrégulier des habitants.
Le trait dominant de la province, telle que notre constitution la fait, c'est que l'homme n'y
a pas de quoi s'occuper. Il se débat d'abord,
puis s'alanguit. C'est la vie latente des animaux
hibernants.
La France est et restera une démocratie agitée par les écrivains et gouvernée par des fonctionnaires. L'influence des hommes intelligents y est viagère et à fleur de peau, parce que la grande propriété manque. — Les propriétaires ruraux n'ont pas d'autre emploi que d'administrer leurs biens. Quelques-uns ont pour débouché la société de Saint-Vincent de Paul; d'autres prêtent les livres de la bibliothèque populaire et visitent les écoles. Mais ils ndgisscnl pas; la vraie initiative manque. Us sèchent sur pied, deviennent moroses, se plaignent que le gouvernement les éteint. Rien à faire, ni action, ni association. Impossible d'innover en religion, de rien commencer en politique. Il a fallu l'autorisation gouvernementale pour établir la société de Saint-Vincent de Paul, qui est purement charitable, avec cette seule condition que les membres seront catholiques pratiquants.
L'effet de la province est d'atténuer l'individu, de dépenser ses facultés en petites manies
et on petits emplois : pour les femmes, faire la cuisine, soigner le ménage, le potager, empocher que rien ne se perde, s'arranger un jardin, exceller à fabriquer des fleurs artificielles, des crucifix, des boîtes, se visiter et bavarder comme une roue qui tourne, aller à l'église, dire le chapelet; pour les hommes, aller au café, au cercle, diner longuement. Il s'agit de tuer le temps. On est par profession juge de paix, joueur de bilboquet, pêcheur à la ligne, etc. — On se donne comme devoir de gérer son bien, d'économiser; on devient l'esclave de sa maison, de son jardin. On s'accorde comme plaisir de jouer aux dominos, d'aller boire nn verre de bière au café.
La puissance de la religion ici consiste en ce qu'elle est une occupation, une mécanique régulière qui tue les heures, comme la puissance du clergé consiste en ce qu'il est un corps de fonctionnaires. — Le mysticisme est pour quelques âmes malades et choisies, une sur trente tout au plus.
L'état de la France ressemble à l'état de siège; à chaque instant la liberté de l'individu est sacrifiée à l'Etat.
Tout dépend, dans un État, du degré et de l'espèce d'impression que la somme des individus reçoit d'un événement donné. Avec l'excitabilité, les inquiétudes soupçonneuses, les prévisions lointaines, la logique immédiate des Français, le gouvernement absorbant et compressif devient nécessaire. — Voyez la terreur produite par le socialisme en 1851 ; ils se sont jetés entre les bras du Président.
Au retour à Paris, je cause de toutes ces choses avec Hillebrand^ Mon thème avec lui est que la caractéristique génératrice du Français n'est pas, comme il le dit, la vanité, mais le besoin d'excitation. Un Allemand supporte l'en-
1. Karl Ilillobraiid, auteur de Franhreich iind die Franzosen.
nui ou plutôt accepte les sensations ternes bien plus aisément qu'un Français.
Selon lui, la France est supérieure à l'AUemagne pour l'aptitude à la société : non seulement elle a l'instinct, le tact, le talent de la conversation et du monde, par le besoin de causer, la politesse, le désir de briller, l'art de la toilette, la facilité de l'épanchement, la promptitude à passer d'une idée à une autre, d'un sujet à un autre, etc. ; mais elle a encore l'esprit public, la faculté de sentir à l'unisson, de faire masse et corps sur une (juestion donnée, avec exécution immédiate. — Par exemple, nette direction de cet esprit public en 1788 et en 1829, en juin 1848, en décembre 1852, etc. Le parti est pris, parce que les idées sont peu nombreuses, simples, claires, contagieuses ; tandis que l'Allemand, individualiste, flotte isolé, chaque individualité étant différente des autres et difficile à ébranler. — La France a plus de traditions, un code de politesse, d'honneur, de savoir-vivre; chaque individu, comme la masse, a un jugement moral tout fait, capable de s'appliquer aux principales occurrences et de lui
(lire nettement ce qu'il faut faire et croire en telle occasion — de même en Angleterre, par l'antiquité de la culture et de la vie politique. Au contraire, l'Allemagne est toute neuve, flottante, indéterminée.
Toujours la môme impression de paix et de bien-être, de propreté et de pittoresque; les murs sont repeints, revernis ou reblanchis tous les ans; les bâtiments, les jardins, tous les dehors des choses ressemblent à des bourgeois cossus et sensés, en habit du dimanche.
Mais la sensation des yeux est la plus belle. Un grand fond mouvant de nuages blafards, pluvieux, dont la teinte terne laisse percer parfois une fente de bleu délicieux ou une toison blanche. Sur ce ton émoussé, les toits à écailles, bosselés de cheminées rouges, les longs murs blancs 'de briques vernies, les riches massifs de peupliers, tous les arbres et les gazons d'un
si beau vert et toutes les verdures chiffonnées par des bouffées de vent moite. Sur ce fond, le beffroi du Palais de Justice, avec sa cime clochetonnée, hérissée fantastiquement de coiffures de plomb et d'animaux héraldiques.
Les tons n'ont toute leur force que dans les pays à nuages, où la coupole du ciel est comme éteinte. Le rouge, le vert sur ce fond noyé, effacé, étaient admirables.
L'air est vaguement imprégné de vapeur imperceptible, et la chaleur est moite en même temps que la clarté est douce. Les larges draperies des peupliers pendent et ondoient faiblement dans la mince brume pleine de lumière. Les feuilles caressées, amollies, ont une richesse de couleur et une délicatesse de tissu étonnantes. J'ai sommeillé comme un bienheureux hier dans le parc, dans cette tiédeur universelle, parmi cette fraîcheur vivante des plantes. Un grand pin, pareil à ceux de Corse, montait comme une tour et sa tète nageait dans la l)runie diaphane.
Les maisons me plaisent extrêmement; les toits surtout sont frappants : très hauts, très
inclinés, solides, en petites tuiles rouges qui semblent épaisses comme des briques et font une carapace résistante capable de porter les neiges de Thiver; les cheminées de vieilles briques en sortent çàet là, le plus souvent à l'aventure comme un prolongement naturel, bien emboîtées dans leurs assises rouges aussi, et non pas plaquées comme dans les villes du centre. La maison est un être complet avec une tête et un corps. Toutes ces tètes, en files si diverses, si cornues, font une raie bosselée, fantastique, sur le ciel nuageux.
Mes yeux sont flamands : je viens de passer ainsi une demi-heure dans une petite cour, derrière la Faculté, regardant deux ou trois hautes formes de maisons coiffées de leurs grands toits et de leurs cheminées rouges; d'autres, ardoisées, soutenues par de hauts murs bariolés de briques ou lustrés d'un vernis blanc; couleurs tranchées, opposées, toutes fortes et pleines, rehaussées par la verdure intense des peupliers qui montent çà et là, abreuvées d'air humide et enveloppées dans la moiteur du ciel. Charmants flocons blancs, voile vague de brume qui
se dissipe, parmi les dos ardoisés des bancs de nuages et les crêpes déchirés des vapeurs qui roulent, ou s'égouttent en se fondant. Il y a de ces maisons qu'on regarde vingt fois comme un visage animé, et qu'on voudrait peindre : rien de plus, elles suffiraient. Les tableaux flamands sont d'un sentiment tout pareil : très doux et très simple.
Les servantes lavent et nettoient partout. Les plus pauvres gens eux-mêmes, une fois au moins par an, à la fête de Gavant, lavent toute leur maison, intérieur et extérieur. Il faut retenir six mois à Tavance les peintres et les vernisseurs.
Plusieurs jardins sont vastes et charmants, et regorgent de plantes vertes qu'on aperçoit entre le rouge et le brun vif des maisons voisines, les formes originales et vivement tranchées des toits. Beaucoup de rues solitaires, presque immaculées, font plaisir à voir, toutes rayées de rouge, de blanc, de brun, et régulièrement comme une étoffe neuve.
Tracasseries, cancans, petites rivalités, indiscrétions, médisances et surveillances, voilà les
moucherons, guêpes et taons qui gâtent cette paix et ce confortable.
J'ai été passer la journée à Lille : sauf le musée, rien de bien notable; c'est une ville flamande comme Douai, mais moins reposée et d'un tvpe moins pur. Tout à l'entour, comme autour de Douai, s'étale en cercle indéfini la ])laine interminable, le grand potager plat, vaguement tacheté d'arbres, jaunâtre et diapré de javelles dressées, de champs de pavots en fleur, de betteraves à lourdes feuilles, de toits rouges, aigus et bas. Tout cela par myriades, grassement et pesamment couvé par un ciel bas, où dorment les nuages paresseux, où la lumière tamisée se distille à travers la brume floconneuse; des duvets blancs vont s'amincissant et s'évaporant entre des traînées grises ou noires, qui, çà et là, coulent en ondées et en averses; incessamment la fumée du sol monte, s'éparpille ou s'amasse pour retomber fécondante sur ce sol, qui ne se lasse pas de verdir et de pulluler. Couleurs noyées et changeantes, brume
pénétrée de soleil, air palpal)le de vapeurs moites et amollissantes; mes yenx se reposent et jouissent dans ce vague et cet adoucissement des tons, et je me sens l'âme comme rafraîchie quand, après la nue égouttée, les files de peupliers humides se remettent à luire et à briller sous le soleil (lui les srche.
Le soir, à la rentrée, tout Douai en toilette est sur la place, parure de dimanche, robes blanches fraîches, chapeaux élégants; impossible de remuer ou de trouver une chaise; la foule aux Tuileries ou aux Champs-Elysées n'est pas plus nombreuse. C'est que c'est dimanche et qu'il y a musique. Mettre une robe neuve et aller écouter les cuivres du régiment, voilà la poésie dans cette vie de ménage, de propreté et de quiétude inerte. — Même vie chez >I. V. . . , près de Mons; on change deux ou trois fois par jour le lintjedes trois enfants; incessamment des ouvrières et blanchisseuses, on remplit ses armoires, et la lessive est en permanence. Le mari gouverne sa cave et la soigne comme une bibliothèque.
Aujourcrhui rien de neuf, sinon une vive impression de plaisir dans le Perche et à l'entrée du Mans : le pays n'est que collines, collines vertes où coulent de petits ruisseaux bordés d'aulnes, tout en pâturages, et chaque pré séparé des autres par une haie d'arbres forestiers, surtout de chênes. Ces chênes sont de tout âge et de toute forme, amples et élancés, parfois étêtés et trapus, mais d'une verdeur imcomparable. Lieue après lieue, le vert ne cesse pas. Les tètes rondes, verdoyantes, apparaissent jus- (juau bout (le l'horizon; quelquefois un bois de pins [)asse, ajoulaiit sa fraîcheur inépuisable. La vieille poésie de la nature vierge subsiste encore à demi ; riiommc n'a pas dévoré toute la forêt primitive; il en a gardé la lisière, et les chênes y sont aussi libres et aussi vivants qu'au premier jour.
Après midi en bateau sur le Loir. Tout est vert et regorge d'herl^es; le lit de la rivière est plein de plantes aquatiques, roseaux, nénuphars, joncs-poignards, joncs à panache ; ceuxci, avec leurs feuilles en lames raides, bruissent par milliers, s'étouffant au bord et penchés sous leur tète rougeàtre, pleine de graines. — Des deux côtés, des prairies comblées d'herbes pullulantes, de hautes haies plantées de chênes humides et des bouquets de peupliers ; tout l'horizon est une grande coupe plate de verdure. La rivière verdâtre s'y allonge et s'y étale, tournoyant à pleins bords; elle déborde en petites douves, en longues percées sur les flancs
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et abreuve plantiireusement la riche terre fécondante. Un ciel gris chargé de nuées fondantes pèse sur cette terre moite, la lumière tamisée se distille en fines ondées sur une haie lointaine, un bout de prairie, et une chaude vapeur incessante relie le ciel et la terre. Parfois à l'horizon, entre les cimes vertes immobiles des peupliers, un pan de ciel violacé, presque noir, fait ressortir plus vivement la jeunesse et la fraîcheur des verdures illuminées. L'averse vient et la rivière semble bouillir sous les grosses gouttes de pluie innombrables; puis le nuage égoutté s'éloigne et de vagues brumes blanches traînent aux arbres comme une mousseline déchirée, jusqu'à ce qu'un violent coup de soleil allume une vie éblouissante dans les herbes et dans les buissons ruisselants de |)erles blanches.
Conversation avec deux officiers. Ils me disent que le métier pour eux n'est plus supportable, que
la vie devient trop chère. Beaucoup de sergentsmajors qui pourraient passer sous-lieutenants répondent au général inspecteur : « Mon général, j'aurais pu travailler et apprendre pour être officier. Mais j'ai réfléchi qu'il faudrait attendre dix ans, que ma famille est pauvre et ne pourrait m'aider. J'ai mieux aimé, dans mes moments libres, apprendre la tenue des livres. Après mes sept ans, j'entrerai chez un négociant. »
La pension pour les lieutenants et les souslieutenants coûte soixante francs par mois, plus cinq ou six francs au moins de vin et d'extras. Ceux qui ne sont pas aidés par leur famille manquent parfois de lumière et de feu le soir, chez eux. Ils se promènent dans les rues noires. Ennui énorme au café et regards envieux sur l'annuaire.
Les ])lus heureux sont des paysans bons sujets qui se réengagent et, après trois congés, à quarante-deux ans, avec leur pension et leur prime, rentrent chez eux, achètent un lopin de terre et se marient.