‹ Carnets de voyage;Chapitre 43 sur 47 · CARCASSONNE · texte numérisé non relu

CARCASSONNE

la gloire céleste. — Un Adam et une Eve nus, à gros ventre et air placide dans les vitraux ; des statuettes à demi-hauteur dans les piliers du chœur, naïves, bonasses et déjà bien expressives et bien proportionnées, indiquent sans doute le xiv*^ siècle et l'achèvement de Tédifice.

Dans la sacristie est un monument d'évêque déterré, figure naïve et réelle, etau-dessous une procession de petits personnages de pierre assez grossière, approchant du lit de mort; figurines en relief, à peu près dans le goût des successeurs de Giotto, encore bien enfantins. — Une crypte, sorte de couloir sur colonnes courtes, où étaient des tombeaux.

On répare tout le dehors, et on a refait, audessus du transept extérieur, une suite de têtes fantastiquement grotesques et laides, qui sont la comédie du Moyen âge. — Mais sur la droite, une sorte de fenêtre à angle aigu, plaquée, fïeuronnée de la manière la plus originale et la plus élégante. L'ensemble est un gothique modifié par des traditions latines. — Béziers estdemême. — Partout les traces d'une Italie qui n'a pas abouti. En revanche, bâtiments neufs, superbes

jardins, magnifiques allées de platanes énormes qui s'écaillent, eaux courantes qui les rafraîchissent, foule bruissante et active, cafés, quantité de carrioles et diligences où s'entassent des demi-messieurs et des demi-paysans, flânerie et bavardage gai. Tout cela, c'est le bas, la ville nouvelle, le Midi transformé, pacifié, civilisé, enrichi par le ?sord. — C'est à cela maintenant qu'aspire l'Italie»

Promenade en barque à huit heures du soir, seul, sur l'étang de Thau qui est derrière la ville. — Cet étang est un lac large d'une lieue, long de trois, et laissé par la mer. Les nuages ont monté et couvrent tout le ciel ; de temps en temps la lune affleure entre leurs déchirures ; elle va guéant ainsi de fente en fente, éteinte presque aussitôt qu'apparue, et versant pour une minute un faible ruissellement d'argent sur le flot sombre. On démêle pourtant la rondeur et l'énormité de la coupole céleste. La terre à l'horizon n'est qu'une petite bordure charbonneuse ; l'eau mouvante et la brume humide, au-dessus les grands corps opaques des nuages blafards, occupent tout l'espace.

Rien ne peut exprimer hi teinte de l'eau par une pareille nuit; noire, brune, mais indistincte et vaguement clapotante, on Fentend d'abord, on ne démêle rien, perdu dans cet énorme désert de formes flottantes. Peu à peu les yeux s'accoutument et sentent Timpérissable lumière qui rejaillit toujours de l'eau. — Gomme une glace dans une chambre fermée et noire, comme ces sombres miroirs magiques aux profondeurs inconnues, elle luit obscurément, mystérieusement, mais elle luit; la tète d'un petit flot, le dos d'une ondulation large, la paroi polie d'un fond tranquille, le frétillement incertain d'un remous, saisissent un éclair de clarté blanchissante, un reflet lointain de lumière répercutée et la renvoient; toutes ces lueurs affaiblies se recouvrent, se croisent, se fondent, et voilà que de la grande noirceur vague, émerge une sorte de pâleur lustrée, comme d'un métal aperçu dans l'ombre, — infini de lumière imperceptible noyée dans les pesants replis des nuages et dans la confusion des contours lointains.

Deux ou trois fois la lune s'est dégagée, et sa grande traînée frissonnante était celle d'une

lampe solitaire, allumée parmi les draperies noires tombantes, dans quelque prodigieux dôme de chapelle funéraire. A l'horizon, comme une procession de tombeaux et de torches arrêtées à une distance qui semble sans limite, paraît la côte noire, toute basse, dormante, et à chaque angle du catafalque deux ou trois lumières.

Silence extraordinaire dans le large canal par lequel on rentre. Pas une barque, pas un bruit de vent. Sur la nappe de l'eau immobile, les lumières lointaines de Cette s'allongent et remuent imperceptiblement. Ce calme de l'eau noire et luisante me remue jusqu'au fond d'horreur et de plaisir. A mesure qu'on approche, et que la bordure noire des maisons crénelle plus fortement le ciel, l'éclat admirable et calme de l'eau devient plus frappant, et bientôt la route n'est plus qu'une traînée de lumière blanche et molle entre deux haies de formes sombres. Quel contraste quand on se rappelle l'arrivée hier, le coucher du soleil audessus de l'étang poli comme une glace, l'embrasement de pourpre et d'ocre à l'horizon.

réfléchi, avec un éclat plus métallique et plus intense, dans la surface resplendissante, la terre et le ciel tout entiers illuminés, et audessus de ce ruissellement de magnificences, l'azur pâle, pacifique, immaculé, où s'allumaient, comme des pointes de dards, les premières étoiles!

Nous sommes partis à six heures du matin. Une heure et demie de voiture sur la grande plaine plate qui va de Lunel à Aigues-Mortes. C'est une ancienne alluvion de la rivière, endiguée au \\f siècle : il y a parfois cinq mètres de terre végétale. Tout est vignes, les ceps sont gros comme le poignet et donnent souvent chacun jusqu'à dix litres de vin ; malgré l'exportation, il est si bon marché que, l'an dernier, cent litres valaient cinq francs. Peu de pauvres; la terre est très divisée, et les récents débouchés ont mis chacun à son aise.

Point de paysage étrange ou notable. Une plaine immense, tachée çà et là d'un groupe de

pins parasols ou de peupliers blancs ; parfois un cvprès, une rangée de platanes, un village bordé de vieilles promenades amples et plantées de beaux arbres. — Partout, la vigne sans échalas, puis des luzernes, puis des landes marécageuses où paissent libres des chevaux de la Camargue. — Une tour ronde toute petite au bout de l'horizon. — Sur la droite, une ligne rayée, cassée, celle des montagnes lointaines. Mais l'effet est charmant, sous une petite brise continue qui tient le corps frais et à Taise. Les paysages pâles et doux défilent comme les images d'un rêve; tous les tons sont fins, délicats. La grande clarté du ciel amortit les couleurs de la terre. Les routes font de longs rubans unis et blancs; les troncs argentés des platanes sont pénétrés d'une vague teinte verdâtre; les tamaris innombrables qui bordent les champs et la route sont gris de lin; les feuilles des peupliers et des platanes, en se retournant, laissent voir le blanc cotonneux et terni de leur dessous. De petites traînées de fleurettes jettent des zébrures imperceptibles d'amaranthe effacée sur la verdure des champs. Tout le long

de la route, des herbes aromatiques, aux longues tiges, font dans les fossés un doux cordon bleuâtre. Les maisons elles-mêmes, blanches et neuves ou vieillies et peintes en grisailles incertaines ])ar la pluie de l'hiver, les toits d'un rouge pâli, les vieilles murailles grisonnantes des fermes, marbrent ces tons doux de leurs tons ternes. La lumière universelle joue seule dans l'espace, sans contrastes et sans limites. Au-dessus de tout, le ciel étend son azur pâle, soveux, en dégradations imperceptibles qui vont finir dans le bleu de la clarté pure, et tout le haut de sa coupole est rayé de fils ténus, de minces nues étirées comme des gazes diaphanes, sorte de cocon blanc qui semble prêt à s'envoler, tant il est fm.

Très curieuses murailles, presque aussi intactes qu'au premier jour. La ville y est enfermée tout entière, elles la protègent contre les inondations ; et, du haut de la tour de Constance, cette multitude de toits bas, enfermés dans ce haut carré de pierre, semblent des dames dans un damier.

Même sorte de fortifications qu'à Carcassonne

qui est aussi du temps de saint Louis. Un long mur à créneaux et meurtrières, flanqué, d'espace en espace, par des tours rondes. Une tour pour chaque porte ; la forme ogivale à toutes les voûtes et dans un coin, encore une énorme tour ronde à deux étages, surmontée d'une plateforme et d'une tourelle d'observation, ancienne citadelle où l'on pouvait se défendre, même la ville étant prise. — Rien de plus simple et de plus sain. Un mur monstrueux percé de meurtrières, dans l'épaisseur duquel tourne un escalier. Ce mur enclôt à chaque étage une haute salle de pierre, dont la voûte ogivale va rejoindre les parois par un épanouissement d'arceaux. Une oubliette au centre ; un vaste âtre de cheminée au fond. Un jour douteux entre par le sommet et par une ligne de baies courtes, ogivales, qui donnent sur l'escalier intérieur. Rien de plus austère que ce vide globuleux dans cette carapace de pierres nues, et cette froide et grise lumière qui semble dormir sans jamais changer. — Dans l'effacement général des objets, et dans la sévérité universelle de la matière et de la forme, on démêle avec un plaisir bizarre un

bout de fleurons sur lequel chaque arceau s'appuie avant d'entrer dans le mur.

Tout en haut de la plate-forme, on aperçoit la plaine, barrée d'un côté, au bout de l'horizon, j)ar la ligne violacée des montagnes indistinctes; de toutes les autres parts, sans limites, ou se continuant par la mer infinie, s'étend la plaine verte, coupée de canaux luisant comme des bandes d'argent ou de longues lames de métal, et bordée par la mer d'une large plaque d'un bleu sombre.

Au ^luséc sont des débris trouvés dans le théâtre et aux Alyscamps, l'ancien cimetière gallo-romain. La pièce capitale est une tête de Vénus, de la plus grande beauté. La plénitu.le du crâne dans la partie supérieure est admirable. On sent la force et le génie propres à la race. La bouche est étroite, demi-entr'ou verte, la lèvre supérieure est assez grosse et avance un peu; ce sont presque les lèvres d'un masque tragique. Sérieux et simplicité extrême des yeux sans regards, des joues presque pleines, du large et solide menton; c'est une femme de vingt-cinq ans, dans la plus belle fleur de la jeuness:e. — Nuance de gravité et même de

tristesse qui est celle de la vie animale au repos. Un beau tombeau d'Apollon. Au-dessus, les neuf Muses debout, bien mutilées, mais sveltes, allongées comme des femmes du Primatice, la draperie collante avec les plus vifs et les plus élégants mouvements du corps qui fléchit, de la hanche qui se lève, du genou qui plie. Le bel art! Combien naturel et vivant, et quelles idées de vie heureuse et simple il fait naître !

Les tombeaux chrétiens des ni*" et iv^ siècles sont singulièrement instructifs par contraste. Est-il possible que deux siècles aient amené une pareille décadence! Têtes trop grosses, pieds mal attachés et mal proportionnés, raideur des corps, cuisses maladroites, expressions niaises. Ce n'est plus de l'art.

Halnl'Trophime. — La façade est à pignon, italienne, rappelant Sienne et Pise, avec l'impression d'élégance et de solidité propre à cette architecture. Le portique, quoique très barbare pour les sculptures, est un chefd'œuvre. C'est un fronton antique orné, soutenu

par des mufles de lion et des têtes de chèvre Un Christ assis, sec, hiératique, aux genoux saillants, aux pieds maigres, siège au-dessus de la porte entre deux anges et des animaux symboliques, grimaçants, qui lui apportent. l'Évano^ile. Toute la courbure de la voûte au-dessus de sa tête se bosselle, hérissée de bustes et de têtes ailées d'anges en double rangée, parmi des arabesques fouillées et riches, pendant qu'à ses pieds, sur les deux flancs et jusqu'en bas, courent par centaines les processions de saints sculptés, inertes, monastiques, comprimés, dans l'attitude extatique. Rien de plus riche, de plus plein pour l'œil que ce hérissement de feuillages et de figures. Ce caractère mult'tludinous est une des grandes inventions du génie du Moyen âge.

Les deux flancs ont un revêtement pareil à une des chaires de Saint-Nicolas de Pise. D'un côté, les damnés nus s'éloignant de Dieu, liés par une longue chaîne de fer et poussés par un démon à figure ignoble de truand gouailleur; de l'autre, la grave file des saints et des saintes, en longues draperies comme des figures anti-

ques. C'est la même idée que les tableaux du Campo Santo ou de Simone Memmi. Plusieurs tètes font pensera l'antique; de même les ajustements : certains personnages sont habillés comme les rois daces du ni*" siècle; divers saints en belles toges et robes à plis. Par contre, ils font presque tous piteusement la grimace, c'est l'expression qui envahit la sculpture. — Partout un croisement étrange du gothique et de l'antique.

Impossible de voir l'extérieur, il est tout encastré dans des maisons. — Mais du cloître Saint-Trophime on distingue un haut clocher carré à quatre étages. Cette solide forme massive change toute l'impression ; on se sent en pays méridional.

Le cloître lui-même est un des plus étranges monuments qu'on puisse voir. C'est un promenoir autour d'un gazon carré, portant les marques de plusieurs siècles. Rien de plus lourd que ce pesant mur de pierre, cette grosse voûte cintrée portée par des couples de fines colonnettes; l'architecte ne sent plus les rapports et les proportions et tâtonne à rebours entre ses

tendances instinctives et ses souvenirs d'école. Mais c'est surtout la sculpture dont la barbarie est extraordinaire. Plusieurs têtes ont le tiers et même la moitié du corps. Dans l'ascension du Christ, elles sont piteuses et grotesques et donnent l'idée d'une caricature. Dans le massacre des Innocents, les bourreaux dans leurs cottes de mailles ont l'air de bêtes velues avec des têtes de mouton; et il faut voir l'air godiche des mères, le pêle-mêle et l'entassement de tous ces corps, l'enchevêtrement de l'ignorance et de la fantaisie, les trois chevaux des rois Mages superposés et collés les uns dans les autres, les expressions de grenouilles ahuries. — Et pourtant, dans cette foule et cette abondance, on sent la ferveur qui à cette époque multiplie les légendes des saints. Quelques grandes figures aux angles d'un pilier, surtout au coin de la citerne un saint, squelette desséché, aux épaules rentrées, tombantes, presque sans joues et sans menton, au front tout petit, les yeux seuls faisant tout le visage, comme un fakir hébété et exalté par l'extase, raidi dans ses os ankylosés comme un ascète indien ; à

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coté, dans los figurines, un misérable Christ cadavérique avec ses grands, grands yeux d'exténué, et saint Jean abattu sur sa poitrine. Voilà la pâture du cœur des vrais fidèles. — C'est du ix" siècle, époque des Normands et des Hongrois.

La ville a tout à l'ait l'aspect d'une vieille ville italienne. Paies biscornues, masures, çà et là un reste d'arcade; sur la place, deux colonnes romaines demi-encastrées dans le mur; autour de la ville, une antique enceinte roussie qui s'eÛbndre; près du théâtre en ruines, une vieille tour carrée du Moyen âge, des maisons jetées pêle-mêle sur les hauteurs, des parois dénudées et aveugles, un chaos de tous les siècles, un figuier auprès d'une cahute et des herbes qui disjoignent les pierres écroulées.

Je me suis assis dans le théâtre, sur les larges assises de pierre qui montent, élargissant leur demi-cercle. En face de moi est ce qui reste de la scène, une couple de colonnes en marbre bigarré portant un morceau d'entablement; à

côté, les tronçons du fut des deux colonnes voisines; derrière, les socles d'une autre fde détruite; par terre, des morceaux de fûts cannelés : ces débris indiquent le plan général. — Quelle distance entre cet art dramatique et le nôtre! On se représente seize mille personnes, le plein jour, des acteurs avec des masques et une sorte de porte-voix; une mélopée comme un récitatif d'opéra, de grands vêtements éclatants et tombants, des groupes sculpturaux comme les Noces Aldobrandines. — 11 faut commencer par se figurer cette partie physique de la représentation avant de dire un seul mot sur la tragédie antique. Un tel théâtre par ses dimensions est presque un circpie.

Une sensation poursuit l'œil dans ces villes et villages du Midi : celle du gris sur le blanc et dans la lumière. Cette est extraordinaire à cet égard; au-dessus d'une rue blanche, poudroyante et d'une âpre illumination répandue dans l'air, parmi les jaillissements subits de clarté qui, aux angles, semblent des poignées

de rayons, et sous cette bande d'azur triomphant qui là-haut fait arcade, les maisons semblent une boue collée et recuite par les coups de soleil. Rien de terne comme ces parois grises, incrustées de poussière ancienne, percées de rares fenêtres, couvertes de tuiles pâles.

A Arles, comme à Avignon, tout est italien; nous avons une France qui n'est pas la France. Les rues en pente escarpée, le soir, à peine éclairées à la longue distance d'une lumière vacillante, sont pareilles à celles de Rome et de Pérouse; longs boyaux obscurs, étranges, tortueux, sortes de couloirs pleins de ténèbres inquiétantes ; le ruisseau au milieu dégringole sur les pierres pointues, et de loin reflète sur sa noirceur une lumière horrible. Partout des coins, des angles mornes et déserts; d'autres ruelles toutes bruissantes, comme d'une ruche qui va sortir; les femmes et les hommes à l'entrée de leurs corridors; semblables à des ombres et faisant rouler à voix basse leur langage sonore; çà et là, à mesure qu'on passe, un amas de têtes entrevues, l'étrangeté d'un taudis où le pêle-mêle des meubles tremblote

sous une lampe jaunâtre, le colimaçon d'un escalier qui se perd dans la noirceur épaisse. — Et tout le jour, des flâneurs et des bavards qui s'arrêtent, regardent sur les places et dans les rues.

Par contre, à Marseille comme à Cette, la rayonnante et délicieuse mer bleue, la plus belle chose qu'il y ait au monde. J'ai pris une voiture entre deux examens et je suis allé boire une tasse de café au balcon tle la Réserve. La mer semble un métal qui sort de la forge, tout niellé, damasquiné d'arabesques lumineuses; des millions d'éclairs pétillent sur cette grande nappe hérissée, sur ce bleu profond, comme sur les bosselures et les reliefs capricieux d'une cuirasse. — A tous les plans, la teinte change; d'abord une vague améthyste trouble, puis le pur saphir intense, puis un luisant reflet vert de turquoise, enfin la soie pâle et tendre qui va se perdre dans la blancheur du ciel. Ce ciel lui-même, à quoi le compai'er? Quand une belle jeune femme, toute florissante et fraîche, toute

paréo pour son mariage, a mis son peigne d'or dans ses cheveux, ses colliers de perles à son cou, ses diamants à ses oreilles et que tous les joyaux, de son écrin éclairent de leurs flammes sa chair rosée et vivante, elle attache sur son front un grand voile blanc qui flotte. Mais son visage le remplit de lumière, et la gaze dont il semble se cacher lui fait une gloire qui rillumine. De même ces rochers, ces parois de marbre brisées sous l'air vaporeux qui emprisonne et étale sur eux toute la magnificence du soleil. Tout le pnys a été mangé. Pierres, rocs cassés, longues arêtes décharnées qui trouent une guenille d'herbes sèches; la végétation a disparu à demi et n'a laissé que la carcasse du sol. — La civilisation est trop ancienne sur cette terre, l'homme l'a rongée jusqu'aux os. Mais la voici qui se relève et la chair lui revient; on défriche la Crau et on la met en vignes qui donnent un vin puissant et chargé d'alcool ; on irrigue les plaines sèches, et la Durance arrive maintenant à Marseille sur un a({ueduc énorme. — C'est Marseille, comme un suçoir puissant, qui aspire la vie et la répand autour d'elle ;

260 000 habitants, elle augmente de 20 000 par an ; par l'accroissement de l'Italie et de l'Espagne, par l'ouverture de l'isthme de Suez, par le rajeunissement de tous les vieux pays gâtés ou usés de la Méditerranée, elle deviendra une cité de oOOOOO âmes. Activité, esprit d'entreprise énorme; on y travaille plus grandement qu'à Paris. — Un soir, à dix heures, par une lune blanche et un ciel immaculé, j'ai suivi la nouvelle rue qui joint les deux ports. On a enlevé une colline pour la frayer. La ville a vendu le terrain vingt millions; les frères Pereire y bâtissent pour trente à quarante millions de maisons, toutes les maisons à la fois, chacune d'elles monumentale et monstrueuse, haute de six étages et, si je calcule d'après mon hôtel, avec des escaliers de cent cinquante marches. Tout(;s sont en larges pierres de taille, blanches, sculptées, les unes achevées, d'autres à demi finies, d'autres sortant de terre, parmi les échafaudages, les grues, les treuils à vapeur, les larges échappées d'eau coulante. La rue ressemble à (juelque Baalbeck non achevée et déserte. En effet, sous l'Empire romain, on

bâtissait des cités d'un coup comme aujourd'hui, |)ar accumulation de capitaux et concentration administrative.

Le palais du préfet, qui s'achève, coûtera une dizaine de millions. — Les rues sont plus larges qu'à Paris; leur différence de niveau, la hauteur des collines qu'elles couvrent, les énormes platanes hranchus qui partent sur quatre rangs en vingt allées, les ruisseaux d'eau blanche courante qui descendent de toutes parts, surtout le port si vaste, qu'on double et qu'on triple, les larges constructions (pii l'accompagnent, tout cela fait de Marseille une Liverpool du Midi.

Le premier soir, après diner, par un beau ciel et un temps doux, l'impression est profonde. C'est une ville païenne de la décadence, comme Alexandrie, Antioche, Uome ou Carthage. Puissance immense d'une grande administration qui remue les pierres, bâtit des palais, les bosselle de sculptures, dérive des rivières, prodigue les magnificences; boutiques, lumières, grands cafés dorés, théâtres ; vaisseaux, marchandises, entrepôts comblés, affluence

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de toutes les parties du monde ! — Et point d'àme; rien que la recherche du plaisir cru, extérieur, grossier; lorettes, danseuses, chanteuses ignobles et polissonnes de café-concert, des filles trotte-menu, insolentes, étalées, des têtes joviales et bornées, sans autre souci ([ue la jouissance palpable, le luxe voyant et le rêve à fleur de peau — tout cela maintenu ensemble par la force et l'habitude, la crainte de la police et la grandeur de l'organisation.

Il faut des villes pareilles; Marseille est très gâtée: tripotage et improbité dans les affaires. — On brusque la fortune, et l'on ne s'inquiète pas d'accrocher la probité. Une ville comme celle-ci ressemble aux Mirés; mais elle produit, gagne, civilise, fertilise. Certaines audaces et certaines générosités ne poussent que dans certains fumiers. Ce n'est pas la coquinerie philosophique et la finesse rouée de Paris, à la Balzac, ou à la façon de nos petits journaux ; — le ton est plus grossier ; c'est celui du Méridional hâbleur, bavard, sonore, impudent, limité en tout. — 11 n'est supérieur au Parisien que par la résistance à la vie, réternelle élasticité de la fibre.

C'est une petite ville de dix-huit cents âmes sur une langue de terre basse qui avance entre les salines dans le grand étang salé. II est énorme, neuf lieues de large, mais ce n'est pas un lac, c'est un étang; la lagune domine.

Quelques beaux arbres antiques, tout verts, l'un gigantesque, gros comme six hommes, une fontaine, un ruisseau au midi font un coin de plage riant. Mais le reste est désolé, et négligé comme dans les plus mauvais endroits de l'Italie.

La plupart des rues sont d'une étroitesse étonnante, infectes d'odeur humaine concentrée, sales comme si depuis le commencement des

siècles la poussière et la boue y fussent restées intactes, hérissées de petits cailloux blessants, semées de débris épars, de pêches rongées, d'épluchures ; les mouches volent par nuées et leur attouchement rend la peau fiévreuse. Des bouges ouvrent leur trou noirâtre, couvert d'un rideau déchiré; on aperçoit un matelas, un homme couché, une femme parmi des tas d'oignons. Tout à coté tranche la bande éblouissante du soleil. Auprès d'une charrette de raisin, des gamins crasseux et déguenillés comme des lazzaroni, l'un d'eux, la face lépreuse de boutons, d'autres marqués de scrofules, fourrent leurs doigts dans les paniers. Sur un tronc d'arbre qui sert de banc, une petite fille de dix ans, jaune, aux yeux de charbon, reste couchée patiemment la tête dans le giron de sa mère, qui lui ôte la vermine.

Le principal hôtel est sur la plage. C'est une grande baraque du siècle dernier, lézardée, abandonnée, sale comme uneposada espagnole; l'escalier en fer tordu tourne en carré ses marches de briques disjointes ; les chambres sont un campement, tout vit pêle-mêle; on

sent percer, ici comme partout, le lazzaronisme italien. — Un commis voyageur me disait aujourd'hui que dans le Gard et l'Ardèche, les habitants vivent de leurs mûriers et de leurs vers à soie : quarante jours de travail en tout dans l'année pour la récolte. En ce moment les vers sont malades, on commence à arracher les mûriers. Les gens n'en sont pas moins allègres, causent, rient, vont au café, payent la consommation trois sous, un sou, au lieu de dix, et bavardent ou regardent ainsi la moitié du jour. — La vie est si bon marché! Le litre de vin, très pur et très capiteux, coûte à présent deux sous ; il ne coûtera qu'un sou dans un mois! Tel propriétaire, en une année d'abondance, s'est débarrassé de son trop-plein en donnant à boire aux soldats à deux sous l'heure; un autre, ayant besoin de ses tonneaux et ne voulant pas jeter son vin dans le ruisseau, a fait mettre un tonneau avec un robinet et un verre sur le passage des soldats ; buvait qui voulait. Un lieutenant à Toulouse m'a confirmé la même chose. Il conduisait dernièrement des recrues dans ce pays et on leur offrait le vin à

un sou le litre. — Le raisin est délicieux et pour rien. A Toulouse il paye un sou d'entrée, et on le vendait un sou et demi sur la place. — Avec la chaleur qu'il fait, il ne faut pas plus d'habits (ju'en Italie. La nature est trop bonne ici : plus elle nous gâte, moins nous faisons; le principe est toujours le même : pour franchir un fossé de dix pieds, il faut un saut de douze. — La fécondité et la persistance de l'invention humaine sont proportionnées à la résistance de la nature.

Ce vin ne se conserve pas, n'est guère transportable. Us le font trop mal, trop négligemment, quand la grappe est trop mûre, avec des tonneaux trop sales, etc.

Pendant la promenade que j'ai faite sur le lac, mon matelot, mangeant son raisin et buvant sa grosse gourde de vin, me parlait dans le même sens. 11 a servi dix ans comme matelot sur les vaisseaux de l'Etat; il a vu Londres, le Mexique, Ceyian, Batavia; il est rentré, s'est marié à quarante ans, a un enfant, une vieille barque à voile, fait des transports de Berre à Marti gue et, l'hiver, pêche un peu. Dans deux ans, à cin-

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