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LE MANS

Le trait le plus saillant et qui produit le plus de bien comme aussi le plus de mal, est celui-ci : le constructeur de la France semble s'être dit qu'il y a un certain nombre de bonnes choses et qu'il faut que chacun en ait un morceau; que nul n'ait un très gros morceau, mais presque tous un petit ou un médiocre. Les généraux de division, évèques, proviseurs, recteurs, directeurs, etc., arrivent à 15 000 francs ou environ. Les petits traitements de 1 :200 à 3 000 francs foisonnent. Chacun avance un peu tous les trois ou six ans', augmentation de 100, de oOO francs, une croix de chevalier, puis d'officier. On s'occupe d'eux dans leur vieillesse par les retraites et les pensions de veuves; dans la vie, il y a l'avancement graduel, chacun aperçoit à peu près où il en sera dans vingt ans ; les grandes injustices flagrantes sont presque impossibles. Beaucoup de petites gênes, mécontentements, envies, espérances, dépenses, économies, mais point de désespoirs éclatants. C'est la vie rationnée; chacun se serre le ventre et attend en grognant quelque peu.

Ici le professeur de mathématiques spéciales

a 4000 francs. On commence par 1 800 francs, on fait huit classes par semaine, on met dix ans pour arriver à 4 000. Ce qui vous soutient, c'est l'honorabilité de la position, l'engrenage, la crainte de rendre son passé inutile, l'espoir d"un petit changement avantageux „ 11 y a des gens grincheux ou (jui se croient opprimés, comme le lieutenant qui enseigne la natation, l'escrime et la gymnastique; mais ils n'espèrent pas briser l'énorme roue, elle est la France même. En somme, il faut un parti pris dans l'État, comme dans l'art; celui-ci est un des bons, quoiqu'il ne soil qu'à demi bon : supprimer les grandes vies, les visées longues, toute hérédité et aristocratie, partager tout, produire une quantité de demi culture et de demi-bienêtre, faire quinze ou vingt millions d'individus passablement heureux, les protéger, les rétrécir, les discipliner et au besoin les lancer en corps

LA FLECH E

Depuis le Mans, le pays est charmant, je suis venu (le Xoyen à la Flèche sur l'impériale de la diligence, parmi toutes soites de verdures en boucpiets, d'arbres épanouis, ^silencieux dans le calme du soir. Ici, sur le Loir, commencent les paysages de Touralne, le sourire voluptueux, la tiède caresse du climat tant aimé des Valois, les rivières tranquilles, si lentes sur leur sable, épandues, dormantes entre leurs herbes, avec des tortillons et des frétillements dans les remous. La rivière s'étale vers le pont, près d'un haut moulin qui a l'air d'une tour; sous le doux soleil, il n'y a pas de glace plus souriante. Des feuillages légers, des peupliers aux feuilles déjà

rares, tremblent en face, dans la large plaine unie et verte; on voit le i3leu lumineux, la poudre diamantée de lair entre les minces branches; la verdure n'a que des tons doux; la rivière la nourrit, mais le soleil la brunit ou la dore; les yeux se reposent sur ce coloris fondu, on est bien, on reirarde leau miroiter, on tiouve que la vie est accueillante et bonne. A la Flèche, le paysage est flamand, avec un autre soleil. Dans une plaine basse, unie, une rivière traînante, avec des îles; partout la prairie et des haies dispersées de peupliers. L'hiver, elle déborde. — Mais comme le soleil change tout! Quel air.de sérénité et de grâce heureuse! L'eau est claire et sous le ciel ondoie, se plisse avec des treillis d'un azur admirable. Bleu lumineux, riant, dans un cadre d'un vert doux, et des nuages au-dessus, comme des duvets de cygne. Les rives basses se perdent et ne font qu'une petite bordure. Le ciel a toute l'ampleur de sa voûte et j'y trouve enfin la vraie lumière, l'éclat velouté du Midi. Cela fait penser au lapis-lazuli, aux pierres précieuses.

J'ai passé deux soirées assis sur une poutre en face du port. La rivière s'étale dans un large carré de pierres, avec une petite écluse murmurante. Deux ou trois hauts bâtiments sont plantés au milieu; ce sont des tanneries.

Impossible de rendre la grâce, le calme, la douceur charmante de ce paysage. 11 faudrait ici un Decamps ou un Corot. Le ciel est ouvert et en courbe douce comme une coquille nacrée, luisante ; la large nappe d'eau renvoie sa lumière; les deux clartés qui se rencontrent nagent indistinctement dans la brume délicate cjui transpire. Cela fait un voile aérien, transparent, qui amollit tous les contours; les arbres légers, les peupliers lointains deviennent vaporeux, on dirait des ombres heureuses qui flottent entre l'Etre et le Néant, mollement, amoureusement, aussi promptes à s'évanouir qu'à reparaître. Point de couleurs, les hauts bâtiments allongent sur l'eau leurs ombres noires. Tout à l'entour ruissellent et tremblent des clartés blanches ; la lune danse sur l'eau, et les petits flots jouent languissamment ou bruissent.

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La Flèche est une ville de huit ou dix mille âmes; petits pavés pointus, rues étroites, une vraie ville de province; d'un côté, une belle rue moderne, de l'autre, un petit quartier de j^auvres diables; des maisons d'un étage comme en Angleterre. Une maison pour famille entière, avec jardin, coûte 300 francs par an.

L'ornement de la ville, c'est le Prytanée ; quatre cents élèves, tous boursiers sauf vingt; un général commandant, etc. Les bâtiments et jardins occupent quatre hectares, c'est l'ancien collège des Jésuites, fondé par Henri IV. Gela est monumental ; les gens du \\f siècle avaient besoin de plus d'espace que nous pour respirer et remuer. Enorme construction carrée enfermant une vaste cour verte; sur les côtés, toutes sortes de cours et bâtiments accessoires. Derrière, un très large parc avec des charmilles et des fleurs, une vasque verdàtre et un jet d'eau, une haute futaie de gros arbres, de grands fossés comme pour un château. La pierre, l'espace et les arbres ont été prodigués. La main-d'œuvre, alors, et le terrain ne coûtaient pas grand'chose. Ces vastes cours, ces construc-

tions régulières, hautes, symétriques, ce grand promenoir à arcades, l'église avec sa haute tour droite et son chevet aigu, font plaisir au sortir de la ville. Cela est noble, large, et fait contraste avec la basse petite vie bourgeoise qui transpire à travers les façades bossues et les formes étriquées des maisons. — On prétend que je suis aristocrate; il y a cela de vrai qu'il me semble odieux de vivre sans ces choses grandes et belles.

Bon tableau ou presque bon dans l'église, sur les Macchabées. Pas d'images ni de poupées, haute nef; c'est le style Jésuite, guirlandes, consoles enrubannées; mais là ce style affecté devient beau par contraste.

On s'imagine que tout est calme ici, heureux à la flamande ! De près, c'est comme un verre d'eau vu au microscope, avec des animalcules affreux qui se dévorent. X... y est venu fort jeune; il a acheté un jardin avec une petite maison de deux pièces dans les quartiers ouvriers, et y vit comme les artistes de Fontainebleau entre son enfant et sa femme. Il avait un logement au Prytanéo, il Ta (|uitt('^ à cause de la gène et de Tobligation de s'habiller. <( On ne rencontrait

que crinolines et habits neufs dans le parc. » — Il paraît que la crinoline et rajustement tournent la tête de toutes les femmes ; les maris ont des appointements de dix-huit cents, deux mille, trois mille cinq cents francs; un seul a quatre mille francs; on doit rogner sur le bœuf et le potage pour fournir aux rubans. — Il faut voir les têtes des vieux professeurs î Mais songez aux misères universitaires. Souvent, ces tètes ne sont si ridicules que parce qu'elles ont subi une longue averse de malheurs.

Un trait curieux, qui marque l'engourdissement de la province, c'est Tengourdissement des élèves eux-mêmes. Ils sont ternes, n'ont pas Tair de sentir, ne se secouent pas au tableau. X..., qui est de bon sens et judicieux, me cite un nouveau venu arrivant de Paris, qui au tableau s'agite, se disculpe, dit : « C'est singulier, je suis tout incapable aujourd'hui. » Bref, il se défend tout en faisant le modeste en public. C'est qu'à Paris l'amour-propre est un grand excitateur.

SOLESM ES

En voiture particulière par la pluie, de la Flèche à Sablé. Pays bien vert; les arbres sous la pluie m'ont toujours touché, lis vivent et verdoient.

De Sablé nous allons à Solesmes, pour voir l'abbaye des Bénédictins. Quelques-uns sont instruits, entre autres Dom Guéranger, ami de M. Veuillot. Celui qui nous introduit nous dit qu'il s'occupe des saints de l'Anjou, des antiquités du Mans. — Assez médiocre bibliothèque; ils ont l'abbé Migne, édition des Pères de l'Église. Cinq ou six travaillent, sur soixante.

Très jolie maison, semblable à l'habitation d'un homme qui aurait trente mille livres de

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rente. P^lle est sur le bord de la Sartlie, à cinquante pieds au-dessus, avec une terrasse bordée de murs, un large promenoir sous une charmille àgauche, de belles fleurs, des vignes, desglycines grimpantes le long de la maison, un beau figuier. Beaucoup de goût, de jolis arrangements et encadrements de verdure. Sur la droite, vue admirable : la Sarthe tourne et disparait sous des massifs darbres, dans un lointain vert indistinct. Les Bénédictins ont bâti une haute tourelle coquette, à plusieurs étages, terminée par des créneaux; ils y logent leurs hôtes. Ils disent qu'ils Font construite en 1848 pour occuper les ouvriers; ils y avaient dernièrement vingt-deux hôtes. Le frère qui nous accompagne a des façons d'homme du monde. « Si vous voulez nous faire l'honneur de partager notre diner ».... En somme, ce ne sont pas des ascètes.

Il nous conduit dans le promenoir, sous des arcades blanchies à la chaux; on tourne ainsi autour d'un massif de verdure. Çà et là, on rencontre des Pères, presque tous lisant, (pielques-uns d'une belle figure maigre et pàlo, — ■

Point cafards, un seul salut m'a chocjué : celui d'une bande de novices, sur la route.

Réfectoire tout lambrissé de bois noir, au centre une lampe de cuivre; par les fenêtres ouvertes, on voit le charmant paysage. Ils ont du cidre et du vin : ce goût, ce bien-être, ces études me font penser à l'ancienne abbaye près de Senones. — En somme, cette vie est aussi tolérable que celle d'un soldat, d'un marin; la discipline et l'habitude suffisent à l'homme. Cela fait un monde réduit, avec des chefs, souschefs, dans une clôture donnée, toutes les heures réglées — et un soupirail pour les âmes rêveuses du côté de Dieu.

Le couvent est joli de l'extérieur, avec son haut clocher arrondi, grisâtre ; mais tout l'intérêt est dans la chapelle : chapelle étroite, avec une crypte; au fond, le chœur avec ses vitraux, tout lambrissé de bois sombre ; plusieurs moines dans leurs stalles, lisant d'un air absorbé. Quelques tètes sculptées, raides, avec un commencement d'expression, du temps de Louis XL Le corps de l'église est occupé à droite et à gauche par un grand monument de sculpture.

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très belle et très ancienne œuvre, exécutée, diton, par des artistes italiens, commencée en 1496, finie en loo3 (ces dates sont dans les moulures). Les figures sont grandes comme nature. — A droite, le Christ au tombeau; le caractère du Moyen âge subsiste encore presque en entier. L'ogive, les arceaux réunis en gerbe, les dentelures, les figurines grotesques, un diable, un ïriboulet dans les encadrements, indiquent assez la date. La Renaissance commence à peine ; le beau est encore presque inconnu. Figures réelles, prises sur le vif, l'artiste est encore servile; mais comme il a observé la nature et qu'il sait bien! — A gauche, l'Ensevelissement de la Vierge. Elle est admirable de piété, de cahiie; les mains sont croisées si doucement; la mort ne l'a pas encore raidie, on sent que ses mains pendent à demi. Elle est dans un linceul blanc, que deux personnages soutiennent par les deux bouts; même idée làbas, pour le Christ; les autres hommes et femmes, debout ou penchés, peuvent faire groupe autour de ce centre. Encore un peu textuel, minutieux et raice; les corps semblent trop

courts ; ils ont l'air tassés dans une cave. Mais il y a déjà de belles tètes énergiques et nobles, et quel grand cœur tendre que celui qui a trouvé l'expression et la pose de la Vierge !

Trois autres sujets, avec quantité de figures; cela fait monument; il y a des colonnes, des niches à coquilles, une architecture décorative; toutes les marques de la Renaissance. — Tète charmante de la femme qui foule le dragon, en face de la fenêtre. — Mais, ce qui m\ frappé le plus, c'est la Vierge et saint Joseph, retrouvant Jésus parmi les docteurs. Saint Joseph est lo plus vif et le plus fin des paysans italiens; la Vierge a une expression de jeune fille mignonne et pourtant décidée; le couple est charmant et les poses sont prises au vol. Le petit Jésus est un bambino un peu gras, à grosses joues ; cette sincérité de l'art qui ignore la règle, le convenu et prend la vérité sur le vif, fait un plaisir extrême; ces gens inventaient tout, ils ont vécu; probablement une famille, une sorte d'école tout entière a déposé, imprimé là toute sa pensée, toute son âme. — Les docteurs, habillés à la façon du xvf siècle, sont

vrais comme des tètes d'Albert Diirer, mais plus beaux. Ce sont, dit-on, les portraits des hérétiques du temps. L'un d'eux, colérique et sanguin, ressemble à Luther. Tous sont des types réels, audacieusement copiés, et avec un fini! Ce réel étonne et choque un peu en sculpture, mais finit par charmer. — Je me rappelle surtout l'air scandalisé, demi-irrité du premier docteur, homme solide et énergique, qui, son livre à la main, redresse la tête sur le premier plan.

Bas-relief représentant le massacre des Innocents. La femme qui cache son enfant dans ses bras est copiée de Raphaël, mais plus massive, presque brutale

On voit là toute l'aurore de l'art.

Quantité de paysans et de petits bourgeois au Mans, à Noyen, à Sablé, etc.... Mon impression est toujours que la France est organisée en faveur de cette classe-là, et c'est un triste produit.

Une société est coiiiine un grand jai'din : on l'aménage pour lui faire rendre des pèches, des oranges, ou des carottes et des choux. La nôtre est tout aménagée en faveur des choux et des carottes. L'idéal, c'est que le paysan puisse manger de la viande et que mon cordonnier, ayant amassé trois mille francs de rente, puisse envoyer son fils à l'école de Droit. Mais les hommes distingués n'atteignent rien d'éminent; tout au plus une croix, une retraite maigre; leur traitement les empêche juste de mourir de faim. Le colonel L..., entré à seize ans à l'école Polytechnique, sorti le second, ayant servi quarante-quatre ans, a quatre mille francs de pension! Mettez un pareil homme en Angleterre! — De môme le général C..., les gens de l'Institut, etc.

Partant, tout est viager; impossible de rien fonder de grand, d'avoir une famille qui vous continue. — Partant, tout est au concours; nous arrivons à des mœurs chinoises. Nous nous préparons à des examens, nous passons des examens et nous entrons dans la filière. L'effet de ces mœurs, c'est l'étude mécanique ou exa-

3i CARNETS DE VOYAGE.

gérée, la vie de collège, la journée passée sur un pupitre, l'ennui, l'attente, l'intrigue, l'étroitesse des vues, le caractère de l'employé.

Et le concours est nécessaire. Quel autre moyen de choisir entre les prétendants? Ce n'est pas que tout ce qu'on leur demande d'apprendre soit indispensable ou même utile pour leur état, mais c'est un test, un moyen d'ôter l'apparence de l'injustice. Les vraies études, les grandes études désintéressées y périssent. Les postulants bourrent leur mémoire, se mettent dans des pensions préparatoires, se réduisent à l'état de candidats et de bacheliers. A F^Brégation d'histoire, un candidat a fait l'histoire ancienne et moderne de cent cinquante îles de la Méditerranée; un autre, douze pages sur le Concile de Florence avec citation des calembours latins du temps. Ce candidat-merveille est resté un homme de sixième ordre. Voilà les fruits du concours : des médiocrités et des monstruosités.

On vient d'en établir un nouveau pour les télégraphes. Impossible de choisir sans cela, et il y a déjà tant de mécontents !

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