MUSÉE D'ANGERS
avec deux points noirs fait une figure, c'est une esquisse qui dit tout, et si vite! Les feuillages ne sont qu'un accompagnement vert pâle ou jaunissant, une forme vague subordonnée. On sent que le peintre ne procède pas par dessin, mais par petites touches qui donnent l'effet général, l'agrément et le papillotage des étoffes, l'esprit du personnage, sa désinvolture.
Watteau est bien plus coloriste, ou plutôt il est monté d'un ton plus haut. Ses couleurs sont plus intenses; il est, comme les autres et plus qu'eux, manifestement flamand.
Plâtres des œuvres de David d'Angers.
Cela m'ennuie beaucoup ; on y retrouve l'école historique ou emphatique d'avant 1848; c'est faux ou insuffisant.
Mais on passerait un jour à regarder ses médaillons en bronze ; il y en a quatre ou cinq cents. Tous les hommes ou femmes remarquables de son époque y sont de profil et grandement interprétés. H y a là l'histoire de notre temps, un temps qui s'est beaucoup agité
et travaillé; — on y voit le profond labeur intérieur de Tàme et la diversité infinie.
D'autres grands bustes en terre sont bien curieux. Par exemple, Armand Carrel, maigre, les joues osseuses, la figure en avant, pointue et tranchante comme une épée, aigri et acerbe; et rénorme buste de David le père, moustachu, les bords des yeux creusés, fouillés, bouffis, colosse sanguin républicain, tout à l'action joyeuse, brave, expansif.
Trop do choses à dire, jai vu le musée et Texposition de Toulouse. J'ai dîné avec des amis improvisés, je suis allé à la campagne, etc.
Je note tout de suite du musée de Toulouse quelques tableaux assez beaux que je n'avais pas encore remarqués. Un Carrache, un portrait par Mirevelt, un portrait curieux de Descartes tout ieune, un beau Van der Meulen. Quelques italiens : un charmant petit Guardi dans la salle d'en haut; c'est une fête vénitienne, une sorte de régate de gondoles, autour du Bucentaure doré, énorme, comme un monstre cuirassé d'écailles d'or; seigneurs et conseillers en robes dans l'intérieur, et quantité de jolis dominos
mâles et femelles, noirs en robes de soie pâle, avec le petit chapeau masculin sur la tète. Tout à Tentour, les escadrilles de gondoles au bec d'acier. — La mer d'ardoise luisante, d'un doux éclat sous un ciel bleu tencb'e parsemé de flocons nuageux Iraïupiilles. — l'^t comme un cadre précieux, comme une fantastique bordure brodée, dentelée, Venise à Tentour de la large nappe marine, Saint-Marc, les Procuraties, les quais, les dômes et la foule rieuse sur les amples dalles. Deux excellents poriraits de Gros : lui-même et sa femme. — Lui vu longs cheveux, chapeau noir mou qui garde un souvenir de Van Dvck et des Flamands dans sa crânerie, cravate de mousseline large, molle et tordue; pâle, d'admirables yeux pleins d'ardeur et de génie. — Llle, dans une robe rouge éti'oite de l'Empire, ronde et fraîche, un peu grognonne, despotique et limitée à la Française, mais cela si imperceptible, tellement caché par la l'ichesse et la Heur de la jeunesse ! grisette si vous voulez, mais grisette ennoblie par un peintre et un amant. — Toute cette peinture est simple et solide. Il suffit de regarder pour le contraste les
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Coiirhet, les Ricard, à l'oxposition do Toulouso; ceux-ci ont notre stvle, ils sentent et cherchent les petites nuances, les étranges aspects. — C'est le style de Balzac et de Michelet en littérature.
Les deux tableaux de Couture et d'Eugène Delacroix mont fait peu de plaisir; évidemment ce sont des tâtonnements ou des inij^rovirations. Us ne savent pas assez.
Mes nouveaux amis m'ont conduit à l'exposition pour voir la salle; elle est dans l'ancien couvent des Jacobins, nettoyé depuis un an : on en avait fait une caserne de cavalerie. C'est un édifice énorme de briques rouges, avec des contreforts massifs également rouges, presque aveugle, la plupart des fenêtres ayant été bouchées. 11 est de \'23H et a été bâti pour les Dominicains inquisiteurs (même on m'a donné sur ce sujet fjuantité de brochures avec une histoire de femme malade, brûlée vive, qui est admirable).
L'église est un chef-d'œuvre du style le plus original. Elle est divisée en deux nefs par une file de colonnes rondes d'une énorme hauteur,
sortes de troncs de palmiers dont la tête s'épanouit en un bouquet de nervures. Sur cet appui si frêle porte toute la voûte. La dernière colonne lance sa gerbe de vingt-trois arceaux de façon à porter tout le chevet. Si hautes, si droites, si blanches avec cette gerbe couronnante d'arceaux noirâtres qui vont se perdant dans la blancheur des murs, ces colonnes semblent rillumination d'un feu d'artifice ou le jaillissement continu d'un jet d'eau. On ne peut rien imaginer de plus élégant (jue leurs courbes ou de plus riche (pie leurs faisceaux. Quand on aura enlevé le plancher qui coupe la salle au premier étage, on aura probablement le plus beau vaisseau gothicpie de France, surtout si l'on débouche les fenêtres et si l'on refait les vitraux. Les colonnes étant minces font des deux nefs une seule nef, |)ar l'abondance des jours. L'immensité des fenêtres, le ruissellement damasquiné des ors et de la pourpre des vitraux répandront une sorte de gloire dans ce superbe vide. Il flamboiera comme un tabernacle, comme flamboie déjà la Sainte-Chapelle de saint Louis si parée, si rayonnante, si semblable à une
châsse remplie du rayonnement de la Vierge, des anges et de Dieu. Peut-être ce moment du Moyen âge est-il le plus triomphant et le plus extatique. C'est le suprême terme de la puissance de l'Eglise. — Sans doute ici on a combiné l'art gothique avec cjuelques réminiscences latines ou quelque vague importation arabe. Il faudrait voir si dans ces hauts troncs épandus et ces bouquets de nervures il n'y a pas quelque lointaine imitation des palmiers sculptés de l'Alhambra.
Deux petites rosaces sur la façade d'entrée sont intactes ou réparées d'après des débris restant. Celle de gauche, toute de pourpre et d'ocre, est d'une magnificence de ton incomparable. Ce jaune intense, imprégné de rouge et pénétré par la lumière du dehors, en contraste avec la noirceur massive du grand mur qu'il troue, est aussi beau qu'un horizon enflammé du Midi reflété dans un lac quand le soleil se couche.
Charmant promenoir du cloître, bas, porté par une rangée de fines colonnettes en couples, et surmonté d'un toit de vieilles tuiles rouares.
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Ce ton roivj^e de la tuile et de la brique anciennes longuement cuites au soleil est universel à Toulouse. — Maintenant, les vieilles murailles massives s'écaillent; la surface se bosselle de briques déchaussées et la vive couleur de^ saillies est rehaussée par la noirceur des crevasses. — Des lierres montent en grandes draperies lustrées, un cyprès allonge tout à côté sa pyramide, et des feuillages verts tout jeunes rient contre la vieille paroi défoncée et sombre.
C'est une ville et une race très bien douées pour les arts. Il va un Conservatoire de musique (pii foui-nit des sujets excellents à Paris et à l'Italie. — Toulouse a une école de peinture et de dessin, un assez grand nombre d'artistes, un bon musée, beaucoup de beaux monuments. Des grisettes chantent, pour les avoir entendus au théâtre, les airs de cinq ou six
opéras; il y a beaucouj) d'amatears qui sentent la musique, jouent ou goûtent un opéra au piano. — Je viens de voir également Carcassonne et Cette : la splendeur du soleil, la beauté des montagnes voisines, la mer, les horizons veloutés, la vivacité des habitants, leurs façons de flâneurs et d'improvisateurs, leur parler sonore et musical, quantité de traits indi(iuent une race demi-italienne, mais de fabrique plus légère. Ce qui leur barre encore le chemin, c'est leur réunion à la France du Nord; cette réunion leur a coupé la tète au xni'' siècle et l'empêche de repousser. — Leur aristocratie vit inerte et arriérée à la campagne, l'argent manque, elle se fait avare; personne n'achète los tableaux, ne patronne les fêtes de musique. — S'ils avaient pu développer leur constitution du Moven âge, vivre divisés en petites souverainetés indépendantes, être aiguillonnés par le patriotisme municipal, achever leur langue, se faire une littérature et des mœurs appropriées, nous aurions une nation, une pensée, un art de pKij^, — Ils l'avaient en 1:200. — Voilà une des vies sacrifiées à la centralisation et à la France.
Ils vivent dans les cadres et sous l'administration du Nord.
Pour la religion pareillement, ils sont Italiens. — Soixante-quatre couvents, je crois, à Toulouse. J'ai vu à la; campagne celui des Trappistines; elles ne sortent jamais, travaillent à la terre de leurs mains, se confessent par une grille, se lèvent à une heure du matin, dorment dans l'après-midi de une heure à deux. J'en voyais une vaguer dans le jardin dans sa longue robe d'un blanc jaunâtre, comme un maigre spectre lent et maladif au milieu du paysage éclatant et coloré. Il yen a quatre-vingts. Quelle dépopulation dans les familles! Une jeune fille nous cite trois de ses amies devenues religieuses; on les prend à 1 âge où le sexe fait explosion et où la tète est enthousiaste. L'une d'elles disait à sa mère éplorée : h Ma pauvre maman, vous auriez voulu me donner à un homme, mais j'aime bien mieux avoir Jésus-Christ pour époux; un jour, nous serons tous ensemble dans le ciel. » A l'âge des désirs vagues, le Jésus céleste et pourtant homme est l'époux incorporel auquel aspire le désir voilé de pudeur. — Un prédicateur est
célèbre, mes amis d'ici le comparent au père Onofrio de George Sand dans Mlle de la Quintinie. Il convertit violemment et parfois reçoit des coups de hàton des pères ou des maris. Dernièrement, après un sermon, il a conduit tout son auditoire au cimetière et là, avec des torches sur les tombes, il a parlé des vers, de la pourriture, du feu de l'enfer. Mme de..., qui a perdu dernièrement son fds aîné, a été emportée avec des attaques de nerfs. — A Cahors, une des plus jolies filles de la ville s'est faite religieuse; quand elle parut dans l'église le jour de sa vêture en vêtements blancs de mariée, les hommes murmuraient, s'indignaient : a Quel dommage! C'est un meurtre. y> — Le tumulte a été tel, qu'on n'a pu achever la cérémonie. — C'est le monde brillant, le bal qui est le grand ennemi. Les directeurs défendent à une jeune fille d'aller au bal. Notre jeune fille, toute pieuse à quinze ans, pleurait parce qu'on voulait l'y conduire : il s'agissait d'une fête de famille; son confesseur est intervenu; le père a insisté disant qu'il y était obligé, que ses filles ne feraient que deux tours. Le lendemain, l'ima-
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i^inatioii était retournée, elle recevait dans les rues des coups de chapeau de ses danseurs; elle a quitté le catéchisme de persévérance.
Quantité étonnante de prêtres dans les rues de Toulouse; il y a une retraite. J'en compte une vingtaine devant moi sous les allées de la place du Gapitole et il y en a dans toutes les rues.
Un couvent des plus imj)ortants est celui de Marie-Réparatrice. 11 faut cinquante ou soixante mille francs de dot pour y entrer. Les religieuses se succèdent incessamment à la chapelle pour adorer et chanter; on les voit ])ar la grille; c'est une exhibition poétique et attirante; elles ont des souliers de soie et le plus élégant habillement bleu et blanc. — L'essence du catholicisme méridional, c'est de prendre l'homme par la pompe, le ravissement des yeux, par le détournement opportun de l'instinct du sexe, et aussi par la peur de l'enfer dans l'affaiblissement final. L'argent vient surtout au clergé par les vieilles gens qui songent à la mort.
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La vieille vjlle, la ferme forteresse escarpée du Moyen âge est presque abandonnée; il y reste dix-huit cents pauvres diables, tisserands pour la plupart, dans de vieilles maisons de torchis. Tout le long des murailles rampent et s'accrochent des baraques informes, borgnes ou boiteuses, imprégnées de poussière et de boue, et dans la ruelle étroite, parmi des ordures et des débris infects, des enfants déguenillés, crasseux, vaguent, avec des nuées de mouches, sous un soleil de plomb qui cuit et roussit toute cette moisissure humaine; c'est un ghetto du XI v'' siècle.
Sur une haute colline rousi^e, nue, déserte,
s'élève la cité flanquée de sa double enceinte de murailles féodales, formidable rempart bosselé de tours, hérissé de créneaux, de mâchicoulis, tout noircis par le soleil. On j grimpe par des pentes raides de petits cailloux inégaux et durs, où ne pouvaient monter que les chevaux des hommes d'armes ou les charrettes à bœufs du Moyen âge. — Étroites poternes enserrées de tours énormes, lourds porches ogivaux; çà et là seulement, une ou deux courbes élégantes de meneaux fleuronnés ou quelque fenêtre en arcades, portée sur de fines colonnettes. — Tout cela est rude, menaçant et sombre. — Les gens vivaient ici comme dans une aire, contents de n'être pas tués; c'était là tout le luxe aux temps féodaux. Les tours sont à deux ou trois étages, chaque étage et chaque tour pouvant être défendus isolément, chaque enceinte exigeant son siège. Ouvertures pour lancer des traits d'arbalète, fentes de mâchicoulis pour écraser l'ennemi avec des moellons, percées pour verser le plomb fondu et l'huile bouillante, escaliers trompeurs et sans issue pour engager l'ennemi dans une sorte de puits où
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pêle-mêle on l'accablera de traits, salles rondes de ralliement et de corps de garde, encoches dans la pierre pour insérer les paravents de bois qui garantissent les archers : l'amas des pierres et la complication des inventions militaires sont étonnants, il fallait tout cela contre un Richard Cœur de Lion, un Du Guesclin qui, couverts de fer, le bouclier sur la tête, avançaient sous les traits et, à coups de hache, défonçaient les portes. Vaguement, dans un lointain énorme, on devine les assauts, les entassements d'hommes, le retentissement du fer sous ces poternes, dans ces tours étagées, le long de ces escaliers tournants, entre ces hommes presque invulnérables, et qui frappaient comme des Cyclopes.
Une tour, dans sa salle basse, laisse voir encore, scellée dans un pilier, une pesante chaîne de fer dont l'anneau a été gratté et demi-limé, inutilement; on a retrouvé un squelette après la chaîne : c'était une prison de l'Inquisition .
Malheureusement on répare l'enceinle; les constructions, neuves et propres, si dépaysées aujourd'hui, semblent un décor d'opéra. — Au contraire, les parties intactes, bronzées par le
ruissellement du soleil, écorchées et rongée par le temps, incrustées par l'ocre des lichens, trouées parle vent et la pluie, hérissent magnifiquement leur ligne bossuée, leur ruine aventureuse, leurs écroulements bizarres, leurs parois rugueuses; la lumière accrochée aux pointes saillantes, aux bosselures polies, rejaillit du milieu des crevasses noires; des herbes sèches pendillent aux créneaux disjoints; une tour carrée perpendiculaire monte raide dans le bleu au milieu des blocs démantelés. La nature a repris pour soi la bâtisee humaine, elle se l'est harmonisée, elle y a versé son pêlemêle, ses hasards, son fantastique, la variété nuancée de ses formes, et la riche ])lénitude de ses teintes.
Jolie église Saint-Nazaire; la nef avec cintres à peine ogivaux est romane ou presque romane. — Le chœur est postérieur, tout illuminé d'anciens vitraux et de superbes fenêtres. — Toujours la même idée : faire du chœur une ima^e du paradis ravonnant et de
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