DU MANS A RENNES
Rien de grand, mais un des plus agréables pays que j'aie traversés.
Tout est vert; presque point de blé, deux ou trois champs de sarrasin; le reste est en pâturages, chaque pré entouré d'une haie vive, large, pleine de chênes. Ces chênes sont humectés par des pluies incessantes. Il pleut à Rennes de deux jours l'un. Si loin qu'on aperçoive, toujours reparaît le même spectacle, des petits coteaux verts ondulant avec ces bouquets de chênes si vivants, si frais, au feuillage lustré, luisant, qui réjouit l'œil comme un beau son clair réjouit l'oreille. Parfois le terrain est argileux et l'eau stagne. Alors des bandes vertes
cVun éclat inexprimable sillonnent le pré de leur émeraude; des flaques d'eau immobile luisent entre les joncs et les prèles. Çà et là un ou deux, étangs qui, sous un vent faible, développent incessamment le bataillon mouvant de leurs plissures; cette grandetache noire et brune, avec son ondulation tranquille, est étrange et surprenante; une mouette y vole lentement, ramant de ses grandes ailes crochues, conmie à la mer. Pendant tout le vovage, les grands nuages charbonneux, chargés d'eau, voguaient lourdement ou fondaient sur les têtes vertes des chênes.
Belles grandes rues monumentales au centre, pavés et trottoirs en granit; mais rien pour le goût. La ville a été brûlée au xviri'' siècle; la cathédrale, à colonnes superposées en consoles, n'a rien d'intéressant au dehors, et au dedans elle est toute blanche et plate; c'est le plus vilain édifice que j'aie vu.
Çà et là, hors des grandes rues et dans les faubourgs, subsiste le pavé pointu, exécrable, qui blesse les pieds ; ce sont des pierres de toutes formes serrées au hasard. Les maisons sont misérables ; on sent là le reste du Moyen âge. Elles sont bâties en bois et mortier : demi-ventrues el bossues, protégées par
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une espèce de cuirasse lézardée en vieilles ardoises ébréchées, salies, branlantes. Impossible d'énumérer les formes ; c'est le pèle-méle le plus bizarre; quelques-unes ont une sorte de chapeau pointu comme au xv^ siècle; d'autres se dressent en tourelles, d'autres sont courtes et écrasées; elles se présentent de face, de flanc, de toutes façons. Partout la petite fenêtre à guillotine, à petits carreaux sales ; pour s'abriter de la pluie, les plus hautes ont une sorte de paravent en ardoises qui avance, soutenu par deux ])outres. On aperçoit des escaliers vermoulus, obscurs, d'où sortent de mauvaises odeurs; par la pluie et sous les grands nuages, cela fournirait des motifs à un peintre.
Quelques traces de piété lourde et de recrudescence catholique; une énorme croix de bronze portée sur une boule dorée, avec un gros piédestal de granit, élevée en 1817; un mandement emphatique sur la dégénérescence des caractères et la noblesse du Breton ; ces gémissements d'évêque qui foudroie la civilisation moderne, finissent par la permission de manger des œufs.
Foi profonde, attention, recueillement extrême dans les gens agenouillés; des femmes se confessent; parmi elles, une espèce de cloporte, à genoux, égrène son chapelet. Il y avait une paysanne prosternée devant cette grosse croix, sur la place. — Pays catholique, non pas machinalement, mais avec passion. Je suis allé aujourd'hui à la sortie de la messe et des vêpres et j'ai regardé les figures : de vieux paysans, à genoux sur le pavé, un chapelet entre les mains, comptant les grains, le corps penché en avant dans la position la plus incommode, sont comme absorbés. Les yeux ne remuent pas; il n'y a pas un mouvement dans un seul des plis de la figure. — Beaucoup de femmes, des servantes, des filles de la campagne, une ou deux religieuses. Les figures et les expressions ressemblent à celles des saints du ^loyen âge, dans leur niche de cathédrale. Rien de véhément, d'ardent; seulement, ils ont l'air pris tout entiers; c'est la plénitude de la croyance et de l'attente, comme si on les menait chez l'Empereur, aux Tuileries, parmi les dorures, et qu'un chambellan leur ait dit : « A genoux et ne bougez
pas. » — La religion ainsi entendue est-elle autre chose qu'une crainte plus forte? L'idée de la justice absolue entre-t-elle dans ces esprits-là?
Près du Tiiabor, grande chapelle; la Vierge est sur lautel avec Tenfant Jésus, tous deux couronnés; elle est vraiment la reine et la déesse. Parfois il semble que le catholicisme soit un polythéisme retourné, dans lequel, au lieu d'êtres forts, on adore des êtres malheureux et tendres.
Peu à peu le type se dégage; il y en a un, visible surtout chez les paysannes, les petites fdles, les jeunes fdles au niarché. Point de beauté régulière, de santé ni de belles pousses; quelque chose degrêle, de souffreteux, de pâlot, d'un peu écrasé. — Mais dans plusieurs jeunes filles, cela produit des expressions admirables. La virginité parfaite, celle des sens et de l'âme, une sensibilité exquise, une délicatesse charmante, prête à souffrir par son trop-plein, une suavité étrange. On pense à ce mot indien : « Ne frappez pas une femme, fût-ce avec une fleur. » La beauté est en dedans, l'âme semble refoulée, résignée, toute frêle, d'une douceur infinie. J"ai